A L AUBERGE
Ce qui les embarrassait beaucoup et faisait l'élonnement des paysans, c'était d'aller à pied, en trimbalant une valise assez lourde. A I auberge, cette élégante valise avait tout d'abord fait l'admiration de la tiile de la maison.
— Comment voyagez-vous avec cette malle? demanda-t-elle ù Siilpice.
— Ah! parce que le cheval de monsieur s'est blesse en arrivant à Bourgoin.
— Mais cette malle est lourde!
— Je crois bien... J'en suis éreinté.
— Vous ne pourrez continuer votre voyage ainsi.
— Il le faudra bien, si nous ne trouvons ni cheval ni voiture.
— 1 1 n'y a pas de loueur ici, mais il peut se présenter une occasion d'un moment à l'autre. Vous feriez bien d'attendre.
Sulpice rapporta cette conversation à son maître, qui consentit à attendre jusqu'au lendemain.
— Au risque d'être repris, dit-il, car nous allons être recherchés activement par mon père; mais, j'en conviens, à pied avec cette valise, nous avons l'air de l'avoir volée.
— Je crains bien, monsieur, conclut Sulpice, que nous ne soyonc pas longtemps sans rencontrer M. le comte.
Le lendemain, en efTet, ils purent profiter de la charrette d'un coquetier, qui allait au marché de Grenoble, et, cahin-caha, ils parvinrent à destination, c'est-à-dire à Sassenage.
Là, comme il en avait été convenu, ils se séparèrent :
Clément, pour aller revoir Adèle Honorât;
Sulpice, pour courir après la ménagerie, avec des provisions d'argent, pour y conjurer une famine chronique.
Adèle vivait cachée, pour ainsi dire, surtout depuis que les visites de Clément avaient été dénoncées au curé.
Elle logeait dans une maisonnette de pierre grise, sans étage, composée d'un rez-de-chaussée et d'un petit grenier, entourée d'un jardin plein de légumes et de fleurs communes: roses de tous les mois, roses pompons, pois de senteur, lilas, soleils; le logis disparaissait presque sous les plantes embaumées.
Peu de gens l'avaient vue, et beaucoup ne soupçonnaient pas sa présence; elle vivait, le cœur partagé entre son père et son ami, inquiète de tous deux, ne sachant ce que la destinée lui laisserait, de la protection du bon Honorât ou de celle de Clément d'Ambaret.
Comme elle ne voyait personne, elle n'entendait pas trop la clociie d'alarme.
Les pelotons d'exécution des po/itir/tics, — et son père, héla?' "tait un politique, — n'avaient pas d'écho chez elle.
Elle avait du mal à se figurer qu'Honorât, pour avoir servi son pays, fût un grand coupable, et qu'avec un peu de calomnie' en plus il méritât la peine de mort. Jamais Honorât n'avait, devant elle, traité de brigands les soldats de la Grande Armée. Ignorante, elle croyait que Bonaparte avait été empereur des Français, et que son armée avait été la Grande Armée.
Son père était mort assassiné par les Turcs, livré par M. le comte d'Ambaret, elle savait cela.
Cette sanglante trahison, grassement payée, l'avait faite orpheline.
Honorât, compagnon d'armes de son père, l'avait recueillie et élevée. Il lui avait servi de père ; elle savait encore cela.
Mais elle avait eu le malheur de se trouver, avec Honorât, la domestique d'un château échu en héritage au comte d'Ambaret, et de déplaire à ce comte, et de l'offenser en répondant à l'amitié de son fils...
L'orgueilleux comte l'avait chassée, elle et son père.
Etait-ce donc pour cela qu'Honorât devait être jugé et condamné?
Condamné! A cette idée tout son être se révoltait, et tout lui disait que c'était impossible. Mais Honorât, lui semblait-il, n'avait qu'à dire le passé pour que le comte, honteux, demandât grâce
Telles étaient les pensées d'Adèle.
Après le retour d'Honorat, elle voyait celui de Clément.
Ce fut celui-ci qui de vança l'autre.
— Ah! s'écria-t-elle, j'attendais aujourd'hui du nouveau. Mais qu'étiez-vous donc devenu?
II s'assit près d'elle, lui prit les mains et lui raconta ce qui s'était passé.
Elle riait et s'attendrissait à la fois, heureuse d'être ainsi aimée, et fi ère tout en même temps. Ces aventures lui paraissaient des prodiges. Elle eût bien plus ri, si elle avait su l'arrestation de M. Quinson et les inquiétudes du comte.
