‹ [Les quatre sergents de la RochelleChapitre 57 sur 100 · LE PÈRE ET LE FILS · texte numérisé non relu

LE PÈRE ET LE FILS

Ainsi que d'habilude, le dîner fut silencieux. Le père et le fils n'échangèrent pas quatre paroles. Le père mangea avec distraction et ennui; le fils avec l'appétit d'un bon jeune homme dont la conscience est paisible et l'estomac en bonne santé.

Au dessert, M. d'Ambaret dit de servir le thé dans son cabinet.

A ce propos, nous ferons observer qu'il suivait en tout les modes anglaises, n'ayant d'estime et d'admiration que pour les Anglais.

Ses chevaux de selle, son tailleur et autres fournisseurs étaient Anglais. Il s'en fallut de peu qu'il ne le devînt lui-même.

Le repas terminé, il se leva; son fils l'imita aussitôt; et, lorsque celui-ci eut récité la prière d'actions de grâces :

— Clément, lui dit le comte, nous allons prendre le thé dans mon cabinet; j'ai à vous causer sérieusement.

Lorsqu'ils se retrouvèrent face à face et commodément assis, le comte reprit la parole d'un ton fatigué et lent à s'échauffer.

— Mon fils, dit-il, depuis que vous avez quitté les Hautbuissons, vous avez pu, à loisir, réfléchir à la carrière qu'il vous conviendrait de suivre.

— Mon père, répondit Clément, je mo suis habitué à m'en remettre en tout à votre volonté.

Le père fit un geste de dépit.

— Il est. regrettable qu'à vingt ans vous ne sachiez pas vouloir; mais, du moins, avez-vous quelque désir et quelque préférence?

— J'ai craint, pendant longtemps, que l'on fît de moi un prêtre; mais, cela excepté... tout me paraît égal.

— 11 est vrai que vous connaissez peu le monde.

— Pas du tout.

— Au moins désirez-vous le connaître ?

■ — Je ne m'en fais aucune idée, si ce n'est que c'est un séjour plein de dangers, où l'impiété triomphe et où la vertu est sans cesse menacée... C'est là tout ce que l'on m'en a dit à Hautbuissons.

— Je vois qu'on vous a élevé pour faire de vous un prêtre. L'abbé Martin est dominé par une idée fixe : relever de ses ruines l'abbaye. Mais il faut des millions pour cela, et je ne suis pas convaincu que ce serait de l'argent bien placé. Il s'est mis dans la tête d'y employer notre fortune et il est tout disposé à vous ruiner, mon cher Clément, pour faire de vous un abbé des Hautbuissons !...

« Décidément, je me suis trompé en vous le donnant pour précepteur, et l'éducation que vous avez reçue laisse beaucoup à désirer. Elle n'a rien de solide : un peu de grec, beaucoup de latin, presque pas de mathématiques, de la géographie, de l'histoire... mais quelle histoire ?. . . Et, d'ailleurs, des savants et des hommes d'État de nos jours prétendent que cette branche de connaissances ne sert qu'à un lettré, mais de rien à un homme politique ^. Enfin, à quoi êtes-vous bon, si la fortune, par quelque catastrophe, venait à vous manquer? Quel emploi, civil ou mihtaire, pourriez-vous remplir?

— Pardonnez! j'ai appris l'horlogerie.

— Ah ! vous savez raccommoder les montres?

— Oui, mon père; l'abbé avait recueilli, un hiver, un horloger genevois; il m'a cité un grand nombre de personnes de condition qui avaient appris un métier : tourneur, serrurier, jardinier, horloger... et m'a fait apprendre ce dernier métier.

— Très bien; et, si un jour nous sommes ruinés, répondit le comte avec un sérieux comique, nous pourrons alors vivre de votre travail. En attendant, que ferons-nous de vous?

i. L'étude de l'histoire etl'opininn ont beaucoup changé depuis.

