‹ [Les quatre sergents de la RochelleChapitre 53 sur 100 · A AJACCIO · texte numérisé non relu

A AJACCIO

Quelques jours plus tard, Franceschetli enfourcha un de ces gaîs poneys dont on se sert partout en Corse, et alla, à Ajaccio, prendre le vent de l'opinion.

Il était très connu, très aimé et il fut aussitôt entouré d'amis et aussi de curieux de sa dernière aventure. On avait appris la mort du roi, mais on n'avait, sur ses compagnons, que des récits contradictoires. Généralement on croyait qu'ils avaient péri.

Le nom de Ferdinand excluait toute idée de clémence. Cette opinion était partagée des autorités.

Il était donc difficile de pressentir les décisions du préfet, du souspréfet et de leur conseil. Leurs pouvoirs étaient illimités et, pour faire du zèle, de quoi n'étaient-ils pas capables?

On traça au général un tableau exact, c'est-à-dire épouvantable de la Terreur blanche. L'île était encore indemne du fléau royaliste, mais, d'un moment à l'autre, on pouvait l'y importer. Si pareil malheur arrivait,* certes, les habitants opposeraient une énergique résistance, mais le royalisme terroriste ferait des victimes et les premières

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seraient prises parmi les citoyens les plus chers aux habitants.

Franceschetti ne manquait ni de bon sens ni de finesse, il conclut de ce qu'on lui disait qu'il devait rester à la campagne, éviter d'attirer l'attention et se tenir sur ses gardes.

11 était bien décidé, en tout cas de ne céder qu'à la force.

Le colonel l'approuva.

A eux deux et quelques domestiques pour recharger leurs armes et faire nombre, ils pouvaient tenir tête à toute la gendarmerie do l'île.

Cette perspective d'un siège à soutenir n'avait rien de réjouissant et, cependant, elle n'altérait point leur bonne humeur.

Presque chaque jour ils allaient ensemble à la chasse ou à la pêche. L'ennui leur était inconnu.

Ils étaient braves. Ils faisaient à mauvaise fortune bon visage.

Un jour, néanmoins, certaines nouvelles de France passèicut sur eux comme un nuage gros de tempête et de ravages.

Ce nuage de mauvaises nouvelles venait du pays de Duméril.

Ces nouvelles étaient relatives à la persécution exercée par les catholiques contre les protestants. Les arrestations arbitraires, les coups, le meurtre, le vol, le viol, l'incendie toutes les cruautés et toutes les infamies étaient exercées contre les protestants, nous l'avons raconté, dans les anciennes provinces de Languedoc, Provence, Avignon; or, sa femme et sa fille vivaient dans un petit bien paternel, à C... commune des environs de Toulouse, située non loin de la Garonne. Depuis son départ avec Murât il n'avait pas eu de leurs nouvelles et il n'avait osé leur écrire que depuis la courte excursion de son ami à Ajaccio.

Le secret des lettres n'existait point, il devait hésiter à dire où il ' cLait.

Ne se connaissant aucun ennemi dans un pays qu'il n'avait presque jamais habité, il était relativement tranquille.

« Puis, se disait-il, on n'attaque pas des femmes seuli'S, ce no serait pas français, ce serait trop lâche. »

Sa lettre était arrivée à son adresse et la réponse lui était parvenue à Ajaccio, bureau restant. Sa femme et sa fille le rassuraient sur leur santé, lui exprimaient "avec prudence le bonheur qu'elles avaient éprouvé eu apprenant qu'il se portail bien et ne les oubliait pus, et

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elles continuaient en supposant toujours, par dessus leur épaule, le regard de la police : « Espérons que nous serons bientôt réunis. Notre gouvernement paternel et l'amitié des peuples de l'Europe permettent de vivre en paix aux Français. Plus de guerre, plus de sang inutilement versé pour la gloire d'un ogre. 11 ne faut pas t'effrayer de voir un grand nombre de tes anciens compagnons de bataille frappés par les tribunaux. On nous assure que tu n'as rien à redouter de semblable, n'ayant jamais pris les armes contre le roi; mais je crois qu'il ne faut pas réclamer de suite ta pension. Il est préférable d'attendre la fin des troubles. Tu peux aussi te réclamer de ma famille, qui a toujours été royaliste... »

La lettre continuait ainsi platement, peureusement; sans un tableau de la situation, sans une invitation à rentrer en France.

Elle était, pour ainsi dire, imprégrée d'un sentiment de terreur.

Duméril le sentit. En même temps, un journal racontait, en l'excusant, le pillage d'une maison de protestants dans une commune des environs de Toulouse, et racontait comment la dame de la maison et sa fille avaient servi de jouets aux femmes et aux filles catholiques qui s'étaient armées des battoirs fleurdelisés pour les fouetter en place publique.

A cette lecture, un frisson d'horreur parcourut le colonel de la tète aux pieds. 11 lui semblait voir la hideuse foule des pillards et des fouetteuses envahir sa maison, traîner dehors sa femme et sa fille et leur faire subir, aux éclats de rire des curieux, le supplice humiliant et cruel que vous savez.

Mais les renseignements du journal manquaient de précision; il y avait beaucoup de protestants aux environs de Toulouse.

Que penser?... Il fit part de ses incertitudes à son ami Franceschetti.

— Mon cher colonel, lui répondit celui-ci, vous commencez à vous lasser de la sécurité dont vous jouissez près de moi, il vous faut reprendre la vie de périls et d'aventures.

— Non, je vous jure, général, vous faites erreur; c'est la seule inquiétude que me cause ma femme et ma fille qui ne me laisse aucun repos. Pensez donc à ce que je vous ai lu, ces outrages !

— Si vous pouviez les empêcher, je vous dirais : allez. Mais vous ne le pouvez pas.

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— Ma présence peut intimider la canaille.

— Je suis persuadé du contraire; votre grade de colonel est assez élevé pour exciter sa fureur. Si les royalistes ne songent pas aux vôtres, votre arrivée leur servira de signal, elle les provoquera.

— Et je les laisserais faire?

— Êtes-vous plus courageux que le général Ramel, que le maréchal Brune? Serez-vous plus heureux?

— Je vous déclare, général, que si j'avais été à la place du maréchal, les .A.vignonnais n'auraient pas eu ma peau aussi facilement!... Tôt ou tard je rentrerai; alors, guerre à ceux qui se seront mal conduit vis-à-vis des miens!... Vous êtes Corse et vous comprenez la vengeance.

