E PREVENU
Le préfet et le commandant de la région militaire, le bouillant Donadieu, rivalisant de zèle, les prisons étaient pleines et les prévenus très mal logés. On avait interdit à Lagingeole de voir sa femme ou ses amis et on l'avait enfermé avec plus de vingt individus qu'il avait déjà rencontrés dans ses voyages.
La plupart de ses co-détenus ignoraient la cause de leur incarcération.
Appelé à l'instruction, il s'était défendu en arguant des autorisations nombreuses qui lui avaient été délivrées.
n Ces autorisations, lui répondit avec jésuitisme le bon juge, no peuvent avoir qu'une valeur éphémère et locale, car les nudités que vous montrez, si elles ne choquent personne dans une ville, dans certaines localités offensent la pudeur et inspirent aux jeunes gens de mauvaises [lensées. Dans un village comme Fresnoy, ces images licencieuses peuvent être des agents de corruption, et, dès lors, leur spectacle est coupable. Ce qui, à Grenoble, eût été insignifiant, est un outrage à la pudeur à Fresnoy...
— Mais, monsieur, répondit le prévenu, mes personnages de cire ne sont pas entièrement nus...
— Ils ont des pagnes?...
— Oui, monsieur.
— Mais vous les levez?
— Jamais, monsieur; qui a dit cela?
— On entendra des témoins qui l'affirmeront.
— Ce seront de faux témoins.
■ — Tout dépend d'eux; toute la cause est là : — Les pagnes sontils le* iS, oui ou non?
— Nous avons des ennemis, repartit le prévenu, et nous pouvons craindre qu'ils ne soudoient de faux témoins.
— Quels ennemis?
— Je me tais pour le moment.
— Vous vous donnez beaucoup trop d'importance, conclut le juge avec dédain. 11 y a, dans vos discours, des sous-entendus, des réserves mystérieuses, comme s'il s'agissait d'une affaire d'Etat.
Il demanda un défenseur; mais tous ceux à qui il s'adressa déclinèrent l'honneur qui leur était offert. 11 était sans argent, et dépenser de l'éloquence pour défendre un misérable saltimbanque était de la prodigalité. Le tribunal se chargea de lui nommer un défenseur d'office. Le secret fut levé, Honorât vint le voir. Il lui dit qu'il ne fallait pas désespérer, qu'ils avaient des amis inconnus' qui les protégeraient. Cité comme témoin à décharge, il accuserait hautement le comte d'Ambaret de vouloir se défairfe de deux témoins de l'un de ses crimes, et qu'il livrait un récit complet de la trahison en Egypte. Le comte niera tout d'abord, mais finira par avouer, et tout sera gagné.
Honorât ajouta que les campagnes étaient pleines de murmures de mécontentement et de l'espoir d'une prochaine Révolution.
En ce moment, Didier répandait dans tout le Dauphiné et les provinces voisines des proclamations propres à égarer les esprits; il les faisait suivre d'un journal allemand qui contenait une proclamation mensongère de l'empereur d'Autriche, en faveur de Napoléon II, son petit-fils. Enfin, des émissaires partis de Paris apportaient deux cent mille francs en or que Didier distribuait avec une générosité digne d'une meilleure cause.
Rappelons encore que le plan de Didier était de marcher sur Grenoble, de s'emparer de cette place et d'en faire le ccnlre de l'insurrection.
Bien que le secret du complot eût été gardé pir do noinliroux partisans^ quelque chose en avait transpiré.
Les allées et venues des émissaires, les conciliabules secrets, les demi-mots échappés aux conjurés, l'espoir que faisaient éclater les amis bien connus de l'ancien régime, ces vagues rumeurs dont on ne peut pas déterminer l'origine, mais qui présagent un événement prochain, bien des circonstances enfin avaient éveillé l'attention et les soupçons des rares royaUstes du Dauphiné. Enfin, des lettres anonymes, de nombreux rapports étaient arrivés au. préfet, M. do Montlivaut et au général Donadiou.
M. de -Montlivaut, ancien bonapartiste passionné,' e.x-chambellan de l'Impératrice, voulait faire oublier son passé par l'exaltation de son royalisme de fraîche date.
Le général Donadieu, sans talent militaire, mais d'une cupidité et d'une ambition sans bornes, disgracié par l'Empereur, et mis à la retraite pour des actes suspects de trahison, se montrait un partisan enthousiaste des Bourbons. Il rivalisait de zèle avec le préfet pour tyranniser le département de l'Isère.
Ces deux animaux, qui manquaient à la ménagerie de Lagingcole, se cachaient l'un à l'autre les renseignements qui leur parvenaient. Il suffisait que l'on parût alarmé, pour que l'autre affectât d'être tranquille et réciproquement. Lorsque le préfet reçut les premiers avertissements de l'insurrection, le général Donadieu s'en montra dédaigneux, et il s'en suivit une querelle tfès vive et des parol'^s dures furent échangées. .Mais lorsque les insurgés se mirent en •'gouvernent, lorsqu'on annonça le passage de bandes armées à travers les villages, Donadieu fit aussitôt prendre les armes.
On se souvient que les insurgés n'attaquèrent point et se débandèrent avant d'avoir sérieusement agi. La plupart furent arrêtés sans armes sur les chemins ou à leurs domiciles.
Parmi eux cependant se trouvaient d'anciens soldats qui comptaient sur une action énergique et qui ne s'étaient retirés qu'à regret.