Mais Clément devenait irrésistible.
Si elle avait douté de lui, l'ombre du dernier doute devait être dissipée.
cille se sentait aimée.
La propriL-laire entra d'an air eQaré'
iC:,2 LES QUATRE SEUGE.NTS DE LA ROCHELLE
Elle lui avait abandonné ses mains, ses joues, elle lui donna ses lèvres.
Pour sauver sa dot, il lui fallait plus que de l'énergie, beaucoup de bonne chance.
Ils en étaient là; tout à coup, on frappa à la porte du jardin.
Ce fut la chance qui la sauva.
Et, prenant son silence pour une réponse, la propriétaire de la maisonnette traversa le jardin et entra d'un air efîaré.
Se laissant tomber sur une chaise, et puis, ayant repris haleine :
— Ahl ma pauvre demoiselle, dit-elle, il faut vous préparer à do tristes nouvelles.
— Je m'attends à tout, répondit Adèle.
— Eh bien ! le malheureux Lagingeole a été jugé aujourd'hui et condamné à cinq ans de réclusion pour outrage aux mœurs.
Les deux jeunes gens se récrièrent.
— Il a eu beau dire et beau faire. Chaque fois qu'il voulait parler, le président lui ôtait la parole, en lui disant que le tribunal n'avait pas de temps à perdre à écouter de mauvaises raisons, que les pièces à conviction étaient là qui s'élevaient assez haut contre lui.
« Oseriez-vous, demanda le président, montrer ici ce que cache la ceinture passée autour des reins de vos figures de cire? » — Parfaitement, a répondu Lagingeole. »
Cela a fait rire dans la salle; alors, il a menacé de faire sortir lo public.
Alors le procureur du roi s'est indigné de tant de cynisme.
— Cet homme, dit-il en agitant ses longues manches noires, a perdu le sens moral; chez lui, la conscience morale n'existe plus. N'ayant sans doute jamais joui des bienfaits d'une instruction religieuse, il ne peut se souvenir qu'après le péché, Adam et Eve, se voyant nus, eurent honte de leur nudité et la cachèrent sous des feuilles de figuier. Il montre, pour quelques sous, à des libertins de village, ce que nos premiers parents n'osaient regarder eux-mêmes et auraient voulu cacher à Dieu.
Après cela, Lagingeole (nous suivons toujours le récit de la paysanne), a dit en s'animant :
— Je serais curieux de voir une personne me reprocher d'avoir offensé sa pudeur, mais ce n'est pas pour cela que je suis en prison;
j'ai affaire à un ennemi puissant. M. d'Ambaret a reconnu en moi et on son concierge Honorât deux anciens soldats qui ont été témoins, en Egypte...
— .Accusé, a dit le président, restez dans la question.
— J'y suis, mon président.
— Il ne s'agit pas ici de vos brigandages d"Égypte avec Bonaparte. Celte première partie de votre existence est bien digne de la dernière ; elle ne vous est pas favorable.
— -Mais je dois dire pourquoi M. d'Ambaret et son curé m'ont dénoncé.
— M'accusez pas des personnes honorables.
-- Vous ne m'empêcherez pas de dire la vérité. Le comte d'Ambaret est un traître, un Judas qui a livré la garnison d'EI-Aricht pour de l'argent. J'en étais, il le sait, j'ai...
» Il n'a pas pu en dire davantage, et, d'ailleurs, on ne l'aurait pas entendu, tant le bruit était grand. Sur un signe du président, il a été enlevé par les gendarmes... et le procès a continué sans lui.
« Le public n'était pas content, c'est tout vous dire... »
Au moment où la paysanne, qui ne connaissait pas Clément, rapportait la terrible accusation de Lagingeole contre d'Ambaret, Adèle vit le fils de ce dernier pàlir jusqu'aux lèvres. Elle eût voulu interrompre, elle aussi; mais il n'était plus temps, les noms de traître, de Judas étaient partis et avaient frappé le malheureux jeune homme au cœur.
Ce secret ne pouvait plus exister pour lui; d'un moment à l'autre, ;! devait lui être révélé; déjà il était livré au public.
Adèle lui prit la main et la lui serra, pour lui rendre courage, tan- .-Jis que la bonne femme achevait de rendre compte des débats.
Les témoins, en assez grand nombre, avaient été appelés.
