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PROCÈS ET ARRESTATION

Après avoir fait beaucoup d'embarras, le commissaire, promenanî son regard autour de lui, se demanda tout haut :

— Voyons, que reste-t-il encore?

— Il y a les cages, répondit Lagingeole, si vous voulez les visiter, je vais vous les ouvrir.

— Et si je le voulais, fit le vaniteux policier, il le faudrait, pourtant !

Le saltimbanque se mordit les lèvres et Aristide eut peur, lui qui, jusqu'alors, s'était efi'acé et avait fait le mort, de crainte d'être emballé et de laisser sa patronne seule avec les animaux.

— Allons, reprit le magistrat, pas de paroles imprudentes et terminons. Lagingeole. si vous avez des ordres à donner, des adieux à faire, nous vous accordons un quart d'heure; après quoi, nous partons.

Le malheureux saltimbanque se résigna. Il dit tout bas à sa femme :

— Sois tranquille, je serai de retour plus tôt que tu ne le penses. Nous nous sommes entendus avec Aristide sur ce qu'il y a à faire. Tiens ta langue et méfie-loi de ceux qui voudraient te faire mal parler de l'autorité. On t'enverrait me rejoindre. Console-toi en pensant quo ce qui nous semble un malheur peut devenir un bonheur. Nous trouverons des défenseurs. Enfin, tu as deux hommes à qui tu peux to fier : Aristide et Honorât.

Mais déjà le commissaire et « sou chien », suivis de gendarmes portant les objets saisis, avaient repris leur voiture, laissant à deux gendarmes le soin de ligolter et emmoner en laisse le malheureux Lagingeole.

La place était remplie de monde pour les voir. Los causes do la

perquisition étaient connues et l'on avait peine à croire qu'elles fussent suffisantes pour arrêter un homme et le jeter en prison.

Quand il sortit de sa ménagerie, tenu au bout d'une corde comme un chien, un long murmure de pitié et d'indignation s'éleva; Honorât etplusieurs autres personnes furent à lui, et, malgré les gendarmes, lui serrèrent les mains.

Honorât lui dit avec conviction :

— A bientôt !

Cependant, bien qu'aucune charge sérieuse ne s'élevât contre lui, Lagingeoie, devenu en haine à un parti à qui l'on ne refusait pas les plus criantes injustices, allait la tête basse et l'air profondément affligé.

11 savait la gravité de son affaire.

11 ne s'agissait point d'un simple déht passible de la Cour correctionnelle, mais d'un fait réputé crime, qui devait être jugé par la Cour d'assises; et, en ce temps-là, les jurés, choisis par le préfet, obéissaient au mot d'ordre d'un parti

Or, d'un jour à l'autre, on s'attendait à la nomination do M. le comte d'Ambaret à la préfecture de l'Isère.

Le comte, maître absolu, pourrait dicter la sentence.

Tout marcherait si vite que ses amis n'auraient pas le temps de le secourir. Et qui s'intéresserait longtemps à un saltimbanque ?

Ainsi songeait Lagingeoie en cheminant vers sa première prison.

Quelle ne fut pas sa surprise en apprenant au greffe que, quelques minutes avant son arrivée, un jeune homme à cheval était arrivé au bureau de la maison d'arrêt et avait déposé vingt francs pour lui. Il se le fit dépeindre et ne douta plus que ce ne fût Clément,

Cette acte de bonté le réconforta et lui donna, du jeune d'Ambaret, une idée plus avantageuse et plus juste. Celui-ci, en effet, n'était point dépourvu de courage moral. La crainte de son père ne l'eût pas fait reculer devant une bonne action.

A table, le soir du jour de l'arrestation, le comte dit avec un mauvais rire :

— Eh bien ! nous voilà à peu près débarrassés du désagréable voisinage des montreurs d'animaux. Aujourd'hui, on a arrêté le directeur de cette baraque.

— Je le savais, répondit Clément; ces gens sont, comme vous

dites, d'incommodes voisins, mais ils sont misérables. J'ai régalé, un jour, bêtes et gens d'un mouton, et, ce soir, j'ai porté au prisonnier une pièce de vingt francs.

Le futur préfet de l'Isère fronça le sourcil. S'il eût dit un mot, la guerre eût été allumée, il préféra garder le silence.

Clément avait revu Adèle, et, par elle, avait été instruit de l'événement. Elle avait ajouté que son père et Aristide machinaient un grand coup pour délivrer leur ami; mais quoi? elle l'ignorait. On no l'admettait pas dans le secret.

Ce devait être mystérieux, car ils évitaient de se fréquenter publiquement et se rendaient, chacun séparément, à Saint-Marcelin pour s'y concerter avec la même personne. Adèle se doutait que M. d'Ambaret ne serait pas ménagé, parce qu'elle avait souvent entendu prononcer le nom d'El-Aricht.

