‹ [Les quatre sergents de la RochelleChapitre 59 sur 100 · LE SCANDALE · texte numérisé non relu

LE SCANDALE

La grande place carrée du village, par chacun de ses côtés, répondait aux grands besoins de la civilisation. Au sud, l'église; la mairie et l'école, au nord; à droite et à gauche, V Hôtel des Voyageurs et le Café des Voyageurs.

Au milieu de la place était réservé, pour le bal, un espace orné d'une enceinte de fleurs et de feuillage; aux angles se voyaient des chevaux de bois, l'Hercule du Nord et la ménagerie.

Cet amoncellement d'attractions produisait l'encombrement de la foule, ce qui, au village, ne déplaît pas une fois l'an. Les dévots, seuls, en étaient vexés; ils ne pouvaient supporter que l'on dansât devant les saints de pierre du portail; et cependant, en ces temps de Trestaillons et de religions, on consacrait encore deux heures de l'aprèsmidi à chanter les vêpres. Ce n'était que vers trois heures que l'on commençait à danser et que les spectacles ouvraient, au son du tambour et de la clarinette.

Les jeunes filles, se tenant par le bras ou par la main, par petites bandes, se portaient vers la grande place; les jeunes gens, également coalisés, allaient au devant des jeunes filles. Ils étaient en nombre, avaient mangé de la viande et bu du vin; ils ne doutaient plus de leurs charmes et attaquaient bravement celles à qui, depuis l'an der-

Lr:S QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE 1601

Appreuds donc que celai qae ta toux épouser...

Liv. 201 — FAVAnn frorcs. éditeurs.

nier, ils faisaient une cour timide. En attendant l'accord de violons — toujours difficile, — on faisait un tour aux chevaux de bois, ou l'on allait contempler les peintures énigmatiques de la ménagerie.

En même temps, les hommes, revenus de la vanité de la jeunesse, encombraient V Hôtel et le Café des Voyageurs.

La grande chaleur était tombée, et de tous les villages voisins, par les routes poudreuses et les sentiers ourlés de verdure, s'acheminaient, en longues files, hommes, femmes et enfants. L'attraction était irrésistible.

Le père Honorât, ne voyant pas sa fille et éprouvant une vague inquiétude, l'avait appelée et cherchée, mais en vain. Il en fut vivement affecté; c'était la première fois qu'elle était sortie sans sa permission et pour aller à la fête... C'était un coup de tête qui sous-entendait bien des choses et qui, sottement, brisait la bonne harmonie qui avait, jusque-là, régné entre eux... — « Il y a quelque amourette là-dessous », se dit-il.

11 en ressentit de la mauvaise humeur, mais sans colère. Il comprenait que cet accident devait se produire un jour ou l'autre. « Et, puisqu'il faut que cela arrive, se disait-il, il vaut encore mieux que ce Soit avec un honnête garçon de Fresnoy qu'avec quelqu'un du chùtertU ». Il la gronderait, — car, en définitive, elle était coupable. — cl il lui reprocherait aussi de s'être peu souciée de son désir d"ailer faire un tour à la fête et voir son ancien compagnon Lagingeole dans son triomphe de dompteur.

De toutes façons, il lui parut triste de préparer son repas et de aianger seul, et le temps lui sembla bien long ensuite. Ses idées s'aa* sombrirent; il ne tint plus en place et commença à juger sévèrement la conduite de sa fille. Allait-elle passer la nuit au bal? Et quelle personne respectable la reconduirait chez elle?...

SnÛn, au risque d© se faire chasser par le comte d'Ambaret, dévoré d'inquiétude, il résolut d'abandonner son poste et de courir jusqu'au village.

Le Soleil avait disparu, mais la campagne s'éclairait encore des ardents reflets du couchant. On entendait la musique de la fête, alors dans tout son éclat. Il espérait aller et venir assez vite pour que son absence ne fût pas remarquée, mais il eut li- bonheur de rencontrer des gens de connaissance.

Il leur demanda s'ils avaient rencontré sa fille.

— Mais oui, lui répondit une femme. Nous l'avons vue à la ménagerie, puis tout à l'heure, en nous en revenant; elle revenait aussi. Vous l'auriez rencontrée si vous aviez pris les sentiers à travers champs. Elle doit, à présent, être arrivée chez vous.

— J'étais fort inquiet, dit Honorât,

— Mais, pourquoi donc ça?

