DE LA MÉNAGERIE SONT CONDAMNÉS A MORT
Pas d'acquéreur! Pas un seul ne s'était présenté. Les recettes étaient insuffisantes. Les bêtes liurlaient de faim, leurs plaintes lugubres et pitoyables faisaient songer à toutes les privations qu'elles avaient dû subir. C'était surtout la nuit qu'elles se plaignaient; les enfants et les chiens leur répondaient, le village en perdait le sommeil, et le voyageur hésitait à poursuivre son chemin.
Il fallait que l'autorité avisât.
Le Conseil municipal fut convoqué, et le maire tint à peu près ce langage en excellent patois languedocien :
« Mes Chers Concitoyens,
« Le délai que nous avons accordé à la dame Lagingeole pour vendre sa ménagerie est expiré. Cette infortunée ne peut plus nourrir ses animaux, ceux-ci vont périr dans des douleurs atroces; l'humanité nous oblige à mettre fin à un état de choses pénible pour eux et pour nous. Puisqu'il est démontré qu'une vente est impossible, je vous propose de m'autoriser à faire tuer les animaux du sieur Lagingeole, tels que lion, panthère, loup et ours, dont vous entendez d'ici le concert. »
— Oui, il faut en finir, répondit un membre influent.
— Nous avons, dit un autre, pris assez longtemps patience
— Mais, fit observer un troisième qui se ralliait parfaitement à la proposition, comment tuer ces animaux? Bien qu'affaiblis par le jeûne, ils sont encore trop redoutables pour être abattus par le boucher.
— Nous les tuerons à coups de fusil.
— Vous croyez?
— Parbleu, c'est toujours ainsi qu'on les tue.
— Mais ce n'est pas avec des fusils de chasse ordinaires, avec des balles de plomb. Il faut des fusils de guerre au moins. Je con-
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLC ICol
damne ces meui-t-de-faiin à être fusillés, mais je prie le Conseil de requérir, pour cette exécution, la brigade de gendarmerie.
— Et après cette exécution, messieurs? demanda le maire.
— On fera une vente mobilière. La dame L'igingeole a peu de dettes, mais elle en a. Les chevaux doivent leur foin. Il y a beaucoup de planches, de grilles de fer, de cordes, de toiles qui se vendront. Un empailleur ou un fourreur achètera les peaux. Enfin, je mets aux voix la propn=;ition d'exécution par les gendarmes, et sur l'heure.
Cette proposition fut volée à l'unanimité.
C'était pendant cette délibération que Clément était arrivé à la ménagerie. La femme, seule, au milieu de cette vaste baraque, avait allumé un réchaud de terre et épluchait des légumes pour sa soupe. Elle semblait avoir vieilli depuis la fête de Fresnoy, son teint était jaune, ses joues amaigries, de grosses larmes s'échappaient de ses yeux.
La panthè; i;, couchée en rond comme une chatte, ne quittait de ses veux mi-clos la patronne, seul comestible dont elle put rassasier sa vue; le lion, efflanqué, la crinière poussiéreuse, les yeux injectés, s'était assis tourné vers l'orient, et préludait en grommelant aux lamentations de la nuit; le loup et la hyène tournaient au trot autour de leur cage, en jetant do temps en temps un cri plaintif; l'ours, immobile et muet, faisait dans sa cage une énorme tache noire, où ses yeux, à feu discret, se voyaient pareils à deux charbons ardents. Quant aux singes, avec des noix, des tournesols, des pommes de terre, ils étaient heureux.
L'entrée de Clément fit sensation. Tous les yeux d'escarboucle se tournèrent vers lui; la patronne se leva en sursaut. Tandis qu'il enjambait les banquettes, ils échangèrent le bonjour d'usage, puis. Clément, toujours sans façon, s'assit à côté de la femme Lagingeole, ramassa, pour se donner une contenance, un co;;'.cp.'i et une poirmc de terre qu'il pela.