Plusieurs déclarèrent avoir vu les deux figures de cire, mais sans aucune indécence, en action ou en propos. La déposition la plus grave fut celle d'un naïf, qui avait entendu dire que, la nuit, dans la campagne, les montreurs d'animaux attaquaient les voyageurs et les faisaient dévorer par leurs tigres et leurs lions.
D'autres témoins ont été entendus à décharge. Plusieurs ont dit : « Ces Lagingeole sont de braves gens; nous les rencontrons souvent
dans les foires et les fêtes ; personne n'a eu à se plaindre d'eux, lis sont, d'ailleurs, très surveillés par la police. »
— Et mon père? fit Adèle, vous ne m'en parlez pas. Il était cité comme témoin à décharge ; n'a-t-il pas été entendu?
— Si, il a été cité. Le procureur du roi a fait observer qu'il était l'ami d'ancienne date de Lagingeole.
Et quand le père Honorât fut interrogé, chacun comprit qu'il n'irait pas loin, au ton qu'il prit en commençant :
— On me reproche d'être l'ami de Lagingeole, dit-il, et je m'en honore. C'est un honnête homme, un bon Français, qui a bien servi son pays, incajlable d'un vol ou d'une trahison. Je l'ai connu dans ma jeunesse. .
— Témoin, soyez bref, ne remontez pas trop loin, je vous prie.
— Je l'ai connu en garnison en Egypte, en même temps que celui qui m'a fait arrêter, le comte d'Ambaret. Cet homme...
— Laissez le comte d'Ambaret, dont l'honorabilité est au-dessus de tout ce que vous pouvez dire. Certaines calomnies n'ont pas cours ici.
Mais mon bonhomme veut continuer. Il ne sait pas ce qui est arrivé à l'accusé, et le voilà qui veut remettre sur le tapis l'histoire de trahison. Le président lui clôt la bouche et refuse de l'entendre davantage.
— Et c'est tout? fit Adèle.
— Sans doute.
— Mon père s'est tû?
— Il a bien fallu qu'il se retirât. — Enfin, le défenseur a pris la parole. Mais il a parlé d'un tas de choses dont je ne me rappelle pas. Il a vanté l'utilité des ménageries ambulantes, instructives pour le peuple des campagnes surtout.
Pourquoi refuser à celui-ci ce que l'on accorde au peuple des grandes villes?
Comment ce qui est permis ici est-il un délit plus loin? La pièce anatomique, qui sert à l'instruction des jeunes gens des écoles, devient une indécence dans un village où elle n'est montrée qu'à des personnes d'un âge mûr?
La vue d'une imitation de nos principaux organes, le cerveau, le cœur, les poumons, le foie, la rate, les intestins, est un outrage aux
mœurs?... On m'objecte d'autres organes. Mais ces derniers sont voilés, et ils restent voilés, tous les témoins entendus le certifient. Alors, où donc est l'outrage aux mœurs?
Que devient cette odieuse accusation?
Comme l'a voulu démontrer le prévenu, et, après lui, le témoin Honorât, il y a une autre raison à ce procès, mais on ne veut pas que nous la donnions. Il faut que, pour ménager la réputation mal acquise de certaine personne, la vérité soit bâillonnée.
Ici, le président inteirompit le défenseur pour le rappeler à la modération et l'inviter à ne pas sortir de la cause.
C'était sa manière honnête de lui ôter la parole, et, en effet, aprèo avoir essayé deux ou trois fois, par des détours habiles, de revenir au fait capital de sa défense, l'avocat fut obligé de renoncer à plaider, en constatant qu'il n'était plus libre.
Ce fut le tour de « l'avocat bêcheur », le procureur du roi, qui s'efforça de démontrer qu'une police bien faite devrait interdire la circulation des spectacles forains. « Ces vagabonds, disait-il, sont tous des individus dangereux. Sans foyer, sans propriété, ils sont également sans attache aux principes fondamentaux de toute société.
Il s'éleva haut, très haut, dans ses considérations d'économie politique et sociale, à propos de ce pauvre diable de Lagingeole. vl, quand les jurés se réveillèrent, ils condamnèrent l'accusé à cinq ans ! . . . La morale fut vengée, la France sauvée.
— Pauvre M°" Lagingeole! fit Adèle, que va-t-elle devenir maintenant?
— J'ai envoyé Sulpice, ce matin, lui porter une bonne sommcf répondit 'Clément; elle ne manquera de rien.
Adèle ajouta avec abattement :
— Demain, ce sera le tour de mon père!