LES HOMMES LIBRES
Revenons à M. d'Ambare'c.
Nous avons dit comment il avait été ficelé et bâi!!ûnné dans uno ruelle sombre, en face d'un des côtés du Palais de Justice.
Deux hommes de force athlétiques le chargèrent sur leurs épaules et l'emportèrent comme un paquet. Ils sortirent de la ruelle sans rencontrer personne. Tout le monde assistait à la sortie du Palais.
Cette curiosité faisait le vide autour d'eux; ils étaient sans témoins.
Deux affiliés les suivaient', et à peine furent-ils hors de la ruelle, que le roulement d'une charrette retentit derrière eux.
Cette charrette leur appartenait. Elle était garnie de plusieurs bottes de paille dans laquelle on enfouit le captif; et la voiture, avec deux hommes seulement, partit au grand trot.
On sait ce que c'est qu'une charrette au trot, surtout sur le pavé. Il faut avoir vécu à la campagne pour supporter ce genre de transport. D'.Ambaret, jeté inerte sur le plancher, ne pouvait parer aux plus violents cahots, et en peu de temps en fut meurtri.
Après le rebondissement des roues sur le pavé, vinrent les secousses des ornières, car la charrette ne suivit pas la grande route pour s'enfoncer dans cette campagne mouvementée et touffue dont les escarpements, les rochers et les bois font le régal du touriste, mais autrefois soumettaient le voiturier à de rudes fatigues.
Se heurtant aux cailloux, plongeant dans les fossés, échancrant le bord des ravins, la charrette, avec son vigoureux limonier, gémissait, criait, mais allait toujours bon train.
Plusieurs heures se passèrent ainsi. La nuit était tombée. La luno ne devait se lever que vers minuit. Dans les bois, l'obscurité se changeait en ténèbres.
I! était impo'îsiblo que le captif, avec le capnrhon du manlf^nn lié
autour du cou, put se douter de la contrée qu'il traversait. Les obstacles du chemin, l'odeur acre des feuillages pouvaient seuls lui apprendre qu'il était dans la montagne et dans les bois.
Les montagnes du Dauphiné sont à souhait pour de semblables expéditions.
De tout temps, leurs forêts et leurs grottes surtout, les plus nombreuses et les plus vastes de la France ont servi de retraites aux malheureux proscrits et persécutés, et de repaires aux bandits et aux contrebandiers. Ainsi nous citerons les protestants avec Jean Cavalier, plus tard Mandrin, puis les Rouges du Vivarais et les conspirateurs royalistes pendant la Révolution.
11 existe des grottes assez grandes pour recevoir la population dun village avec son troupeau.
Dans de semblables montagnes, la gendarmerie était impuissante et le crime était assuré de l'impunité.
L'allure du cheval se ralentissant, fit penser à d'Ambaret que l'on approchait du terme du voyage. Il distinguait les voix des deux conducteurs; ceux-ci s'entretenaient en patois languedocien, mais d'affaires qui lui étaient étrangères. Il ne passionnait donc pas ses ennemis autant qu'il aurait pu le croire. Leurs voix n'étaient ni éraillées par les excès, ni enflées par la colère et même lui auraient été sympathiques en d'autres circonstances. Une d'elles dit enfin :
— C'est ici, descendons.
La voiture s'arrêta.
Il fut enlevé de la charrette, on l'assit à terre au milieu d'un rondpoint de trois mètres environ de diamètre, et on l'attacha à un tronc d'arbre mort semblable à une potence. Ensuite, un homme placé derrière lui, le débarrassa de son capuchon et de son bâillon. La lune était levée et d'Ambaret se trouvait en pleine lumière, mais il était seul au milieu du rond-point. En face de lui, au-dessus des buissons et à travers les branches des grands chênes, il entrevit des rochers qui lui firent supposer l'existence d'une grotte ou d'un souterrain.
Le silence lui permettait de distinguer, dans le taillis qui bordait l'enceinte, des bruits de piétinement et de chuchotement. Un certain nombre de membres de la Société secrète étaient réunis. On le voyait et il ne pouvait voir personne, ce qui acheva de le déconcerter. Qu'était-
ce que ces gens-là? De simples laboureurs. Il était confus et humilié d'être le prisonnier d'individus jusqu'alors aussi insignifiants à ses yeux : d'honnêtes paysans, pas même des brigands I
« Du moins, pensait-il, ils ne sont pas féroces. »
Enfin, une voix s'éleva pour l'interpeller.
— Comte d'Ambaret, vous avez reçu deux avis de la Société dos Hommes libres?
— Oui.
— Vous savez donc les crimes que nous vous reprochons, et les réparations que nous exigeons de vous.
— On m'accuse, je crois, d'avoir trahi la garnison française d'El-Aricht et de l'avoir livrée au sabre des Turcs?
— Parfaitement.