Cette affaire, où le comte d'Ambaret, traître et meurtrier, avait fait périr son père, avait, pendant un jour ou deux, singulièrement tourmenté la jeune fille, mais elle n'avait jamais connu son père; son image ne pouvait se lever devant elle pour lui adresser de justes reproches, tandis que celle de Clément la suivait partout.

Clément ne ressemblait en rien au comte d'Ambaret. Il n'avait ni sa physionomie, ni son caractère; nulle sympathie ne les attachait l'un à l'autre; ils vivaient ensemble comme deux étrangers.

Bien loin d'avoir conçu de l'aversion pour -lui, elle le plaignait d'avoir un père dont la fortune avait été ramassée dans le sang et dont il n'aurait pu parler sans rougir, s'il en avait connu l'origine.

Mais racontons maintenant ce qu'Aristide et Honorât allaient fairo à Saint-Marcelin.

tS SOLITAIRE DE SAINT-MARCELIN

Il y avait, à Saint-Marcelin, un bonhomme nommé Cordifor qui, par une retraite absolue, une prudonce féline, devait d'avoir échappé aux fureurs de la Terreur blanciio. Il n'avait, avant 1815, ni ami ni ennemi d^ins la contrée, était iiicoiiiiu, passait pour infiniiu et parais-

sait plus pauvre qu'il ne l'était. Sa maison, à l'écart de la petite ville, avait un beau jardin potager, garanti de la vue des passants par de hautes haies d'épines.

Un beau chien de garde suffisait à ses affections. Une vieille femme vive, maigre et noire comme une fourmi, économe et travailleuse comme elle, un peu sourde, d'esprit borné, et qui semblait avoir été faite exprès pour lui, se chargeait de son ménage.

Jean Cordifer, de même que d'Ambaret, avait un passé ténébreux, mais dans un autre genre. Ancien président du Comité révolutionnaire, il avait pris une large part à la Terreur rouge, mais sans cupidité, comme son modèle Robespierre, il n'avait pas cherché à dépouiller ses victimes.

Pendant les représailles thermidoriennes, il se tint coi, puis reparut et s'attacha à la fortune de Fouché, et fut employé dans sa police sous le Consulat et sous l'Empire.

Sous le Consulat, il se distingua dans la surveillance de Cadoudal et la découverte de sa conspiration. Il fut ensuite envoyé en Angleterre. On sait que le gouvernement britannique, après la paix d'Amiens, reconnaissait la supériorité de Bonaparte et pressentait les éuormes sacrifices que lui coûterait la lutte qu'elle entreprit contre la France, résolut de recourir à l'assassinat.

Pendant les armements du camp de Boulogne, plusieurs individus furent soudoyés pour.tuer le premier Consul. Jean Cordifer se mêla à leurs intrigues, comme à toutes celles des royalistes, afin de les démasquer. Ce fut ainsi qu'il pénétra les secrets de plusieurs polices, ceux du gouvernement anglais et des frères de Louis XVI, et connut les agents secrets de l'étranger et de la contre-révolution.

Enfin aux Cent-Jours, il demeura près de Fouché, à Paris, un des témoins des scènes les plus attristantes de la comédie politique.

Dans sa mémoire et dans ses papiers, il possédait un vérital)lc arsenal où l'on pouvait trouver dos armes contre les hommes les plus puissants du jour.

Par un hasard de voyage, Cordifer avait rencontré .\ristide. La conversation de ce jeune homme lui avait plu et il lui avait témoigné le plaisir qu'il avait eu à faire route en causant avec lui.

Aristide, d'autre part, avait deviné chez cet homme beaucoup d'intelligence et de savoir, un homme supérieur obligé de se cacher,

il s'était, avec discrétion, informé du pays qu'il habitait, et le peu qu'on lui dit de cet homme ajouta à l'opinion favorable qu'il avait conçue.

Maintenant, ce qu'il ignorait et que nous pouvons révéler ici, c'est que Cordifer, du fond de sa solitude, était parvenu à former dans le Dauphiné une sorte de société libérale, c'est-à-dire composée de républicains et de bonapartistes, choisis parmi les plus éclairés et les plus énergiques du pays. Cette société secrète était constituée avec une simplicité admirable, et ne comprenait pas cinquante membres, chiffre auquel elle devait s'arrêter.

Elle n'avait qu'un-chef, et celui-ci ne possédait d'autre pouvoir que celui de convoquer un certain nombre d'afQliés, tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre. Un fait grave pouvait seul déterminer une réunion. Toute la mise en scène italienne, costume, armes, langage de convention, signes de reconnaissance avaient été écartés de la Société des Hommes libres; — c'était son nom.