— Eh bien? fit-il, qu-.-!!''^ ;; 'ivelle "■
— .Aucune, mon bj;i :
— Vous pleuriez?
— J'ai toujours de qm») p'ei .
— Adèle m'a appris que vous étiez forcée de venJi'o la baraijuo et SCS habilauts. Vous n'avez dune ii.is Hiii -.nït'ir,}^
Elle le regarda pour voir s'il parlait sérieusement.
— Je n'avais qu'un espoir, répondit-elle, c'était de gagner du temps jusqu'à l'acquittement de Lagingeole ou d'Aristide, mais il paraît qu'on n'acquitte plus personne aujourd'hui.
— Attendez au moins qu^ils soient jugés!
— C'est vrai, mais les jours se passent et l'on va m'expulser de la commune.
— Ah! diable!... Quand cela?
— Aujourd'hui, peut-être. .Mes huit jours finissent aujourd'hui.
— .Mais comment est-ce possible? Ils ne vous saisiront pas, que feraient-ils de tout cela? Ils en seraient aussi embarrassés que vous.
— Us les laisseraient crever de faim. Oh! j'ai beau avoir d'autres chagrins, les souffrances et le sort de ces pauvres bêtes, nos compagnons, nos gagne-pain, me font aussi de la peine... Tenez, voilà l'heure où autrefois ils avaient leur pitance, voyez comme ils s'agitent.
(Les animaux se prirent à hurler et à bondir. Ou bien sentent-ils quelque chose?
C'est votre cheval peut-être?...
— Non. Si vous pouvez vous procurer de la viande, je leur paye à dîner.
Clément tira sa bourse, mais soudain s'arrêta; un grand bruit de voix se faisait entendre.
La femme, étonnée et inquiète, prêtait l'oreille.
— Qu'est-ce? murmurait-elle.
Tout à coup, la toile de la baraque se souleva et les gendarmes apparurent; ils étaient suivis du maire et de son Conseil.
Tout ce monde était armé, les soldats de leur mousquet, les autres de fusils de tous les modèles.
— Madame, dit le maire, — un brave homme, rendons-lui cette justice, — je viens remplir un pénible devoir. Vous vous rappelez nos conventions. Comme vous ne pouviez habiter la commune avec votre ménagerie, et d'autre part que vous étiez sans ressources pour aller plus loin, nous vous avons accordé quinze jours pour vendre vos bêtes. Vous n'avez pas trouvé d'acquéreurs. Ces animaux crèvent de faim, nous avons délibéré sur leur sort et décidé qu'il fallait les tuer.
— Les tuer! se récria l'infortunée, avec un geste de désespoir. Les tuer!...
— C'est par humanité, ajouta le maire. Préféreriez-vous les voir crover de faim?... J'en suis bien fâché pour vous, mais il faut que vous vous en alliez, et que la ménagerie soit vendue ou périsse.
— Eh bien! je l'achète, moi, fit quelqu'un. Je l'achète et je remmène. Je suis solvable et, pour commencer, je vais envoyer chercher à manger à ces malheureux.
— Qui êtes-vous, monsieur? demanda le maire
— Je suis M. Clément d'.4mbaret.
Il y eut, dans l'assemblée, un mouvement de stupéfaction.
— Et vous me promettez, monsieur, reprit le maire, de lever le camp.
— Dès ce soiri fit Clément avec humeur.
— Nous attendrons jusqu'à demain matin, monsieur d'Ambaret.
— Très bien, monsieur, je vous en remercie, car j'ai besoin de passer un acte.
— C'est juste; eh bien! jusqu'à demain après midi, monsieur d'Ambaret.
— Messieurs, dit le maire, nous n'avons plus qu'à nous retirer.
Gendarmes et conseillers défilèrent gravement, tandis que, tombant à genou.x, la reconnaissante M""" Lagingeole baisait les mains du sauveur de la ménagerie.