« Si j'avais vécu à Paris, je vous aurais associé à ma vie et ju vous aurais formé. Tout ce que je puis aujourd'hui, c'est de vous recommander à -un ami. Il vous prendra, en quelque sorte, sous sa tutelle, vous initiera à mille usages que vous ignorez; vous admettra à ses réceptions et vous mêlera ainsi, peu à peu, au monde parisien. Vous remplacerez les professeurs de latin et de grec par un maître de danse et de maintien, un maître d'armes et un maître d'équitation. Au bout d'un an, si je suis content de vous, j'irai vous voir et passer quelques jours près de vous. Enfin, un peu plus tard, vous irez à Londres y prendre la marque du parfait gentleman; puis à Berlin, à Vienne, qu'il faut visiter... (s'interrompant) mais je vous vois rester froid à mes projets.

Clément, en effet, paraissait sous une impression pénible. Il avait même un peu prîli et son front se mouillait de sueur.

— Pardon, dit-il, j'éprouve plus de surprise que de joie. Ce grand et subit changement d'existence m'étonne, et, vous l'avouerai-je? m'effraye un peu. Je sais que votre nom, votre mérite et votre fortune changent en devoir votre droit d'être ambitieux, et qu'il est naturel que, rassasié d'honneurs et de richesses, vous reportiez sur votre fils unique la charge de soutenir le lustre de votre maison, — je sais cela, — mais songez aussi combien il est naturel, dans l'état d'ignorance où je suis, que j'accepte avec joie un changement aussi prompt.

— Très bien, très bien, dit le père. Tu tâcheras de t'accoutumer à ces nouveautés. Il y a de ma faute; je le reconnais et je m'en accuse. Je t'ai trop négligé. Cela va changer. Désormais, nous sortirons ensemble et nous prendrons le thé ici. Nous parlerons de Paris.

— .l'ai souvent pensé, dit Clément, que j'irais voir Paris et je mo réjouissais d'en visiter tous les monuments.

— Pauvre garçon! fit le comte.

— Mais je n'étais pas pressé, reprit Clément. La vie, au château, sans être très variée, me plaisait. .Maintenant que mon pcrc se rapproche de moi, elle va me paraître délicieuse.

L'entretien sérieux se borna là. Il avait l'importance d'un événement.

Sans qu'il y parût. Clément s'était beaucoup maîtrisé pendant celte conversation. C'était k première fois que son père lui par-

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lait aussi longuement et aussi sérieusement. Il n'était pas habitué à sa parole et elle l'émouvait facilement. Il éprouvait, vis-à vis de lui, une gêne insurmontable. Il sentait son ignorance; il se méfiait de ses idées et de ses expressions. Enfin, il souffrait, en ces moments-là surtout, de la froideur habituelle de son père, de son indifférence pour tout ce qui le concernait.

« L'enfant, chez moi, ne le gênait pas, se disait-il amèrement; maintenant il a peur d'avoir à rougir de l'homme ». Il se repent de m'avoir négligé. L'orgueil le rappelle à ses devoirs, mais l'affection ne se montre pas encore.

« En définitive, je dois toujours me féliciter d'avoir échappé à i'abbé Martin, l'époux mystique de l'abbaye ; il ne voulait pas me lâcher, et, s'il avait pu endoctriner mon père, je serais abbé. A quoi tiennent donc les destinées!...

« Heureusement, il n'est pas parvenu à éteindre chez moi tout l'instinct de liberté et de désir de connaître. Je m'étais bien promis de voir Paris, et même, depuis quelque temps, je ne rêvais que de voyages et je commençais à me sentir au château comme prisonnier. C'est ce que je disais à ce malheureux saltimbanque, dont la vie errante me semblait digne d'envie. »

Telles furent les premières réflexions auxquelles se livra Clément d'Ambaret; d'autres se produisirent ensuite et d'un genre tout opposé; ce fut la grande horloge du château qui les provoqua.

