‹ [Les quatre sergents de la RochelleChapitre 71 sur 100 · DERNIER AVIS · texte numérisé non relu

DERNIER AVIS

ti Comte d'Ambaret, « Si, dans le délai de hiiil jours, vous n'avez pas fait remettre en

liberté les trois innocents, détenus à cause de vous à Grenoble, vous serez jugé par la Société des Hommes libres et condamné selon vos crimes.

« Les Hommes libres. ■> !I sourit avec amertume.

— Quand les chiens aboient si fort, ils ne mordent pas, murmura-t-il.

Il n'était pas encore remis de son émotion, lorsqu'on lui annonça son fils. Il s'assit et le regarda venir.

Il le toisa des pieds à la tête, sans répondre à ses compliments d'usage, l'examina comme s'il eût voulu lire dans son âme, et lui dit .

— Mon fils, votre conduite, depuis quelque temps, est loin de me satisfaire. Je ne vous ferai point de leçon inutile; je compte qu'en changeant de séjour, vous changerez de vie, et je vous envoie, dès aujourd'hui, à Paris.

— Permettez-moi, mon père, de retarder de quelques jours ua voyage auquel...

— Non, non, interrompit le comte avec vivucilé; pas d'objection, je vous prie; vous partirez aujourd'hui même.

« Vous avez besoin d'une personne sûre, dévouée et de bonne compagnie pour vous accompagner; j'ai choisi M. Quinson, mon intendant. C'est un homme d'âge mûr, éclairé, qui connaît la capitale. Je désire que vous le considériez plulùt comme un compagnon de voyage que comme un serviteur, et j'espère que la bonne ■ harmonie qui s'établira entre vous vous fera rechercher ses avis et adoucira l'expression des ordres que vous pourrez avoir à lui donner. En arrivant à Paris, M. Quinson recevra mes instructions. Si vous voulez garder Sulpice, il partira avec vous. Je vais vous remettre quelque provision d'argent. A Paris, vous aurez un crédit ouvert chez mon banquier. Inutile de vous dire, je crois, que, sans folles prodigalités, vous devrez vivre largement, comme il convient a un jeune homme de votre naissance et de votre fortune. Prenez des leçons d'armes, d'équitation et d'anglais. C'est assez pour occuper les loisirs que vous laisseront le monde et ses plaisirs. Enfin, j'irai vous voir dans quelques mois. Allez faire vos malles; je vais chez l'intendant. A propos, le choix de M. Quinson vous convient-il?

— Oui, mon père ; je vous remercie.

Clément sortit pour faire ses malles. Il lui fallait toute son énergie pour dominer la petite colère sourde qui l'agitait. Il devait obéir, quitter le pays et le petit monde qui lui était si cher. Résister eût provoqué des scènes de violence effrayantes; mais il avait espéré éluder les ordres, temporiser...

Mille pensées tourbillonnaient dans son esprit.

Son trousseau était prêt; ses préparatifs furent promptement faits. Comme il les terminait, il entendit sortir des remises la lourde voiture de voyage et ses deux chevaux postiers. Il jeta un regard dans la cour et aperçut son futur compagnon, qui avait l'air encore plus ahuri que lui.

M. Quinson n'avait pas fait la moindre objection à la demande de son maître. A l'idée de quitter ses chères habitudes, il éprouvait bien une sorte d'anxiété, mais il la dissimulait sous un air d'étonneraent admiralif. M. d'Ambaret n'avait considéré que son instruction et son honnêteté en lui confiant la charge de guider son fils et de veiller sur lui; car il ne possédait aucune qualité qui convînt à cet emploi. Il était d'une e.xtrcme facilité de caractère, sans volonté et habitué à vivre, avec sa sinécure, dans une sorte d'assoupissement.

Clément, en le voyant, ne put s'empêcher de rire.

Enfin, les chevaux étant attelés et le cocher sur son siège, il se décida à descendre dans la cour. Son père survint pour lui remettre uno bourse garnie.

Il s'embrassèrent, et Clément prumit d'écrire le jour même do sou arrivée.

Er: VOYAGG

La journée était déjà avancée ; ils n'arrivèrent à Gronoble quo dans la nuit, mais ils ne devaient §'y arrêter que pour changer de chevaux.

En route, il fit connaissance avec son compagnon, avec qui, jusqu'alors, il avait rarement causé.

— Eh bien ! monsieur Quinson, lui dit-il, ce voyage a de rpioi vous surprendre.

ICGi LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE

— En effet, monsieur d'Ambaret, car rien ne me l'avait fait pressentir.

— Mon père m'en avait déjà parlé à plusieurs reprises, mais jo pensais l'ajourner.

— Vous ne le désiriez donc pas?

— Pas trop.

— Cela m'étonne de la part d'un jeune homme de votre âge. Tout le monde, et surtout à vingt ans, désire voir la grande ville. On a dû cependant vous entretenir de ses merveilles : son immensité, la beauté de ses monuments; le Pont-Neuf, les palais de nos rois, le Palais-Royal, où se trouve réuni tout ce qui peut flatter les goûts des peuples les plus divers, depuis nos amis les Cosaques jusqu'à nos amis les Anglais. Là, chaque soir circule une foule immense dans un jardin magnifique ou des galeries majestueuses, à la lumière de plus de cent quinquets. C'est là qu'il faut un cœur cuirassé d'airain pour résister à toutes les séductions qui vous entourent.

