LES ENFANTS
10 centimes seulement.
Clément se disait :
— Bien que les représentations ne soient pas commencée3, si je demandais à voir, on ne me refuserait pas; ils ont l'air si misérables.
Il eut voulu que quelqu'un sortît de la ménagerie d'où, par instants, s'échappaient des cris, des rires, des jurons et de sourds grondements d'un lion, dont les flancs creux criaient famine. Il avait déjà fait plusieurs fois le tour de l'établissement lorsqu'enfin un individu d'une trentaine d'années, blond et chauve, aux yeux enfoncés, au nez proéminent, charnu et rougeaud se montra entre les deux rideaiix de l'entrée, — comme un spécimen des phénomènes d'histoire naturelle. Il était sans cravate et en frac anglais. Sur son gilet se croisaient deux énormes chaînes d'or qui supposaient deux montres. Cu monsieur s'asseyait le soir au contrôle avec .M°" Lagingeole et contribuait, par ses soins, à la bonne tenue de l'établissement et à la prospérité (?) des affaires.
M. Aristide était, en un mot, le contresinge.
11 remarqua de suite Clément et fut au devant de lui, et s'inclinant à deux reprises :
— Monsieur, lui dit-il, si vous désirez visiter notre établissement, bien que ce ne soit pas l'heure de la représentation, je me ferai un honneur et un plaisir de vous introduire.
— .Mais oui, monsieur, répondit Clément, je serais curieux, en effet...
Tout en parlant,il cherchait sa bourse...
— Que faites-vous, monsieur? se récria .M. Aristide.
— Mais, monsieur, je ne prétends pas entrer sans payer.
— Nous y sommes bien entrés ainsi, nous... iN'ètes-vous pas lo fils de M. le comte d'Ambaret? Nous nous somines installés sur votro terre jusqu'à dimanche, sans vous en demander la permis-sion, parce que la générosité de .M. le comte est connue à cent lieues à la ronde.
— La générosité de mon père est connue, il est vrai, monsieur, et je m'efforcerai plus tard de l'imiter, cependant je vous ferai observer que si vous vous étiez adressé tout d'abord au concierge.
— Oh! les concierges! fit avec mépris M Aristide, les petites yens sont toujours prêts à abuser de leur pouvoir pour faire le mal. .Mais
daignez entrer, monsieur, je vais vous présenter M. et M"' Lagingeole.
Clément franchit le seuil et se trouva dans une sorte d'arène : les bancs qu'elle devait contenir attendaient, pour être placés le jour de la fête, sur la place de Fresnoy. Au milieu, M"" Lagingeole faisait, sur un réchaud, une soupe au jambon qui répandait la plus appétissante odeur; près d'elle, son mari fourbissait un vieux casque.
— Monsieur d'Ambaret, dit cérémonieusement Aristide, j'ai l'honneur de vous présenter l'illustre Lagingeole et son épouse.
Ces derniers, fort surpris, furent aussitôt sur pieds. Ils s'attendaient à être priés de décamper.
Après avoir joui un instant de leur inquiétude, Aristide leur expliqua le motif de la visite du jeune seigneur. Leur mine effarée se rasséréna aussitôt et même la chose leur parut si drôle que peu s'en fallut que la femme ne leur rit au nez.
— Notre ménagerie a bien souffert, monseigneur, reprit Lagingeole. En un an nous avons perdu huit animaux de toute beauté : deux lions, deux tigres du Bengale, une girafe, un éléphant de Ceylan. Voilà tout ce que j'ai pu conserver : un lion du désert, une hyène, une panthère, un loup, un ours, des singes et un chameau. Certainement, il n'y a pas de quoi faire courir tout le département de l'Isère... mais les gros animaux coûtent cher à nourrir, et l'on n'a plus d'argent... Vous avez vu cent fois mieux que cela sans doute!...
— Mais non, répondit Clément, avec une naïve franchise, si tout le monde était aussi ignorant que moi vous feriez recette. Ainsi, cette bête zébrée de blanc et de noir, à la prussienne, c'est la hyène?
— Oui, monseigneur.
— Où l'avez-vous prise?
— En Afrique. Je l'ai achetée à un marchand d'animaux.
— Et celle-là, c'est la panthère. Elle vient également d'Afrique?
— Oui, monseigneur.
— Ce lion.,, (c'est la première fois que j'en vois un); il a l'air vieux et triste. Il me plaît ce pauvre lion. Je voudrais avoir quelque chose à lui donner, mais il ne mange que de la viande.
— Et nous avons du mal à nous en procurer dans les villages.
— Il a faim? Il bâille...
— Il a bon appétit. Nous sommes jeudi, on ne tue pas à Fresnoy avant samedi, il a encore deux mauvais jours à passer.
Clément réfléchit.
— Tenez, dit-il, je veux qu'il mange.
