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LES DOMESTIQUES

A la même époque les royalistes, qui, clans la nation, étaient en faible minorité, afin de se fortifier et de faire de la propagande, formaient, dans les villes, des comitésroyalistes. Par leur insolence, leur besoin de persécuter, de terroriser, leur goût pour la délation, ils rappelaient leurs prédécesseurs, les comités révolutionnaires.

Un de ces comités s'était constitué à Montbrison, et M. de Meau, appelé à en faire partie, n'avait pu s'y refuser. Il devait donc, chaque semaine au moins une fois, se rendre à son comité. C'était sa corvée politique; il lui était sans doute pénible d'avoir à discuter avec des ultra, mais, en compensation, il recueillait là tous les bruits qui circulaient au sujet des brigands bonapartistes que la police recherchait. On lui apprit ainsi que Mouton-Duvernet avait été vu en Auvergne, du côté de la Chaise-Dieu, que ce 5ce7f>a^ avait été confiné dans ses montagnes, où l'on se proposait d'organiser prochainement de grandes chasses pour s'en emparer mort ou vif.

Un jour, en se rendant en ville, M. de Meau rencontra son ancien domestique de confiance, Joseph Dougas ; il alla à lui et s'étonna qu'il fût encore sans place.

Dougas lui répondit qu'il ne cherchait point de place et qu'il songeait à se marier.

— Avec qui donc ?

— Ah ! je ne puis encore vous le dire ; à chacun ses secrets; le mien, du moins, n'est pas coupable et vous le saurez bientôt.

11 souligna ces paroles d'un ton d'ironie, salua son ancien maître et s'éloigna rapidement.

M. de Meau ne douta plus que cet homme ne fut dangereux. Il se vengerait en le dénonçant. Il voulut à son tour se renseigner sur lui.

Il apprit que sous prétexte de porter des légumes à la ville, Joseph venait chaque soir au village ou dans la propriété, mais qu'il ne voyait jamais que deux personnes : le jardinier ou son garçon, ou M"' Ambroisine, une servante du château.

Il disait donc vrai, il avait une « connaissance » et songeait à se marier.

Ambroisine était une des plus anciennes domestiques du château, une honnête ûlle, sa liaison avec Joseph ne datait que de l'année et n'avait jamais été remarquée. Mais elle et lui étaient fort cachottiers, et ne se mêlaient pas volontiers à leurs camarades. M. de Meau apprenait leur service régulier et silencieux. Ils avaient donc plus d'un point de contact et pouvaient faire des époux assortis, mais ils se rencontraient surtout dans un égal amour de l'argent, tous deux faisaient force économies.

Cependant, parmi tant de qualités Ambroisine avait un grand défaut, le défaut capital de son sexe accru par sa profession, elle était extrêmement curieuse.

Elle connaissait ainsi le château dans ses moindres recoins, logements abandonnés, greniers oîi l'on se débarrasse des meubles dégradés, des coffres et des malles ; elle avait tout fouillé, tout examiné, essayant les clefs d'un meuble sur un autre, elle avait ouvert tous les tiroirs et il n'y avait plus, dans la maison, une armoire, un secrétaire, une commode, oîi elle ne put, à son aise, plonger son regard.

En profitait-elle pour voler? Ordinairement, un défaut en engendre un autre. Mais, si elle ne dérobait aucun objet précieux, elle ne respectait aucun secret. Elle lisait les lettres, examinait les papiers de toute nature.

Or, lorsque Mouton-Duvernet, — dont elle faisait la chambre, eut enfermé dans son secrétaire le peu d'objets précieux qu'il avait emporté avec ses papiers de marchand de charbon. M'" Ambroisine s'empressa d'ouvrir le meuble et d'en faire l'inventaire.

Elle lut les papiers de Jean Barthomieu, puis la fameuse liste des proscrits, et enfin, dans un écrin en maroquin portant les initiales dorées M. D., elle trouva une croix d'officier de la Légion d'honneur.