Ils continuèrent à chasser sans parler davantage de ce sujet pendant quelques jours.

Mais de jour en jour Duméril s'abandonnait davantage à sa tristesse, contrastant ainsi vivement avec son ami Franceschetti ; véritable modèle d'insouciance. Cependant la Corse se fut trop rapprochée de la perfection des îles fortunées des anciens, si elle n'eut contenu quelques reptiles. Des dénonciations, des sommations d'avoir à agir contre un bonapartiste avéré et un autre scélérat du même genre, que réclamait la justice de son pays, arrivaient à la préfecture et à la mairie d'Ajaccio. Le préfet, à qui l'on reprochait sa modération, prit des mesures rigoureuses. Il lança contre les deux amis deux mandats d'arrestation. Les gendarmes se mirent en route à regret, mais le maire fit prévenir le général et son ami par un homme aposté dans la campagne, sur un chemin qu'ils devaient suivre en revenant de la chasse.

Ils ne rentrèrent pas et allèrent passer la nuit dans une autre petite maison des champs, plus isolée encore que la première.

Après les avoir vainement attendus, le lendemain et les jours suivants, les gendarmes se mirent à courir les villages et battre les buissons, mais les deux proscrits avaient cherché un refuge dans lo ma/juis, c'est-à-dire les forêts qui couvrent les hautes montagnes.

Le Corse, poursuivi pour avoir voulu venger son honneur ou sa liberté, cherche un refuge dans k-s bois dont les lisières sont presque toujours garnies de troupeaux ou de petits villages dont la pauvreté assure l'indépendance.

î"^3 LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE

Il devient leur ami et leur protégé et vit, comme eux, d^ laitage et de gibier; couchantrété sous les feuilles, l'hiver dans les chaumières oîi l'on se ferait tuer plutôt que de le laisser prendre. Le berger, qui voit au loin dans la plaine, signale aux brigands les battues opérées contre eux.

Leurs anciens amis leur apportent de la poudre, des balles, un peu d'eau-de-vie et les nouvelles de la ville. Beaucoup de Corses ont ainsi nasse leur vie. La trahison est inconnue dans cette contrée.

Plusieurs mois s'écoulèrent.

Cependant le colonel Duméril s'imagina qu'il aggravait la situation de son ami aux yeux des royalistes.

— Sans moi, lui disait-il, vous rentreriez dans vos foyers. Un jury corse n'oserait vous condamner. Il n'en est pas de même pour moi.

Tandis qu'il se refusait à convenir qu'il rendait supportable au général la solitude de la forêt.

LE COLONEL DUMÉRIt,

Enfin dans le courant d'avril 1816, les deux amis se séparèrent.

Duméril, sans argent, voulait aller se livrer à Ajaccio, oîi la police lui eut offert son transfert gratuit à Toulouse, mais le général s'y opposa et le fit embarquer sur un vaisseau marchand pour Cette, après l'avoir forcé à accepter un peu d'argent. Il lui dit adieu comme à un ami que l'on n'espère plus revoir.

Depuis longtemps le colonel était sans nouvelles de sa femme et la Terreur blanche sévissait dans toute sa violence, voyageur modeste et dont la physionomie est depuis longtemps oubliée, il fait à pied, sans être inquiété, le chemin qui le sépare de son village.

Il arrive, il voit les volets fermés, la porte du jardin qui précède la maison jetée en dedans, le jardin desséché, abandonné, lui annoncent un malheur.

Il traverse le jardin d'un pas rapide. L'habitation est fermée; la porte principale qu'il secoue avec force lui résiste, mais il en connaît une autre donnant accès dans un fournil qui ne résistera pas à ses efforts.

En effet, il pénètre dans la maison. Il y trouve la solitude et le désordre le plus caractéristique; les meubles sont ouverts, les tiroirs vides.

Tout objet de prix qui ornait les murs a disparu. Les restes d'un repas interrompu sont encore sur la table. Il vient delà chambre à coucher une odeur cadavérique qui l'épouvante. Il y court, ouvre au plus vite la fenêtre, et découvre les restes en décomposition d'un chien, sans doute tué en défendant ses maîtresses.

Mais, celles-ci, que sont-elles devenues?

Il lui faudra s'informer chez les voisins... probablement les coupables. Il était probable aussi qu'elles avaient été entraînées avant d'avoir pu mettre ordre à leurs affaires, sauver leur argent et jetées en prison.

Ce que les gens du roi n'avaient pas volé, ils l'avaient brisé : ainsi les glaces, les tableaux, la vaisselle.

Le colonel sortit, le cœur navré.

Il lui répugnait singulièrement de s'adresser aux paysans poursavoir où diriger ses recherches et le gros de la catastrophe. Il aperçut un enfant et le questionna. Tout ce qu'il put en tirer, c'est que les dames n'étaient pas mortes et étaient à la ville.

Il eut encore la prudence d'attendre le soir avant de pénétrer à Toulouse; enfin, il alla chez ses beaux-parents, les royalistes, où sa femme et sa fille avaient trouvé un asile.

Son apparition donna lieu à deux scènes bien différentes : l'une de joie, l'autre de colère; l'une de tendresse, l'autre de haine. A peine eut-il le temps d'embrasser son épouse et son enfant; de leur dire un mot de son long voyage, des inquiétudes qu'il avait éprouvées à leur sujet; du spectacle de désolation que la maison lui avait offert avant qu'il eût pu obtenir d'elles quelques explications; le pillage et les violences dont elles avaient été victimes, déjà le beau-père et la bellemère entamaient un horrible duo de lamentations, non sur le mal commis par les bandits, mais sur le colonel, « auteur de tou» maux :

Ëlaient-ils assez à plaindre d'avoir un pareil gendre ! Un bonapartiste incorrigible qui, non content d'avoir combattu pour Buonaparte, avait conspiré avec le beau-frère de ce scélérat et soutenu sa tentative d'usurpation.

— Allez-vous bientôt nous laisser tranquilles? lui dit la belle-mèro.

— Ne nous avez-vous pas assez fait souffrir ?

— Pourquoi êtes-vous venu ici; vous pouviez nous écrire.

— Vous êtes l'auteur de noire ruine.

— Vous êtes notre déshonneur.

— ■ C'est à cause de vous que nous vivons cachées, comme des criminelles. Sans nous, vous n'auriez plus trouvé personne, que deux vieillards pour vous maudire.

• — C'est à cause de moi, de mon passé sans tache, qu'on fit grâce de la vie à mes filles.