(Ici, M. Quinson soupira). Il continua avec la bonhomie qui lui était personnelle et l'emphase provinciale de son temps :

— Et les spectacles ! Il y en a autant que de jours dans le mois. Ici, la tragédie; là, plus loin, l'Opéra, oîi l'on entend les prcnniers chanteurs et les premières chanteuses du monde. En sortant, on prend un riz au lait, une bavaroise au chocolat.

« Enfin les arts, les musées, les grandes collections de tableaux et de statues, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Les Gobelins, où l'on fait des tapis en travaillant à l'envers et où l'on fait des chefsd'œuvre sans savoir ce qu'on fait!... Quoi encore?... Ah! le Jardin des Plantes, la ménagerie du roi.

Ce fut au tour de Clément de soupirer.

« Moi aussi, pensa-t-il, j'ai une ménagerie!... Ah! mon pauvro lion, la pauvre Lngingeole !...

— Dans cette ménagerie, reprit Quinson.

— Ah ! ne m'en parlez pas, interrompit Clément; je n'aime pas les ménageries. Le lion est un orgueilleux qui a l'air de porter une perruque du temps de Louis XIV; la panthère, mouchetée, au front plat, a des allures de serpent; l'ours est un hypocrite; le loup, toujours tourmenté parla faim, a l'œil faux attriste. Après ceux-là, peuton aimer les serpents, les crocodiles?

Mouslcur, veuillez me llTrer vos armes.

Lit. 209, — FATAno frères, édltcar^.

— Je vous comprends, dit M. Quinson, n'en parlons plus. Laissons les bêles aux naturalistes.

— Jevois, dit Clément, que vous connaissez Paris. A quelle époque y étiez-vous ?

— Sous l'Usurpateur; de iSOS à 1815, époque d'une apparente prospérité matérielle de l'agriculture et de l'industrie, dont on jouissait avec aflectation, par crainte de déplaire au tyran. Jaloux de donner satisfaction aux appétits matériels, Bonaparte avait détruit l'anarchie, afin d'asseoir plus solidement son pouvoir et d'assouvir son ambition. La France dut ainsi à son ambition tous ses malheurs. Les conquêtes de la Révolution furent affermies, les biens nationaux garantis à leurs acquéreurs; le Code créé. En même temps, les grands travaux d'utilité publique s'ouvrirent de toutes parts; le commerce se releva; Paris s'embellit et s'assainit. En vain nos amis de la sainte alliance unissaient leurs efforts, épuisaient leurs richesses, Paris était en fêtes et en triomphes, malgré l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse et la Russie, malgré nos princes et notre roi le Désiré, qui ne savaient plus ovi reposer leurs têtes. C'était la vie de jouissances et de corruptions des grandes villes dont parle la Bible qui, par leur scandale, attirèrent sur elles le feu du Ciel. Babylone, Ninive, Tyr, Gomorrhe étaient les noms que les alliés, nos amis véritables, donnaient à Paris.

— Nos amis les étrangers, demanda Clément, ont donc rétabli la morale?

— Non; je crois même qu'ils se laissèrent corrompre par Babylone; mais le triomphe delà vertu sera l'œuvre de notre roi bien-aimé.

— Il est donc bien vertueux, Louis XVIII?

— Oh !... fit. M. Quinson, c'est la vertu même. Comment monsieur d'Ambaret peut-il mo demander cela?... Et, avec lui, nous avons le comte d'Artois et la duchesse d'Angoulême, une sainte.

Clément, très ignorant, accepta tout cela de bonne foi, comme vérité pure.

11 y eut un silence, pendant lequel il tâcha de se former une opinion générale sur Paris, sans y parvenir.

On était arrivé alors à la porte de Grenoble.

C'était de là qu'il devait ndrcsser ses adiciiN au pays. Il en ressentit une vive douleur, si vive qu'il eut onv^c de sauter hors de la voiture et de prendre la fuite à tou'e-- in:r)bcs.

L'image d'Adèle, surtout, le tourmentait.' 11 aurait pu dire, comme le poète :

Son image me trouble et me suit comme l'ombre De mon bonheur passé qui veut me retenir.

L'abandonner!... jamais il n'y avait songé, et surtout dans ce moment critique, alors que son père allait être jugé et que sa vie était en suspen'î.

Il savait bien que courtiser une honnête fiile et brusquement renoncer à elle n'était qu'un petit drame vulgaire, et presque absout par la fréquence et l'usage, mais il n'avait jamais trompé personne, et puis il l'aimait.

Son père avait usé de toute son autorité pour l'envoyer à Paris. II y avait, en dessous de cet ordre de voyage, un exil. N'avait-il donc pas le droit de résister et de se dérober?... Mais si! mais si! 11 aveit le droit de planter là M. Quinson et de reprendre sa liberté.

Ainsi pensait-il, pendant le relais de Grenoble.

— iNous allons voyager toute la nuit, dit M. Quinson, désirezvous prendre quelque chose, monsieur d'Ambaret?

— Non, merci, pas encore, au prochain relais, nous verrons.

Il se réservait le temps de méditer sa fuite, puis il voulait éviter Grenoble, où il était trop connu. La voiture roiil.i de nouveau. M. Quinson s'appuya dans un coin pour dormir. Le silence propice à la réflexion réijna.

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