DANS LA MONTAGNE
— Il n'est pas à vendre.
— Cependant, en vous en offrant un bon prix.
— Marchons toujours. Au village, nous verrons; si je puis en trouver un autre.
— Entendons-nous de suite.
— C'est impossible.
— Il vaut cent francs, avec le harnais cent vingt; je vous en offre mille.
Jeangeot le regarda avec ébahissement, et Lamblin avec inquiétude.
— Vous êtes donc bien riche? fit ce dernier.
— Je suis si fatigué; puis, mes affaires.
— Eh bien! répondit Jeangeot, c'est marché fait. Au village, je paye une bouteille, et je vous cède la bête contre mille francs en argent.
— En or... Mais je n'irai pWs à pied au village.
— Il n'y a qu'une demi-lieue.
— C'est trop, je paye assez cher pour entrer en jouissance de suite.
Jeangeot regarda son camarade, qui, de la tète, lui fit signe que non.
Le général tira sa bourse.
— C'est entendu, n'est-ce pas?
— Du tout, s'écria Lamblin en s'interposant.
— Mais ça ne vous regarde pas, vous, dit le général.
— Ça me regarde.
— Ah! voyons, fil Jeangeot d'un air hargneux.
Lamblin se rapprochant de son collègue, ils échangèrent à voix basse ces paroles :
— Et s'il se sauve?
— J'aurai mille francs.
— Et moi?
— Tant pis.
— Canaille!
Le général mit le pied à l'étrier.
— Vous ne monterez pas!
— Ah! voyons, fit Mouton-Duvernet impatienté.
— Je tuerai plutôt le cheval.
— En voilà un enragé. Il faut le mettre à la raison. Il tira un pistolet dont il lui toucha la poitrine ;
— Si tu bouges, tu es mort.
Puis, se ravisant.
— Mais ce n'est pas la peine.
11 désarma son pistolet, puis, saisissant Lamblin par les épaules, il le fit pivoter sur ses jambes, et, d'un vigoureux coup de pied, l'envoya coucher dans le fossé.
— Tiens! mauvais bougre, tu n'en voudras plus d'autre, dit-il. La force du général en imposa à Jeangeot, qu'il aurait pu assommer d'un coup de poing.
— Je pourrais t'en faire autant, lui dit-il, mais un honnête homme tient sa parole; voilà tes mille francs, Fouché ne t'aurait pas aussi bien payé.
— Merci, général, répondit Jeangeot; à une autre fois. Le proscrit monta à cheval et partit au trot.
Il est probable que le mouchard, pendant quelque temps, ne goûta de repos que couché sur le ventre, et que son collègue lui abandonna l'honneur et les profits de sa mission.
Le bidet, bien qu'il trottât à merveille, devait être fatigué; cependant, son nouveau maître ne voulut pas s'arrêter au prochain village. Imposant également silence aux appels de son estomac, il traversa la bourgade sans s'arrêter.
Le cheval hennissait en sentant la bonne odeur des écuries.
Deux ou trois lieues plus loin il modéra son allure, et apercevant, à l'entrée d'un second village, des cantiniers autrichiens qui bivaquaient dans un champ, il leur demanda, l'argent à la main, une mesure d'avoine. On lui en vendit deux.
nos LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE
11 apprit, des mêmes individus, que bientôt la route serait libre; que, d'ailleurs, il lui serait toujours permis de trotter sur les bas côtés.
Dans le village, il parvint à trouver à manger. Il comprit que son voyage allait devenir beivucoup plus facile, et, désormais, sans danger. Plus il s'éloignerait de Paris, plus la circulation serait aisée et les vivres abondants; moins aussi il aurait à craindre la police.
Depuis son départ de Paris, il avait laissé pousser foute sa barbe, ce qui ajoutait à son déguisement. A moins qu'il ne rencontrât un ennemi personnel, — dont la haine double la perspicacité, — ou qu'il ne tint quelque propos imprudent, il n'avait à redouter aucune dénonciation, et ainsi aucun danger.