Lorsqu'elle eut ajouté à cette expressive pantomime toutes les paroles aimables et de circonstance qu'elle savait, elle accepta la bourse de Clément et se sauva au galop chez le boucher.
Il y avait là des abats, tout un cœur de bœuf avec son mou et son foie, plusieurs tètes de mouton, d'autres débris; elle se fit porter tout cela à sa baraque, tandis qu'elle passait chez le boulanger où elle se pourvut pour elle et son ours. L'ours a cela do bon qu'il est omnivore. De là, chez l'épicier; où la misère arrive, tout manque à la fois; elle avait des choux et elle n'avait pas de lard. Autrefois elle faisait de bons fricots, et elle avait toujours en abondance des légumes et des fruits ramassés dans les champs ou trouvés le long des chemins. Puis, les hommes péchaient dans la journée ou tendaient des collets le soir. Seule, elle en était réduite à acheter sa salade.
La soirée fut délicieuse.
Clément la partagea avec la bohémienne, sans fausse honte, mais
jusqu'à l'heure où la cloche sonna la retraite. Il mangea un morceau
de lard sous le pouce et trinqua au dessert.
L'infortunée s'extasiait de tant de bonté et de simplicité,
— JMais, lui répondait-il, attendez donc, pour me remercier, quo
j'aie réparé tout le mnl dont, par élourderio, j'ai été la cause.
ASSAUT DE GÉNÉnosi::
11 partit dès l'aube pour Grenoble où il eut la chance de ne pas rencontrer son père qui s'y trouvait, et obtint la permission de voir Lagingeole. Il lui raconta ce qui s'était passé et lui demanda son consentement écrit à la vente de la ménagerie.
— Mais, lui dit le saltimbanque," je ne puis vous laisser ignorer une chose, c'est que, propriétaire de ma baraque, il vous faut une autorisation du préfet pour la trimbaler par les fêtes et les foires.
— Je le savais. Ça serait drùle, en effet, si le fils du comte d'Arabaret allait solliciter de M. de Montlivaut,une autorisation de ce genre. Mais je n'en ai pas besoin; je vais louer la ménagerie à votre femme jusqu'à votre mise en liberté.
— Très bien, alors; mais elle ne peut marcher toute seule. Il lui faut chercher quelqu'un qui s'occupe des chevaux, joue d'un instrument quelconque, qui sache parler au public, faire l'annonce dans les deux langues, puis n'ait pas les doigts trop longs.
— Oh! vous en demandez trop... cependant, elle ni 'a dit qu'elle espérait avoir quelqu'un.
Lagingeole fronça le sourcil.
— La pauvre femme, dit-il d'un air perplexe, elle aura fort à faire. Nous étions habitués à Aristide; avec lui ça marchait encore; mais il y en a qui, une nuit, pour dix francs, mettraient sur le compte de notre panthère le décès de M"" Lagingeole.
— Vous voyez trop en noir. D'ailleurs, votre femme est brave.
— Il ne me reste plus, monsieur d'Ambaret, qu'à vous exprimer ma reconnaissance...
— Comment donc ! Je ne fais que mon devoir, répondait Clément.
LES QUATRE SEilGENTS DE LA ROCHELLE 10:;3
— Oh ! ne dites pas cela ! Mais je vais vous prouver, sur-Ie'-champ, que je ne suis pas ingrat. Je dois passer bientôt devant le Tribunal. J? vous dirai que si je suis ici, ainsi qu'Honorât, c'est parce que .M. voire père était bien aisb de se débarrasser de deux anciens soldats qui, jadis, ont été témoins de sa part de faits peu honorables.
— Chut! fit Clément; j'ai blâmé mon père, mais je ne puis vous entendre l'accuser.
— Oui, mon jeune monsieur, mais je voulais vous dire que ces faits, dont je devais me servir pour ma défense, par reconnaissance envers vous je les tairai.
— Lagingeole, votre défense est libre; je ne vous reprocherai pas de vous défendre, si vous ne dites que la vérité, et je ne douterai point pour cela de votre gratitude.
