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LA VIE AU CHATEAU

Il y avait bien longtemps qu'ils ne s'étaient vus : avant le départ de Barthélémy Mouton comme volontaire. Leur liaison avait été reprise, mais fréquemment interrompue. Avait-on le temps de quelque chose, en dehors du service militaire? On faisait connaissance entre deux batailles. A peine une victoire remportée, la paix signée, et déjà l'argent de l'Angleterre avait reformé contre nous une coalition.

Royaliste, mais Français avant tout, M. de Meau avait servi son pays sous l'Empire, avait honnêtement donné sa démission, en 1815, et était resté chez lui pendant les Cent jours. C'était un noble caractère, que l'on pouvait comparer aux Jumeaux de La Réole.

On ne voyait pas chez lui, comme au château de Mornay, nombreuse compagnie; pour les traîtres, les fanatiques et les intrigants, il n'était qu'un politique tiède, retiré de la lutte, un égoïste indifférent, ou un incapable. Sa femme était morte; il avait marié ses enfants et vivait seul dans une belle propriété qu'il avait près de Montbrison.

Comme beaucoup d'anciens militaires qui ont conservé de grands besoins d'activité physique, il se plaisait à la culture et aux soins nombreux qu'exige l'entretien d'un domaine. Il avait, chez lui, tous les agréments de la campagne, de l'espace : la chasse et la pêche. Autour de lui, des paysans, auxquels il procurait du travail et dont il était bien vu. Pas de luxe, pas d'équipage qui put éveiller les susceptibilités jalouses des hobereaux du voisinage; il eut préféré être traité d'avare.

Cette maison était bien celle qui devait convenir à Mouton-Duvernet. Il y entra, avec son bidet, sous le nom de Jean Berthomieu qui est, croyons-nous, le nom patoisé de Barthélémy, son nom de baptême, et le titre de marchand de charbon.

Tout lui plût d'abord, dans sa nouvelle retraite et, dès les premiers jours, il s'écria :

Un geniral no |icat passer ?ft vio danq nnc forêt.

LIt. 141. — Favabd fri'rros, éditoars.

— Oh! si ma femme savait comme je suis heureux ici! Elle n'a pas encore eu de mes nouvelles et doit supposer toutes les misères.

— De la prudence! lui répondit son ami, la générale saura que vous êtes, en sûreté chez un ami, mais elle n'aura pas votre adresse. Ecrivez-lui, mais sans entrer dans aucun détail descriptif qui paisse nous trahir. La police ne vous a pas oublié, elle vou« suit. Je prendrai votre lettre et je la mettrai à la poste au Puy, un soif que je serai bien sûr de ne pas être espionné.

Et il partit de là pour lui reprocher de ne pas se méfier assez, de ne pas savoir tenir son masque en toutes circonstances : à table, à la promenade, d'être tantôt Barthomieu et tantôt Barthélémy. Il parlait trop bien le français. Il aimerait à le voir un peu gauche, ignorant la politesse et les usages ; ses mains étaient trop blanches, sa barbe trop soignée.

— Vous n'êtes donc pas sûr de vos domestiques? répondait-il.

— Peut-on en être sûr?... Je ne vois personne. Votre arrivée a fait événement. Votre personne, vos manières sont l'objet de toute leur attention et de leurs commentaires. Vous êtes d'une imprudence incroyable.

— Moi?

— En voulez-vous une preuve?

— Dites.

— Une preuve énorme. Depuis que vous m'avez raconté votre aventure avec les deux mouchards qui voulaient vous arrêter, et dont vous vous êtes débarrassé habilement, j'en conviens, comment ne vous êtes-vous pas défait de yotre cheval?

— Mais, j'en avais besoin.

— Une fois chez les charbonniers.

— Je n'en avais pas l'occasion.

— Comment! Il fallait leur dire : Mes amis, la découverte de ce cheval, par la police, peut la mettre sur mes traces ; je vous le donne; vous direz que vous l'avez trouvé perdu dans la forêt. — Songez donc, général, que le signalement de votre cheval servira à l'homme à la bourrique, que vous avez si bien arrangé, ou à ses successeurs.

— Alors, vendons-le.

— C'est difficile.

— Mais, à la première occasion, à bas prix.

LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHEl.TE 11 23

— Vous n'y êtes pas, mon ami. Il ne faut pas qu'on le reconnaisse dans les environs, et il ne faut pas que le marché se fasse ici. Je no pense qu'à cela depuis que je sais comment vous vous l'êtes procuré.

— Diable!... Tuons-le?

— Cela me répugne... Si je trouvais des marchands ambulants qui descendent aux foires du Midi... Enfin, j'y penserai encore. Mois vous ne vous doutez pas, mon ami, des Drécautions les plus indispensables.

M. de Meau avait, à la dt'robée, écouté les propos que ses domestiques tenaient entre eu.x, et de là ses craintes. Ils étaient encore très loin d'imaginer que le charbonnier Barthomiou était un officier, et encore plus éloignés de penser qu'il était un proscrit politique, mais ils relevaient ses inconséquences, le trouvaient drôle... pas ordinaire... « A Paris, les charbonniers avaient donc de belles manières?

Un d'entre eux surtout, individu intelligent, sorte de v.ilet de confiance placé à leur tête, nommé Joseph Dougas, parlait de l'ami de son maître avec des sous-entendus, des airs malins, qui alarmèrent M. de Aleau. « Voilà, se dit-il, un homme qui voit trop clair. Avant qu'il ait poussé plus avant ses observations, je ferais bien de le prier de chercher une place ailleurs. Il chercha un prétexte et, bien qu'il fut satisfait de ses services, il le remercia.

