‹ [Les quatre sergents de la RochelleChapitre 73 sur 100 · ELARGISSEMENT · texte numérisé non relu

ELARGISSEMENT

A Grenoble, il fut enfermé de suite à la prison, il était au greffe, qaand tout à coup, M. d'Ambaret, qui sortait du cabinet du juge d'instruction oîi il avait été appelé pour l'affaire Honorât, se trouva en face- de lui.

Leur surprise fut extrême. Mais la première idée du comte fut celle d'un grave accident et d'un conflit avec la police.

— Comment, s'écria-t-il, vous ici, monsieur?

— Oui, monsieur le comte, et enchanté de vous rencontrer.

— Mais vous êtes arrêté? Je vous croyais bien loin sur la route do Paris?

— J'y étais hier malin, monsieur le comte.

— Que vous est-il donc arrivé?

— On m'a arrêté comme étant Paul Didier.

— Oh! par exemple!

— Voici monsieur le brigadier, qui a trouvé que je répondais parfaitement au signalement de ce criminel.

Le brigadier, interpellé, s'avança vers le comte.

— C'est moi, monsieur, qui ai mis monsieur en état d'arrestation, sur une dénonciation parvenue à l'autorité de Bourgoin, dans la nuit

d'avant-hior. La voilure approchait de Lyon, il faisait un épais brouillard, elle allait m'échapper, monsieur m'a dit se nommer Quinson et être l'intendant du comte d'Ambaret, de Fresnoy? C'est parfaitement vrai.

— J'ai, en ce cas, été trompé par une ressemblance extraordinaire. Monsieur a été interrogé hier par monsieur 1-e juge d'instruction. Son identité étant reconnue, s'il n'y a rien d'autre chose à sa charge, jo ne doute pas qu'il soit de suite remis en liberté.

— C'est heureux I fit le comte ironiquement.

— Puis, tout à coup :

— Et Clément? demanda-t-il à Quinson.

— Disparu, monsieur le comte.

— Que dites-vous?

— Sulpice également.

— Et où cela?

— A Bourgoin, par le brouillard.

— Mais ce n'est pas possible, vÀ vous me cachez quelque chose, Quinson, vous me cachez un malheur. Parlez, dites-moi tout, j'aurai le courage de tout apprendre.

— Remetteii-vous, monsieur le comte, je vous en prie. Aucun malheur, que je sache, n'est arrivé à monsieur votre fils; mais c'est comme je vous le dis. Nous approchions de Lyon, le jour se levait à travers le brouillard quand ju mu réveillai d'un long somme et m'aperçus que M. Clément n'était plus près de moi. Je criai au postillon d'arrêter, puis, presque au même instant, la voiture fut enveloppée de gendarmes. Nous sommes retournés à Bourgoin, et là, pas de nouvelles.

La physionomie du comte s'assombrit.

— Il y a là, dit-il, quelque machination. Ce n'est pas une aventure ordinaire. Vous avez le sommeil bien lourd, mon cher Quinson. No vous aurait-on pas fait boire quelque drogue?

— Je ne sais; depuis Grenoble je n'avais rien pris.

— Et cette disparition?...

D'Ambaret pensa aux Hommes libres, mais n'en dit vwn. îrjeui.îment il ajouta :

— Il y a là un enlèvement.

Le brigadier hocha la tète d'un air pensit.

— Enfin, demanda l'employé du greffe, monsieur doit-il, oui ou non, être écroué?

— Le mandat d'arrêt doit être exécuté, répondit le brigadier, je vous le laisse. La détention de monsieur... Cuisson...

— Quinson, Quin...

— M. Quinson sera de courte durée. Je vais chez M. le procureur du roi, référer de ce qui est arrivé; monsieur le comte voudra bien m'accompagner pour m'appuyer de son témoignage.

— Je suis prêt, répondit M. d'Ambaret avec empressement. A bientôt, mon cher Quinson.

Il suivit le gendarme.

Parlerait-il des Hommes libres? Ou, pour mieux poser la question, était-il utile à Clément et à lui-même qu'il en parlât?... Si Clément servait d'otage, il ne ferait qu'aggraver sa situation. L'affaire Lagingeole se présentait mal et celle d'Honorat, encore plus mauvaise, ne pourrait peut-être pas trouver de défenseur.

Après avoir délivré Quinson, il se proposait de se rendre avec lui à Bourgoin, afin de tâcher de recueillir quelques renseignements.

Lorsqu'en effet il eut obtenu une ordonnance de non-lieu, il se rendit au bureau du commissaire, — qui, on s'en souvient peut-être, était un homme intelligent, — lui rapporta la disparition mystérieuse de son fils, et ajouta qu'il croyait à un enlèvement.

