LA RENCONTRE A MONTFAUCON
A la vue des ofGciers, Chardin se leva vivement, leur tendit la main, tout en fermant un œil pour leur recommander d'être prudents, et dit aux valets en les désignant :
— Je vous présente d'anciens amis, qui avaient été obligés de s'enrôler dans l'armée de l'ogre de Corse, mais qui sollicitent vivement l'honneur de servir Sa Majesté, notre roi bien-aimé...
En entendant ces mots, Verdot fronça les sourcils; Baudouin ressentit une violente crispation, et Formosant fut obligé de faire appel à son sang-froid pour ne pas protester contre les paroles que le charcutier venait de prononcer.
Celui-ci, comprenant l'effet produit par sa présentation, se hâta d'ajouter :
— Ils m'ont prié de solliciter la protection de M™° Antonia, qui est fort bien avec monseigneur le comte d'Artois, pour appujer leur demande; et, si vous me le permettez, je vais leur faire part du résultat des démarches qui ont déjà été faites à ce sujet.
— A la bonne heure, dit le cocher de la courtisane, qui avait suivi le comte de Beauvert dans l'émigration; mais, auparavant, ces fidèles serviteurs de notre cher monarque ne refuseront pas de trinquer avec nous en son honneur?
Verdot pâlit légèrement, et Baudouin, rouge d'indignation, allait faire quelque imprudente sortie, lorsqu'un sergent de la garde royale pénétra dans le cabaret et s'écria, en tendant les mains aux valets :
— Je vois que vous m'attendiez... J'aide bonnes nouvelles à vous apprendre; on a pincé au gîte quatre brigands de la Loire, surpris en tlagranl délit de conspiration, et il paraît que Donnadieu vient de faire
garder les issues du jardin du Palais-Royal, où ses àgente lui ont déclaré avoir reconnu plusieurs de ces bandits.
— Qu'on les attrape, et je ne serai pas le dernier à aller voir la mine qu'ils feront lorsqu'on leur mettra du plomb dans la tète ! s'écria le cocher de la belle Antonia.
— Tu ne seras pas seul à jouir de ce spectacle, dit un petit laquais.
— Non, non; nous irons tous.
— En attendant, camarades, trinquons.' '- / '
— C'est cela; vive le roi et mort aux bonapartistes !
Pendant que cette triste valetaille escomptait ainsi l'exéculion future de quelques braves citoyens, Chardin fit sortir vivement, les trois officiers.
— Tiens, tiens! le nouveau est parti avec se? amis, fit le cocher en se levant.
— Il ne m'inspire aucune confiance, dit le jeune laquais.
— Ni à moi; mais il a rude poigne, répliqua le palefrenier; tout à l'heure, à la remise, il a cassé une chaînelte avec ses doigts comme un bout de fil ; je ne conseille à personne de s'y frotter.
— C'est égal, j'aurai l'œil sur lui, dit le cocher d'un ton menaçant. Aussitôt qu'il eût entraîné les oftîciers à l'entrée dune maison dont
l'allée conduisait, par un escalier, à la rue Neuve-des-Bons-Enfants, Chardin leur dit :
— Je n'ai pas pu me débarrasser de ces drôles, qui m'ont forcé à leur payer la bienvenue; mais j'ai de bonnes nouvelles à vous apprendre. Sortez de ce traquenard par cette allée, et je vous rejoindrai, dans une demi-heure au plus, à l'entrée de la rue Vide-Gousset, du côté de l'église; le temps de dire deux mots.à Antonia et de changer do costume.
— Mais l'heure s'avance, et nous ne pouvons rester dans les rues sans attirer l'attention des rondes et des patrouilles, fit Baudouin.
— Aussi ai-je l'intention de vous conduire au Cercle des Indomptables.
— Vous le connaissez? demanda vivement Verdot.
— Je suis affilié parmi ses membres, répondit le charcutier.
— 'Vous, toi? car tu as le droit d'être tutoyé par les patriotes.
— J'en fais pnriie depuis sa création, c'est-à-dire depuis la prc-
mière rentrée à Paris du gros... mais partez vite... Maintenant, je vais être obligé d'inventer une fable pour expliquer votre disparition.
Lé Cerclé des Indomptables, établi dans une pièce faisant partie des magasins d'un marchand de nouveautés, au coin des rues Montorgueil et Marie-Stuart, avait toujours échappé à l'œil ombrageux de la police royaliste.
Bureau, le propriétaire de ce magasin passait, dans son quartier, pour être tout à fait étranger à la politique.
