‹ [Les quatre sergents de la RochelleChapitre 65 sur 100 · LU PÈRE ET LE FILS · texte numérisé non relu

LU PÈRE ET LE FILS

Le comte d'Ambaret n'avait nul souci de l'affaire Lagingeole. mais il savait tout le mal qu'Honorât pouvait lui faire et se repentait de l'avoir renvoyé.

i. Celait le moment de la conspiration P. Didier.

Il allait perdre, en quelques jours, tout ce qu'il avait cragné en deux ans de considération, et nous dirions presque de popularité. Mais il en rejetait surtout la faute sur son fils, et, sans lui en adresser de reproches directs, le lui faisait sentir à tout propos.

Clément pensait tout autrement. Pour lui, l'expulsion d'Honorat et l'arrestation de Lagingeoie étaient de basses vengeances et des abus de force injustifiables. Pur Adèle, il savait, nous l'avons dit, que ces sentiments étaient ceux de tous les habitants qui avaient un peu de cicur ou d'humanité.

Il était également en contact, — mais sans rien connaître de spécial et de positif, — avec l'agitation mystérieuse qui, en ce moment, travaillait Grenoble, ses environs, et s'étendait dans les autres arrondissements. II y avait, contre les nobles et les prêtres, une sourde colère dont il sentait les courants, comme on ressent l'orage avant l'apparition des gros nuages et des éclairs.

Personne ne l'avait initié à l'histoire de son temps, au sens des événements dont il avait été témoin; mais, comme on ne se gênait pas devant lui, il apprenait que le peuple qui avait coupé le cou à Louis XVI, brûlé les châteaux et leurs chartes, conquis une partie de l'Europe avec Bonaparte, était fort mécontent des princes et des nobles, de retour au pouvoir, et regrettait la République et l'Empire. Cela lui suffisait pour penser que la paix n'était pas faite entre les partis, et que le peuple pourrait bien en appeler aux armes.

Sur ces entrefaites, le comte dWmbaret dit un beau matin à sou fils :

— Clément, vous allez faire vos préparatifs de voyage; faites venir de Grenoble votre tailleur et votre bottier; donnez vos ordres à Sulpice pour votre linge, de sorte que, dans huit jours au plus tard, vous puissiez prendre la poste à Grenoble.

, — Mon père, répondit Clément, ce voyage ne saurait-il être différé?

— Non.

— Pour quelle raison, je vous prie?

— Parce qu'il n'y a précisément pas de raison pour que vous le différiez.

— Pardonnez-moi; mais, en y pensant, j'éprouve une prolondo appréhension.

i832 LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE

— Quelle folie est-ce là? Se laisse-t-on guider par de semblables sentiments ?

— Gela, je l'avoue, est singulier et me paraît, comme à vous, déraisonnable, mais j'en suis néanmoins impressionné.

— Eh bien I le voyage dissipera cette inquiétude.

— Pardonnez-moi, il ne saurait que l'augmenter.

— En vérité, fit le comte avec impatience, vous êtes un garçon bizarre. Y aurait-il à cela quelque superstition? Et, en allant dans les foires de village, auriez-vous rencontré quelque bohémienne qui vous aurait prédit un accident en voyage?

— Non, mon père; je ne suis allé à aucune foire de village et je n'ai consulté aucune bohémienne ; si depuis quelques jours j'ai le sentiment d'un danger menaçant, ce n'est pas pour moi, c'est pour vous, mon père.

L'expression railleuse du comte fit place à un air sérieux.

— Quel danger, voyons? Expliquez-vous et sortez des nuages.

— Je ne saurais préciser, mais cette idée me poursuit et m'obsède, que celte misérable affaire d'expulsion et d'arrestation vous a fait beaucoup d'ennemis. Vous avez étonné le pays par vos libéralités, par votre bienfaisance; tout le monde vous aimait, et maintenant il n'en est plus de même.

— Et vous avez peur de ce que vous appelez mes ennemis?

— Oui, je l'avoue.

— Depuis quand un gentilhomme fait-il attention à la canaille?

— Je ne crains rien pour moi, mais pour mon père, répondit Clément en rougissant, et je ne quitterai pas Fresnoy le cœur tranquille.

