LES DISPARITIONS SE SUCCÈDENT
Nous avons laissé le comte et son intendant à Bourgoin. Après avoir interrogé les gens de la poste, le commissaire et les gendarmes,
IGSr. LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE
ils visitèrent les hôlels et les auberges, sans obtenir le moindre renseignement.
Le comte persistait, plus que jamais, dans son idée d'enlèvement par les Hommes libres. Mais il s'étonnait que ceux-ci ne lui eussent pas encore donné avis de ce coup d'audace.
Dans ses voyages en Grèce et en Italie, il avait vu de ces captures d'otages par des brigands, et il tremblait des vengeances dont son fils pouvait être l'objet, sans qu'il pût être racheté.
Ne sachant plus que faire, il se décida à rentrer à Grenoble, où, d'ailleurs, le procès l'appelait.
Il n'ignorait pas qu'un certain nombre de ses ennemis s'y trouvaient, et qu'il devait se tenir sur ses gardes. Il ne se séparait plus de son couteau de chasse et de ses pistolets. Il s'enfermait chez lui à double tour, et donnait au paisible M. Quinson le spectacle d'un homme d'une méfiance sans exemple.
Il l'accompagna au Palais de Justice, et ne put jamais savoir s'il désirait l'acquittement ou la condamnation de Lagingeole.
Après lui avoir dit :
— Il vaudrait peut-être mieux que cet homme fût acquitté. Quinson le vit blêmir et s'essuyer le front, lorsque l'on prononça
l'arrêt.
Plusieurs personnes vinrent lui serrer la main; mais il s'eiforçait en vain de leur sourire, en leur répondant :
— Je ne suis pas encore débarrassé de la clique.
• Ou bien : — Ce saltimbanque est plus dangereux qu'on ne le croit.
U y avait, non seulement dans la salle d'audience, mais sur la place du Palais, une foule énorme, très agitée, et que lanouvelle de la condamnation ne faisait qu'accroître de minute en minute. Afin d'éviter !e rude contact de cette multitude, le comte sortit du Palais par une petite porte de côté.
En face, on apercevait une ruelle sombre; il gagna cette ruelle, afin (que l'on nous pardonne la vulgarité du motif), afin de satisfaire un besoin naturel ; mais, à peine y avait-il fait quelques pas, qu'il se trouva enveloppé d'un épais et long manteau, dont le capuchon lui couvrit le visage. En même temps, il était ficelé, du bas des jambes aux épaules, et bâillonné.
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Avant qu'il eût pu se débattre, jeter un cri, il fut emballé et emporté.
M. Quinson, sous le péristyle du Palais, l'attendait encore, étonne de la longueur de son absence.
« il est rentré sans moi à l'hôtel, se dit-il ; sans doute, cette ruelle y conduit. »
Il s'y engagea à son tour.
Il s'égara.
EnGn, lorsqu'il se retrouva à l'hôtel, le dîner était servi. Il pass.-i dans la salle à manger, chercha des yeux M. d'Ambaret, et demanda après lui.
On lui répondit qu'il n'était pas encore rentré. C'était fort étrange et même inquiétant, néanmoins il dîna, se promettant d'aller à sa recherche un peu plus tard.
Il ne voyait rien de mystérieux dans cette absence.
Il ne soupçonnait pas l'existence des ennemis de M. d'Ambaret.
Sans doute, pensait-il, un ami l'a emmené dîner chez lui. Rien de plus naturel.
La soirée se passa; pour ne pas dormir sur sa chaise, i\l. Quinson alla se coucher. Ce ne fut que le lendemain qu'il commença à s'alarmer de cette nouvelle disparition, en attribuant à des ennemis inconnus de lui, mais probablement connus de M. d'Ambaret, deux faits de même nature accomplis en deux jours. Celui ou ceux qui avaient commis le premier rapt étaient les auteurs du second- Fort de ce raisonnement, il s'en fut trouver le commissaire de police et lui exposa tout ce qu'il savait.
Les gens de police ne manquent pas toujours d'imagination et c est heureux, mais chez eux, ordinairement, le positivisme l'emporte, et ils ne prennent guère en considération que les faits. De plus,- ils admettent difficilement les démentis que le crime donne à leur vigilance.
Ces cas d'enlèvement, non de deux femmes, mais de deux hommes des plus considérables du pays, parurent au commissaire du domaine du merveilleux.
