LA POLICE
Lagîngeole ne pensait rester que huit jours à Fresnoy ; c'était beaucoup trop dans une bourgade où les esprits s'étaient montés avec violence pour ou contre lui. 11 s'était formé deux partis : l'un qui se moquait en dessous cape des sermons du curé et des colères du sombre châtelain de Fresnoy, et l'autre qui prétendait représenter les bons principes, la morale et la religion. Dans ce dernier, non seulement on reprochait à Lagingeolo d'avoir fait rire d'un gentilhomme, mais on insinuait qu'il avait un cabinet de curiosités, dites anatomiques, en cire, qu'il montrait aux hommes et aux jeunes gens majeurs, en secret, moyennant cinquante centimes.
Cette accusation était grave. Le pauvre diable, en ayant eu vent, avait renoncé à montrer ses prétendues curiosités, bien qu'il se privât ainsi de ressources nécessaires. 11 ne conjura pas la tempête.
Trois ou quatre jours aorès la fête, une vieille voiture, dont les ressorts sonnaient la ferraille, attelée de deux rosses de louage et escortée de cinq gendarmes, s'arrêta devant V Hôtel des Voijaz/ews.
Deux messieurs, tout de noir habillés, ayant sous le bras de volumineuses serviettes, descendirent de cet équipage et demandèrent au maître d'hôtel, oii était la mairie.
Ces personnages étaient le commissaire de police du chef-lien d'arrondissement et son secrétaire.
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Le commissaire parcourut la place d'un regard et ordonna à voix basse au brigadier de se placer près de la ménagerie.
Lagingpole n'avait pas attendu cette manœuvre savante pour s'apercevoir qu'il s'agissait de lui. Il avait eu le temps de se préparev à celle visite et était convaincu que le commissaire en serait pour so'i dérangement.
Rentrant dans la baraque :
— Voilà la rousse, dit-il à sa femme.
— Ah ! fit celle-ci atterrée. Quel malheur encore?
— Tu peux être bien tranquille, ma chère, nous sommes en règle.
— Nous les attendrons, dit Aristide. Ce sont les curés et le comte qui nous montent ce coup-là, maii ils s'en repentiront. Je me charge de leur affaire.
En même temps entrèrent le commissaire de police et son secrétaire.
S'adressant à Lagingeole :
— C'est vous le maître ou directeur de l'établissement?
— Oui, monsieur.
— . Vous êtes accusé de montrer, en secret, des objets obscènes et contraires aux mœurs. Nous venons faire perquisition.
— Eh bien î voyez, examinez.
Alors eut lieu la scène exorbitante que l'on connaît, cette violation du domicile dans ce qu'il a de plus intime; les investigations poussées dans votre lingirie, votre ménage, vos papiers; la profanation et la dérision de votre liberté individu<'lle; toutes ces vexations sur le caprice d'un magistrat, sur la dénonciation d'un coquin.
Et l'on parle de liberté !... quand on peut subir cette brutale inquisition sous un simple prétexte, inventé par un mouchard et accueilli par un magistrat qui, s'il n'est pas un sot, peut être un malveillant.
Et nous payons des impôts pour être protégés contre les méchants!...
Autrefois, plus encore qu'aujourd'hui, certains agents de police ioisnaienl à leurs fonctions une grossièreté voisine de la violence. Les plus honnêtes se sentaient souillés par l'intrusion des gens de police. JVailleurs, je le répeln, do nos- jours ces messieurs sont do [)nrfaits ficnllemen, comparés à ceux de la Kcstauralion, choisis par ViHtnq cl Coco-Lacour.
— Qu'est-ce que ce coffre? (en frappant l'objet d'un coup de pied). Ouvrez cela !
Plus loin :
— Videz-moi cette armoire; étalez tout. Qu'est-ce que ceci?... Que faites-vous de cela?... Allons, du leste I... Nous n'allons pas coucner ici. Retournez les poches de cette robe. Et ce corsage?... Les femmes fourrent là-dedans tout ce qu'elles veulent.
« Ah ! voici l'armoire des fameuses curiosités. Mais on ne met pas tous ses œufs dans le même panier. Voyons toujours ceci.
Lagingeole ouvrit une grande armoire de chêne à deux vanteaux, en disant :
— Voilà tout ce que j'ai.
— Ah ! des nudités ! exclama avec l'accent du triomphe le commissaire, en découvrant deux pièces anatomiques. C'étaient un homme et une femme en cire coloriée, demi-grandeur, dont plusieurs parties pouvaient être démontées, de manière à laisser voir l'imitation de plusieurs organes : une partie du cerveau, le cœur et les poumons. Des pagnes imités de ceux des sauvages répondaient aux exigences de la pudeur.
Le commissaire les souleva avec empressement.
— Et ça? lit^il. Qu'est-ce que ces saletés?
— 11 n'y a pas de saleté, répondit Lagingeole d'une voix tremblante de colère. C'est parfaitement décent, puisqu'il y a des populations entières qui n'ont pas d'autres vêtements.
Mais le commissaire s'obstinait à détacher les pagnes.
— Laissez cela, monsieur, disait le forain; vous voyez bien que ce n'est pas fixé pour être détaché.
— Allons donc! vous le détachez tout de même.
— Qui dit cela? Oserait-on le préteudi'e devant moi !
— Si ce n'est pas afin de les montrer, pourquoi n'avez-vous pas supprimé les cochonneries et les gardez-vous sous un mouchoir?
— Parce que, répondit Lagingeole avec raison, je ne veux pas détériorer une œuvre qui a une grande valeur. J'ai acheté ces objets pendant la guerre à un médecin bavarois, qui avait besoin d'argent.
— Vous avez d'autres pièces ?
— Vous les voyez : un crocodile et quelques oiseaux rares empaillés.
|Siv.;.:,.:..
lionorat lui dit avec coavicion : A bicntôll