— Je vais en parler à Honorât, reprit Lagingeole, si je puis communiquer avec lui.
— N'en faites rien; je ne veux être mêlé en rien à vos affaires. J";;doucis votre sort, je vous l'ai dit, c'est de toute justice; et, si j'avais (le l'influence sur les autorités, il y a longtemps que vous seriez relâchés.
H lui renouvela son désir qu'il gardât, dans sa défense, toute sa liberté de parole vis-à-vis du comte d'Arabaret.
Lagingeole donna son consentement par écrit, et Clément le quitta pour retourner au village. Il devait y être avant midi, et il n'eut point le temps d'aller voir Honorât et Aristide.
Il arriva à temps pour remplir ses engagements. La patronne, de son côté, avait engagé un domestique et embauché- des ouvriers pour démonter la charpente de la tente, et mettre en ordre les pièces sur la voiture et nettoyer l'espace qu'elle avait occupé sur la place du village.
Un grand nombre de curieux et de curieuses perdirent une heure à assister à ces préparatifs de voyage, auxquels présidait Clément ô'.^mbnret.
La présence de ce ji.'uae genliliiomme, son titre de directeur de ménagerie entretenaient leur gaieté, et plus d'un ne pouvait expliquer ce phénomène que par une passion dénaturée de Clément pour la femme Lagingeole.
Mais, conlre l'altunte générale, lorsque les clievaux furent attelés,
IGoG LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE
Clément piqua des deux et partit rapidement dans une direction opposée à celle que prenait la ménagerie.
Ainsi tout fut sauvé, même l'honneur.
Au lieu de retourner au château, Clément continua son existence vagabonde, dînant et couchant à l'auberge, au risque de se faire demander ses papiers. Autant que possible, il gardait l'incognito et causait en patois avec les allant et venant, curieux de s'initier à la vie des paysans et faisant du bien quand il le pouvait.
A la ville, on aurait pu le prendre pour un mouchard.
Si le nom de son père était prononcé, c'était toujours avec respect. A quelques lieues do Fresnoy, on ignorait généralement l'incident qui s'était produit à la fête de cet endroit et les rc'sultats qu'il avait eus; on ne connaissait le comte d'Ambaret que par ses générosités et ses aumônes. On enviait le sort de Fresnoy, dont il avait fait réparer l'église et rebâtir la mairie et la maison d'école. Le comte paraissait fier et triste, mais il n'insultait point, par l'étalage du luxe, à la pauvreté générale; puis, ne s'occupait point de politique; enfm, l'on n'en disait que du bien.
Ces éloges sincères chatouillaient agréablement l'amour-propre de son fils, en même temps qu'ils le faisaient douter de son droit à l'opposition qu'il lui faisait.
Il alla porter à Adèle les nouvelles de la femme Lagingeolc et de sa ménagerie.
Lorsqu'il eut terminé son récit :
— Et, maintenant, que va-t-:l se pnsser? fit la jeune fille, songeuse. Vous voilà en désaccord et bientôt en brouille avec votre père.
— Il fallait s'y attendre, répondit Clément. Il va, un de ces jours, me faire la leçon; j'y suis tout préparé. J'ai cru devoir réparer le mal qu'involontairement je vous ai fait et je suis loin encore d'avoir atteint mon but, puisque votre père, Lagingeole et Aristide sont encore enfermés et que vous êtes sans travail; en bonne justice, il n'a rien à me reprocher.
— S'expliquera-t-il votre absence?
— Mais rien de plus simple.
— Et n'estilpas informé que vous me fréquentez? Cela, il ne vous le permettra pas.
— Je sais. 11 a ses raisons; j'ai les miennes.
Il ne lui répoudit que par tin bai'cr.
Li7. 208. — PATAno frères, iJitcur;.
- — J'ai tout contre moi.
— Allons donc I
— Vous êtes noble, je ne le suis pas. Vous êtes riche, je suis pauvre. Il m'a chassée. Puis, il aura peur que cela tourne mal.