— Et c'est à cause de vous, reprit la mère avec acharnement, que nos filles ont été fouettées en place publique à G.

A ces paroles, le colonel bondit de fureur :

— Par qui, s'écria-t-il.

— Par des femmes.

— Lesquelles?... Leurs noms?...

— Des paysannes... que sais-je?...

— Je veux les connaître. Comme il me faut les noms des bandits qui ont tout dévasté et volé chez moi.

— De grâce! implora la colonelle, ne faites pas de bruit. Vous nous perdriez avec vous.

— Que dites-vous? se récria le beau-père. Pré tendriez- vous vous venger? Ah! je ne le souffrirai pas! Le roi avant tout, monsieur, le roi quand même ! C'est à vous de demander pardon à votre épouse, à sa fille, de ce qui leur est arrivé à cause de vous!

— Oh! grand-père, protesta la jeune fille en se suspendant au bras du colonel, vous savez bien que ce n'est pas pour cause politique, mais par fanatisme religieux, que ces coquines nous ont outragées. D'ailleurs, tous les prétextes sont suffisants pour cette populace. Allez-vous prendre parti pour elle contre nous?

— Oui, dit la colonelle, est-ce là l'accueil que vous deviez faire à mon mari?

Et le jour où j'ai la joie de le revoir, doit-il être changé en jour de querelles et de larmes? Mon père, votre fureur n'a rien de naturel, non plus que votre amour du roi. Ce monarque n'est-il pas catholique? N'esl-il pas le descendant de ce roi Louis XIV qui a aboli l'édit de Nantes, ordonné les dragonnades. Non, c'est la peur qui parle chez vous. C'est la peur qui vous fait tenir le langage d'un

Natale essuya son arme en lu considérant un instant.

Liv. 103 — Fayahd frères. Oditcuri.

Trestaiilons et qui vous affole. Cessez de trembler, mon père ne vous compromettra pas longtemps. Il est inutile de l'injurier pour le décider à vous quitter. Laissez-nous jouir en paix, pendant quelques instants, du bonheur de nous retrouver ensemble.

— Venez dans ma chambre, mon père.

— Non, dans la mienne, fit la colonelle, en entraînant son mari. Les deux vieillards, à demi fous de terreur, les regardaient avec

étonnement.

Ils ne soufflèrent pas un mot; mais ils n'étaient pas convaincus.

Le colonel leur tourna le dos et suivit sa femme dans une pièce voisine.

Il aurait pu se rappeler que sous l'Empire, — qui fut si tolérant en matière de l'eligion, si généreux envers les royalistes, qui n'étaient pas ses ennemis acharnés, — ils s'étaient aplatis devant le jeune officier qui leur avait demandé la main de leur fille.

Ils étaient trembleurs de nature, Tant qu'ils avaient cru voir dans l'officier un protecteur, ils l'avaient adulé et adoré; depuis que le règne du soldat était passé, ils le craignaient comme un pestiféré.

Lorsqu'ils furent seuls :

— Que Delphine (M""" Duméril) et Philomène le veuillent ou non, cet homme ne couchera pas ici, dit le vieillard.

— Mais où couchera-t-il? reprit la belle-mère.

— Où il voudra.

— Chez lui, tout est dévasté ; à la ville alors ? en admettant qu'on le reçoive.

— En ce cas, il ne passerait pas deux nuits à l'hôtel sans être arrêté ou massacré.

— Vas-tu le plaindre? fit sèchement le beau-père. Pourquoi est-il rentré? S'il se fait tuer, c'est qu'il l'aura voulu, il devait savoir ce qui se passait en France. S'il a soufi'ert, nous avons souffert aussi, nous, et il ne devait pas à nouveau compromettre notre sécurité.

— Mais, dis-moi, fit tout à coup la belle-mère, qui avait réfléchi pendant cette tirade, il y a une chose à laquelle tu n'as pas songé.

— Laquelle?

— S'il voulait emmener avec lui sa femme et sa fille ?

— Je le lui défends bien, par exemple ]

— Et la loi?

— Qu'il aille cherchor les gendarmes pour la faire exécuter ! répliqua le beau-père en ricanant.

Au même instant, Duméril reparut avec sa femme et sa fille.

Sur le visage de cellcs-ci, on pouvait lire une vive anxiété. Le colonel, comme tous les hommes forts, n'avait point changé de physionomie.

— Monsieur Maujean, c'était le nom de son beau-père, je viens d'apprendre les noms des brigands royalistes qui ont outragé ma femme et ma fille et elles seront vengées.

— C'est-à-dire que vous allez vous faire massacrer?

— Si vous me dénoncez, oui ; et je crains que vous ne le fassiez. Pour me venger^ il faut que je séjourne quelque temps à G... Je vais donc i-entrer chez moi et y procéder à tout ce qu'exige une installation provisoire, en évitant, autant que possible, ce qui pourrait attirer l'attention sur ma personne.

— Mais vous avez, au village, parlé à un enfant?

— Oui.

— Cela suffit, tout le village connaît votre arrivée.

— Je n'ignore aucun des dangers que je cours, mais on ne ferait jamais rien si l'on s'arrêtait devant le danger, voici près d'un an que je lui dispute ma vie; je n'ai pas fini, je vais jouer ma dernière partie. Mais d'abord il me faut des armes, on m'a tout pris. Vous en avez.

— Moi!... se récria .M. Maujean.

— Je le sais par votre fille. Vous êtes incapable d'en faire usage, il me les faut.

— .Mais je ne sais ce que vous méditez, moi, répondit le prudent beau-père, je ne veux pas devenir votre complice.

— Soyez sans inquiétude, cher monsieur; si l'on vous questionne :ï ce sujet, vous direz qu'elles étaient à moi et que je les ai reprises.

S'adressant à sa femme :

— Delphine?... Tu sais où elles sont?

— Oui, mon ami.

— Va les chercher : une pain; de pistolets et un sabre. iN'oublio pas la poire à poudre, le sac à plomb.

— Dans un instant.

Elle voulait assister à la Gn de l'entretien. Elle était toujours aussi pâle, aussi émue. Son mari reprit, sans insister.

— Ce n'est pas tout ; mon cher beau-père. Il se peut que d'un moment à l'autre, brusquement surpris, je sois obligé de repasser la frontière, alors il me faudra de l'argent. Ma bourse est plus que légère et je n'ai vécu, depuis longtemps, que des libéralités de mes amis. Pour fuir, il faut de l'or, beaucoup d'or souvent; il ne faut pas seulement acheter de bons chevaux, mais de mauvaises consciences, qui font les renchéries. A l'étranger enfin, en attendant de trouver un emploi, on risque de mourir de faim. Vous vendrez de mon bien tout ce que vous pourrez...