— Vous fréquentez donc les paysans ?

— Non, mais je parcours les campagnes.

— Il y a quelque chose sous ces avis mystérieux que vous me donnez. Je devrais en attendre l'explication de votre franchise. En somme, je vois qu'il est temps et plus que temps que vous quittiez cette paysannerie et alliez vous retremper à la ville. Faites donc ce que je vous ai dit et ne vous inquiétez de rien.

Clément ne répliqua pas; il feignit de se soumettre, mais en se réservant de désobéir et de ne pas quitter le pays.

Dans le cours de la même semaine oîi le tailleur et le bottier en renom de Grenoble travaillaient nuit et jour à son trousseau, il ramas-

LLS QUATRE ^EUGEMS DE LA ROCHELLE 1033

L'on dépeçait la viande nécessaire aux animaux.

Liv 205 — FAVAnn frères, éditr

iGU LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE

sait les économies faites et les portait à la ménagerie pour calmer la faim du lion.

Un jour, il trouva le camp levé. La municipalité n'avait pas consenti à renouveler à la femme Lagingeole sa permission de séjour. Selon le conseil de Cordifer, Aristide avait tracé, dans la direction de Grenoble, son nouvel itinéraire. Il devait se rapprocher de cette ville à petites journées, pour essayer de communiquer avec son ami.

Gomme on savait déjà partout qu'ils étaient mal avec l'auloritc, on se montrait envers eux aussi sévère que peu hospitalier. Us étaient toujours dans cette alternative ou de camper hors du village, et les propriétaires ne voulaient point les toléret", ou de demander un emplacement à la commune, ce qui leur était refusé. On les invitait à remiser leurs cages à l'auberge, ce qui était impossible.

Harcelés par les uns et les autres, les malheureux n'avaient de repos que la nuit et cam aient sur les chemins.

C'était seulement à la chute du jour que la chèvre et les chevaux pouvaient paître et que l'on dépeçait la viande, presque introuvable, nécessaire aux animaux.

Le désespoir s'emparait de la pauvre femme, et Aristide perdait son éloquence à la consoler.

Il s'éloignèrent de Saint-Marcelin, suivant, autant que possible, la rive gauche de l'Isère, espérant trouver un peu de repos et quelques vivres à Sassenage, petite ville située à dix kilomètres de Grenoble.

Pour nourrir leurs animaux carnassiers et eux-mêmes, ils vendirent à bas prix des perroquets et des singes. La famine restait en perspective, et l'on se souvient qu'en 1816 la disette en France était générale. Toutes les misères s'unissaient pour les accabler : un temps détestable, la police, la ruine publique.

Un jour qu'Aristide invitait des paysans à venir voir les animaux féroces :

— Nous n'avons pas besoin de donner deux sous pour en voir, lui répondit un d'eux, et nous en avons vu de plus féroces que les tiens.

Honorât n'avait pas voulu suivre la ménagerie avec sa fille, mais il avait quitté Fresnoy pour Saint-Marcelin. Là, il avait été voir le mystérieux Cordifer.

Celui-ci lui avait demandé un récit détaillé et é'^ril de la trahi?nn d'El-Aricht. C'était une arme, et Honorât, malgré la grande diriicullc

qu'il avait à écrire et son manque absolu d'orthographe, consentit à lui remettre ce document, en se faisant aider de sa fille.

— Ce témoignage, lui dit Cordifer, nous sera toujours utile, mais nous pouvons espérer que Lagingeole sera délivré quand même. Je vis loin du monde; cependant, j'ai l'idée que l'état de choses changera sous peu. Tous les bonapartistes n'ont par renoncé à la lutte. Ils travaillent, à l'étranger autant qu'en France, à relever le trône impérial.

— Oui, répondit Honorât, on parle beaucoup de Napoléon 11.

11 est plus que. probable que Cordifer faisait partie de la conspiralion Didier et qu'il y avait confiance; néanmoins, il no fit de ce côté aucune ouverture à Honorât et termina son entretien en lui recommandant une extrême prudence.

— S'il arrive quelque chose, disoit-il, ce sera probablement ù, Grenoble; nous en sommes trop éloignés; attendons.

Page 1