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LES SURPRISES DE M. QUINSON

Afin de ne pas réveiller les voyageurs, c'était Sulpice, le valet du jeune d'Ambaret, qui était chargé de retenir les chevaux et de payer. Ce garçon était perché derrière la voiture. Dans un coflre de sûreté qui lui servait de siège, était plnoi'-a une petite valise de cuir, véritable nécessaire de voyage qui contenait un peu de linge et tous les objets de toilette indispensables.

Bien qu'il fût commodément assis, Sulpice no dormait pas; il rêvait, mais tout éveillé. Il allait à Paris pour la première fois, et il

se réjouissait de cette bonne fortune, autant que son jeune maître s'en dépitait. La route était belle et le temps excellent, bien que le ciel fut noir, et la voiture faisait ses quatre lieues à l'heure.

Lorsque l'aube se leva, un épais brouillard enveloppait la campagne et apposait un humide rideau aux glaces de la voiture. M. Quinson, qui n'avait fait qu'un somme, saisi par le frisson du matin, détira doucement ses membres engourdis et entr'ouvrit ses yeux. Il ne distingua rien que les deux feux rougis des lanternes.

— Monsieur d'Ambaret, demanda-t-il d'une voix discrète, dormezvous?

N'obtenant pas de réponse, il étendit doucement la main à ses côtés, tâtonna.

La place occupée par M. Clément était vide. Ses yeux s'ouvrirent tout à fait; il demeura stupéfait; il était seul dans la voiture.

Aussitôt il ouvrit une portière et cria : Sulpicel Sulpice!

Pas de réponse non plus. Et en écoutant (il crut devenir fou), i! crut entendre derrière la voiture un bruit de chevaux.

— Le postillon sera parti sans eux, se dit M. Quinson, et les voilà qui galopent pour nous rattraper.

Il appela le postillon et s'en fit entendre non sans peine.

— Arrêtez I criait-il.

Le postillon l'entendit et s'écria :

l'ourquoi, monsieur?

— Oij sommes-nous?

— Nous approchons du reIaî^^.

— Il nous est arrivé un malheur; je dormais; mon jeune compagnon est descendu de voiture avec son domestique, et vous êtes parti avant qu'ils fussent remontés en voilure.

— Ah! par exemple, en voilà une drôle.

— P:îs si drôle pour moi.

— Eh bien! attendez-les à la prochaine poste, ils vous y rejoindi'ons sans tarder.

— C'est ce que j'ai de mieux à faire, mais il me semble que plusieurs chevaux galopent derrière nous.

Le postillon écouta un instant :

— Oui, répondit-il.

— Ce sont peut-être eux?. .

— Peut-être, mais il n'y a pas de voiture, et, je crois qu'il y a pi as de deux chevaux.

— Satané brouillard! Mais attendons encore quelques minutes. Deux minutes s'étaient à peine écoulées :

— Oh! oh! exclama le postillon. Ce n'est pas eux, monseigneur,

— Qu'est-ce donc?

— Des tricornes!... La gendarmerie.

— Eh bien! marchez nlors.

— Du tout; on dirait que c'est à nous qu'ils en veulent. Mais les voilà.

En effet, une brigade de gendarmerie entoura la voiture, et le sous-officier, après avoir ordonné au postillon de ne pas bouger, mit pied à terre et ouvrit une des portières.

Un jour pâle et laiteux permettait de distinguer les objets autour de soi, le regard du brigadier plongea dans la voiture.

— Vous êtes seul? fit-il.

M. Quinson expliqua l'absence de Clément d'Ambaret et de son valet de chambre.

— Qu'est-ce que ce M. d'Ambaret?

— Le fils d'un riche propriétaire de l'Isère.

— Quelque bonapartiste?

— D'excellents royalistes, brigadier, fit M. Quinson avec vivacité.

— C'est pour cela qu'ils profitent du brouillard, sans doute. Et vous? Vous êtes aussi un excellent royaliste, monsieur Paul Didier!

— Q;ie dites-vous? se récria M. Quinson, effrayé d'une pareille méprise.

