‹ [Les quatre sergents de la RochelleChapitre 54 sur 100 · AU CHATEAU DE FRESNOY · texte numérisé non relu

AU CHATEAU DE FRESNOY

Le 25 juillet 1816, le jeune Clément d"Ambaret, en ouvrant la fenêtre de sa chambre à coucher, aperçut au delà du domaine paternel, par delà les derniers massifs de verdure, de blanches banderoUes flottant au vent. Pour un habitant du château de Fresnoy un fait semblable était un événement; le jeune Clément, après avoir contemplé ces banderolles, brodées d'or et d'argent, appela son valet de chambre.

— Voyez donc, Sulpice, qu'est-ce que c'est que cela?

— Monsieur, ce sont des saltimbanques nouvellement arrivés pour la fête patronale du bourg.

— Mais ils sont au bout de notre parc. Que montrent-ils?

— Ce matin, en revenant de la poste, j'ai vu leur baraque ; je crois qu'ils montrent des curiosités, des bêtes féroces. Si M. le comte voyaii, cela, il aurait vite fait de les faire déguerpir.

— Pourquoi donc?

— Ils sont sur un de ses prés.

— Il ne faut pas en parler.

— Déjà, l'abbé des Hautbuissons les a chassés; ils s'étaient instuiléa dans les ruines de l'ancienne abbaye, juste dans le coin du cloître.

— Ils ne savent donc où camper?

— A la ville, en attendant la fête, on leur ferait payer des droits de place.

— Ah ! voilà... fit M. Clément. Et ils n'en ont pas le moyen, peutêtre ? Ils sont pauvres ?

— Oh ! s'ils le sont!... C'est pour cela qu'on les repousse de partout. Ils ont deux chevaux et une chèvre; avec quoi les nourrissentils, si ce n'est avec des pâtures de nuit dans les avoines ou les blés. Les fruits, les légumes, la volaille, tout leur est bon, et, entre deux maraudes, ils ont encore le toupet d'aller mendier des œufs, du lard, du beurre chez les paysans, qui en ont peur.

— C'est fort curieux, fit le jeune Clément, devenu pensif; je veux aller les voir, sans qu'on le sache.

Ces derniers mots donnent la mesure du peu de liberté dont jouissait ce jeune homme. Très sévèrement élevé et maintenu dans une complète ignorance du monde, il avait gardé, sans être un sot, une sorte de naïveté.

Son père, le comte Alexandre d'Ambaret, qui, depuis le Consulat jusqu'à Waterloo, exilé volontaire, ayant résidé à l'étranger et fait de longs voyages, avait confié son éducation et son instruction à l'abbé des Hautbuissons. Depuis deux ans seulement, le père et le fils vivaient ensemble au château de Fresnoy.

Disons un mot du château et des Hautbuissons, maintenant. Ils ont leur grande importance dans notre récit.

Fresnoy, dans l'Isère, était, avant la Révolution, un vaste et riche omaine, situé entre le village de ce nom et l'abbaye des Hautbuissons.

La Révolution avait vendu les terres des moines et démoli en partie le monastère. Il n'en restait que de très belles ruines, fort bien conservées, et une chapelle de Saint-Étienne, isolée sur la pente du coteau, avec une maisonnette qui logeait le desservant.

L'abbé, encouragé par la réaction fanatique de l'époque, ne désespérait pas de faire un jour reconstruire l'abbaye et de lui racheter de ses terres, dont une partie était allée arrondir le domaine de Fresnoy.

— Je vous aiderai volontiers, monsieur l'abbé, disait le comte d'Ambaret, mais je crains que vous restiez en chemin; c'est une ioli-e.

Les deux voisins vivaient en bonne intelligence.

Le château avait échappé à l'incendie, grâce à la courageuse protestation du concierge, qui vivait encore, le père Honorât. Le marquis

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de Fresnoy avait été guillotiné; sa femme s'était enfuie à l'étranger; ils n'avaient pas d'enfants; Alexandre d'Ambaret était leur plus proche héritier.

Celui-ci avait en outre rapporté d'Orient des sommes dont nous n'osons cilcr les chiffres, de crainte qu'ils ne paraissent fabuleux. Il était veuf; il aurait pu se remarier, mais il préférait la solitude. Nous dirons même que cet amour de la solitude était poussé chez lui à un tel degré qu'il en était étonnant et exerçait l'imagination et la perspicacilé des curieux du pays.

Pourquoi, se demandaient ces derniers, plus royaliste que le roi et plus chrétien que le pape, le comte Alexandre n'avait-il accepté aucune place à la cour ou aucune fonction dans l'Etat? Il aurait pu être pair de France, député, chambellan, général, ou même, avec un peu de canotage, vice-amiral. Il refusait jusqu'à la préfecture et le siège de conseiller général.

On répondait à cela qu'il avait eu des passions et des chagrins; qu'il y avait un drame dans sa vie — c'était bien possible — ; que la vie orientale l'avait blasé sur bien des plaisirs. Mais cette vie orientale est une légende. Les vrais Turcs sont ennuyeux, et leurs femmes ne sont faites que pour leur plaire, tandis que la société française, même on province, devait avoir des charmes pour un millionnaire ingambe, instruit, et qui n'avait pas encore passé la cinquantaine.

Cependant, il n'avait ni réceptions régulières, ni relations, et les dcvineurs d'énigmes en restaient confondus.

Il chassait seul au chien d'arrêt avec un valet pour ramasser ses pièces, ou il se promenait à cheval suivi, à vingt pas, par le même domestique. Le curé et deux ou trois vieilles femmes de Fresnoy ol. lient chargés de ses aumônes. Il donnait beaucoup et enrichissait la commune.

Quant à son fils, il ne l'associait que rarement à ses distractions, ia chasse, la promenade. On ne les voyait guère ensemble qu'à la messe, oij ils occupaient, à l'église, chacun un fauteuil placé dans lo chœur. Ils mettaient chacun un louis dans la bourse de velours de la quêteuse. C'était, pour Clément, un moment solennel, car la quêteuse était le plus souvent une jolie fille, et ce fut pendant longtemps le seul rapprochement qu'il eut avec le Leau sexe, dont tous les yeux étaient fixés sur lui.

Le père contribuait beaucoup à perpétuer la timidité de son fils en le tenant à distance et en ne lui parlant jamais que sur un ton grave.

Que voulait-il faire de lui?... Il y songeait peut-être, mais il ne le disait pas.

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