Nous ne le suivrons point pas à pas. Nous pourrons omettre certains détails auxquels l'imagination du lecleur suppléera.
Vers la moitié d'août la pluie cessa, les chemins des champs se séchèrent, sa fuite ne fut plus qu'une longue promenade. Il traversa ainsi la grande forêt d'Orléans, puis s'engagea dans la Nièvre, d'un pittoresque si sauvage, pour descendre dans l'Allier,
Son malheur lui avait rendu la liberté de sa jeunesse. Dégagé de tous autres liens que ceux du cœur, pouvant, à son gré, disposer de ses heures, modifier cent fois son itinéraire; affranchi de toutes obligations mondaines, il pouvait jouir absolument, et sans partage, des spectacles de la nature, de ses souvenirs et du drame intérieur dont chaque jour ébauche ou accomplit une scène, jouissances presque nouvelles pour un homme d'action comme lui.
Il était entré de bonne heure dans les luttes viriles. A dix-neuf ans (en 1798), engagé volontaire, il avait été envoyé à la Guadeloupe avec son régiment et s'était fait remarquer par son courage. Il avait le grade d'adjudant-major au siège de Toulon et s'y élait distingué par sa fermeté, son intelligence et sa valeur. Il avait fait avec le premier Consul la campagne d'Italie; à Arcole, il avait conquis l'admiration de ses chefs. Tous les grades qu'il obtint successivement furent gagnés à la pointe de l'épée.
En 1811, il avait été nommé général de brigade, et général de division en 1813. Il avait trente-quatre ans.
Sa carrière avait été des plus brillantes. Si l'Empire eut vécu, il pouvait espérer le bâton de maréchal, et la France pouvait compter sur un excellent et glorieux défenseur.
En 1815, il se prononça avec énergie contre le retour des Bourbons.
« Je ne suis point orateur, mais soldat, dit-il, les étrangers marchent sur Paris, il faut que vous ayez des armes à leur opposer. L'armée nationale se rappelle qu'on a traité de brigandages les services qu'elle a rendus au pays depuis vingt-cinq ans. Vous pouvez lui rendre son courage et l'opposer avec succès à l'ennemi. »
Fouché, président du gouvernement qu'il avait composé et imposé lui-même, avait confié au général Mouton-Duvernet le commandement de Lyon, qu'il conserva jusqu'à la rentrée de Louis XVIIL
Fouché, lorsqu'il dressa la liste des victimes à immolera la fureur des étrangers et des royalistes ultra, se souvint de lui.
Tels sont les faits principaux de cette vie si courte et si bien remplie.
Dans cette existence, pas une lacune, dans laquelle le biographe attentif ou même malveillant puisse glisser l'accusation ou le reproche d'une mauvaise action, d'un acte honteux, d'une faute. C'était un Bayard, un loyal serviteur de la France, un homme dont le nom était cité comme synonyme d'honneur et de patriotisme. Il pouvait, sans rougir, fouiller son passé.
Aimant sincèrement son pays. — comme la plupart des montagnards de sa province, — il l'avait servi sans les idées restrictives de l'ambition. Il n'avait pas marchandé son sang, et, le jour de nos défaites venu, au lieu de se reprendre à qui ne pouvait plus le payer, au lieu de trahir les grandes infortunes de l'Empereur et de la nation, il leur était resté fi Joie... Que dis-je? Il avait senti combien il les aimait, et était resté à son poste de combat.
Que l'on se représente ce soldat vaincu, ce patriote blessé dans l'àme, ce proscrit pensif, s'er allant à travers les sévères paysages du Morvan en 1816.
sous LA VERTE TE.NTE
De tous temps, les forêts ont servi d'asile aux proscrits; du moins, jusqu'à la fin du siècle, où elles ont été fort éclaircies. Ainsi, la forêt des Ardennes, sous les Romains d'abord, et durant tout le moyen ùge.
