‹ [Les quatre sergents de la RochelleChapitre 60 sur 100 · ENTRE MAITHE ET DOMESTIQUE · texte numérisé non relu

ENTRE MAITHE ET DOMESTIQUE

Le bonhomme savait ce qui l'attendait et y était résigné. Il était vieux, n'avait ni rentes, ni métier, ni asile; il ne possédait que quelques faibles économies; être expulsé, c'était dur; mais il faut s'attendre à tout quand on est pauvre.

Il se rendit, d'un pas ferme, devant son seigneur et juge.

— Monsieur le comte m'a demandé? dit-il en s'inclinant.

— Honorât, vous êtes, je crois, un brave homme et je n'ai jamais eu à me plaindre de vous; rîiais, après ce qui s'est passé hier, je ne puis vous garder plus longtemps. Vous allez prier M. Bréchet de régler volz'e compte, et voici cinq cents francs de gratification.

M. d'Ambaret présenta au concierge un billet de banque.

— Merci, moi)sie,ur, fit Honorât en refusant d'un geste, mais je voudrais savoir en quoi j'ai mérité d'être renvoyé.

— Je n'ai pas l'habitude, l'épondit le comte, de discuter avec les gens à mon service; nous ne sommes point liés par contrat; j'ai réfléchi avant d'agir, et je crois bien faire en vous renvoyant.

— Fort bien, monsieur; mais, maintenant que je ne suis plus à votre service, je puis vous demander un mot d'explication.,

— Ne savez-vûus pas ce qui s'est passé hier à la fête de Fresnoy entre votre fille et Clément d'Ambaret?

— Si, monsieur, et c'est parce que je le sais que je m'étonne de votre rigueur.

— En admettant même que vous ne soyez pas coupable, c'est-àdire que vous n'ayez pas favorisé les relations de votre fille avec mon fils...

— Oh! monsieur... se récria Honprat avec indignation.

— J'admets, dis-je, reprit le comte, que vous n'êtes pas de connivence, mais qui empêchera le public de le croire, et que penserait-on de moi en supposant que je le tolère? Je dois donc vous renvoyer.

— Crpondiuit, monsieur, je pourrais accuser M. Clément d'avoir séduit ma fille.

LES QUATRE SERGENTS DE LA. ROCHELLE ICll

— Oh ! oh ! c'est trop fort!... Une fille honnête se garde, mon brave homme. La vôtre n'est pas une enfant; quand elle sera hors de chez moi, elle pourra bien faire tout ce qu'il lui plaira, je ne m'en soucierai guère.

— Dès à présent, il n'y a plus de danger, monsieur, et ce caprice insensé de deux enfants est tué dans l'œuf.

— Tant mieux ! fit le comte avec impatience.

— Je n'ai eu à dire qu'un mot pour cela, reprit Honorât d'une voix grave.

— Fort bien, et je ne demande pas à en enlen^lre davantage.

Le vieux soldat, le front baissé, tortillant sa casquette d'un air embarrassé, murmurait dans sa moustache :

— Il y a bien longtemps que je gardais ce secret; maintenant, avant de m'en aller, je veux vous le dire :

— Qu'est-ce encore que cette histoire. Voyons, mais soyez bref.

— Vous vous souvenez du petit fort d'El-Aricht ? D'.Ambaret frémit, mais il se domina promptement.

— El-Aricht? fit-il. Qu'est-ce que cela?

— Vous et un autre émigré, habillés en officiers, vous êtes venue au fort, envoyés par lord Sidney-Smith.

— Ah! quelle invention est-ce là?

Honorât élevant la voix :

— Dites quel crime.

— Ah ! prenez garde !... Où voulez- vous en venir, enfin?

— Si vous ne vous rappelez pas l'affaire d'El-Aricht, moi, je m'en souviens; je faisais partie de la petite garnison que vous avez trahie, payé par Sydney-Smith et que vous avez livrée au cimeterre des Turcs. Plusieurs des nôtres ont échappe au massacre. Un camarade de ce pays a péri; je n'ai pu le sauver, mais j'ai recueilli sa fillo, que j'ai élevée.

« Vous voyez, monsieur le Cdiiili.-, qu'entre lu pupille d'IIonorat et le fils de l'émigré d'.Vmbaret, il y a un obstacle infranchissable : lo sang des soldats que vous avez fait assassiner.

— .M.-ilheureux ! s'écria lo comte, incapable dt; diiui:!! r le Ii .ul' versement qu'il éprouvait. Quelle méprise horrible !

— 11 n'y a pas de méprise, monsieur; cchii qui a vendu loa

Français d'El-Aricht et les a fait égorger est bien M. le comte d'Ambaret.

Sur ces paroles, Honorât se retira.

Le billet de cinq cents francs était resté sur la table oîi l'avait déposé le comte. Il témoignait de la loyauté du vieux soldat que, plus tard, son maître eut pu accuser de chantage.