— Une jeune fille seule sur les chemins, à cette hoiiro i

— Mais elle n'était pas seule.

— Ah!... fit Honorât avec émotion.

— Nous l'aA'ons vue tout le temps avec le fils de M. d'Ambaret.

— Tiens! fit le père en dissimulant ce qu'il éprouvait; oh bien! je suis tranquille. M. Clément, comme chacun sait, est un honnête garçon.

« Allons, bonsoir la compagnie...

Quand il se fut éloigné, les commentaires allèrent leur train.

— Il ne le savait donc pas qu'ils, étaient ensemble à la fêle? dit une paysanne.

— Il paraît, répondit une autre; il était si inquiet... mais il a été vite tranquillisé. Eh bien ! moi, si honnête que soit M. Clément, je lui préférerais un simple valet de ferme. La voilà affichée, cette pelilo mijorée. Vous avez entendu tout ce qu'on disait en les voyant oasemble?

C'a été un scandale.

— Le garçon, lui, avec sa mine de sainte nitouche, n'avait pas lair de s'en apercevoir; tandis qu'elle, par moments, devenait do toutes les couleurs.

— Quand ils sont sortis du spectacle, ils ont été suivis par une bande de jeunes gens qui marchaient derrière eux en riant.

— Qu'ils prennent garde ! reprit un vieux paysan. Ils pourront s'en repentir. Et, après tout, si la demoiselle se laisse mettre à mal, M. d'Ambaret est assez riche pour réparer ses torts.

Nos deux amoureux, en elfet, après s'être rendus à la fête, l'un par le chemin, l'autre par les sentiers, s'étaient rejoints devant la ménagerie. Clément avait joué l'étonnement, puis avait invité Adèle à entrer. Elle avait accepté. A leur vue, Lagingeole, en pursonnu, était

accouru et leur avait apporté deux chaises, un peu en avant des premières banquettes.

En leur faisant cet honneur, il avait cru bien faire; mais le public trouva plaisant que la fille du concierge eut une chaise comme le fils de son maître. 11 n'était pas habitué à ce sans-façon chez les personnes de naissance et le prenait pour de l'effronterie ou du cynisme. Mais c'était surtout la fille qui était raillée. Pour elle qui, jusqu'alors, n'avait jamais donné sujet à la critique, on était sans pitié. Ce n'était plus qu'une hypocrite qui venait de jeter le masque.

Honorât, qui connaissait Adèle et devinait Clément, était bien éloigné de les accuser d'hypocrisie, mais attribuait tout le mal à leur naïveté; avec un peu d'adresse, leurs relations seraient restées inaperçues. Mais .\dèle, avertie la veille encore, était coupable à ses yeux, et c'était principalement sur elle qu'il rejetait la faute commune.

Elle l'avait devance à la grande porte et ne s'attendait pas à ce qu'il fût si bien instruit. Afin de mieux déguiser son trouble, elle restait sans lumière ; mais, aux faibles clartés de la nuit, on pouvait tout distinguer dans le logement. Dès qu'il l'aperçut, la colère d'Honorat éclata avec violence,

— Vous êtes sans lumière, dit-il; vous n'osez vous montrer; Innt mieux s'il vous reste encore un peu de honte après ce qui s'est pJissé. Votre galant est-il ici, qu'il puisse m'entendre?

— Je suis seule. Je sais d'avance tout ce que vous pouvez me dire; mais je me hâte de vous affirmer que je no suis pas aussi coupable que vous pourriez le croire. Je ne suis coupable que d'imprudence.

— Ah ! permettez, vous m'avez désobéi, vous m'avez bravé et vous nous avez compromis. N'est-ce là qu'une imprudence? Je sais ce qui s'est passé, et, le long do la route, j'ai entendu les quolibets que l'on a faits sur votre compte.

Aller vous afficher avec ce jeune hom.me ! C'est le dernier avec lequel j'aurais voulu vous voir. Pour tout le monde, vous êtes sa maîtresse. Et si vous saviez !... Si vous saviez ce que je sais I S'il le savait lui-même...

— Mais quoi donc? interrompit Adèle.

— Vous vous fuiriez l'un l'autre avec horreur. Oui, le marchand de balais qui traîne dans les villages; le meudiant qui s'assied les dimanches à la croix du chemin; le dernier des misérables me serait

moins odieux, s'il osait vous courtiser, que le fils du comte d'Ambaret. Mais tout devait vous mettre en garde contre lui : sa naissance, sa fortune, son âge. Qu'avez-vous à attendre d'une pareille liaison? Rien que le déshonneur. La honte pour vous et pour moi; pour moi, jusqu'alors si fier de votre réputation !