— Mais rien ne se vend, monsieur, à cette heure. Entendez-vous votre maison de C.?... Mais partout, aux environs, on ne voit que maison à vendre.

— Vous vendrez à vil prix. Et si vous n'avez pas assez de mon bien, vous en vendrez de celui de ma femme. N'est-ce pas, Delphine ?

— Certainement, mon ami.

— Vous êtes fous! s'écria le bonhomme indigné. Je ne me laisserai pas mettre sur la paille.

— Je ne vous demande rien, à vous.

— Cependant, monsieur, vous me dites que vous avez besoin de suite de beaucoup d'or.

— Oui, à titre d'avance sur mon bien et celui de ma femme, s'il est nécessaire, mais mes prétentions sont très modestes.

— Enfin, voyons, que demandez-vous?

— Vingt mille francs?

— Hein ! fit le bonhomme ahuri.

— J'ai dit vingt mille francs.

— En temps ordinaire... autrefois... on aurait pu... mais aujourd'hui l'argent est ratissé par nos libérateurs et le peu qui en reste se cache.

— Et vous en cachez, comme tous les bourgeois de cette ville. Eh bien! faites-le sortir de sa cachette : il s'agit de sauver votre gendre. Prenez chez votre notaire, empruntez chez vos amis, mais ne me refusez pas ! Ce serait une trahison, ce serait un crime !

— Tout ce que vous voudrez, mais vous aussi, vous avez des amis, un notaire, allez les voir, quant à moi...

— Oh! mon père ! s'écria M°" Duméril.

— Grand-papa! exclama la jeune fille.

— Il refuse!

■ — C'est mon mari, que j'aime !

— C'est mon père!... Tu ne nous aimes donc pas !... Pour qui donc gardes-tu ton argent? Ce n'est donc pas pour nous?... Moi, plus tard, je ne voudrais pas d'un argent que tu aurais refusé à mon père.

Le vieillard, en proie à une agitation extrême, se promenait à travers sa chambre. Les récriminations les plus ardentes ne devaient que l'irriter sans le convaincre. Sa femme, blottie dans un coin, assistait à la lutte avec un sentiment de fierté que lui causait la résistance de son mari.

Enfin, le colonel, concluant du silence de son beau-père, poursuivit :

— Puisqu'il en est ainsi, je vais, comme vous m'y avez engagé, tâcher d'emprunter chez mes amis d'autrefois, et j'aviserai ensuite selon ce que j'aurai obtenu.

— Tu ne feras pas cela! s'écria Delphine en se jetant entre son mari et la porte^ vers laquelle il se dirigeait déjà; ce serait faire appel aux dénonciateurs. J'ai de l'argent à nous, tu vas le prendre. — Mon père, remettez, je vous prie, au colonel, les cinq mille francs que j'ai apportés ici et qui n'ont pas cessé d'être à sa disposition.

Le vieillard haussa les épaules.

— Soit! dit-il.

Sa fille continua :

— Vous m'en prêterez cinq autres que je joindrai aux nôtres. Vous ne pouvez, sans me blesser cruellement, me refuser cette petite somme.

Le beau-père ne répondit pas, mais il n'osa refuser, et, tinalcmenl, s'exécuta.

— Avec cette somme de dix mille francs, j'espère que notre cher colonel sera à même de parer aux premiers événements fâcheux, conclut Delphine.

Peu après, le beau-père, qui était sorti de la chambre, y rentra et étala sur une table la somme en or demandée par sa fille, soigneusement divisée par petits sacs de mille francs cachetés.

LES QUATRE SERGENTS DE LA ROr.ilELLE

M"" Duméril prit ensuite son mari à part, afin de le détourner de SCS projets de vengeance et de l'engager à quitter Toulouse.

Le colonel s'était un peu calmé. Après avoir été longtemps dénué de tout, il se grisait à la vue des ressources qu'il se procurait; avec son or et ses armes, il se sentait capable de résister à une armée.

— Maintenant, lui dit sa femme, raisonnons; ta colère est dissipée. Elle m'a prouvé ton amour; c'est tout ce que j'avais à attendre de toi; mais la colère est mauvaise conseillère, et tu dois renoncer à ces projets de vengeance.

Le colonel eut un mouvement d'impatience.

— A cause de moi ! implora la jeune femme; à cause de ta fille! Réfugie-toi à l'étranger, et nous irons t'y rejoindre. Mais, ici, la place n'est pas tenable. Grois-tu que nous soyons heureuses dans la compagnie de ces vieillards que la peur rend féroces, et qui voudraient nous obliger à adorer avec eux les scélérats qui inondent de sang le Midi?

« Je regarde comme le plus grand bonheur de pouvoir vivre avec toi à l'étranger. Mais accorde-moi d'abord de coucher ici secrètement cette nuit...

Duméril secoua la tête négativement

— Ensuite, reprit sa femme, dès le matin, de te déguiser, d'acheter un cheval et de quitter le département. A mon avis, le mieux serait de gagner la mer et de t'embarquer pour l'Amérique. Un nouvel envoi d'argent t'y suivrait.

Duméril l'embrassa pour la remercier et lui répondit :

— Je te dirais bien oui, mais je te mentirais. J'ai quelque chose sur le cœur qui me pèse. Avant de quitter Toulouse et de partir pour l'Amérique, ce qui était mon intention, j'ai une affaire d'honneur à régler, et ce sera vite fait.

— Qu'est-ce donc? fit M"" Duméril avec inquiétude. « Tu peux, je crois, m'en confier la cause?

— Non; tu essaierais vainement de m'en détourner. Je te dirai tout plus tard.

— Mais tu n'as encore vu personne ? . .

— Non ; c'est pour cela que je garde le libre emploi de ma soirée et que je ne puis t'accorder ce que tu m'as demandé en premier.

— Laisse-moi une partie de ton argent.

— Toujours la peur.

— Mais, sans doute.

