‹ [Les quatre sergents de la RochelleChapitre 64 sur 100 · SUITE BU RÉCIT. — LES BONNES PAROLES DE CORDIFER · texte numérisé non relu

SUITE BU RÉCIT. — LES BONNES PAROLES DE CORDIFER

Le premier mouvement de Lagingeole fut celui de là colère, mais Honorât lui assura qu'il obtiendrait un délai de vingt-quatre heures.

Cela convenu, ils parlèrent du passé du comte que tous deux connaissaient de longue date, depuis la trahison qui livra aux Turcs le fort d'El-Aricht. Vous connaissez cette histoire?

— Je sais que le comte a livré la place, mais si vous savez comnîcf.t, rafraîchissez mes souvenirs.

Aristide raconta ce qui suit :

— Dès que Bonaparte etit remis le commandement en chef au général Kléber, chacun chercha à devenir l'objet des préférences de celui-ci. C'était le moment oïi le gouvernement turc, sortant de sa léthargie, pressait la marche d'une armée considérable en Syrie sous le commandement du grand-vizir.

Avant de partir, Bonaparte, pour retarder la marche de l'ennemi, avait entamé avec lui des négociations.

L'état de celles-ci faisait partie des instructions laissées à Kléber.

Vous savez, monsieur, combien les instructions de Bonaparte étaient précises, complètes et lumineuses. Elles ne laissaient rien à l'impiévu. Dans ces instructions, il disait : « Alexandrie, El-Aricht,

voilà les clefs de l'Egypte. » Et il s'étendait sur ce point pour en démontrer l'importance militairo.

Kléber n'était pas disposé à tenir compte rigoureusement des dernières volontés du conquérant de l'Egypte; il n'envisagea les négociations que comme un moyen de quitter un pays dont tout le monde avait assez. Le généial s'entoura de tous les mécontents, puis envoya un officier au lieu d'un simple courrier au grand-vizir en même temps qu'il envoya le. chef de bataillon Morand au commandant Sidney- Smith, estimant qu'il ne pourrait rien conclure de sérieux avec les Turos sans les Anglais, maîtres de la mer.

Morand trouva Sidney au camp du grand-vizir, près de Nazareth. Un simple capitaine de vaisseau devait se trouver très flallé do cette ouverture, il y répondit avec empressement.

Dès la première entrevue, il n'y eut plus qu'à discuter les bases de l'évacuation.

Tandis que Morand allait au Caire pour y rendre compte de sa mission, Sidney-Smith provoquait les Turcs à nous enlever Damielte, d'oîi ils furent heureusement repoussés. Peu après, Kléber envoyait près du capitaine anglais pour terminer les négociations. Sidney rejetait l'attaque de Damiette sur les Turcs et se parait d'une exlrùmo loyauté.

Il accueillait les officiers français avec une politesse extraordinaire, et comme il savait se rendre très aimable, il obtint que les négociations auraient lieu à bord de son vaisseau, le Tigre, alors en rade à Damielte.

Kléber lui envoya le général Desaix et l'intendant des finances. Pendant que Sidney pressait Kléber, il poussait l'armée turque pour la faire entrer en opération. Elle venait de cerner le petit fort d'El-.\richt qui, placé au milieu du désert qui sépare l'Afrique do l'Asie, est la clef de l'Egypte à l'Est.

A cette nouvelle, Kléber chargea Desaix de demander une suspension d'armes.

Sidney-Sraith répondit qu'il no pouvait qu'interposer ses bons offices près du vizir, et ce ne fut que quelques jours plus tard que les Français apprirent l'enlèvement d'EI-Aricht par 5«/y;me, disait-on, et le massacre de la garnison que l'on avait amusée de l'idée d'ullei' en France en parlementant avec elle.

Le commandant était peu sur ses gardes, il laissa visiter son fort, sous prétexte de politesse. La demande lui en était faite par deux jeunes officiers anglais qui parlaient français avec facilité et sans accent, et semblaient se plaire au milieu de nos soldats.

Ils étaient accompagnés d'une escorte assez forte de cavaliers d'élite et suivis, à peu de distance, d'une autre troupe plus nombreuse.

La porte une fois ouverte, la soldatesque turque s'y précipita et tomba sur la garnison qui, confiante dans ses chefs, n'avait pas mieux qu'eux aperçu le piège tendu à leur bonne foi.

Les officiers anglais levèrent le masque. Le fort fut enlevé et les malheureux soldats de la garnison presque tous décapités sous les yeux d'un misérable traître qui, sous l'habit anglais, exécuta cette sanglante perfidie.

Il obéissait à l'ordre de Sidney-Smith, qui lui avait promis un million.

C'était un émigré français : le comte d'Ambaret.

Ainsi l'Egypte fut ouverte aux Turcs, et Kléber à la merci de ceux avec qui il négociait.

Au moment du massacre, le fort avait été fermé pour prévenir la fuite des victimes; aussi très peu s'échappèrent. De ce nombre furent mon ami Lagingeole et Honorât, le concierge du château. Ils s'étaient cachés dans une citerne sèche.