— V^ous n'avez pas à rougir de mci, répondit Adèle avec fermeté. A la vérité, je sais que j'ai commis une faute; j'en éprouve un repentir sincère et je vous en demande pardon; mais je crois que vous vous trompez sur M. Clément d'Ambaret. Ce n'est ni l'aristocrate, ni le débauché que vous imaginez. Je sais bien que vous avez gardé, sur les nobles et les prêtres, vos opinions d'autrefois, que l'on défend aujourd'hui; mais, que voulez-vous ! Lorsque nous nous sommes rencontrés, nos cœurs n'ont pas parlé politique; nous avons tout oublié : moi que j'étais domestique, lui, qu'il était noble et riche. Mais le mal n'est pas irréparable.

— Je l'espère... Tu peux te placera la ville. Le temps, l'éloignemont te guériront de ta folie.

— Ce n'est pas ce que j'eiileuds, moi.

— Eh ! quoi donc ?

— M. Clément est loyal; s'il tient ce qu'il m'a promis, notre faulo sera réparée.

— 11 t'a promis de t'épouser, sans doute?

— Oui.

— C'est impossible, te dis-je, s'écria Honorât avec violence, on admcHant même qu'il soit de bonne foi.

— Mais pourquoi, je vous en prie?

— D'abord, parce que son père n'y consentirait jamais; tî'cst déjà une raison.

— A laquelle il a réfléchi très sagement; je vous le démontrerai. En avez-vous une aulro à m'opposcr?

— Oui, malheureusement, mais j'hésite à le la dire. Je m'étais bien promis de n'en point parler, et le silence sur ce sujet me semblait la première garantie de notre tranquillité. Mais on dirait que la fatalité s'en mêle et tout conspire pour m'arracher mon secret.

En parlant ainsi. Honorât, en proie à une agitation extrême, so promenait à travers sa chambre, passant et repassant devant sa fille.

assise en face de la fenêtre. Tout à coup, il s'arrêta devant elle, et lui dit en baissant la voix :

— Apprends donc que celui que tu prétends épouser est le fils de celui qui a fait assassiner ton père.

Cette révélation portait à la jeune fille un coup terrible, mais elle n'en ressentit point d'abord la douleur; elle demeura un instant immobile et muette; enfin, se levant désespérée, elle s'enfuit dans sa chambre en sanelotant.

PROJETS D AVElNIR

Dans l'après-midi du lendemain, l'abbé Martin, des Hfiutbuissons, vint faire une petite visite au comte d'Ambaret. Il portait sous le bras un immense carton, qu'il s'empressa de déposer sur une chaise; puis, allant à M. d'Ambaret, la main tendue et grimaçant son plus aimable sourire :

— Eh bien! mon cher comte, j'ai aujourd'hui d'heureuses nouvelles à vous apprendre : je crois que «ous peu et à l'heure marquée, tout se décidera pour nous. J'ai reçu deux lettres, qui suffiraient à l'honneur de ma vie : l'une est de l'évêché, l'autre du cabinet de M"° d'Angoulême; et la première, je suis en droit de le supposer, n'est qu'un écho du Vatican. Vous serez préfet de l'Isère, mon cher comte, et, à la préfecture, vous vous affirmerez à la fois comme un catholique dévoué et fidèle sujet du roi, mais comme grand administrateur.

D'Ambaret l'écoutait avec un ennui mal dissimulé. Nous savons qu'il était sans ambition. 11 répondit sèchement :

— Je vous ai déjà dit, l'abbé, que je n'avais pas à affirmer mon dévouement aux Bourbons; «'est fait depuis longtemps; j'ai fait mes preuves au delà de tout ce que peut demander un ministère, mais il me répugne de solliciter. J'ai fait mon devoir, j'en attends la récompense et je ne suis pas pressé de la recevoir.

— Très bien; mais si vous ne voulez plus rien luire pour le roi, répondit l'abbé, vous vous devez à l'Eglise.

— Comment cela?...

— Gomme fidèle.

— Allons donc! 11 me semble encore que je fais plus que mon devoir. Je ne cesse de donner pour vos bonnes œuvres,

— Votre fortune est si considérable !