Il donna un louis d'or au saltimbanque.
— Achetez un mouton, en réservant les meilleurs morceaux pour vous, il y aura encore de quoi le régaler.
— Oh! monseigneur, je n'ose accepter une semblable libéralité,..
— Si, si, prenez. Vous ferez tuer le mouton de suite, mais pas ici, je ne veux pas le voir. La panthère en aura aussi un peu.
— Vous aimez les animaux?
— Autant que vous, j'en suis sûr. .3'aimerais vivre, comme vous, entouré de bêtes... à condition que j'aurais de quoi les nourrir! Je m'attacherais vite à eux; j'étudierais leur caractère et je finirais par les apprivoiser, par m'en faire aimer.
Tandis qu'il parlait, la femme était déjà partie, en courant, pour chercher le mouton. L'idée des côtelettes et du gigot qu'elle se promettait de mettre de côté pour elle lui mettait l'eau à la bouche, et le contact de l'or, qu'elle avait dans le creux de sa main, éveillait sa cupidité.
Clément, qui n'avait jamais l'occasion d'épancher ses idées, rêvait tout haut.
— Il y a longtemps que vous montrez des animaux? demanda-il.
— Voilà bien seize ans, répondit le saltimbanque.
— Vous n'êtes pas venu souvent dans ce canton?
— J'y viens pour la seconde fois.
— Et vous avez parcouru toute la France, peut-être?
— Dans tous les sens.
— Mais cela est bien agréable! Chaque jour on voit du nouveau. On apprend à connaître les pays et les hommes. On est sans attache. Les quatre piquets d'une teute se fichent et se lèvent quand on veut. On peut, selon son caprice, vivre dans les montagnes ou la plame, ou le bord de la mor. Pas de famille qui vous tienne, pas de relations qui vous obligent. On fait, on va à son caprice.
Vous n'êtes peut-être pas content de votre sort parce que vous n'avez pas de rentes, eh bien ! vous avez peut-être tort de vous plaindre. — Oh! que je voudrais, moi, pouvoir mener celle vie errante I
— Mais vous le pouvez, monseigneur.
■-- Non.
— Vous avez chevaux et voitures et banquiers.
-^ Mon père a tout cela. Mais, après avoir beaucoup voyagé, mon père est deyenu casanier. Et depuis que j'ai fini mes études, je suis resté à Fresnoy. Fresnoy est une belle campagne et tout ce qui m'entoure, mais j'ai vingt ans.
— Cependant, permeltez, comme dit la vieille chanson :
Vous avez plus d'un droit superbe Comme seigneur de ce canton.
— Quels droits?... La chasse?... La pêche?... Je n'y tiens pas. J'ai le droit de rester chez moi, de m'ennuyer et de me taire.
Sur ces paroles tristes, Clément sentit qu'il allait trop loin et baissa la tête d'un air confus.
Un bâillement du lion rompit le silence.
— Ah! ah! fit Lagingeole, mon Sultan sent quelque chose, voyez-le étirer ses griffes et humer l'air.
— Qu'est-ce donc?
— On apporte le mouton, c'est probable, et avant un quart d'heure, il sera ici.
Clément assista au festin des bêtes féroces. — Le saltimbanque n'osa mettre de côté pour lui qu'un gigot et les côtelettes. Tout le reste fit le régal du lion, de la panthère et de la hyène; jamais ces pauvres diables n'avaient été à pareille fête.
Le jeune d'Âmbaret, après avoir joui de sa bonne action, quitta les saltimbanques, enchantés d'avoir fait sa connaissance et rentra au château.
11 était temps; son père ne pouvait larder à être de retour.
Une surprise lui était ménagée.
Sur le seuil de la grande porte. M"' Adèle était assise, les pieds au soleil, la tête à l'ombre.
— Bonjour, mademoiselle, lui dit-il avec counige.
— Bonjour, monsieur d'Ambaret.
— Il fait un bien beau temps!
— .\ussi, vous fivez fait une longue promenade.
— Non, je suis allé tout près d'ici voir une ménagerie.
— Ah! oui; il paraît que c'est curieux.
— Cela m'a amusé; il faut l'aller voir, mademoiselle.
— Oh! moi, je ne puis.
— Pourquoi?
— .Mon père ne me le permettrait pas.
— Tiens!... Mais le mien non plus; le eroirez-vous?... Eh bien? s'ils sont si exigeants, ils nous apprennent à leur désobéir,
— Oh! monsieur, que dites-'('0U3 là.
Si vous le voulez, mademoiselle, nous nous entendrons pour cela.
— Ce que vous dites-là, monsieur, me fait trembler.
— Mais vous êtes grande fille, et moi j'ai vingt ans. Soyons braves, et le jour de la fête, allons ensemble au spectacle.
— Ensemble!