Les forêts du Vivarais et de la Haute-Loire pendant les persécutions religieuses. Dans ces régions, Jean Cavalier, pour ne parler que du plus illustre; dans le Nord, les fugitifs de Dinan et de Liège au xv* siècle, allaient vivre dans les sept forêts d'Ardennes qu'ils appelaient la verte tente. Ils avaient renoncé à la civilisation, trop cruelle, et avaient peuplé ces solitudes de nouvelles hordes sauvages.
A des époques plus rapprochées de la nôtre, nous avons vu des proscrits vivre cachés sous la verte tente, pendant la terreur du Comité de Salut public.
Avant d'appartenir à l'industrie qui en exploite les richesses, la forêt, à l'état vierge ou sauvage, offrait aux réfugiés un grand nombre de ressources qui ne demandaient presque aucun travail pour être utilisées. A coup de hache on s'y construisait une habitation. L'arbre donnait encore le lit moelleux; des mousses, des feuilles et des fougères, le mobilier primitif, puis des fruits sauvages. Là des châtaignes, des faines, des noisettes, des merises, des framboises, des fraises, des champignons comestibles, des bourgeons de sapin. Le sauvage péchait l'étang, mangeait de la viande, ce que n'avait pas le paysan. Avec la peau des animaux, il couvrait sa nudité.
il était enfin à l'abri des grands fléaux de son temps : la famine, les maladies épidémiques, le fanatisme religieux, la guerre, l'esclayage,
La forêt était bonne mère.
Elle était triste, dira-t-on; elle a ses clairières et elle a ses fleurs.
Mais nous sommes loin de la vie primitive; à l'époque dont il s'agit, la forêt a ses bûcherons, ses charbonniers, ses sabotiers. Le jour elle retentit par endroit du bruit de la cognée, et, si on la traverse le soir, parfois on voit luire les feux des meules de charbon.
Dans ses profondeurs, elle contient des hameaux; par mille chemins elle aboutit à la vie rurale et s'infuse peu à peu de civilisation.
Mais, heureusement, elle n'est pas entièrement à jour. Elle possède encore des retraites dépourvues de sentiers, et où le marchand de bois est dix ans sans pénétrer.
Dix ans de ramures, cela tisse la verte tente!... Cela amasse des provisions d'ombre et de paix ! Cela fait des gîtes aux chevreuils et aux proscrits!
Il y a bien aussi des malfaileurs et des loups, mais les malfaiteurs
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE Ull
ont trop de vice» pour se contenter de l'existence foresLière... et lea loups...
11 faut bien des loups, puisque sur terre i! n'y a rien de parfait.
Ce l'ut diins une des grandes forêts qui couvrent l'ouest du département de la Haute-Loire que se fixa Mouton-Duvernet.
Un jour qu'il s'était arrêté à regarder travailler quatre ou cinq taciturnes personnages à la construction d'une meule de charbon, au bout d'un certain temps il entama la conversation.
Généralement, le travailleur des champs ou de la forêt ne suppose chez l'étranger, le passant curieux qui l'interroge, qu'un intérêt secret de lui nuire, et il se montre avare de paroles, méfiant.
Ces derniers prirent l'étranger pour un marchand de charbon.
— Eh bien! comment va le commerce? leur dit-il en prenant un léger accent auvergnat.
— Doucement, répondit l'un d'eux.
— Ça ne va pas comme vous voudriez?
— Ça commence.
— Combien le sac?
— Nous ne vendons pas notre charbon, nous travaillons pour un marchand de Montbrison, qui le vend dans la localité ou à Saint- Étienne. Le prix change selon le marché. Mais il ne vend pas un sac, il en vend par cinquante, cent et mille. Est-ce que vous faites le commerce?
— Oui, mais moi je vends en boutique à Paris. Seulement, depuis les malheurs, la batellerie ne marche plus et l'on manque de charbon à Paris. Je me suis dit, alors, je vais faire un tour dans le pays pour voir à m'en procurer. C'est le hasard qui m'amène ici, car je me suis égaré dans la forêt.
— Où allez-vous?