— Que voulez-vous dire?
— Que vous fassiez de moi votre maîtresse. (Se, reprenant.) — Non ! votre femme !
— Eh bien?.,.
bo^ regards suspendus aux siens, elle attendit une réponse plus positive.
— Eh bien? répéta-t-elle.
— Si je le lui demande, répondit Clément, je suis certain d'un refus.
— Vous voyez bien ! fit Adèle désolée. C'est pot de terre contre put de fer; il vous brisera. J'y ai déjà songé, et plus d'une fois, mais jo me suis laissé aller, de jour en jour, sans croire que nous irions si loin.
Il avait rapproché sa chaise de la sienne ; il l'attira à lui :
— Nous sommes donc loin? fit-il en souriant. Où en sommesïious?
— C'est à votre cœur de répondre. S'il vous parle de moi, Clément, il doit vous dire : « Cette pauvre fille n'a pas craint de vous avouer qu'elle vous aimait, malgré le danger d'un pareil aveu pour une fille do sa condition; c'est que non seulement elle vous aime, mais encore vous estime comme l'homme le plus loyal, le plus honnête qui soit au monde ; un homme qui n'a jamais tenté de surprendre ta faiblesse, de séduire ta pauvreté. »
— C'est vrai, répondit Clément avec simplicité. Vous me rendez justice; je suis cet homme-là. Je ne sais p.is encore comment nos affaires se débrouilleront; mais, s'il n'appartenait qu'à moi d'en décider, voici ce que je ferais : dès demain, vous entreriez dans un grand pensionnat, où vous resteriez un an. Vous y prendriez la teinture de certaines études et vous profiteriez des leçons d'un maître de maintien qui vous permettraient d'aller dans le monde. De là, je vous ferais sortir pour vous conduire à l'autel. Enfin, nous partirions ensemble pour Paris... .Mais, hélas I ce ne sera pas demain, et je no suis pas maître d'en fi.xer la date.
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHKLLE 165i)
Elle pressa doucement les mains de son ami, qu'elle écoutait comme en extase.
— Si mon père vous entendait! fit-elle, oubliant qu'IIonor.it regardait comme monstrueuse l'union de sa fille avec le fils du bourreau d'El-Aricht.
« Quel malheur qu'il ait autrefois rencontré votre père dans sc3 guerres ! »
— Il vous a souvent entretenue de lui, n'est-ce pas? demand:: Clément.
— Je ne pourrais pas le dire, répondit-elle. 11 me disait bien : « .No t'y trompe pas, il est dur, M. le comte. « Ou encore, lorsque je plaignais M. d'Ambaret d'être triste : « C'est qu'il a ses raisons pour celn. il a peut-être un petit cimetiôre que nous ne connaissons pas. » Mais c'était tout; il ne m'a jamais parlé de lui sérieusement que deux Fois.
— Comment cela?
— La première, aune question que je lui fis au sujet de votre mè;o.
— Ah! oui, ma mère? fit Cl.îment avec vivacité.
— Et puis au sujet des guerres...
— Et il vous dit?...
— Des choses pénibles...
— Parle !
— Non ; je vous les répèlerai plus lard, quand j'aurai l'anneau aa doigt.
— .\vec votre discrétion, vous donnez peat-être au.\ choses plus d'importance qu'elles n'en ont en réalité.
— Malheureusement non.
— Cependant, ma mère?...
— Oh ! si mémoire est sans tache.
— Tant mieux. Figurez-vous, mon amie, que je ne sais rien d'elle que quelques traits insignifiants, échappés à l'abbé des Hautbuissons : — Elle était très pieuse ; c'était une sainte. » Me voilà bien avancé!... Et cependant, dans mes heures de trouble et de tristesse, ce que mon esprit évoque, comme pour réilanier un témoignage, c'est toujours ma more. Ainsi, souvent, au bout de mes réile.vions, je me prends à dire à demi voix : « N'est-ce pas, mère?