C'était l'heure où d'habitude il montait à cheval pour se promener au bois, et où, en passant, il tâchait d'échanger un regard avec la jolie fille du concierge. Quand il s'était abandonné au plaisir de l'aimer, l'idée ne lui était pas venue qu'un jour prochain il devrait renoncer à elle, ne plus la voir et l'oublier. Et elle-même ne semblaitelle pas croire qu'il devait, sinon. toujours, du moins longtemps demeurer au château.

Quelle conduite allait-il tenir vis-à-vis d'elle ?

La quitterait-il sans explication, en se basant sur l'absence de tout engagement entre eux ; ou bien agirait-il avec plus de franchise et lui dirait-il les ordres qu'il avait reçus de son père?...

Ce fut à ce dernier parti qu'il s'arrêta. Mais il ne voyait pas une heure propice dans la journée pour lui faire ses adieux; il devait attendre au lendemain à l'heure convenue entre elle et lui.

Il la *rit dans ses bras, t>> 'i porta chez cllo.

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Leur premier rendez-vous n'aurait donc été fixé que pour des adieux.

Enfin, on amenait le cheval dans la cour; il allait sortir, passer sous la voûte et devant la fenêtre oii elle guettait, pour obtenir de lui un salut et un sourire.

Il descendit, monta à cheval sans résolution prise, et quand le visage rose, encadré de cheveux blonds, apparut à la fenêtre, il s'inclina comme pour se dérober au passage et lui laissa un sourire.

Puis il piqua des deux à travers la campagne, mécontent de luimême.

Il se dit des choses dures.

Pour la première fois, ce bâtard de la Révolution égalitaire rougit de la bassesse de son inclination et se trouva ridicule d'être amoureux de la fille d'un portier.

Son éducation n'était pas faite et il ignorait qu'à Paris, la ville du bon goût et du bon ton, il arrivait à des gentilshommes d'aimer, d'entretenir des artistes dramatiques, des filles d'opéra qui n'étaient autres que des filles de concierges... et de quelquefois moins.

Mais, je l'ai dit, il ignorait...

Il passa donc tout un temps de galop, à se dire des sottises et à s'humilier; puis il laissa sa monture à son allure ordinaire, et, comme dans toutes les crises morales, il se fit chez lui une réaction.

Il s'était trop maltraité, il fallait en rabattre.

En définitive, se disait-il, il n'avait pas été maître de son mouvement en passant sous la voûte. Il lui suffisait donc de voir Adèle pour ne plus se posséder. Et, n'en déplaise à toutes les lois et à toutes les bienséances, tant qu'il la verrait, il serait épris d'elle, parce qu'elle était faite pour lui plaire. Pour ne plus Taimer, il faudrait qu'il ne la vît plus... Seulement, seulement, comment renoncerait-il à la voir? Pour cela, il lui faudrait une singulière énergie...

Ne plus la voir?... Enterrer son image au fond de son cœur, comme en un tombeau, en lui défendant de revivre?... Avoir le courage de se dire : ni yeux bleus, ni bouche amoureuse, ni cheveux d'or, ni chairs de roses, je ne veux plus de tout cela... je ne veux plus aimer 1

A cette condition, alors, je puis prendre des chevaux de poste et partir pour Paris.

Etait-ce possible? Peut-être. Etait-ce facile? Assurément non.

Il le sentait.

Jusqu'alors il n'avait agité aucune de ces questions.

Elle et lui étaient tout co qu'il y avait de jeune et do vivant dans ce château, et la nature, — la bonne nature, — les avait poussés l'un vers l'autre en dépit de la raison et des convenances.

Un peu de terre est resté entre deux pierres de la fenêtre d'un prisonnier; le vent y jette une graine et le printemps y met une fleur.

Jeune homme et jeune fille s'éprennent l'un de l'autre sans le savoir, sans y penser; mais que tout à coup la nécessité de se séparer les surprenne, ils s'aperçoivent que cet événement si ordinaire et même prévu ne peut plus s'accomplir sans souffrance. Les liens qu'ils ont tissés en badinant ne s'arrachent pas sans des larmes et quelquefois du sang.