Le voyageur lui nomma une localité quelconque.
— Si vous voulez, dit le charbonnier, je vais vous mettre sur votre chemin; mais il est tard, vous ne serez pas sorti du bois avant la nuit.
— .Merci. Ma bête est fatiguée, et je n'aime guère voyager la nuit; la misère est si grande... Est-ce que vous veillez cette nuit?
— Oui.
— Eh bien! permettez-moi de rester près de votre feu, je vais
donner un peu d'avoine à mon cheval et j'attendrai ici 1q jour. Vous êtes de braves gens, vous autres charbonniers, et je pourrai dormir tranquille. Le voulez-vous?
— Mais ça nous est L'gal.
Mouton-Duvernet donna à manger à sa monture et l'attacha à un arbre voisin; puis il s'assit, tira de sa valise du pain et des œufs, et, à la fin de son repas, eut le moyen d'offrir la goutte à ses nouvelles connaissances.
Cette libéralité mit le sceau à la considération que l'on commençait à avoir pour lui.
La méfiance se dissipa. Ils causèrent des malheurs du temps.
Les charbonniers n'y pouvaient comprendre. Ils ignoraient ce qui s'était passé à Paris. Le tableau qu'il leur fit des événements leur causa, comme l'on pense, une profonde impression.
Les trahisons des Marmont, des Berthier, des Talleyrand, des Fouché duc d'Otrante et des deux Chambres les indigna. Ils ne comprenaient pas comment le peuple ne les avait pas massacrés. En regard de ces coquins, le général traça les portraits des généraux fidèles du maréchal Moncey, de Daumesnil, de Labédoyère, de Favier.
— Mais, fit observer l'un des charbonniers, il y en avait un aussi, un fameux qui est de notre pays, le général Mouton-Duvernet? 11 n'a pas trahi au moins?
— Oh! non, répondit le général avec vivacité, il a combattu jusqu'à la dernière heure.
Le général leur dit ce qu'il avait fait. Efforts inutiles qui devaient se briser contre l'égoïsme des satisfaits et des ambitieux.
Les charbonniers l'écoutaient avec admiration, frappant des mains, se récriant à l'éloge du brave Mouton. Mais, d'après cela, vous pouvez juger de l'effet que produisit la suite des événements. La capitulation de Paris, la France livrée, l'Empereur banni, menacé d'être assassiné, et enfin, la liste de proscription de Fouché.
— Quoi! Mouton aussi?... s'écria l'un de ces braves gens, avec un accent de tristesse dont le général fut touché.
— Mais ils sont capables de le fusiller!
— Ils n'y manqueraient pas, s'ils le pouvaient, répondit le proscrit.
— Vous croyez donc qu'ils ne le pourront pas?
Oui, mes amis, jo snis lo général MoutoiiDiivcrnot.
Mv. l;r. — FAVAnn frcrCS, étiltcu-i-
— J'en doute.
— Gomment cela?
— Il n'a pas attendu la police de son ami Fouché, et a quitté Paris,
— Ah! bravo!
Et cent exclamations de joie accueillirent cette heureuse nouvelle.
— Il se cache? Mais où ira-t-il? fit l'un des forestiers.
— Il devrait venir au milieu de vous, n'est-ce pas? demanda le général.
— Mais ici, si l'on est pauvre, au moins on est à l'abri des coquins.
— Eh bien! mes amis, dit Mouton-Duvernet, qui croyait les avoir examiné et sondé suffisamment et avait confiance en eux. Eh bien! le général a fait ce que vous dites.
Ils s'entre-regardèrent stupéfaits.
— Il a, pour quitter Paris, emprunté le costume de son charbonnier. Il est parti à pied pour les montagnes, et, enfin, après bien des misères et des dangers, le voilà au milieu de vous.
Ils le dévoraient des yeux, ils ne comprenaient pas encore.
— Je suis le général Mouton-Duvernet. J'ai foi en votre loyauté, et, pour quelques jours, je vivrai caché parmi vous.