— Pas le long du chemin.
— A la bonne heure.
— .Mais dans la ménagerie.
— Et que pensera-t-on en nous voyant assis sur le même banc?
— Ce que l'on voudra.
— Monsieur d'Ambaret, ce n'est pas possible; je ne dis pas pour moi qui ne suis qu'une pauvre fille, mais pour vous...
— Pour un plaisir aussi simple et aussi innocent, que d'obstacles!... Allons, nous en reparlerons.
Adèle garda le silence.
— Il fit quelques pas sous la voûte, puis revenant en arrière :
— Ne voulez-vous pas, reprit-il, d'une voix adoucie, que nous en reparlions?
— Si vous le désirez, monsieur, je le veux bien.
— A demain donc.
■ — A demain, répondit la jeune fille à voix basse.
r:>:i"-Ls:on
Ce jour-là était un jour d'.iN.iiUin's exlraorrlin.iires. Clément d Ambaret avait dépouillé sa chrysalide et devancé d'un an 1 âge légal
de sa majorité. Sans qu'il s'en doutât, une petite révolution s'était accomplie.
Il rentra chez lui Ger de lui-même.
Ses nouvelles connaissances lui plaisaient et il se réjouissait surtout en songeant au repas du lion.
Quant à son entretien avec la blonde fille du concierge Honorât, il n'osait y songer; ce souvenir le jetait dans des explosions de joie folle.
Il avait donc osé lui parler!
Et il lui avait donné rendez- vous!
Où avait-il trouvé ce courage -là qui lui avait manqué pendant près de deux années. La jeune fille était effrayée de la hardiesse de ses propos, et sans doute avait dû le trouver transformé.
Oui, mais si son père élevait la voix, il disparaîtrait comme une souris dans son trou.
Comme il pensait ainsi, il entendit le pas du cheval de son père qui rentrait de sa promenade, et pour la première fois, ce bruit familier lui causa une certaine impression.
11 se demanda si son père n'était pas déjà instruit de son aventure du matin et n'allait pas le réprimander.
Il se promit d'être fort.
Mais le temps passa, il n'en fut rien.
Il s'habilla pour le dîner, et à la cloche s'y rendit. Son père lui fit l'accueil habituel.
A la fin du repas, avec le calme le plus parfait, il dit à son valet de chambre.
— Jean, allez dire au concierge qu'il aille trouver les saltim banques qui se sont installés dans mon pré et de leur ordonner de ma part d'avoir à vider les lieux sans délai, sous peine des amendes édictées par la loi.
— Oui, monsieur le comte, répondit le valet étonné. Clément dit :
— Mais ils doivent aller à Fresnoy, samedi soir.
— Je ne veux plus les tolérer chez moi plus longtemps. Cela fut dit d'un ton sec qui surprit tout le monde.
Le comte, on le sait, tenait à être charitable; cette rigueur n'était point dans sa manière d'agir ordinaire ; il aurait laissé les forains tra<i-
Je vais l'ii dire que tu lui demandes un di-lai de vingt-quatre heures.
Liv. 199 — l'AVAnn frères, éditeurs.
quilles, mais, en promenade, il avait rencontré l'abbé des Hautbuissons qui, avec de grandes phrases, lui avait dépeint la profanation des ruines de l'abbaye par la troupe Lagingeole, et qui lui avait fait des portraits peu flatteurs de ces artistes ambulants : des échappés de galères, d'anciens chauffeurs, des voleurs d'enfants et de bétail, des gens dangereux, dont il fallait purger le département.
Sous l'impression de ce chaud réquisitoire, le comte avait décidé de chasser de chez lui ces intrus.
Le concierge de Fresnoy se rendit, en conséquence, à la ménagerie.
On y faisait fête.
Bêtes et gens étaient en liesse.
Le loup avait dévoré toutes les rations de viandes gâtées destinées à la communauté carnassière; les singes avaient des croûtes et des fruits, et du centre de l'établissement se répandait une odeur appétissante de côtelettes sur le gril. On buvait double et à la santé de Clément d'Ambaret.
L'entrée du concierge Honorât jeta un froid dans ces ébats de famille.
Il fit l'effet d'un huissier.
Il aborda la compagnie avec politesse, son bonnet à là main, et annonça qu'il était envoyé par le seigneur de Frêsnoy, son maître, M. le comte d'Ambaret, pour leur signifier de se retirer de sa terre.
Nous laissons à imaginer l'effet produit par ce discours.
— Et pour quelle raison? fit Lagingeole.
— Je n'en sais rien, mais probablement parce que vous détériorer; le pré.
— Oui-dà! Comme le baudet de la fable :
Qui tondit de ce pré la largeur de sa langue I
« Il n'a jamais manqué de toupet, le seigneur comte; il serait capable de réclamer des dommages-intérêts.