La même prudence avait fait renoncer aux statuts ou règlements; au.x correspondances et surtout à la fameuse liste des conjurés.

Ceux-ci, dans les réunions, n'étaient nommés que par un de leurs prénoms ou par un surnom.

Les hommes libres juraient de se soutenir les uns les autres jusqu'à la mort, et de soutenir de même leurs amis.

Ils représentaient particulièrement des redresseurs de torts, ou do francs-juges, mais ils étaient moins forts que les francs-juges du moyen âge,- leur mission était moins vaste et moins sanglante; ils n'affichaient pas leurs sentences, et c'était dans le plus profond mystère qu'ils procédaient à leurs exécutions.

Déjà la contrée s'était émue de leurs actes sans se douter d'oîi ilc partaient.

L'inspiration d'Aristide était donc des plus heureuses.

Cependant, grande fut la surprise de maître Cordifer, en le voyant arriver, et profonde fut sa méfiance. Il le remit de suite, lui fit un accueil courtois et lui demanda co qu'il désirait de lui.

— Monsieur, lui répondit Aristide, ce n'est pas pour moi personnellement que je viens vous voir, mais pour mon ami et associé, en ce moment victime d'une injustice criante. Nous sommes de pauvres diables, sans ressources d'aucune sorte; en nous voyant tout à coup accablés, — comme un homme tombe assommô d'un coup de bAton

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au coin d'un bois, — j'ai jeté autour de moi des regards désespérés en me disant : — « Allons-nous périr de ce coup?... Personne au monde ne viendra-t-il au secours de l'innocence opprimée? »

Et, cherchant ainsi qui pourrait au moins me donner un bon conseil, je me suis rappelé d'un monsieur qui, en voyage, m'avait montré un jour beaucoup de savoir et de bon jugement... Vous savez de qui je veux parler?

Cordifer inclina la tète en souriant.

— Et, poursuivit Aristide, je suis venu vous demander conseil.

— Un conseil ne se refuse pas, répondit Cordifer, cependant il est si rare que l'on se dérange pour en demander, que naturellement je suis porté à soupçonner un autre motif à votre visite. Enfin nous verrons; exposez-moi votre affaire, je vous écoute.

— Je suis l'ami et l'associé d'un montreur d'animaux curieux. Lagingeole et moi nous exerçons une profession peu estimée, mais je vous prie de croire que nous sommes honnêtes. Jamais nous n'avons été condamnés pour vol, meurtre ou incendie. Lagingeole est un vieux soldat d'Egypte, et ne s'est mis artiste forain que forcé par ses blessures. Nous avons parcouru la Pr»i'ence, le Languedoc, le Dauphins pendant des années avec- des permissions régulières, et aujourd'hui voici ce qui nous arrive.

Nous étant dirigés vers la fête de Fresnoy et ne pouvant y louer notre place huit jours d'avance, nous nous étions abrités avec notre ménagerie dans les ruines de l'abbaye des Hautbuissons. — L'abbé de la chapelle voisiné, sans droit, sans raison, à grands cris, nous en a fait partir. Nous sommes descendus dans un pré voisin du château de Fresnoy, sans donner de représentation, sans bruit, sans dégât et avec l'assurance des paysans, que le seigneur du lieu était le gentilhomme de France et de Navarre le plus charitable et le plus généreux. Il paraît que le pays est comblé de ses bienfaits...

— Oui, oui, fit Cordifer, son argent lui brûle les mains, à M. le comte d'Ambaret.

— Le premier jour, poursuivit Arislide, fut des plus agréables. Le matin, le fils du comte, AL Clément, nous demanda à voir la ménagerie et paya le spectacle en régalant notre troupe carnassière d'un mouton tout entier.

Mais notre joie fut courte.

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Les soldats forent presque lous Jècapltis.

Liv. 204 — Fayaro frères, ùditours.

Arriva chez nous le concierge du château. Encore un vieux débris de Lodi et des Pyramides, appelé Honorât. Lagingeole et lui se reconnurent aussitôt pour d'anciens compagnons d'armes; Honorât était de l'Isère, il était né dans la porte antique, dont son père tenait les clefs, et, après la campagne dÉgypte, il était rentré dans la loge du château désert.

M. d'Ambaret ayant hérité de Fresnoy, s'y était fixé en 1815 et avait gardé le concierge sans le connaître.

'( J'interromps ici la biographie d'Honorat pour vous dire ce qu'il était venu- faire à la ménagerie. Il venait nous signifier, de la part du comte, l'ordre d'avoir à sortir sur l'heure de son domaine.

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