Nous renonçons à dépeindre l'émotion des charbonniers à cette révélation.
Il ne s'éleva point chez eux l'ombre d'un doute. Dans celui qui, depuis plusieurs heures, leur dépeignait les dernières catastrophes, il y avait d'abord un compatriote, puis un homme sympathique dont la parole chaude avait un accent de sincérité pénétrante.
Cet homme-là ne mentait pas; il ne savait pas mentir.
Mais, revenus de leur ahurissement, il leur fallait répondre au général, et l'embarras n'était pas mince.
— Monsieur le général, dit le plus âgé d'entre eux, vous nous faites plutôt honneur qu'autre chose. Nous sommes heureux et flattés comme compatriotes et comme Français de vous voir à notre tête, et nous sommes prêts, s'il le faut, à donner pour vous la dernière goutte de notre sang.
— Merci, mes amis, dit le général.
Il leur serra la main tour à tour.
— A partir de ce moment, reprit-il, pas de cérémonie avec moi, rien qui me distingue de vous. Je ne suis plus que Jean Barthomieu, marchand de charbon à Paris., Gardez mon secret, si vous ne voulez pas me compromettre. Déjà des espions m'ont suivi, et il en viendra d'autres. Enfin, demain ou après, si je vous gêne, ou si du monde vient qui peut me remarquer, nous nous dirons adieu; j'irai plus loin.
— - Général, nous sommes à vos ordres. Nous veillerons sur vous.
Ils n'attendaient personne; ils étaient heureux de le posséder et de pouvoir lui être utiles. L'existence ne serait pas confortable, mais ils irniont nu village chercher quelques provisions.
En tout cas, nulle part dans la forèl, il ne serait aussi bien que chez eux.
Chacun s'empressa ensuite pour lui fournir un coucher passable.
Comme les paillasses et les huttes étaient pleines de puces, on sécha le sol avec des cendres chaudes, et on chercha des fougères nouvelles. Des feuilles, il n'y fallait pas so..g-er, et les mousses étaient encore trop humides.
Demain, notre général aura de la paille et des couvertures, disaient ces braves gens.
Le général leur montra qu'il savait coucher à la belle étoile, et la nuit fut bientôt écoulée.
sous LA ViîRTE TENTE (sL'ITE)
Pendant une semaine, il vécut de l'existence paisible de ses hùtos, qui s'ingénièrent à l'envi pour lui être agréable, et lui prodiguèrent les marques de leurs sympathies et de leur respect. Il était vraiment heureux, et, avec ses goûts simples, son amour de la campagne, il n'aurait pas, dans d'autres conditions morales, désiré une autre existence.
Mais il ne pouvait s'empêcher de songer à tant de personnes chères qu'il avait laissées derrière lui : à sa femme, à ses amis, ceux qui avaient été, comme lui, décn'lés d'accusation.
me LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE
Que devenaient-ils?... Avaient-ils comparu?... Quelles peines avaient été prononcées?...
Il n'avait pas un journal, et il eut fallu aller à la ville pour en acheter.
Le bruit d'aucun événement ne parvenait dans les villages. Il le croyait du moins, et, plusieurs fois, ayant interrogé ses amis à leur retour des bourgades voisines, ils lui avaient assuré qu'il ne se passait rien d'extraordinaire.
Un soir, cependant, il remarqua leur air plus triste et plus sombre que de coutume. Il en soupçonna les raisons et voulut les connaître.
— Ne me cachez rien, leur dit-il. Vous avez appris quelque malheur, mais mon courage est à la hauteur de tout ce qui peut m'arriver. Parlez, il s'agit des conseils de guerre, n'est-ce pas?
— Oui, général.
— Un de mes amis a été jugé et condamné?
— Oui, général.
— Lequel?
- — Tenez, général, voici un journal de Lyon qui le raconte. Je l'ai volé dans une auberge. Beaucoup étaient déjà venus le lire et disaient tout bas qu'il y avait quelque chose..."