11 serait difficile de décrire dans quel état se trouvait le comte d'Ambaret. Mais que l'on se rappelle ce que nous avons dit, au commencement de ce récit, de la profonde mélancolie de cet homme, de la crainte que lui inspirait le monde.

Cet homme, si puissant par la fortune, si considéré dans la contrée, qui ne le connaissait que par ses largesses et ses bienfaits, tremblait à la pensée de voir révéler son passé. Sa fortune avait été amassée par les trahisons et les plus infâmes complots, et ce n'était que depuis deux ans qu'il s'était retiré de ses intrigues.

Ayant connu tant de monde, il craignait toujours que quelque témoin surgît devant lui. La vie publique lui était devenue impossible.

De là on peut juger de ce qu'il éprouvait à la pensée que plusieurs témoins de l'une de -ses plus abominables trahisons existaient encore et que l'un d'eux était devenu son ennemi déclaré.

Le caractère entier et fier du vieux soldat lui était connu. 11 ne pouvait revenir sur le fait accompli; rappeler Honorât, acheter son silence, et il ne pouvait le faire assassiner. L'éloignement de Clément était la première mesure à prendre, mais elle ne coupait point le mal dans sa racine; il ne ferait que prévenir entre eux une expHcation orageuse.

Bien qu'il se crût très supérieur à son fils, il ne supportait point l'idée d'avoir à rougir devant lui. La pensée d'une telle humiliation Texaspérait. Mais enfin il ne voyait pas un remède radical au mal. Honorât lui avait déclaré que plusieurs soldats avaient, comme lui, échappé au massacre d'El-Aricht; ils allaient sans doute se coaliser contre lui, et il cherchait en vain le moyen de leur imposer silence. Pendant ce temps, un chariot emportait de la porte du château le mobilier d'Honorat et de sa fille, qui, provisoirement, allaient habiter à Fresnoy. Clément ne pouvait les voir de sa fenêtre, mais son domestique lui apprit celte nouvelle, qui causait au château un étonnement général.

Il crut d'abord qu'ils quittaient volontairement leur loge et fut blessé des susceptibilités du concierge; mais, lorsqu'il sut qu'ils étaient cbassés, il cria à l'injustice.

— C'est l'abbé Martin, dit Sulpice, qui aura fait tout le mal. Il est venu cet après-midi et n'a pas manqué de se plaindre à votre père du prétendu scandale causé par .M"° Adèle. Autrement M. le comte, qui n'est pas sorti, ne saurait rien.

— II est étonnant que mon père ne m'ait pas appelé et interrogé.

— Toute sa colère est probablement tombée sur la jeune fille, dit Sulpice.

— Mais elle est innocente.

— Tant mieux; mais maintenant il est trop tard pour revenir sur ce qui est fait. Si monsieur me permet de lui donner un conseil, c'est de ne rien dire et de paraître ignorer ce qui s'est passé.

— Mais, oîi vont-ils?

— Provisoirement au village. De là, le vieux cherchera une place de garde chez quelqu'aucien traîneur de sabre, un ennemi du trône et de l'autel. Il n'était pas à sa place ici.

— Je voudrais bien savoir, fit Clément, ce qui s'est passé entre lui et mon père. Mais je n'ose aller le trouver.

— Si monsieur m'envoie à la poste chercher le courrier du soir, je verrai Honorât.

— N'attends pas d'ordre, vas-y, dit le jeune d'Ambaret.

Vers le soir, Sulpice fut à Fresnoy. En arrivant sur la place, il aperçut tout d'abord l'ex-concierge, assis deviint V Hôtel des Yoijarjcurs avec l'aubergiste, Lagingeole et plusieurs paysans. Il fut invité à prendre un verre et mis au courant de la conversation.

Honorât se défendait et démontrait l'entière innocence de sa fille : Adèle, en allant au spectacle, n'avait eu qu'un tort, c'était de ne pas le prévenir. Elle s'était trouvée là sans connaissance. Heureusement que Lagingeole était un ancien camarade d'Egypte d'IIonurat. Il avait reconnu la fille de son ami et lui avait offert une chaise en avant des premières places déjà garnies, et à côté du fils de M. d'Ambaret. Ce jeune homme n'était pas non plus un étranger pour lui; il était venu voir sa ménagerie plusieurs jours auparavant et avait été assez aimable pour offrir à déjeuner à ses animaux.

C'c5:t ainsi que les choàess'étaient passées, qu'y avait-il de scandaleux?

ibU LES QUATRE SERGEi'JTS DE LA ROCHELLE

« Ma politesse envers ce charmant gentilhomme, ajoutait Lapingeole, et la fille de mon vieil ami avait-elle quelque chose d'exagéié? Ces jeunes gens n'ont pas manqué aux convenances. Ils ont été des modèles de bonne tenue et de modestie. Si c'est vraiment pour cela que M. d'Ambaret a remercié un ancien serviteur comme Honorât, il a tort.

— Les raisons ne lui manquaient pas, dit M. ArisLide, il ne lui fallait qu'un prétexte.

— Quelles raisons? demanda Honorât.

— Vous avez servi Bonaparte; cela suffit^

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