— C'est inutile de jouer plus longtemps la comédie. Vous nous avez été dénoncé ; votre physique se rapporte parfaitement au signalement du conspirateur Paul Didier.

— Mais, c'est une erreur. Je me nomme Eustache-Louis Quinson, ancien intendant, à Fresnoy, du comte d'Ambaret, ancien officier de l'armée de Condé. D'ailleurs, j'ai des papiers.

— On a toujours des papiers. Vous ne pouvez voyager sous votre nom, votre tète est mise à prix ; vous êtes reconnu. Vous vou$

expliquerez devant l'autorité civile, quant à naoi, Paul Didier, je vous arrête.

« Postillon, retournez vos chevaux. ■>

— Mais nous ne sommes pas à une lieue du relais, brigadier.

■ — Cela ne me regarde pas. Si vos chevaux sont fatigués, il& reviendront lentement. Je ne suis pas très pressé, A un de ses hommes ;

— Séverin, montez duiis la voilure.

A Quinson :

— Monsieur, veuillez me livrer vos armjs

Sas armes I... Il n'avait eu garde d'en prendre, il aurait craint do se blesser en les maniant; un coup de- feu, la vue d'un sabre nu l'impressionnaient.

— Mais je n'en ai pasl répétait-il.

Le brigadier, toujours méfiant, répondit :

— Soit, admettons; nous allons vous mettre dans l'impossibilité de nuire. Donnez-moi vos mains.

Quinson obéit et le gendarme lui mit les poucettes.

Le malheureux, profondément affecté, honteux d'être assimilé à un malfaiteur, eut les larmes aux yeux.

Il considérait piteusement ces bracelets affreux qui déshonoraient ses mains et avaient peut-être, la veille, servi à un assassin.

Le brigadier prit la place que Clément avait occupée, et un gendarme s'assit en face, puis la voiture reprit, au petit trot, le chemin qu'elle avait parcouru. Elle s'arrêta, croyons-nous, à Bourgoin, chef-lieu de canton de l'arrondissement de la Tour-du-Pin.

La précieuse capture fut enfermée dans la geôle de la gendarmerie et gardée à vue en attendant le juge de paix. En vain suppliait-il ses gardiens d'aller s'informer, à l'Hùtel de la Poste, de M. Clément d'Ambaret qui, selon lui, avait manqué le départ de sa voiture et l'attendait avec son domestique; on croyait à une ruse, à une petite scène de comédie. Tout le monde était frappé, comme le brigadier, de la ressemblance du prévenu avec le signalement de Paul Didier.

Ce fut la première impression du juge de paix, enchanté de la prise d'un personnage si important. On transféra le détenu dans une chambre, où l'un avait placé duux tables garnies de ce qu'il faut pour écrire.

r.ES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE 1671

Le juge s'assit ainsi que son greffier, et aussitôt l'interrogatoire cominença.

D. — Vos noms, prénoms, qualité?

R. — Eustache-Louis Quinson, intendant de M. lo comte d'Ainbaret, à Fresnoy, département de l'Isère.

D. — Vous avez des papiers?

R. — Oui, monsieur, mais le brigadier .i refusé de les voir.

D. — Naturellement.

R. — Il m'a répondu que les malfaiteurs en avaient loujoirr*. Alors, pourquoi exige-t-on des papiers?

D. — Ne m'interrogez pas. C'est à moi de vous interroger. Vou-3 avez donc les papiers de l'intendant Quinson?

R. — Mais, monsieur le juge, permettez...

D. — N'aggravez pas votre situation. Sachez que la justice est prévenue de tous vos agissements, que la police vous suit pas à pas depuis votre séjour à Lyon, dans le but dii soulever la population en faveur de Napoléon II, jusqu'à votre récente tentative dans Grenoble et surtout dans les environs de cette ville. Un grand nombre de vo3 complices a déjà expié les crimes de mai. il ne vous reste plus qu'à faire des aveux, dont le tribunal saura apprécier la franchise.

K. — Mais, monsieur le juge d'instruction, permettez...

D. — Dites.

R. — Ne serait-il pas plus simple de prendre quelques informations à Fresnoy, près de M. le comte d'Ambaret, qui m'avait chargé de conduire son fils à Paris? mon identité serait prouvée.