Le lendemain de cette prise d'armes, l'autorité civile du préfet ilo
Montlivaut, aussi bien que celle du général Donadieu, profita de l'événement pour faire une razzia de suspects dans les villages des environs. Dans un de ses rapports, le colonel de Vautré écrivait : « Je suis allé jusqu'à douze lieues de poste, jusqu'à Lamure; j'étais préci^'dé par la terreur. En traversant les villages, j'ai fait quelques arrestations. A Lamure, j'ai fait venir une partie du peuple sur la place, et j'ai dit que je ne savais pas si je ne les ferais pas tous fusiller et brûler leur ville. I)
En traversant un village, rétonnant colonel aperçut un brave bomme qui, sur le seuil d'une chaumière, « près du rouet de sa fille chérie » fumait tranquillement sa pipe. Cette figure honnête et martiale lui déplût, il s'arrêta devant lui, et, du haut de son cheval et de sa grandeur :
— Qii'est-ce que cet individu? fit-il. IS'es-tu pas un vieu.x soldat. •— Oui, colonel.
— Quelles campagnes as-tu fait?
— Les campagnes d'Italie et d'Egypte.
— Tu étais, hier, de cette criminelle insurrection? Réponds oui ou non.
— Je n'en faisais pas partie.
— Ce n'est pas naturel. Plus vous êtes ancien soldat, plus vous êtes enragé, et si tu n'y étais de fait, tu y étais de cœur. Comment t'appelles-tu?
— Honorât, colonel.
A un brigadier qui le suivait :
— Inscrivez cet homme, dit-il, et emmenez-le.
Soudain, Adèle se précipita, les mains jointes, au devant du colonel :
— Oh! grâce, mon officier, s'écria-t-elle. Mon père est innocent. En le frappant, vous me frappez aussi. Que vais-je devenir?
— Mais, ma petite, je ne puis emmener tout le monde. D'ailleurs, une jolie fille n'est jamais seule bien longtemps.
Allons! en marche.
Et le colonel s'éloigna, laissant aux gendarmes d'escorte le soin d'exécuter ses ordres.
Les adieux déchirants du père et de la fille se prolongeaient encore, quand déboucha, d'une rue voisine, la principale colonne do
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE IfiSn
prisonniers, dont le vieil Égyptien devait faire partie; en la rejoignant, ce dernier aperçut son ami Aristide.
Lui aussi était emmené comme prévenu d'insurrection.
Sa ménagerie était dans un village, à deux heures de Grenoble. Il venait de cette ville peu d'instants avant que la troupe du général Donadieu en sortit elle-même. Des gendarmes l'avaient aperçu dans lia champ et l'avaient poursuivi.
Il s'était sauvé, avait-il dit, non parce qu'il était coupable, raaio parce qu'il avait été effrayé par les coups de feu.
Enfin, son voyage à Grenoble était motivé par le besoin de viande pour ses animaux.
Un jeune capitaine, beUàire, aristocrate, plein de suffisance, ayant pénétré sous la tente du misérable saltimbanque, se révolta do la niisène qui s'offrait à lui de partout, et il estima indigne de lui d'être mis en rapport avec du pareil monde.
Il se montra dur et hautain.
Lorsqu'il apprit l'arrestation de Lagingeole et sa raison, il haussa les épaules et dit :,
— Je ne conçois pas qu'on laisse infester nos villages et nos chemins par ces gibiers de potence.
— Mon capitaine, lui dit un officier, les prisons sont pleines.
— C'est domm.age, autrement nous aurions fait maison nette. Gendarmes, mettez toujours les menottes à ce gaillard-là.
— Mais, monsieur, rien ne prouve que je suis coupnhie, se récria Aristide.
— Votre métier prouve que vous êtes capable de l'être, et, en temps de troubles publics, on ne doit pas laisser circuler des gens sans foi ni loi de votre espèce.
— iMais, dit la femme du prévenu, si vous enlevez la seule personne qui puisse m'aider, que vais-je devenir?
— Cela ne me regarde pas, répondit le capitaine.
— C'est la ruine et la mort de faim au bout.
— Vendez vos animaux et travaillez.
— Cela est plus facile à dire qu'à faire.
— Encore une fois, cela ne me regarde pas!... répondit l'officiel; en s'éloignant avec humeur.
.\iislide embrassa lu malheureuse femme.
■im LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE
— Adieu, patronne! .. Tenez bon encore quelques jours; vendez ce que vous pourrez, on me relâchera peut-être, car, vous le savez, je ne suis pas coupable. On ne nous reproche que d'être pauvres, c'est un crime assez commun aujourd'hui.
Un gendarme l'empoigna et mit fin à son discours.
11 savait que la patronne était dans le vrai en disant que c'était pour elle la ruine et la faim.
Il l'avait engagée à vendre, mais à qui?
Les amateurs de ménagerie sont rares.
Elle alla chez un paysan qui savait écrire, et lui fit faire UQ écriteau.
fll É N A G E R I E
Elle se rendit ensuite à l'auberge demander conseil. Elle offrait cinquante pour cent de gratification à celui qui lui procurerait un acquéreur. Mais on ne pouvait l'écouter sans rire.
— Qui est-ce qui a besoin d'un lion ou d'un tigre? criait un farceur.
— Qui a besoin d'un loup? demandait un autre.