C'était la première fois que pareille monstruosité lui était signalée.
Il eut compris un assassinat, un double assassinat même, mais des enlèvements 1
Il adressa à Quinson quelques questions qui l'embarrassèrent. Sans s'apercevoir qu'il était timide, il le pressa, et en vint à le soupçonner. Il l'examina, sous l'empire de certaine prévention, et lui trouva l'air sournois. Et tout à coup, brusquant la situation, et le regardant fixement dans les yeux, il lui dit :
— Ne serait-ce pas vous qui les auriez fait disparaître?
— Quinson en fut stupéfait.
— Moi! fit-il.
— Vous. •
— Mais comment?
— Vous le savez bien, après les avoir tués.
— Êtes-vous fou?
— Ne m'insultez pas!
— Cependant...
— Il n'y a point.de cependant, vous les avez assassinés, vous (es avez dépouillés et vous avez caché leurs cadavres; pour désarmer l'accusation, vous venez au devant d'elle, mais tout vous dénonce. Avouez !
Quinson haussa les épaules, et tournant les talons.
— Où allez-vous? fit le commissaire.
— Je vais déterrer mes cadavres, répondit l'intendant.
— N'essayez pas de tourner en plaisanterie une affaire aussi grave .
— Je sais, monsieur, combien les faits que je vous dénonce sont graves et je n'ai pas envie d'en rire.
— Vous étiez de compagnie avec les deux personnes dont vous m'apprenez la subite et, selon vous, l'inexplicable disparition, sur qui voulez-vous que retombent les soupçons?
— Je ne sais pas.
— Sur vous.
— Si j'y avais intérêt.
— Êtes-vous riche?
— Non.
— Voilà l'intérêt. Si de vous et de M. d'Ambaret vous étiez celui qui a disparu, vous conviendriez que je serais encore moins dans la vraisemblance en accusant M. d'.\mbaret?... Il est riche.
Quinson garda le silence.
Deux hommes, do rorce alhlétiquo, le chareorent sur leurs cpaulcs.
-'• — Fatakd frères, cdltcar'S.
— Et puis, continua le commissaire, n'arrive-t-il pas souvent que pour cacher un premier crime on en commet un second? Il y a entre ces deux événements une corrélation certaine, sinon évidente.
— Je suis de votre avis.
— Ah!
— Mais si je cherche à m'expliquer la cause, j'imagine que MM. d'Ambaret, depuis le renvoi du concierge Honorât et de sa fllle, et depuis l'arrestation de l'ancien camarade de celui-ci, le saltimbanque Lagingeole, condamné aujourd'hui, M. le comte d'Ambaret, qui n'avait que des amis, s'est fait des ennemis.
— Qui vous a dit cela?
— Lui-même.
— Du moment qu'ils n'ont rien à gagner à venger leur ami Lagingeole, cos ennemis-là ne bougent pas.
Quinson réfléchit un instant et reprit d'un air décidé.
— Eh bien! voulez- vous que je vous dise, monsieur le commissaire, au risque, de ma part, de commettre une indiscrétion?
— Je vous écoute.
— Je crois vous avoir dit que le jeune Clément d'Ambaret avait une amourette avec la petite Honorât?... C'était même une des raisons qui avaient déterminé son père à l'envoyer à Paris.
— ■ Oui, après?
— Où est la petite Honorât?
— Ah! c'est juste! fit le commissaire.
— J'ai mis du temps avant d'en venir à cette idée, mais elle m'a frappé, et, à cette heure, je me dis qu'Adèle Honorât, mieux que per sonne, doit pouvoir nous renseigner au moins sur M. Clément.
— Il est facile, dit le magistrat, de prendre son adresse, elle est au nombre des témoins cités pour demain, et je me rallie tout à fait à votre opinion. Je vais donc à votre hôtel recueillir des informations et faire perquisition, ensuite, jirai chez la fille Honora'.
Comme on l'a vu après le coup droit envoyé à Quinson, ses idées sur lui s'étaient rapidement modifiées, son calme, son langage modéré l'avaient ramené à une certaine confiance.
En conséquence, r;;;^r;''s avoir été à l'hôtel demander des nouvelles
de M. d'Ambaret, s'informer des endroits qu'il fréquentait, des personnes qu'il recevait, le commissaira suivit le conseil de Quinson et se rendit chez Adèle Honorât.