— Et pourquoi donc ? En es-tu venue à douter de mon courage ? -— Tout le monde, maintenant, a des armes, des pistolets, des

couteaux; tout le monde peut se croire le droit de te tuer et de te voler. Un brigand... et ils se comptent par centaines, un zélé serviteur du roi, un volontaire du duc d'Angoulême, n'importe, te reconnaît dans un endroit désert, il s'approche de toi, et, sans explication, te brûle la cervelle. Il te fouille et abandonne la charogne de bonapartiste à la curiosité des passants. Cela se passe sans plus de cérémonie. La police ne fait aucune recherche.

— La France est donc retournée à l'état sauvage?

— Sauf les apparences, oui, et si sauvage veut dire hommo dépourvu de sens moral.

n Quant à notre maison de C..., méfie-toi, puisque l'on sait ton retour.

Ces dernières paroles parurent impressionner vivement le colonel. Elles contrariaient ses desseins.

LAFI'AIKE D HONNEUR

Lo colonel ne sortit de chez son beau-père qu'à la chute du jour, et, grâce à la négligence de l'éclairage municipal, il pouvait circuler sans être facilement reconnu.

Il avnit besoin de retourner nu village de C... s'il voulait donner suite à ses projets. Son désir était du se venger des battoirs fleurdelysés. Il savait les noms des femmes, mais il les considérait comme les instruments plutôt que les véritables auteurs de l'outrage.

Le nom de l'une de ces paysannes l'avait fait remonter à l'auteur principal.

Il voulait inIciToger cette femme, et, s'il ne s'ctoit pas trompé, avoir une explication avec celui (|ui l'avait payéu.

Il avait ceci d'autant plus à cœur que celui qu'il soupçonnait avait

été, avant son mariage, son ami intime, et, depuis son mariage, son ennemi déclaré.

Maurice de Saint-Pierre, étroitement lié avec Duméril, s'était épris secrètement de M"° Delphine Maujean, à laquelle son ami faisait la cour. Duméril, avec la plus cordiale franchise, le prenait pour confident de son amour, et Maurice en profitait pour le desservir.

Cette trahison ne fut connue du jeune officier que peu de jours avant son mariage.

Obligé de partir le lendemain de la cérémonie nuptiale pour rejoindre son régiment, il dut se contenter d'exprimer, dans une lettre à Maurice, l'indignation et la douleur que lui avait causées sa conduite déloyale.

Les événements politiques et militaires les séparèrent; l'affaire en resta là.

Mais le cœur avait gardé sa blessure. Elle ne guérit pas, et dans plus d'une circonstance Duméril la sentit se rouvrir. Il eut d'autres amis, mais aucun delà même amitié complète, absolue. Il ne se donna plus tout entier.

On a beau, par un scepticisme à la mode, affecter de dédaigner l'amitié, il faut croire qu'elle est nécessaire puisqu'elle est éternelle, et ne pas avoir d'amis de peur d'être trompé n'est pas moins ridicule que de ne pas se marier de peur d'être cocu. L'amitié est un des caractères de la « virilité » sentimentale, et il vaut mieux être trompé qu'impuissant.

On en veut naturellement à ceux qui vous gâtent la vie. On a du ïaal à leur pardonner, ou plutôt on ne leur pardonne jamais.

D'autre part, Maurice avait déjà été doublement puni de sa trahison; non seulement il avait perdu un ami sincère, mais l'estime de la jeune fille qu'il aimait et qui ne manqua point de lui faire sentir son mépris. Il dut renoncer aux sociétés et aux lieux publics oia il la rencontrait, et finit par quitter Toulouse. Enfin, la dernière lettre de Duméril le blessa cruellement et changea en haine les sympathies qu'il lui gardait encore. La haine, en ce cas, est en proportion des torts que nous avons, et si son venin se mêle à celui de la jalousie, il empoisonne la vie de son auteur. Celui-ci attribue à son ancien ami, devenu son ennemi, tout ce qui lui arrive de fâcheux. Il en fut ainsi de Maurice.

LliS QUATRE SERGF.MS DE LA ROCHELLE 15C1

Il dccoavro les rcaics d'un chien mort.

Lir. 196, — Fayakd frures, eiJitou

S'il n'avait pas fait fortune, s'il ne s'élait point marié,' c'est parce que, selon lui, Delphine lui avait refusé sa main.

Les événements de 1815 semblaient lui apporter sa vengeance. « C'est à eux maintenant de souffrir », se disait-il.

Il vit avec joie que le colonel Duméril était au nombre des officiers cités devant les Conseils de guerre.

« Je vais donc en être débandasse », se dit-il encore. Et, en apprenant qu'il avait suivi Murât, il ne douta plus de son bonheur. Restait la femme.

M"" Duméril se croyait suffisamment prolégée par les opinions royalistes de vieille date et bien connues de ses parents. Au lieu de ye retirer de suite chez ceux-ci, elle était restée dans la petite maison de campagne oii son mari aimait à la rejoindre entre deux batailles. Là, tout était peuplé de ses souvenirs et semblait le rendre. présent à son affection. La retraite oii elle vivait la rendait plus indépendante de sa famille, diminuait le cercle de ses relations et enfin, — ce qui lui plaisait par dessus tout — l'affranchissait de la vie mondaine, pour laquelle elle n'avait aucun goût.

Au village, cependant, elle étoit très avenante et très charitable. Les pauvres, les malades, avaient en elle une seconde Providence. Elle était aimable avec les plus humbles, on la flattait, elle pouvait se croire aimée, A l'heure des catastrophes, ses craintes se tournèrent vers Toulouse; mais au village, où elle n'avait vas iineniicmi, elle se croyait bien tranquille.

« Si les brigands de In ville riébordont dans nos campagnes, les paysans les repousseront à coups de fourches. »

Plusieurs fois des chasseurs d'Angoulême vinrent à la proie à G..., cherchant des nouvelles du colonel Duméril. Ils n'osèrent pénétrer chez sa femme, parce qu'ils se redoutaient eux-mêmes, et que Delphine et sa fille, étant sans défense, auraient subi les violences de certains d'entre eux.

Mais ce qui étonna et eflV.iya même les doux femmes, ce fut, un dimanche, de voir une bande do faubouriens venir se mêler à la population do C..., et en être volontiers accueillie.

Quoi ! ces paisibles maraîchers, ces bons villageois cachaient sous leurs blouses des Trestaillons?.. Pourquoi non? N'était-ce pas des brutes comme celui-ci? L'ignorance, la stupidité engendrent faci-

lement la cruauté, l'ardeur au pillage et les fureurs sanguinaires.

Bien mieux, comme la maison Duméril était la plus belle de la commune, les regards se fixèrent bientôt sur elle avec une instance inquiétante.