Mouton-Duvernet prit le journal et lut à haute voix :
« Condamnation et exécution du général Labédoyère. »
Voici ce qui s'était passé :
Labédoyère faisait partie des officiers admis à partager l'exil de Napoléon, un des passeports envoyés à la Malmaison était à son nom. Mais, parti trop tard de Paris, il rencontra la reine Hortense qui revenait de cette demeure, et lui remit son passeport. Au lieu de poursuivre sa roule, il voulut revoir sa jeune femme récemment accouchée. Il céda aux prières de ceWe-ci qui l'engageait à aller chercher, au milieu de l'armée de la Loire, un abri contre les vengeances des Bourbons.
Le général Excelmans et le comte de Flahaut lui donnèrent le titre de chef d'état-major du 2° corps, cantonné à Riom.
Labédoyère, après s'être muni, à tout hasard, d'une traite de trente-cinq mille francs sur Philadelphie, alla rejoindre ses deux amis dans le Puy-de-Dôme. A Riom, les journaux lui apprirent l'ordonunnce du S^i. Son nom figurait des premiers sur lu liste.
Obligé de fuir pour se soustraire à une inévitable sentence de mort, il céda encore à l'impérieux désir de revoir sa femme et son jeune enfant. M. de Flahaut s'efforça de l'en détourner; Excelmans ajouta que, s'il ne lui donnait pas sa parole d'y renoncer, il mettrait deux sentinelles à sa porte.
Labédoyère promit... mais, comme il se retirait, il rencontra la diligence de Paris; une place était vacante, il la prit, sans même remonter dans son logement et prévenir ses domestiques.
Le 2 août, à huit heures du matin, il descendait rue du Faubourg- Poissonnière, chez une amie de sa famille, avec l'intention d'y attendre la nuit pour se rendre près de sa femme.
Labédoyère était muni d'un passeport que lui avaient fait obtenir, au risque de se compromettre, MM. Rouget et Montroy, employés de la sous-préfecture de Riom; mais, malheureusement, il avait été reconnu par deux voyageurs : un lieutenant de gendarmerie et un marchand nommé Legallerye, depuis commissaire de police à Lyon. L'un d'eux le suivit jusqu'à la maison où il était descendu.
Peu d'instants après la police était avertie, la maison était envahie par des agents et cernée par un bataillon prussien; on s'empara de lui.
Fouché était au milieu des fêtes de son nouveau mariage et donnait un grand bal lorsqu'il fut informé de cet événement.
— Ce jeune homme est bien imprudent, dit-il, il faut l'interroger.
On essaya de lui arracher des propos compromettants pour ses amis, mais sa parole ferme et loyale déjoua leur triste habileté.
Renvoyé devant le conseil de guerre de la première division militaire (Paris), il fut voué d'avance à la mort par les outrages de la presse. Son procès fut un des plus révoltants spectacles de ce genre. Les deux tiers do l'auditoire étaient occupés par des généraux, des officiers étrangers, des ambassadeurs et d'ignobles femmes de la noblesse, venues pour dicter l'arrêt de mort et insulter aux derniei's moments de la victime.
Son procès fut raffaire de quelques heures, et il fut condamné à mort.
Ses amis étaient en fuite ou cachés; ses parents, du côté de sa femme, royalistes, refusèrent d'intervenir. Sa mère et sa femme ie décidèrent néanmoins à se pourvoir.
Elles réunirent une sommo de cent mille francs pour acheter son évasion. Le préfet de police, M. becaze, n'était pas d'abord éloigné de la favoriser; mais, après avoir donné sa parole, il la reprit. La tentative avorta.
11 ne restait plus que la grâce royale. M"" Labédoyère, royaliste convaincue, au moment où Louis XVIII sortait de son appartement, se jeta à ses pieds.
— Grâce! Sire, grâce!
Il la reconnut. Son visage prit une expression sévère :
— Madame, lui dit-il, je connais vos sentiments pour moi ainsi que ceux de votre famille; je regrette de vous refuser; je ne peux qu'une seule chose pour votre mari : Je ferai dire des messes pour le repos de son âtne.