— .Mes accusateurs sont un concierge qui est resté plusieurs années à mon service, qui a fait partie de l'expédition d'Egypte, et se nomme Honorât.
— Oui.
— Et un montreur de ménagerie, surnommé Lagingeole, qui, lui aussi, se trouvait à El-Aricht lors de la capitulation.
— C'est encore vrai. On vous reproche, en plus, d'avoir, pour vous en débarrasser, accusé ces deux citoyens de crimes imaginaires, et de les avoir livrés à une justice qui ne vaut pas mieux, pour les Français patriotes, que les sabres turcs d'autrefois.
— Tout cela, répondit d'Ambaret d'une voix ferme, est complètement faux. Pour El-.\richt, je ne dis pas que mes accusateurs mentent, mais qu'ils se trompent. Je sais que les soldats de Kléber ont été trahis par deux officiers français émigrés, au service de l'étranger, mais je suis victime de ma ressemblance avec l'un d'eux.
— C'est une excuse banale, tout le monde peut la donner; mais vous étiez parfaitement connu de nos vieux Égyptiens.
— En ce cas, pourquoi Honorât a-t-il accepté de me servir?
— Parce qu'il était vieux, sans métier, que son père avait tenu la porte du château de Kresnoy avant que vous en fussiez devenu propriétaire; parce qu'il avait adopté tout enfant une orpheline dont vous aviez fait périr le père dans le massacre d'Egypte dont nous parlons. Vous voyez que nous sommes au courant.
— Vous faites espionner les maîtres par les domestiques.
— En fait d'espion, il n'y en a qu'un ici, et c'est vous; vous l'avez été toute votre vie.
— Connaissez-vous lord Sydney?
— Oui, mais je l'ai connu en Angleterre.
— Vous vous trompez. Vous ne pourrez démentir la lettre que nous avons de ce personnage; elle est écrite à bord du Tigre, le vaisseau qu'il commandait alors. Elle est en anglais. Vous comprenez cette langue?
— Oui.
— La lettre dit que vous toucherez, du pacha, le prix de votre trahison moitié en or turc et moitié en papier anglais.
— C'est bien imaginé.
— La lettre est authentique
— Quelle preuve en avez-vous ?
— Vous avez appartenu à la police des princes de Bourbon et à celle de Fouché. Vous avez trahi celui-ci à la dernière heure ; c'est de lui que nous la tenons. Vous devez savoir que les policiers, pour avoir des gages, font voler, chez ceux qu'ils redoutent, des documents, des lettres qui leur servent plus tard d'armes empoisonnées. Fouché en possède encore d'autres de vous ; mais se serait trop long.
— Du moment que Fouché trempe dans cette affaire... (it d'Ambaret.
— Le crime d'El-Aricht est suffisamment prouvé, reprit l'accusateur invisible, c'est tout ce qu'il nous faut. Nous vous avons demandé non pas réparation de ce crime, car votre vie et votre fortune n'y suffiraient pas, mais réparation des crimes récents : l'emprisonnement de Lagingeole et de son camarade Honorât. Nous vous avons accordé du temps et vous avez de l'argent, comment avez-vous répondu à une demande si juste et si modérée?
— Quand j'ai reçu votre premier avis, le procès était commencé, l'instruction presque terminée. Il était trop tard. J'ai fait quelques démarches, mais sans succès.
— Vous aviez pour complice Tabbé des Haulbuissons?
— C'est-à-dire que c'est à l'abbé que vous auriez dû vous adresser. L'abbé s'est plaint de l'immoralité d'un spectacle de Lagingeole. Moi, je n'ai rien dit. Je ne suis pour rien, absolument pour rien dans l'arrestaîion du snltimbanquc.
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE 16fl«
— Vous y aviez intérêt.
— Aucunement. Les propos de pareils gens ne sauraient m'atteindre.
-- Vous n'avez pas engagé l'abbé à retirer sa plainte?
— C'était trcp lard. Je l'ai engagé à implorer l'indulgence des juges.
— Eh bien?
— Il m'a répondu que c'était inutile, parce qu'on ne verrait dans sa démarche qu'un mouvement de charité chrétienne.
— Tant pis pour vous.
— J'ai parlé au procureur du roi et au président; ils m'ont répondu qu'il fallait profiter de l'occasion pour purger le pays des vagabonds dont il est infesté.
— .Mais le patron d'une ménagerie n'est pas un vagabond, c'est un ambulant. Vous n'avez pas fait le nécessaire pour faire absoudre Lagingeole, n'avez-vous rien entrepris pour le faire évader?
D'Ambaret eut un moment d'hésitation, il avait besoin de mentir.
— Si, mais un peu tard, je l'avoue. J'ai promesse d'un employé de la prison, mais ma présence là-bas est nécessaire.
— Compris! fit ironiquement l'interlocuteur.