« Si vous savez quelque pariicuIftrjLé de la \iu Je ma mère, .Adèlo, contez-le-moi 1
— Mon Dieu! répondit la jeune fille, tout ce que je sais, en somme, c'est que votre père ne Ta pas rendue heureuse et qu'elle est morte jeune. Le père Honorât me disait : « Elle a eu de la chance de ne pas vivre plus longtemps ».
— Pourquoi?
— Parce qu'elle était malheureuse.
— Oui, mais pourquoi était-elle si malheureuse?
— Je ne puis vous le dire.
— Il faut vous expliquer.
— Ah !... Il faut, dites-vous? Vous exigez? C'est le sang du comte qui parle. On dit que vous ressemblez de visage à la comtesse, ressemblez-lui donc complètement. Est-ce que je ne vous aime pas. Clément? Est-ce que vous plaire n'est pas mon unique souci ? Pourquoi vous refuserais-je de vous révéler certaines histoires, si je ne craignais de vous affliger inutilement?... Faut-il que je vous anime davantage contre votre père ! Laissons le passé, le présent suffit à nous combler de peines. Aimez-moi, Clément, soutenez-moi et Dieu fera le reste!
Il ne lui répondit que par un baiser. Plus il voyait cette charmante
fille, plus il reconnaissait la délicatesse et la sincérité de son amour.
— Je ne vonx plus rien foire antre chose que vous aimer, dit-il.
DERNIER ÂVIC
Revenons au comte d'Ambaret.
Avec les jugements iniques de sa Cour martiale et les exécutions qui suivaient dans les vingt-quatre heures, le séjour de Grenoble n'avait rien d'attrayant.
Cependant, on était arrivé à la néfaste journée du 20 mai, où quatorze victimes tombèrent en même temps, sous les balles des pelotons d'exécution, sur les glacis des fortifications. La consternation et l'épouvante s'étaient répandues dans la ville; les rues étaient désertes; les boutiques et beaucoup de fenêtres fermées. Les zélés royalistes se faisaient un devoir d'assister à ce massacre. Le comte d'Ambaret y fut invité par le prévôt Planta, ce répugnant coquin qui pré-
sida la première Cour martiale. 11 n'accepta qu'à contre-cœur, mais il craignit d'être accusé de tiédeur.
Il était de force à assister à de pareils spectacles, et la vue du sang ne lui faisait pas peur, mais elle lui rappelait d'autres scènes semblables, dont il avait été l'auteur.
« A chacun la besogne dont il tire profit, se disait-il. Quant à moi, ces cruautés ne me regardent pas. »
Mais, d'autre part, la clique des Planta, Vautré et Donadieu lui faisait entendre que se détourner de leur œuvre, c'était paraître la désapprouver et qu'il n'en avait pas le droit, comme comte et millionnaire.
Il lui fallait donc flatter les passions sanguinaires de ces scélérats, revêtus des pouvoirs publics, afin de se concilier un appui dont il pourrait avoir besoin. Le lendemain de ces exécutions, il retourna au château de Fresnoy.
A son arrivée, il s'enquit d'abord de son fils.
— M. Clément d'.\mbaret, lui répondit-on, est rentré ce matin, puis est ressorti, en disant qu'il allait revenir.
Son intention était de l'emmener ou de le faire partir pour Grenoble, et, de là, avec des chevaux de posle, pour Paris.
— Personne n'est venu pour moi? demanda-t-il à son valet de chambre.
— Personne, monsieur le comte.
En pénétrant dans son cabinet, le premier objet qui frappa sa vue fut une lettre semblable à celles qu'il avait reçues précédemment de la société mystérieuse.
Il la prit d'une main tremblante et l'examina. Elle ne portait aucun timbre postal.
il jugea inutile d'interroger ses domestiques, dupes ou vendus; ils ne pouvaient l'éclairer. La lettre contenait ce qui suit :