‹ [Les quatre sergents de la RochelleChapitre 68 sur 100 · PREMIER AVIS · texte numérisé non relu

PREMIER AVIS

c. Comte d'Ambaret.

« Si, dans le délai de quinze jours, vous n'avez pas fait remettre en liberté les trois innocents détenus à cause de vous à Grenoble, vous serez jugé par la Société des Hommes libres et condamné selon vos crimes.

(! Les Hommes Libres. »

Cette lelire le surprit plus qu'elle no l'inquiéta.

— Tiens! se dit-il, une société secrète. Je ferais bien plaisir à Montlivaut en lui portant cela. . . mais je n'ai pas de raison de travailler pour le préfet. Et si je le donne au général, Montlivaut sera furieux et jaloux. Cependant, une semblable lettre assure la condamnation au maximum de la peine de mes trois gredins... Ah ! ils sont affiliés aux Hommes libres, qui se préparent à me juger et à me condamner.

— Allons, la farce est bonne...

Tout en pensant ainsi, il arriva dans la salle à manger. Le couvert était mis et le maître d'hôtel, pr»'t à servir, l'attendait.

11 s'assit, déplia sa serviette et, entre les deux premiers plis, découvrit une seconde lettre, en tout semblable à celle qu'il venait do lire.

11 pâlit de saisissement.

— - C'est vous, dit-il, qui avez déposé cette lettre dans ma serviette ?

— Non, monsieur le comte.

— Il y a longtemps que vous êtes ici?

— Non, monsieur le comte; le temps de mettre le couvert.

— .Vprès avoir mis le couvert, vous vous êtes absenté?

— Non, monsieur.

-- .Alors, expliquez-moi comment cette lettre se trouve ici!

— Je n'y puis rien comprendre.

Le comte, avec colère :

— A moins que ne soit vous?

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— Ah! monsieur, je vous en demande pardon, mais je suis incapable d'une inconvenance. Je finissais de mettre le couvert quand monsieur est entré.

— II faut que ce mystère s'éclaircisse. J'aime à me rendre compte. Qui vient d'entrer ici?

— Personne, monsieur le comte.

• — On entre donc chez moi comme dans un moulin? Nous verrons cela.

Il serra la seconde lettre près de la première ; mais il trouva les Hommes libres plus forts qu'il ne l'aurait imaginé tout d'abord. Il avait à se tenir sur ses gardes, nuit et jour.

Après avoir assez mal déjeuné, il rompit le cachet : la seconde missive était la copie de la première. Avec une bonne police, il eût été facile d'en trouver les auteurs ; mais la police ne le rassurait pas ; elle n'arrêtait que les complots qu'elle formait elle-même.

Enfin, il crut devoir réfléchir avant de partir pour Grenoble.

D'Ambaret remarqua aussi rafTectation mise par ses ennemis à lui démontrer qu'ils pouvaient pénélrer chez lui facilement, ou à lui donner à supposer qu'ils étaient maîtres de la place. Jamais il n'avait douté de la fidélité de ses gens, parce que l'occasion de l'éprouver ne s'était pas présentée; mais il n'avait pas de raison pour y croire. Un moment, il pensa à faire maison nette, mais il se demanda s'il serait plus heureux dans un nouveau choix.

Il abandonna cette idée et revint à celle de la défense personnelle. Ce sera le pistolet ou le couteau à la main qu'il saura se protéger.

Enfin, il pensa à son fils. Clément n'était pas encore parti, mais sa conduite le lui rendait suspect. 11 était incapable de s'affilier à une société secrète, mais il avait blâmé la conduite de son père et il gardait sa sympalhie pour ses ennemis. 11 aurait cru s'abaisser en lui demandant conseil; mais, si par impossible il l'eût fait, certainement Clément lui aurait conseillé de faire mettre en liberté les prisonniers.

C'était bien le plus sage, mais était-ce possible? Le procès de Léonard, dit Lagiiigeole, était trop avancé pour être étouffé; il lui fallait suivre son cours; et si le comte s'avisait de parler au préfet ou au procureur du roi en faveur d'Honorat, on le croirait insensé, ce dernier étant le type du bonapartisme incarné.

Restait Aristide, mais il était sans importance, et les Hommes

libres ne s'en contenteraient pas. Il faut se rappeler que les malheureux paysans, condamnés à mort à propos de l'affaire Didier, n'avaient pas tiré un coup de fusil. Les Donadieu, Vautré, de Montlivaut étaient trop enchantés d'exagérer le nombre des prétendus coupables pour renvoyer un seul des prévenus, dont l'innocence était évidente.

Le comte d'Ambaret demeura toute la journée au château et remarqua l'absence de son fils, qui ne manquait jamais à l'heure dc3 repas et n'avait d'autres relations que celles de l'abbé Martin.

11 l'entendit rentrer très tard.

Le jour suivant, il réfléchit qu'il était prudent de veiller sur son fils et qu'il ferait bien de l'emmener avec lui à Grenoble jusqu'à la fin des procès qui l'intéressaient et l'apaisement du pays. 11 fit appeler son fils ; on lui apprit qu'il venait de quitter le château.

Il en fut à la fois inquiet et blessé. Il pensa que son fils le fuyait, soit parce qu'il voulait l'envoyer à Paris, soit pour une autre cause. 11 se promit de l'interroger, mais une voix intérieure lui criait qu'il n'avait pas le droit d'être sévère, qu'il devait prendre garde, dans ses reproches, de blesser ce jeune homme que peut-être à cette heure on instruisait de son passé, à qui l'on apprenait à mépriser son père. Où allait-il ? Chez ses ennemis, probablement.

A l'insurrection de Didier se rattachait probablement l'espoir de tous les révolutionnaires, et la Société des Hommes libres l'avait déjà jugé et condamné.

Clément n'en était pas; mais il devait être connu et bien accueilli par les gens de ce parti. Ce garçon semblait avoir un faible pour le populaire.

Supporter de lui une allusion au passé; se sentir juger par lui, ce serait son premier châtiment et la première heure de leur séparation éternelle.

Il y a des individus comme Clarke, duc de Foltre; Fouchc, duc d'Otrante; Moreau; Marmont, duc de Raguse; Bourmont et tant d'autres de leurs contemporains, qui touchaient gaiement le prix de leurs trahisons et portaient haut dans le monde un front que l'infamie ne faisait plus rougir; il en est d'autres, comme Berthier, comme d'Ambaret, qui ont conscience de leurs crimes et qui en ont honte, et qui emploieraient volontiers à en effacer les traces l'argent qu'ils y ont ramassé.

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Par un hasard étrange, d'Ambaret qui, en Eg-ypte, en était à ses débuts dans la trahison, fut payé, par les Turcs, moitié en banknotes et moitié en numéraire. Il remarqua sur un grand nombre de pièces d'or des taches de sang, et même à quelques-unes s'étaient agglutinés des cheveux. Il s'empressa de les changer.

Ce fut comme une leçon providentielle dont il dut se souvenir souvent.

Atin d'ajourner des explications pénibles, il partit seul pour Grenoble.

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