A plusieurs reprises, des bandes de dix ou quinze individus de mauvaise mine passèrent et repassèrent devant leur porte en discutant avec animation.

Les paysannes, qui étaient ses obligées et qui causaient souvent avec elle, l'évitaient ou rougissaient en lui disant bonjour, ou chuchotaient entre elles en la voyant venir. Les enfants ne la saluaien plus. La bonne avait l'air triste et bourru. Elle tremblait au moindre bruit, et, interrogée, répondait à tout « je ne sais pas. »

Il y avait autour de la maison un air de conspiration.

Un jour, le jardinier sortit et ne revint pas, sans donner un mot d'explication, sans prétexte, sans daigner dire au revoir à des personnes qui l'employaient depuis cinq ans.

M""" Duméril Tut assez bonne, assez faible pour en être affectée. Elle s'attendait à voir, d'un jour à l'autre, la servante en faire autant.

— Mais, maman, on nous en veut, disait la jeune fille effrayée. J'ai peur. On nous en veut à cause de mon père ; ils guettent son retour pour le perdre et le mettre en prison.

La colonelle questionna un jour une femme qui n'était pas de la commune et lui vendait des volailles.

— Vous osez donc venir chez des pestiférées, lui dit-elle avec un sourire pénible.

— Oh! moi, je ne me mêle pa^ de politique ; ninn nolit commerce me suffit.

— Nous non plus, nous ne nous mêlons point de politique. Il est impossible de vivre plus retirées que nous. Si nous sortions autrefois, c'était souvent pour faire du bien. On n'avait pas l'air de nous détester, et maintenant nous sommes entourées de haine. C'est donc un bien grand crime que mon mari ait défendu la France contre ces bons messieurs les Anglais et les Prussiens...

Eh bien! mon mari est proscrit, il fuit comme un malfaiteur, lui, si honnête et si brave!... Et ce n'est donc pas assez d'un pareil malheur?

— Je vois bien, dit la marchande, que vous n'êtes pas au courant de ce qui se passe.

— Oh! très peu. Je croyais que les gens avaient meilleur cœur et que, du moins, ils n'ajouteraient pas à mes peines. Voilà, par exemple, Annette Donat que j'ai soignée dans sa dernière maladie, et Colombe Gerfaut, son amie, à qui j'ai fait souvent du bien; elles se détournent de moi.

— Je vous dis, madame, vous n'êtes pas au courant. Maintenant, les bonapartistes ne sont plus bons à jeter aux chiens, mais il y a pire encore...

— Eh ! quoi donc?

— La religion... Vous êtes protestantes... Les protestantes, on ne les tue pas encore, mais on les bat. Méfiez-vous, madame. Quant aux deux femmes dont vous parlez, je les connais; je sais pourquoi elles sont, à cette heure, si chaudes catholiques... Mais n'allez pas dire que je vous l'ai dit!... Ce qui rend la Colombe et l'Annette si catholiques, c'est un monsieur Maurice de Saint-Pierre, qui, à la brune, vient les voir. Celui-là, c'est un dévot s'il y en a un, et prêcher contre les -parpaillots, comme il les appelle, c'est son affaire. j

La colonelle était suffoquée de surprise. /

— Comment! il est ici? s'écria-t-elle.

— Vous le connaissez donc?

— Oui, mais depuis très longtemps. C'est par des temps comme celui-ci que l'on voit reparaître de pareils hommes.

— Si vous l'avez connu, alors tout s'explique.

— En effet, répondit Delphine, plongeant par la pensée dans tout un passé de perfidies et de haine, je comprends tout à/îette heure.

La bienveillante marchande aurait pu en dire davantage. On venait d'inaugurer dans nous ne savons plus quelle ville ou bourgade les fameux battoirs à fleurs de lis. Cette cruauté, relevée d'une pointe d'obscénité, allait faire fureur. On en pariait. La marchande n'osa en rien dire. Le dégoût, un peu de honte et de pitié aussi l'en empêchèrent.

M"" Duméril ignorait ce nouveau supplice; pout-êlre, si elle l'eût appris, l'épouvante l'eut-elle poussée à chercher un refuge chez ses parents.

Elle se dit que l'on ne recommencerait point les persécutions reli-

gieuses, et que si un pareil malheur arrivait, elle en serait avertie par son pasteur. A force de s'exagérer, les calamités deviennent incroyables. Cependant, revenant aux intrigues de Maurice, à l'esprit de vengeance qui devait l'animer, elle se méfiait de quelque méchanceté de son invention, de quelque insulte de la part des femmes qu'il fréquentait

Elle ne sortait plus le soir et, la nuit, elle plaçait un poignard sur sa table.

Elle tremblait en ouvrant les canards venimeux qui représentaient la presse française; ils n'avaient que des malheurs à lui annoncer; et elle s'étonnait de ne pas rencontrer le nom de son mari. Elle savait qu'il était avec Mural, mais elle ignorait oîi se trouvait celui-ci.

Enfin, ce qui ajoutait à la cruauté de cette situation, c'était l'absence d'amis et d'amies. La défection de l'amitié était générale. On eût dit que les bonapartistes et les protestants avaient la peste, et jamais la lâcheté ne s'était étalée avec moins de vergogne. Beaucoup même ne dénonçaient leurs amis ou leurs voisins que pour acquérir des droits à la pitié des Trestaillon. Nous avons vu les Jumeaux de La Réole. Les mêmes scènes se sont répétées partout. Et, loin d'avoir honte de sa lâcheté, on en était fier; ce vice était à la miode.

M"" Duméril, dans le désir des nouvelles que quelquefois les gens en place se procurent avant les autres, s'était adressée à des amies mariées à de hauts fonctionnaires. Ces dames s'étaient empressées de lui fermer la porte avec assez d'all'ectation pour qu'elle ne revînt pas à la charge.

Sans savoir pourquoi, M"' Duméril et sa fille redoutaient particulièrement le dimanche. Elles avaient raison.

Un dimanche, un homme, avec son tambour et sa flûte, vers onzo du matin, après la messe, se mit à parcourir le village.

La première fois qu'il passa devant la maison, il n'avait qu'une douzaine de polissons, qui le suivaient en sautillant; la seconde fois, un quart d'heure plus lard, il était suivi de plusieurs autres tambourineurs et d'une cinquantaine de femmes.

Celle bande s'arrêta soudain, comme par un mot d'ordre, en face de la maison réprouvée, avec des rires grossiers, des huées et des cris, puis avec le désordre et la houle des foules, se poussa vers la grille du jardin.