— Il pourrait, du moins, vous faire faire un procès-verbal par lo garde-champêtre. Et à quoi bon des frais?
Lagingeole n'avait pas cessé de l'examiner avec attention.
— Comme il dit cela! fit-il tout à coup. Dites donc, concierge, est-ce que vous n'avez pas, comme moi, servi Vautre?
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE io^l
— Oui, sous la République, en Italie et en Egypte, répondit Honorât.
— Moi aussi, répondit Lagingeole.
— Ramené blessé, j'ai quitté le service.
— Tout comme moi également.
— .Mais, demanda Honorât, comment vous appelez-vous?
— Actuellement Lagingeole ; c'est mon nom d'enfant de la balle, comme, en 93, je m'appelais Maximus, — un nom que j'ai dû quitter parce qu"il ressemblait trop à un autre très désagréable...
— Maximum?
— Justement. Enfin, à l'armée, j'avais le nom de mon pèro : Léonard.
— Léonard? Je me rappelle ce nom, en efTct, dit Honorât, légèrement troublé.
— Nous éiions ensemble au fort d'EI-Arich.
— C'est possible.
— Et nous nous sommes évadés ensemble, ajouta le forain en appuyant sur les mots. Ce sont des choses que l'on n'oublie pas, cela : ce massacre et cette fuite dans le désert. Tu étais blessé au bras gauche et moi au front.
— C'est vrai, répondit Honorât avec ennui, mais forcé d'en convenir.
— Allons! topc-là, camarade. Ils deviennent rares, les Egyptiens, C'étaient de solides soldats et des bravos !... dit Lagingeole.
Honorât n'osa refuser sa main.
— Nous allons, dit son ancien compagnon d'armes, boire un verre ensemble.
— Non, merci, .M. le comte m'attend.
— Qu'il attende !
— C'est le maître.
— Tu le crains donc bien.
— Il me fait vivre. Toi, tu es libre, tu vis oii tu veux; moi, je suis attaché à la porte du château de Fresnoy. J'avais une petite pension sous l'Empire; je l'ai perdue.
— Mais tu aurais pu demnndcr une loge à un autre qu'.à cet homme.
— Je ne la lui ai pas demandée. Mon père l'avait occupée avant
la Révolution; je fis les campagnes de Belgique et d'Alsace, puis d'Italie et d'Egypte, et, quand je revins à Fresnoy, M. d'Ambaret n'en était pas encore propriétaire. Il me trouva réinstallé dans la loge paternelle; j'appartenais aux murs du château comme si j'avais été inscrit dans l'acte de vente. Il ne s'inquiéta pas de mon passé; il savait que j'avais été soldat, mais tout le monde l'a été. Jamais il ne daigne m'interroger sur mes campagnes, et moi je n'aurais rien su des siennes si je n'avais entendu appeler de son nom un des deux Anglais, venus à El-Arich. Ce souvenir me fit un singulier effet; mais je ne pouvais, sans folie, donner ma démission. Plus tard, je t'expliquerai pourquoi. Je me suis dit qu'il fallait vivre d'abord; ensuite, — et cela peut to servir d'avis également^ — que lorsqu'on n'est pas le plus fort, il faut savoir se taire.
« Maintenant, camarade, au revoir. Je vais lui dire que tu lui demandes un délai de vingt-quatre heures.
— Et si j'y allais? fit Lagingeole.
— Pas de bravade!... La bravade, tu le sais, n'est pas même de l'audace. Puis, tu as un verre de vin dans la tête; méfie-toi. Enfin, ne prononce jamais mon nom, n'est-ce pas?
— Tu peux être tranquille.
Honorât regagna le château.
La cloche du dîner sonnait; il rencontra son maître se rendant à la salle à manger.
— Ah! c'est vous? fit-il brusquement. Eh bien?...
— Monsieur le comte, ces montreurs de curiosités foraines sont des gens très pauvres...
— Des fainéants, des gens dangereux. Vous leur avez signifié de déguerpir?
— Oui, monsieur le comte.
— Qu'ont-ils répondu?
— Qu'ils avaient campé dans le pré, pleins de confiance dans la charité bien connue du seigneur de Fresnoy, et qu'ils le supplient de leur accorder un délai de vingt-quatre heures.
— Vous avez refusé !
— Ce n'était pas à moi qu'ils s'adressaient; je devais attendre les ordres de monsieur le comte.
— Me voici en pourparlers avec celte canaille. Vous auriez pu m'éviter cet ennui. Honorât.
— Monsieur, je vous suis tout dévoué; mais, pour ce qui concerne le dehors du château, je me repose naturellement sur vos gardes.
— Allez, et que cela ne se renouvelle plus.
— Ces forains peuvent donc ne pas lever leur camp avant demain h midi.
— Oui, pour en finir.