Ils n'oublièrent ni la physionomie, ni le nom de leur bourreau; il leur était. d'autant plus odieux qu'il était Français.

Un autre soldat, originaire de ce pays, se trouvait le compagnon d'armes d'Honorat. Ce malheureux, blessé mortellement, recommanda à son pays une jeune enfant déjà sans mère et élevée par ses grandsparents. Honorât lui promit, et de retour à Frcsnoy, il partagea son pain avec l'orpheline, que généralement on prend pour sa fille.

Adèle Honorât a aujourd'hui dix-huit ans. Parfaitement élevée, jamais elle n'avait fait parler d'elle, quand le hasard voulut qu'à la fête de Fresnoy, elle se rencontrât, avec M. Clément d'Ambaret, à notre ménagerie. Le bonhomme Lagingeole, en les reconnaissant, s'était empressé de leur offrir deux chaises un peu en avant de la première banquette. Ce singulier rapprochement amusa nos bons villageois, prêta aux critiques, aux suppositions, et, aux yeux des imbéciles fut un scandale 1

Le curé en parla au comte et, uni à l'abbé des Hautbuissons, — autre fanatique, — porta plainte.

Pour assurer le procès, ils nous accusèrent de montrer en secret des figures de cire obscènes. Une perquisition fut faite par le commissaire qui saisit deux pièces anatomiques, représentant un homme et une femme nus, mais voilés en partie d'un pagne.

Enfin ils arrêtèrent mon associé sous l'inculpation d'outrage aux bonnes mœurs.

Voilà, monsieur, ce que les assassins font des honnêtes gens. En préparant un jury, mon pauvre ami va être traîné au bagne, sa femme et moi mis à l'aumône.

Ce n'est pas tout.

J'oubliais de vous dire que le comte s'était mis de la ps.itie en chassant le père Honorât et sa fille, actuellement sans feu ni lieu.

Que faire encore pour ces infortunés.

Une idée m'est venue et je viens vous la soumettre. Ne pouvonsnous, au procès, nous venger en écrasant d'Ambnret sous le récit d'El-Aricht, en étalant toute son infamie?

Ou ne pouvons-nous obtenir qu'il arrête le procès en le menaçant seulement de ce scandale.

Enfin, dans le cas d'un procès, qui prendrons-nous pour défenseur. — Vous voyez, monsieur, combien votre expérience peut nous être utile.

Cordifer avait écoulé avec intérêt, et presque sans l'interrompre, le récit d'Aristide. 11 en connaissait déjà les faits en grande partie, et il eût pu les compléter par d'autres du même genre ; mais, pour la première fois, il pouvait entendre des témoins oculaires de son alluire d'El-Aricht.

C'est ce qu'il répondit d'abord à Aristide.

11 lui dit ensuite :

— Vous avez bien fait de venir prendre mon avis; c'est m'associer à une bonne action, je ne sais si nous pourrons sauver votre ami. Le jury n'est jamais formé légalement; sa composition et sa destination sont faussées. La défense n'est pas libre; bref, les tribunaux sont de véritables coupe-gorges; mais si nous ne pouvons le sauver, nous le vengerons et nous assurerons du pain à sa femme, ainsi que des moyens d'existence à Honorât... Vous verrez ça plus tard. Pour le moment, je crois que le plus s;igc est, si vous le pouvez, engager

Lagingeole à ne rien dire au juge d'instruction, mais à lui faire entendre qu'il réserve de graves révélations pour l'audience.

« Il est à la merci de la police et de la justice; on ne sait pas ce que l'on fera de lui.

« D'Ambaret désire rentrer dans la vie militante; je sais qu'il intrigue pour obtenir la préfecture de l'Isère ; mais le moment est mal choisi'.

« Lorsqu'en 1815, après le retour de Gand, il eut livré à Louis XVIIl toutes les défections dont, au ministère de la police il avait pu pénétrer les secrets; lorsqu'il eut, en un mot, vendu au roi tous ses amis des Cent-Jours, il demanda sa récompense. Louis XVIII, dégoûté, lui offrit un emploi dans la police secrète politique.

« oe sentant ainsi voué au mépris, l'ancien sicaire des Anglais et des princes exilés comprit que l'ombre et le silence lui convenaient mieux que la Chambre des pairs. Voilà pourquoi nous avons vu ce gentilhomme, d'une activité infatigable, vivre paisiblement dans sa terre de Fresnoy.

« Depuis deux ans, il m'étonnait par sa prudence et son habileté à se faire une réputation de modestie et de bienfaisance. L'arrestation d'un pauvre saltimbanque est sa première faute, mais il la payera cher.

(( Je n'ai pas autre chose à vous dire, mon cher monsieur; mais priez votre camarade Honorât de venir me voir dans trois ou quatre jours; d'un côté ou de l'autre, il y aura peut-être du nouveau. Recommandez-lui aussi le silence. Qu'il ne dise rien, même à sa fille, et qu'on le voie moins au cabaret.

Sur cette recommandation, Cordifer reconduisit Aristide jusqu'à sa porte où il jeta, à droite et à gauche, un regard méfiant.

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