Les tutu, ;oa«/)an reprirent leur vacarme ; les enfants grimpèrent aux grilles; les femmes, redoublant d'injures en patois, secouèrent la porte ; le siège de la maison commença.

Tandis que les dames Duméril se barricadaient, la bonne prenait la fuite par une porte de derrière et livrait ainsi la maison.

En un instant, la bande y pénétra et y disparut, se dispersant partout, brisant tout sur son passage, avec des hurlements de sauvages.

Presque en même temps, un individu avait ouvert la porte du jardin, que les enfants commencèrent à dévaster.

Les deux femmes, réfugiées dans une chambre à coucher du rezde-chaussée, n'étaient séparées de leurs ennemis que par une porte, que l'on s'apprêtait à enfoncer.

Tremblantes, épouvantées, elles s'attendaient à être massacrées.

Enfin, M"' Duméril se place debout en face de la porte, et là, les bras croisés sur sa poitrine, pâle, la colère et le mépris dans le regard, elle attend.

L'entrée est forcée; deux femmes s'avancent, et, bientôt après elles, un tambourineur.

Ces deux femmes sont Annette Donat et Colombe Gerfaut. Le musicien est le porte-parole, l'orateur de la bande.

— Madame et mademoiselle, dit-il en saluant d'une façon ironique, qu'il croit très spirituelle, la jeunesse royaliste de G..., désireuse de vous conquérir à l'amour du roi, et, d'autre part, de vous punir de voire fausse religion, charge deux de ses meilleures catholiques de vous offrir ses fleurs de lis.

— Oui, partout cela se fait, aujourd'hui, reprend Annette Donat; pendant que les amis du roi observent le repos du dimanche, leurs filles et leurs femmes se chargent d'accommoder les filles et les femmes protestantes et bonapartistes.

M"° Duméril allait répondre; mais des bravos frénétiques couvrirent sa voix. Une poussée des femmes envoya contre elle et sa fille les deux coquines qui s'étaient mises à leur tète.

L'une, Colombe, s'empara de la jeune (ille, à demi-pàmée de terreur; l'autre, Annette, saisit la colonelle à bras-le-corps; puis, immobilisant leurs victimes, les livrèrent à l'attentat obscène et féroce que vous savez. .. au milieu des rires, des cris, des outrages, et accompagnées du fifre ot du farr.bo'irin.

Lorsque la fureur de ces coquines se fut assouvie, les deux femmes avaient perdu connaissance et gisaient abandonnées sur le parquet, livrées à l'indécente curiosité des hommes et des enfants.

Pas un bon cœur n'en eut pitié.

Si la pitié murmura chez quelqu'un de ces paysans ou de ces paysannes, qui avaient été les obligés des Duméril, elle fut ('toufféo. Rien de lâche comme les foules.

D'ailleurs l'attention, avec la mobilité particulière aux esprits lia Midi, s'était déjà détachée des deux victimes.

La farce était jouée, il fallait songer à autre chose

La belle maison!... Que de belles choses ici! Ces gueuses, hein?... En avaient-elles?

Tout plaisait au regard et attirait les mains, et l'on fourrait dans ses poches. Ce qu'on n'emportait pas, on le brisait.

Quimporte?... Il y en avait qui disaient qu'il fallait brûler la maison; en ce cas tout serait perdu. II n'y avait donc pas de scrupule ci avoir. Et puis ils en avaient pris assez quand ils étaient avec leur bandit corse!... Ce qu'ils avaient ne leur coiîtait pas cher, aux Iraî-neurs de sabre!

Quelques-uns des envahisseurs croyaient que lecor/ui/ise cachait... ce qui les autorisait à enfoncer les placards, à fouiller, tandis quo leurs femmes ouvraient les commodes et les armoires.

Le buffet de cuisine n'était pas épargné, non plus que les caves.

Des idiots, dans les coins, composaient des bûchers de chiffons et de menu bois pour achever l'œuvre, car dans ces sortes d'orgies soidisant politiques, l'incendie a toujours été le bouquet final et obligé. Mais il y eut bt-ancoup de fumée qui effraya les pillards et leurs femelles. En un instant la maison fut évacuée... et le fou s'éteignit de lui-même.

Les deux malheureuses femmes se réveillèrent. Comme vous le pensez, après avoir constaté qu'eiks avaient été volées jusqu'au dernier sou. après avoir, en pleurant, reconnu que leur maison était devenue inhabitable, elles attendirent le soir et se sauvèrent chez leurs parents de Toulouse, qui ignoraient encore leur inforlunc.

i368 LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE

tu VgjJGEUîî

En sortant de Toulouse, le colonel se rendit tout droit chez Annette Donat.

Il savait que cette fille avait été la maîtresse de Maurice.

Avec les créatures de cette espèce, il n'y a qu'à vouloir et à payer.

Il ne s'égara donc pas, comme l'on dit, par quatre chemins, il la trouva seule et, à sa vue, parut terrifiée.

— Tu me connais, lui dit-il, tu sais pourquoi je viens.

— Grâce! implora-t-elle.

— Tu auras ta grâce, mais si tu la mérites. Je te ferai même les conditions assez douces, mais il faut m'obéir. Tu es la maîtresse d'un coquin qui fut jadis de mes amis, Maurice.

— Moi, monsieur !...

— Ah ! ne m'interromps pas pour des bagatelles I C'est lui qui t'a pajée, ainsi que Colombe Gerfaut, pour outrager ma femme et ma fille. Que vous a-t-il donné pour cela?. . Tu ne veux pas le dire: il vous a donné à chacune cent francs. En voici le double. Tu vas aller trouver Maurice, tu lu-i diras qu'en fouillant aujourd'hui dans ma maison, tu as découvert une cachette oîi tu as vu des paquets de lettres et des rouleaux d'or. Tu ajouteras que tu le pries d'y venir voir. S'il doute... et c'est probable, il est très méfiant, comme tous les lâches de son espèce, tiens, voici des pièces d'or et des papiers que tu lui montreras. Tu diras qu'il y en a tant que tu n'as pas osé le prendre. S'il te demande ce que c'est que cette cachette, tu diras que c'est dans la cave, un trou recouvert d'une planche et d'un peu do terre; qu'il y avait dessus une seiile dont tu avais besoin, et qu'en prenant cette seiile, tu as entendu que ça sonnait creux. As-tu compris ?