Cette croix éveilla tout d'abord sa surprise et ses soupçons.

La croix de la Légion d'honneur n'avait pas encore été prodiguée.

Ses regards se reportèrent sur les initiales M. D. et sa première idée fut que cette croix était un souvenir laissé à M. Barthomieu par un parent mort au champ d'honneur. Mais elle devait revenir sur cette idée, en observant avec plus d'attention que jamais l'ami singulier, bizarre de M. de Meau. '

Elle en parla à son amoureux, et celui-ci émit l'opinion que le prétendu Jean Barthomieu était un officier déguisé.

Il ajouta qu'il n'en fallait rien dire. L'initiale M. leur fit croire que le décoré devait être un parent de M. de Meau et n'ayant pas la liste de proscription sous les yeux, ils ne purent faire d'autre rapprochement.

Ils venaient de découvrir ce secret terrible, lorsque M. de Meau congédia l'un d'eux. Jusque-là, ils n'avaient jamais eu de grief contre lui, dorénavant qu'allaient-ils faire ?

Le premier mouvement de Joseph fut celui de la colère et de la haine.

« Attends un peu, se dit-il, je vais te rendre la monnaie de ta pièce, toi, aristocrate, et t'envoyer les gendarmes. »

Mais il suivit le conseil de La Fontaine, il laissa passer une nuit sur sa colère et réfléchit.

S'il devait s'établir dans le pays, serait-il bon de s'y faire un ennemi de son ancien maître?

D'autre part, Ambroisine craignait d'être citée, d'être appelée en justice.

Ainsi, pendant quelque temps, le danger d'une dénonciation fut écarté, mais sans que M. de Meau en eut l'assurance. Pour ce dernier le péril restait imminent et il cherchait le moyen de le conjurer.

Sur ses entrefaites, le père de Joseph Dougas étant mort, son fils fut appelé à recueillir son héritage. Son absence dura plusieurs mois.

Ce temps ne fut pas perdu.

M. de Meau s'occupa d'Ambroisine. Il ne lui épargna ni les éloges, ni les petits cadeaux, il lui parla même de mariage.

L'hypocrite répondit qu'elle n'y songeait pas, qu'elle était heureuse comme elle était, dans une si bonne maison.

— Vous êtes une fille sage, lui dit M. de Meau, si vous vous mariez, vous choisirez un homme digne de vous. En ce cas, vous et votre mari vous pourrez toujours compter sur moi.

Cette promesse valait de l'or et la servante le savait, elle fonda làdessus tant d'espérance qu'elle ne se retint pas d'en parler au marchand de charbon en accompagnant ses confidences d'interminables éloges, atixquels il eut la faiblesse de s'associer.

11 arriva au châlcau sOu.s le nom de Barllioinjcu.

l.iv. llj. — FAyÀRD frères, ôdltears.

En sortant ainsi de son mutisme habituel, il établit entre lui et cette servante un sujet commun de conversation, auquel sa vive reconnaissance pour son ami l'empêchait de se dérober et enfln il s'habitua à causer pendant qu'elle faisait sa chambre, et se familiarisa avec elle.

Elle, peu à peu, avait prise avec lui des manières très douces de lui parier; laissait tomber ses phrases sous des points interrogatifs : « Pas vrai, monsieur? » « S'pas? » avec des regards troublés et troublants.

Tout en fumant sa pipe, il la regardait aller et venir et s'apercevait qu'elle n'était pas mal tournée et n'avait que dix ans de moins que lui. 11 remarquait aussi qu'il ne lui était pas indifférent et enfin, mais un peu tard, il commençait à entrevoir un danger... mais avec quel danger n'était-il pas familiarisé ?

La vie au château était aussi très monotone. Chaque heure y ramenait invariablement la même occupation ou le même farniente. Sa prison était vaste et confortable, mais était une prison. Le premier caprice y devait mordre à l'hameçon avec avidité. Je pense que l'on ne va pas lui en faire un crime : Pour être général, on n'en est pas ttioins homme.

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