— Vous ne me croyez pas?
— Non. Pourquoi votre présence est-elle nécessaire?
— Pour verser la somme promise.
— N'est-ce que cela? Vous allez , écrire à votre fils qui s'en chargera.
— Je ne sais où il est; je croyais que vous l'aviez enlevé.
— A un de vos amis alors. Ceci est très sérieux, vous répondez sur votre tête de la mise en liberté de nos amis.
— Mais, retenu dans ce bois, je ne puis rien pour eux.
— Avec de l'or on peut tout, vous en avez fait souvent l'expérience. Prodiguez l'or si vous voulez sauver votre vie. Vous allez vous repentir de n'avoir pas pris nos avis en considération.
Maintenant, passons à l'autre affaire.
— Gela ne me regarde en rien.
-- Vous avez dénoncé Honorât comme ancien soldat d'Egypte et Lonaparliste fidèle.
— yni von? a dit pareil mensonge?
-flOO LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE
— Tout le monde. Qui l'aurait fait si ce n'est vous?
— Les dénonciateurs ne manquent pas dans nos campagnes.
— Vous n'aviez qu'un mot à dire, vous, comte d'Ambaret, ancien émigré, royaliste incontesté, grand propriétaire. Vous ne nous ferez pas croire que vous n'êtes pas assez influent pour faire élargir votre ancien concierge.
— Mais il est accusé de conspiration avec Paul Didier.
— C'est une calomnie.
— Il le prouvera.
— Sous la Terreur politique, l'innocence et ses preuves ne servent de rien : tout citoyen arrêté est condamné d'avance et exécuté. Il suffit d'être suspect. Devant le tribunal, il ne reniera point ses convictions politiques et donnera sa vie pour elles. S'il le. peut, il racontera ce qu'il sait de vous, il édifiera le tribunal, le chef-lieu et la province entière. On saura l'origine de vos richesses, on saura que vous avez été, vous aussi, jugé, condamné, que vous avez succombé sous le poids de vos crimes. Il s'est noyé dans le sang français qu'il avait versé, dira-t-on, car vous êtes condamné à mort par nous, comte d'Ambaret, si par un moyen ou par un autre vous ne rendez pas la liberté à notre ami Honorât.
C'est demain qu'on le juge, c'est après-demain qu'il sera fusillé. Dépêchez-vous.
— Encore une fois, je ne puis rien faire dans cette forêt. Faites-moi reconduire à Grenoble, et je vous donne ma parole d'honneur.
— Assez! interrompit brusquement une voix. La cause est entendue. Dès qu'il fera jour, on vous donnera ce qu'il faut pour écrire, et rous enverrons, par un exprès, vos lettres à leur destination.
Après cela, tout rentra dans le silence.
D'Ambaret se voyait perdu. Un accord parfait régnait entre ses ennemis. Pendant que l'un d'eux l'interrogeait, pas une seule objection ne s'était élevée. La parole n'avait pas été disputée. L'entente parfaite qui régnait parmi eux prouvait que leur Société était composée d'hommes d'un âge mûr, éclairés, convaincus et énergiques.
Ce que l'on exigeait de lui était impossible.
Il ne connaissait aucun gardien de la prison, et il n'avait pas un seul ami capable de négocier l'évasion des prisonniers. Son fils, gui eût pu le remplacer, était pour lui introuvable.
Jo vous tuerais, niiomlii scclicnicul liiicorii
Lit. 213. — Patard rrcrof. ëdttcDr<t.
iCiCS Li:S QUATHE SERGENTS DE LA ROCHELLE
Il pensa à (Juinson.
Ce bonhomme n'avait aucune des qualités nécossaires à une telle entreprise. Il ('lait dévoué, mois nuïf, maladroit, un peu bêta. Cepen^ dant, il était possible qu'il eût découvert la retraite de Clément, et enfin il était le seul qui lui inspirât confiance.
Tandis qu'il était livré à ces réflexions, Cordifer et ses amis s'entretenaient paisiblement derrière leur rideau de verdure.
Ils comptaient peu sur le zèle des prétendus amis de d'Arabaret, et sondaient leurs reins pour savoir s'ils prononceraietit la sentence de mort qui lui était applicable.
Ils n'étaient pas plus d'une douzaine et appartenaient à plusieurs ,' communes. L'honnêteté et le courage étaient les qualités indispen- "aùbles aux Hommes libres, et le but principal de leur Société de réparer les injustices graves ou de les venger.
Déjà, plusieurs coupables triomphants avaient été punis par eux dnns celte même clairière oîi se trouvait d'Ambaret, et un pius grand nombre, admis à repentir et à réparation, ne pensait qu'en tremblant à la mystérieuse Société. Les Hommes libres étaient, en petit, ce qu'avaient été, dans dos siècles reculés, les Francs-Juges.