— L'arrestation de mon concierge, dit-il, m'a créé un grand nombre d'ennemis. Je ne les connais pas et ils ont l'avantage de me connaître. Us sont capables d'avoir enlevé mon fils et d'en avoir fait un otage. Dans cette pensée, je vais à Bourgoin et je vous prierai, monsieur le commissaire, de vouloir bien me donner un agent brave et qui sache bien son métier. Je me charge de ses dépenses et de la gratification qu'il aura méritée.

Le commissaire approuva ses recherches, et lui donna pour collaborateur un nommé Robert, avec lequel il partit le soir même.

11 va sans dire que tous deux étaient armés et prêts à disputer chèrement leur vie. Quant à M. Quinson, incapable de manier une arme, il remettait sa vie entre les mains de Dieu et se résignait à la mort.

Mais, on l'a deviné sans doute, tant d'e.xaltalion héroïque était fort inutile. Clément n'avait rien avec les Hommes libres, et c'était à lui

qu'était due l'arrestation de l'intendant. D'accord avec Sulpice, il avait enlevé la valise dont nous avons parlé plus haut, avait payé les chevaux et le postillon, et avait profité du brouillard pour s'esquiver. Mais avant de s'éloigner de la cour, ils avaient à traverser une haie de badauds. Un d'eux dit à Sulpice :

— Votre maître ne se montre pas?

— Il a ses raisons pour ça.

• — Qui donc est-ce?

— Sulpice répondit, en passant son chemin :

— N'en dites rien : c'est Paul Didier.

Le propos tomba dans Foreille d'un sot dont l'imagination était enflammée par la promesse d'une forte récompense et qui, après avoir jeté un coup d'oeil dans la berline, courut à la gendarmerie. Pendant ce temps. Clément et son valet quittaient la ville, et, à travers champs, se dirigeaient vers un village.

Sulpice n'avait rien dit à son maître de sa plaisanterie, et lui-même ne se doutait point qu'elle eût trouvé un si facile succès; mais tout le monde avait l'esprit frappé de la conspiration Didier et de la récompense promise, Quinson ne fut pas, comme l'on sait, la seule victime de cet affolement. On savait qu'il avait de l'or, qu'il montait à cheval, et qu'il était d'une audace extraordinaire; on pouvait imaginer qu'il voyageait en poste.

Clément ne redoutait que le réveil de Quinson.

— S'il dort jusqu'à Lyon, nous sommes sauvés, disait-il. Mais que va-t-il penser? De là, il va écrire à mon père pour lui révéler l'événement et le préparer à son retour. Cela va faire une jolie comédie! Je ne regrette qu'une chose, c'est que ce malheureux Quinson perde la confiance de mon père.

— Il va lui donner son sac.

— J'en ser^.s désolé.

— Mais nous, monsieur, ne sommes-nous pas également à plaindre?... Voyez-nous donc, comme des échappés de prison, voyageant la nuit à travers la glèbe, sans savoir au juste où nous allons, et obligés de mettre une certaine dislance entre nous et les gendai-mes. Les gendarmes! qui aurait osé prédire qu'un jour M. Clément d'Ambaret aurait peur des gendarmes!

— .Mais tu le trompes, je ne les crains nullement, mon garçon;

je n'ai commis aucun délit. Qui, excepté Quinson, qui est à mon sorvice, peut se plaindre de moi. On a rien à me reprocher.

— Mais votre père?

— Mais je suis majeur d'abord; puis mon père n'a pas le droit de requérir la force publique contre son fils, parce que celui-ci veut se promener à sa fantaisie.

— C'est vrai, monsieur. Alors, nous n'avons pas besoin de nous cacher?

— Si, pour que mon père nous laisse tranquilles. Il n'a pas voulu m'ccouter quand je lui ai dit que j'étais retenu au pays par des misères à secourir, et c'est pourtant la vérité.

— Où allons-nous ainsi, monsieur? Pas au château, j'espère?

— Non Nous allons à Sassenage, et là nous nous séparerons. Moi, j'irai revoir M"° Honorât, qui demeure dans un petit village près de Grenoble, et toi, tu iras, de ma part, rejoindre la ménagerie Lagingeole qui marche à perpétuité, comme le Juif-Errant. Tu iras lui porter de l'argent et tu reviendras à Sassenage pour me donner de ses nouvelles.

Tout en parlant ainsi, les deux voyageurs arrivèrent à une bourgade oïl beaucoup de personnes étaient déjà levées, bien que le jour pointât à peine.

C'était le moment où les gendarmes arrêtaient la berline.

Ils trouvèrent dans une auberge du feu pour se sécher et assez de jambon et de fromage pour satisfaire le plus vaillant appétit.

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