— J'en dois compte à mon fils.

— V^ous avez, dans votre passé, tan?, de vieux péchés à racheter. Croyez-moi, vous pouvez donner davantage, et si vous ne pouvez contribuer à la prospérité matérielle de l'Eglise de votre propre argent, du moins vous ne pouvez refuser une situation politique qui vous donnerait l'influence nécessaire pour l'aire tomber dans notre aumônière l'argent des autres. Pour relever les Houtbuissons, il me faut un préfet dévoué, et c'est sur vous que je compte.

« De la préfecture, plus tard, vous passerez à la Chambre des pairs et vous accepterez un portefeuille. L'appétit vient en mangeant. Depuis deu.v ans, vous avez oublié le monde. Je viens de chez mon architecte et nous avons arrêté le devis de l'abbaye à huit cent mille francs, en laissant en souffrance la restauration de la chapelle et en ne rachetant, du domaine, que ce qui est indispensable. Voulez-vous voir nos plans... (il prit son carton et étala sur une table des dessins et des aquarelles que le comte considéra d'un air froid).

« Tenez, voyez, monsieur d'Arabaret. Voici l'abbaye ancienne ; la voici telle qu'elle est actuellement, et voici la restauration de l'édifice, pièce par pièce. Je possède également l'estimation des matériaux qui peuvent encore resservir.

» J'ai envoyé une copie de ces dessins à l'évêché. Monseigneur a promis son concours, avec une lettre du pape. Nous pouvons commencer avec quatre cent mille francs et même moins.

— Où les trouverez-vous? demanda M. d'Ambaret.

— J'espère des premières quôles, répondit l'abbé avec une assurance étonnante, une centaine de mille francs; j'en espère autant du département; et vous, monsieur le comte, vous y ajouterez bien cent mille?

— Moi? Vous plaisantez. No dois-je pas songer à envoyer mon fils à Paris pour y achever son éducation et vivre un peu dans le monde?

— Ah I quant à ce projet, fit l'abbé avec vivacité, je n'y contredis pas et même j'en saisirai l'occasion pour vous signaler les sottise» dont il a scandalisé hier le pays.

ICOS LES QUATflE SERGENTS DE LA ROCHELLE

La physionomie de M. d'Ambaret exprima un profond étonnement.

— Comment ! fit-il, notre Clément, type d'innocence caiùpa:: i-fle.

Clément aurait fait des sottises et scandalisé nos villageois? Cci.. dépasse toute créance.

— C'est pourtant vrai, monsieur le comte.

— De qui tenez-vous cette plaisanterie?

— De gens très sûrs.

— Et que lui reproche-t-on, à ce pauvre Clément? j'en suis curieux.

— On l'a vu, à la ménagerie, en compagnie galante. Par une exception remarquée de tout le monde, M. Clément et sa compagne avaient chacun leur chaise à part. Pendant le spectacle, ils causaient d'un air intime dont s'amusait la galerie. Le spectacle terminé, Clément n'a pas quitté la blonde Adèle. Ils se promenèrent.

— Qu'est-ce que cette blonde Adèle?

— Mais la fille de votre concierge.

Le visage de M. d'Ambaret s'assombrit. 11 leva les épaules avec mépris.

— Ah ! cela est d'un sot, par exemple. Et celle vieille bêle d'Honorat qui favorise pareille extravagance ! Je vais lui régler son compte. . . Je vous le disais, l'abbé, il est temps que Clément change de vie, ou il ne sera jamais ni un gentilhomme, ni un paysan. Paris lui est nécessaire, et la vie pratique est le meilleur des précepteurs.

— En rentrant aux affaires, fit observer l'abbé des Hautbuissons, vous pourrez le pousser.

M. d'Ambaret secoua la tête d'un air de découragement.

Clément était mal doué pour parvenir; il lui manquait le grand ressort de l'ambition. 11 avait l'étoffe d'un bon chef de bureau, mais était-ce bien à un millionnaire de s'enfermer dans une administralioa pour arriver à celte position?

D'autre part, il était déjà trop âgé pour entrer dans une école militaire. Son père se disait, après avoir constaté qu'il était sans aptitude cpéciale et remarquable : '< J'en ferai un député ».

Il avait du temps devant lui et il se gardait bien d'en parler.

Lorsque l'abbé Martin se fut retiré, il manda près de lui son concierge Honorât.

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