La jeune femme tomba évanouie.
A cinq heures, le roi ayant terminé sa promenade, aperçut une femme en deuil qui semblait guetter son retour; on l'arrêta. C'était la mère du condamné.
A la même heure, Labédoyère assis sur une botte de paille dans une charrette était conduit dans la plaine de Grenelle. Il alla au devant du peloton d'exécution, ôta son chapeau, découvrit sa poitrine et dit d'une voix ferme :
« Tirez, mes amis, et surtout ne me manquez pas ! »
Il tomba. Un prêtre sortit alors d'un fiacre, un mouchoir blanc à la main. II se pencha vers la victime, imbiba le mouchoir de son sang, le bénit et se retira.
Labédoyère était mort à l'âge de vingt-neuf ans.
La lecture de ce drame émouvant remplit Mouton-Duvernet de tristesse. Il se rappela les autres généraux voués au supplice. Il ne se faisait aucune illusion sur la prétendue générosité de ses ennemis, et se demandait qu'elle serait la seconde victime.
II les revoyait tous tels qu'il les avait connus jadis dans leur gloire, aux Tuileries, après une ou deux de ces foudroyantes victoires qui suffisaient à briser les nœuds d'une coalition, puis il se les représentait sous l'outrage des avocats, comme il appelait les députés et des officiers marquis de Carabas, envoyés au peloton d'exécution.
Il se décourageait des hommes; il désespérait de la France. Il j'ougissait en pensant à la joie des étrangers.
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE Hi9
Dans sa douleur, il eut voulu rencontrer un ami capable de le comprendre et de sympathiser avec lui. Mais ses amis, comme ceux de Labédoyère, étaient proscrits.
Une longue semaine encore s'écoula. On lui apprit l'arrestation du comte de Lavalette...
Un noir chagrin le dévorait.
Un jour, en causant avec les charbonniers des notables du département, un d'eux prononça le nom de M. de Meau, de Montbrison.
C'était un de ses camarades d'enfance; mais M. de Meau, par tradition de famille, était resté fidèle à l'ancienne monarchie. Du reste, honnête homme, sans ambition et sans fanatisme qui n'avait rien demandé et ne demandait rien au nouveau gouvernemer.L.
« Si j'allais le voir, se dit-il. »
En tout cas, afin d'éviter une déception dans le genre de celle de Momay, il voulut le faire sonder par un de ses fidèles charbonniers.
Il pria donc un de ceux-ci de porter un billet à M. de Meau, mais sans lui découvrir tout d'abord sa retraite, et en lui disant qu'un voyageur de tel physique l'avait abordé sur le grand chemin et chargé de la commission.
« Ce monsieur, ajouterait-il, attendait la réponse. »
— ^ J'irai la lui porter moi-même, répondit M. de Moau.
Et il recommanda le secret au charbonnier, qui répliqua malicieusement :
— Nous ne chommes que des sarbonniers; che n'est pas chez nous que l'on trouve des traîtres.
— Mes amis, dit Moulon-Duvernet à ces braves gens, si je vous quitte, ce n'est pas sans regrets, et votre souvenir me restera cher toute ma vie, mais j'ai besoin de me tenir au courant de ce qui se passe. Les journaux, vendus au Gouvernement, ne me renseignent pas ou me trompent; je vis ainsi dans une inquiétude perpétuolle, et je puis manquer l'occasion, si elle me devient favorable.
Ses vrais amis lui répondirent :
— Ici vous êtes toujours sûr de vivre; ailleurs, vous ne le serez plus; mais un général ne peut passer sa vie dans une forêt; nous le comprenons. Adieu donc, général, et soyez heureux!... Nous aussi nous nous souviendrons toujours de Mouton-Duvernet.
Plusieurs le reconduisirent jusqu'à la lisière de la forêt, ol, der-
ricre un rideau mobile de ramées, ils virent M. de Meau et le généra se jeter dans les bras l'un de l'autre.