Telles furent les réflexions du jeune d'Ambaret, mais il rentra sans en avoir tiré aucune conclusion. Il remit à plus tard de prendre une résolution. Il n'avait pas acquis l'habitude de vouloir.

Le lendemain de cette journée si remplie, il se trouva, à l'heure dite, sous la voûte de la grande porte : c'était l'heure propice; son père faisait sa promenade. Adèle l'attendait; elle était seule.

Elle devint très rouge en le voyant. II était également très ému. il lui tendit la main et l'attira ainsi doucement sous ses lèvres, qui égarèrent leur premier baiser dans ses cheveux, au-dessus du front.

— Nous voilà donc ensemble, chère Adèle, lui dit-il. Depuis bien longtemps je désirais cette entrevue. Et vous?

— Moi aussi, monsieur Clément; mais ce n'était pas à moi de vous le faire savoir.

— Non, sans doute.

— Mais la confiance que j'ai en vous me faisait espérer qu'un jour vous vous décideriez à me parler.

— Et que pensiez-vous que j'eusse à vous dire?

— Oh ! je ne sais pas; car, à la vérité, en ce moment, il me semble que je n'ai rien à vous confier, et que d'être près de vous cela suffit pour que vous sachiez tout. Mais, parlez-moi, vous, je vous en prie. Vous entendre est déjà un bonheur.

— D'où vient donc la confiance que vous avez en moi?

— De votre visage. Et vous, d'où vient que vous ne vous êtes pas montré plus hardi avec la fille d'un de vos domestiques?

— Parce que vous êtes belle sans coquetterie; parce que vous êtes pure sans être maniérée et qu'à travers votre franchise on lit votre honnêteté!... Et parce que... Faut-il tout vous dire? Tout en se sentant attiré vers vous, on craint de vous être funeste et de vous faire sortir de la ligne droite que vous avez toujours suivie. Oui, je me suis dit souvent que je devais me borner à nos bonjours passagers, si j'étais loyal, si j'étais honnête. Me faire aimer de vous, vous étourdir de promesses, de mensonges, c'eût été facile, peut-être, mais je ne l'ai pas voulu. Vous mentir? Oh! ce serait un crime. Et voyez combien cette réserve nous aura été heureuse... chère Adèle!...

« Sans se douter de rien, mon père ne songeait déjà qu'à nous séparer.

— Nous séparer? fit la jeune fille impressionnée.

— Mais oui, ma chère amie, nous séparer, riposta Clément avec tristesse.

— Mais comment?... reprit-elle suffoquée.

— 11 veut m'envoyer à Paris.

— Ah ! exclama la jeune fille en pâlissant.

— Tu pâlis !

— Je meurs, murmura-t-elle; et elle perdit connaissance.

Il la prit dans ses bras et l'emporta chez elle. Il la posa dans la grande chaise à bras de son père et lui prodigua, éperdu, des caresses et des baisers qui eussent rappelé une morte à la vie. En rouvrant les yeux, elle le vit tout en larmes et lui sourit.

— Pardonne-moi, lui dit-il d'une voix aimante; je devais t'apprendre notre malheur; je t'ai fait souffrir; j'ai bien souffert aussi, va. Mais, maintenant que nous avons mêlé nos larmes, nous sommes l'un à l'autre pour toujours. Remets-toi et reprends courage. Nous tâcherons de parer aux coups du sort. Ce qui paraît un malheur est parfois un bonheur. Cette triste nouvelle m'a prouvé que tu m'aimes ; à moi maintenant de te prouver mon amour.

« Allons, levons-nous. Du couragoi... 11 faut marcher, agir. Elle alla boire un grand verre d'eau, puis elle regarda le cadran

d'un air inquiet, détacha d'un vase plein de fleurs la plus belle rose, qu'elle remit à Clément, en lui disant :

— Jusqu'à demain ; nous nous reverrons à la fête.

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