— Oui, mais je ne veux pas.

— Pourquoi?

— Parce que...

— Tu as peur?

— Oui.

Voa<-. allez recevoir votre cli.Uiment,

I>iv. 107. — P'avaiid frùrcs, vJitcur

— Un de nous deux ne sortira pas vivant de la cave; car, si je veux le voir, c'est pour le châtier. Je ne veux pas l'assassiner, entendsmoi bien; je ne suis pas de vos bandits, moi; je suis un ancien soldat de Napoléon; mais je veux le punir.

Il lui prit la main et 'lui mit dedans dix napoléons. Un combat violent se livra chez elle, entre la cupidité et la cramfo. Cette dernière l'emporta encore.

— Non ! fit-elle. Il me tuerait.

Duméril tira de ses poches deux pistolets et dit :

— Si tu ne m'obéis pas, c'est sur toi que je me vengerai; tu es sûre d'y passer.

— Vous ifoseriez pas, dit-elle, en reculant blême et tremblante. Il arma son pistolet.

■ — Consens-tu? lui demanda-t-il.

Le cliquetis de l'arme lui lît uno vive impression sans doute :

— Oui, murmura-t-elle.

— Allons, c'est bien, reprit Duméril; maintenant, i! n'y a plus que deux choses à faire : il faut me remettre le battoir fleurdelisé. Tu le possèdes encore?

--^ Oui.

— Donne-le moi; ensuite, je vais te dire comment j'entends prendra mes précautions pour que lu ne me trahisses pas,

Annette alla chercher le battoir.

Là, il s'agissait pour lui d'être inventif, car il n'avait aucune précaution prise, et, bien mieux, il n'en avait pu imaginer. Il lui fallait payer d'audace.

11 reprit :

— Il ne faut pas t'imaginer que tu vas me ramener la gendarmerie. Je ne suis pas seul. Attends un insljint que je dise un Diot à mes amis.

Il opéra une fausse sortie et revint, au bout d'un instant, légèrement essoutt'lé.

La paysanne fut convaincue qu'il avait communiqué avec des amis, ce qui. ajouta encore à sa terreur, et, si elle avait déjà pensé à courir à la gendarmerie, elle abandonna ce projet.

Elle consentit donc à faire la démarcne bizarre que ic colonel exir.oail d'elle.

Tous deux sortirent.

Duméril feignit d'abord de se diriger vers sa maison ; mais, profitant de certaines dispositions locales que nous ne croyons pas indispensables de décrire, il suivit la fille Donat jusqu'à la maison de Maurice.

F.lle était située dans une de ces rues écartées et peu vivantes, où les petits rentiers se retirent pour planter leurs choux.

Là, entre deux murs de jardins, le soir, on aurait pu être assassiné sans espoir de secours et sans autre témoin que la lune. En de pareils endroits, les pas sont sonores, mais aussi l'on rencontre, de distance en distance, des entrées de jardins ou d'habitations dont les enfoncements sombres servent d'abris aux aventureux.

Ce fut ainsi que Duméril put suivre la paysanne jusqu'à son entrée chez Maurice et sa sortie avec ce dernier; mais, entre temps, il s'écoula bien une demi-heure.

« Sans doute, se dit le colonel, il questionne et hésite beaucoup, malgré l'appât de l'or, qui est chez lui irrésistible.

11 avait, en effet, questionné et hésité beaucoup, mais rien ne s'était passé ainsi que le colonel l'avait pensé. Chemin faisant, les dispositions de la fille avaient changé. .\u milieu de son histoire très embrouillée, pressée de questions par son ancien amant, elle finit par dire toute la vérité.

Maurice se garda de rien laisser paraître du mécontentement que lui causait un commencement de trahison mal dissimulé.

Au contraire, il montra la satisfaction la plus vive. Puis il lui demanda :

— Mais il t'a suivie, c'est probable?

— Non, je me méfiais, et, plusieurs fois en chemin, je me suis retournée. Je n'ai vu personne.

— Tu en es bien sûre?

Elle en jura.

— Très bien, dit-il. Tu vas me suivre, et, avant une heure, nous en serons débarrassés.

— Qu'allez-vous faire? fit Annette avec niquiéLude,

— Tu vas le voir.

— Vous allez le dénoncer?

— Peut-être.

■ — Mais ses amis?

-- Les hommes malheureux n'ont plus d'amis.

~- Vous pouvez vous passer de moi.

■ — Au contraire ; il me faut ton témoignage.

— Je tremble.

— Un peu de courage, et suis-moi. S'il m'attend dans sa maison, l'affaire est dans le sac. Viens. Partons. Ne lui laissons pas le temps de réfléchir, il ne nous attendrait plus.

En parlant ainsi, il sortit de la maison. Annelte se tenait derrière lui. Duméril, caché à peu de distance, les aperçut. Il avait dépassé la maison afin de pouvoir les suivre et se trouvait à environ vingt-cinq mètres. La direcùon qu'il avait prise était celle du centre de la ville; l'opposée conduisait au village.

Maurice s'arrêta un instant sur le seuil, écouta, regarda à droite et à gauche, puis, d'un pas délibéré, se dirigea vers la ville.

Fatalement, il allait rencontrer l'ennemi ou, du moins, passer devant lui.

Il n'avait pas fait vingt pas ; le colonel était devant lui.

Il le reconnut de suite.

— Ah! c'est vous, fit-il, que prétendez-vous donc?

— Me venger, répondit Duméril. Venger l'outrage que vous avez lâchement fait subir à deux pauvres femmes sans défense.

En parlant, il avait les mains derrière le dos, comme on représente Napoléon I".

Maurice caressait dans sa poche la crosse d'un pistolet.

— Je vous préviens, dit-il, que j'ai des armes.

— Ah ! répondit avec ironie le colonel, vous avez des armes, mais saurez-vous vous en servir?

Maurice sortit son pistolet.

— Avant que voua en fassiez un mauvais usage, reprit Duméril en s'avançant sur lui, vous allez recevoir votre châtiment.

Et, sur ces mots, il le souffleta violemment du battoir fleurdelisé.

Le visage du traître fut mis en capilotade; les pointes de fer labourèrent le front, crevèrent les yeux, broyèrent le nez et les joues. Il poussa un grand cri et tomba de son long.

Duméril le regarda un instant et s'éloigna satisfait.

Quelques jours plus tard, le colonel était assez heureux pour s'embarquer. Il gagna Philadelphie, où sa femme et sa fille le rejoignirent.

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