Il n'ignorait pas qu'il se faisait un ennemi de cet homme, mais il croyait que Dougas chercherait une place à Lyon.

— Vous voyez, dit-il au général, j'ai cru cette exécution nécessaire et je n'ai pas hésité.

Mouton-Duvernet l'en remercia vivement, tout en protestant qu'il était désolé d'être la cause de pareils ennuis. Mais on ne pouvait prendre trop de précautions. Le temps politique était des plus orageux et des plus noirs.

Les procès, condamnations, exécutions, se succédaient de semaine en semaine; la presse officielle et officieuse, aboyeuse et pourvoyeuse des bourreaux en remplissait ses feuilles.

.\près Lab('do)cre, on avait eu i'alfaire du comte de Luvalette, le directeur des postes pendant les Cent jours; évadé de prison et sauvé, grâce à l'admirable dévouement de sa femme; puis l'assassinat du marénhnl Brune, à Avignon et, un peu plus tard, l'arrestation du maréchal iNey, dans un château du département du Lot.

iI24 LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE

Pendant quelque temps, Ney était resté également caché aux environs de Montbrison. Cette particularité fit impression sur Mouton- Duvernet.

Ney était parti de Paris le 6 juillet. Davoust lui avait délivré un congé illimité et il avait reçu de Fouché deux passeports, dont l'un portait les noms de Michel-Théodore Neubourg. Le 9 il se trouvait à, Lyon et voulait passer en Suisse, mais les chemins étaient gardés par les Autrichiens; il hésita et, après avoir reçu de M. Teste, commissaire général de la place de Lyon, une feuille de route sous le nom de Michel-Théodore Reizet, major au 3° de hussards, il alla attendre à Saint-Alban, village de l'arrondissement de Montbrison, renommé pour ses eaux minérales, une occasion favorable pour gagner la frontière.

Ce fut là que, le 25, un homme de confiance, dépêché par la maréchale, vint lui apporter la nouvelle de l'inscription de son nom sur la fatale liste, signée par Louis XVIII le 24. La maréchale donnait en même temps à son mari le conseil de quitter Saint-.-Mban et de se retirer chez M"" de Bessonis, qui habitait le château de ce nom. dans le département du Lot, sur les limites du Cantal.

Ney prit cette direction, et il arriva à Bessonis sous le nom d'EscafTre, appartenant à une ancienne famille d'Auvergne.

Confiné dans une chambre haute, d'oii il ne descendait pas même pour prendre ses repas, il devait se croire à l'abri de toute recherche. Une inconcevable imprudence le livra.

L'Empereur, lors du mariage du maréchal, en juillet 1802, lui avait fait présent d'un sabre turc de la plus grande richesse. Ce sabre, curieusement examiné, sans doute, par ses hôtes, était resté déposé sur un des sièges du salon. Un habitant d'Aurillac, en visite au château, vit l'arme et l'admira; de retour à sa ville, il raconta ce qu'il avait vu; à la description de l'arme, une personne dit :

— Je crois connaître le sabre dont vous parlez; il n'existe, en Europe, que deux personnes qui peuvent le posséder : le maréchal Ney ou Murât.

La conversation fut rapportée au préfet du département, M. Locart, et excita le zèle de ce fonctionnaire.

Bien que Bessonis, situé dans un autre département que le sien, ne fût pas sous sa juridiction administrative, il y dirigea immédiatement

un capitaine et un lieutenant de gendarmerie avec quatorze gendarmes.

Le maréchal avait lu la veille, dans une feuille royaliste, qu'au moment de quitter le roi, quatre mois auparavant, pour marcher contre Napoléon, il avait sollicité et obtenu un don de 500.000 francs, — largesse, ajoutait le journal, qui augmentait l'odieux de sa défection.

Cette calomnie rendait le maréchal presque fou de douleur.

Il était dans cette situation d'esprit lorsque, le 5 août au matin, on lui annonça la présence des gendarmes aux portes du château.

Il pouvait fuir; on le lui proposa; il s'y refusa avec obstination. Bien plus : ouvrant la fenêtre de sa chambre et apercevant les gendarmes dans la cour, il cria à celui qui lui semblait le chef :

— Que voulez-vous?

— Nous cherchons le maréchal Ney, répondit celui-ci sans mémo regarder qui l'interpellait.

— Que lui voulez-vous?

— L'arrêter.

— Eh bien! montez, je vais vous le faire voir.

Les gendarmes montèrent : le maréchal ouvrit sa porte :

— Je suis Michel Ney, leur dit-il ^ »

On le conduisit à .\urillac, et de là à Paris. Lorsqu'il traversa les cantonnements de l'armée de la Loire, Excelmans lui fit proposer de l'enlever; il refusa; parce que, dit-il, il avait donné à son escorte sa parole de ne rien tenter pour s'enfuir.

Ces événements, avons-nous dit, devaient impressionner vivement le général, caché, comme Ney, chez un ami, dans la même région que lui, compromis par un objet qu'il avait eu l'imprudence de laisser voir, — ce qui rappela à Mouton-Duvernet son cheval.

Les mêmes journaux, dont les calomnies exaspéraient le maréchal, prodiguaient également au général les plus lâches outrages, et celuici avait aussi la faiblesse d'y être sensible.

Enfin, cette paix profonde dont il avait toutd'abord savouré la douceur s'était évanouie au buut de quelques semaines; il fallut que son atni dissipât ses papillons noirs.

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