D. — Oui-dà! De cette façon vous nous auriez pris pour dupe ef vous auriez gagné du temps. Nous vous tenons et vouç niiez parler. ,Yous allez nous dire d'où vous veniez

R. — De Grenoble.

D. — Où alliez-vous?

R. — A Paris.

D. — Qu'alliez-vous luire à Paris?

R. — Conduire M. Clément d'.Ambaret.

D — Vous étiez dans la mèrae voiture?

R — Oui, monsieur.

D. — Il vous a quille à B mrgoin, avez-vous déclaré, parce au'il

faisait du brouillard et que le postillon a cru qu'il était remonté auprès de vous en voiture?

R. — Oui, monsieur.

D. — C'est à Bourgoin que vous avez été signalé à la gendarmerie; personne n'y a remarqué la présence de ce M. Clément dont vous parlez, non plus que celle de son domestique, également signalé par vous. Votre explication est insuffisante. Si ce jeune homme était avec vous pour aller voir Paris, il n'aurait pas subitement disparu à Bourgoin avec son domestique, il serait resté à l'Hôtel de la Poste en attendant que l'erreur de votre postillon eût été réparée. J'ai entendu le maître de poste de Bourgoin, je me suis informé des postes précédentes, c'est au nom de M. d'Ambaret que l'on a payé en effet, mais de ce personnage, pas d'autre trace. Il est évident que vous ne pouviez retenir ou payer des chevaux au nom de Paul Didier!... Que ce M. Clément d'Ambaret se montre, il y a tout intérêt, la voiture est à lui, vous êtes à son service, pourquoi ne réclame-t-il pas?... Voilà un plaisant voyageur!... Si, du moins, vous pouviez nous dire, nous nous sommes querellés. Mais encore c'eût été à vous de mettre pied à terre, à lui de garder la voiture. Votre explication n'est évidemment qu'une fable qui ne tient pas debout.

Le malheureux Quinson était comme abruti par cette faconde. !! ne savait que dire, enfin il répondit :

R. — Je vais écrire à M. le comte d'Ambaret, à Fresnoy. Malheureusement, je le crois, il est à Grenoble, et sa réponse sera longtemps avant de me parvenir.

D. — Ecrivez, monsieur, mais en usant de ruse vous ne retarderez pas beaucoup maintenant le dénouement de votre criminelle aventuie. Vous êtes, dit-on, d'une intelligence au-dessus de la commune, mais en ce cas, je m'étonne de votre manque de franchise. Ecrivez, mais notre intention n'est pas de vous garder longtemps ici, et nous allons, dès aujourd'hui, vous faire acheminer sur Grenoble.

R. — Tant mieux; là, tout va s'éclaircir.

D. — Je le désire. Le greffier va vous lire le procès-verbai de l'interrogatoire, et vous le signerez.

Ces formalités remplies, le prévenu fut mis de nouveau sous les verrous.

LLS nUATIŒ SERGENTS DE EA ROCHELLE 1073

Ils trouvèrent une auburge ou ils purent se sécher.

Liv. 210. — K^ïARt) frcrcs, cditourj.

LES QUATRE SERGENTS DE LA IlOCliELLIi:

Cependant, par des raisons de règlement que nous ignorons, les gendarmes n'ayant pu se remettre en route de suite pour la -conduite de leur prisonnier, celui-ci dut attendre jusqu'au lendemain.

Plusieurs fois dans la journée, il crut entendre Clément, accouru, pensait-il, pour le délivrer; illusions! Il se perdait en conjectures au sujet de celui-ci. Il avait épuisé toutes les suppositions, et même pendant quelque temps, il avait imaginé que son jeune compagnon avait voulu continuer le voyage à pied et s'était égaré dans le brouillard!... Mais, grâce à son tempérament flegmatique, il s'endormit do bonne heure et ne se réveilla que pour le départ.

Il avait d'abord été question de le conduire à pied entre deux cavaliers, mais il offrit de prendre des chevaux de poste, le juge y consentit, et il s'en retourna comme il était venu.

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