‹ [Les quatre sergents de la RochelleChapitre 58 sur 100 · LA FÊTE PATRONALE · texte numérisé non relu

LA FÊTE PATRONALE

Clément se rendit dans la prairie. Lagingeole, aidé d'Honorat, achevait de couvrir de toiles la voiture chargée de cages ; sa femme faisait des paquets, et Aristide passait la bride aux chevaux. On entendait les fauves pousser de sourds gémissements. Clément ne put résister au désir d'aller dire bonjour aux forains, qui s'empressèrent de quitter leur travail pour venir le saluer.

— Vous nous quittez, dit-il.

— De toutes façons, il le fallait, répondit Lagingeole. Nous espérons que vous serez assez aimable pour assister demain, après vêpres, à notre grande représentation; j'entrerai dans les cages du lion, de la hyène, de l'ours et des singes, pour leur servir leur dîner. Nous espérons que M. le comte ne s'y opposera pas.

— Heureusement que je puis me passer de sa permission, répondit Clément. Je me mêlerai au public à la sortie des vêpres. C'est déjà chose résolue.

— Merci, mon jeune seigneur, dit Lagingeole en s'inclinant; permettez-moi de continuer mon emballage; vous voyez que vie errante est parfois fatigante.

— Enfin, vous voilà avec votre permission en poche.

— Ce n'a pas été sans peine que nous l'avons obtenue, fit observer M. Aristide. Le maire hésitait à nous l'accorder, sous le prétexte qu'il n'y avait pas trop de viande dans lu commune de Fresnoy pour la jeter à des animaux. Le curé, que je respecte infiniment, cela va sans dire, mais animé contre nous, insinuait que nous avions volé un mouton à labbé .Martin, des Ilautbuissons, et nous accusait de montrer en cachette, aux jeunes gens, des personnages en cire contraires à la pudeur, c'est-à-dire des pièces anatomiques que les médecins, selon lui, doivent seuls connaître.

« Heureusement que l'adjoint, qui tient auberge, a fait observer que s'il n'y avait pas de comédie, personne ne viendrait à la fête et qu'il fallait favoriser le commerce. Enfin, M. le maître (l'instituteur) a dit que notre ménagerie est utile à l'instruction de l'histoire naturelle, et il a cité Paris, Londres et d'autres grandes villes oîi l'on élève des animaux féroces, afin do les montrer au public.

« Enûn, il a terminé son discours par un trait d'éloquence, auquel la gauche et le centre gauche du Conseil ont applaudi :

« Nous vivons, a-t-il dit, sous un monarque ami des lumières; tous (i les amis du roi, tous les vrais Français se retrouveront sur les bancs <( de ce spectacle instructif !... »

« Le maire lui-même a été ébranlé,

« Vous voyez, monsieur d'Ambaret, que l'affaire a été chaude!... C'est vraiment à dégoûter du métier. Et maintenant^ en route !

Il leva son fouet et l'énorme voiture s'ébranla vers le chemin du village.

, Honorât reprenait en même temps le chemin du château; Clément le rejoignit.

— Ils ne sont tout de même pas heureux, lui dit-il.

— Ah! monsieur, que voulez-vous!... Ils font du dégât partout. Vous avez vu dans quel état ils ont laissé le pré.

— Que nous importe un peu d'herbe !

— Monsieur le comte m'a grondé.

— J'en ai été surpris.

— Mais j'ai tout de même obtenu, pour leur expulsion, un délai do vingt-quatre heures.

— Vous avez bon cœur, Honorât. Mais aviez-vous dh'jà vu ces bohémiens?

— Il y a très longtemps, monsieur.

— Vous avez passé ici presque toute voire vie ?

— Oui, monsieur. Mon père était concierge de votre grand'tante, M"^ de Fresnoy.

— Et pendant les troubles?

(C'est ainsi que l'abbé Martin appelait la Révolution.)

— J'ai été soldat et j'ai servi sous Bonaparte, en Italie ; puis, ayant été blessé, je suis revenu ici. Le château était désert. Monsieur votre père ne le possédait pas encore. Il m'a gardé.

irc niTâTRP SERGRNTS DE LA ROCHELLE 1399

— Et vous vous êtes marié?

Honorât le regarda de travers.

— Non, monsieur, répondit-il.

— Tiens.'... M"' Adèle n'est-elle pas votre fille?

— Non, monsieur; Adèle est une orpheline. En guerre, j'avais vu son père périr sous mes yeu.x et, à mon retour, j'appris que sa mèro «tait morte... Je la pris avec moi et je l'élisvai comme ma fille.

— Vous l'aimez beaucoup, alors?

— Comme ma fille.

Clément demeura pensif un instant, puis reprit :

— Elle a dix-huit ans; vous songez peut-être à la marier?

— .Moi ! fit Honorât, étonné de toutes ces questions, je n'y songe guère.

— Elle y songe peut-être pour vous.

— Je ne le crois pas, monsieur.

— Il faudra vous séparer, alors ?

— Ce n'est pas sûr, si c'est un garçon du village qu'elle épouse.

— Et elle n'a plus un seul parent?

— Non, monsieur. Lui connaîtriez-vous un mari, par hasard? fit Honorât en riant.

— Vous riez? Mais cela peut arriver, mon ami — et je le voudrais à son goût, j'en suis sûr, — jeune, épris d'elle et riche. Quelle est la première qualité que vous exigiez pour votre pupille?

— L'honneur ! monsieur.

— Bien répondu, fit Clément.

D'après ce court entretien, on voit de quelle nature étaient les préoccupations du jeune d'Ambar^t.

Quant à Honorât, il se disait ; — D'oîi vient donc l'intérêt subit que ce blanc-bec porte à ma fille ? D'oîi tombe tout à coup ce déluge de questions, quand il ne m'adresse jamais la parole? Il ne me paraît plus ainsi qu'à l'ordinaire. Un changement subit s'est fait eïi lui. Il perd, de jour en jour, cet air de séminariste dont l'avait accommodé ce mauvais calotin des Haulbuissons. »

En rentrant dans sa loge, il fut, tout d'abord, frappé de la physionomie de sa fille. On eût dit qu'elle avait souffert et beaucoup pleuré.

— Qu'as-tu donc, fillette? lui demanda-t-il. Tu as un air tout singulier : les paupières rougies, les jouos blanches.

ïGOO LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE

— Vous trouvez? Mais je n'ai rien, je vous assure.

— Justement, je quitte M. Clément qui, lui aussi, m''a paru extraordinaire. Il m'a accablé de questions sur mon passé, sur ta famille et m'a demandé si je songeais à te marier et quel mari je voudrais pour toi.

— Oh ! par exemple !

— Jamais, depuis deux ans, il ne m'en a tant dit. Qu'esl-ce que tout cela signifie? Auriez-vous causé ensemble?

— Quelle idée !

— Il peut, sans pensera mal, avoir cette fantaisie; mais, prends garde, fillette, de faire causer de toi.

Page 1