11 ne s'occupait que de ses affaires, et, lorsqu'à la première rentrée des Bourbons quelques-uns de ses confrères vinrent le trouver pour réclamer sa souscription à une œuvre destinée à célébrer pompeusement le retour du hien-aimé, il ne se fit pas tirer l'oreille et s'inscrivit bravement pour cinquante francs.
Cela suffit pour lui faire obtenir dans son quartier un certificat de bon royaliste.
Ce titre était bien peu justifie. Bureau, fidèle aux principes de la Révolution, avait supporté avec résignation le gouvernement de Napoléon, espérant bien que la France ressaisirait un jour la plupart de ses libertés, momentanément enfouies sous les lauriers de la gloire. Mais, lorsqu'il vit la France haletante et à la veille de succomber sous les avalanches armées qui se précipitaient sur elle de tous les coins de l'Europe, il ne fit aucune différence entre les bonapartistes et les républicains, et ne vit plus, dans ceux qui se liguaient pour défondre le pays contre les envahisseurs, que des patriotes.
En conséquence, il s'entendit avec les principaux chefs du mouvement d'émancipation et fonda une petite réunion appelée, par ses membres, le Cercle des Indomjitables.
En 1816, le carbonarisme, qui fiorissait déjà en Italie, n'avait point encore pénéiré en France. Ces vc?ilcs, qui devaient plus lard porter un coup morlt'l à la Restauration, notaient alors qu'à l'élnt débauche et avaient des noms (lUrérenl-s.
Mais elles ii'ctaionl point encore, comme elles le furent plus lard, relii'es par celle pui^sanle or.anisalion qui, à partir de 1850, •'•Iciilit son ri'doulablH réseau sur loulo la France el dans une grande partie de I Europe.
Lf Cercle des Indoinjilohles ne comptait puère qu'une trentaino de membres, lous gens inleiligenls el dûleruiinés à ne reculer devant
d7G8 LA CHASSE AUX PATRIOTES
aucun sacrifice pour faire triompher la cause de l'affranchissement du joug de l'étranger et le retour à la liberté.
On se réunissait, dans le plus grand secret, à partir de onze heures du soir.
h^?, Indomptables arrivaient isolément par la rue Marie-Stuart. Aucun des employés de Bureau ne soupçonnait que ce magasin si tranquille, dirigé par un patron aux allures si débonnaires, fût le siège d'une des plus redoutables associations politiques de Paris.
Chardin, ce charcutier modeste, estimé dans son quartier pour la qualité supérieure de ses boudins et de ses andouillettes, mais regardé comme un parfait soliveau en matière politique, était un des membres les plus ardents de ce cercle, et l'on ne comptait plus les services qu'il avait rendus.
A l'heure dite, il arriva à l'entrée de la rue Vide-Gousset et so borna à dire au commandant Baudouin :
— 11 faut me suivre à distance en vous séparant...
Puis il traversa la chaussée et se dirigea vivement du côté de la rue Page vin.
On évita deux patrouilles en faisant des détours et on arriva devant le magasin de Bureau.
Chardin se fit ouvrir la porte à l'aide du mot de passe, et il appela ensuite à voix basse les officiers, qui s'étaient dissimulés dans les ténèbres de la rue Marie-Stuart.
Il n'y avait pas réunion ce soir-là, et le charcutier ne trouva au cercle que Bureau et un ancien soldat estropié, nommé Labrou, qui était seul chargé du service de la pièce dans laquelle se tenaient les Indomptables.
.\près avoir conféré quelques instants avec Bureau, il présenta à ce dernier les trois officiers.
— Je connais de réputation le capitaine Baudouin, dit le négociant, et je suis enchanté de le voir ici, car j'espère qu'il fera désormais partie de notre cercle, ainsi que vous, messieurs...
Quelques mots suffirent pour mettre Bureau au courant de la situation.
— Ah ! il s'agit du châtiment d'un traître, dit-il ; alors, comptez absolument sur moi pour vous aider dans cette œuvre de justice.
La pièce dans laquelle les Indomptables se rassemblaient se
Oii! comme je t'aime, amour de ma vie.
Liv. 2--'J — I'ayard frcros, ctlilearî
trouvait au fond du magasin, et, comme elle était murée sur trois faces, il était absolument impossible d'entendre du dehors ce qui s'y disait.
Pendant le jour, elle servait de magasin et l'on n'y voyait aucun comptoir de vente, mais elle était remplie de ballots rangés symétriquement, et c'était sur ces ballots que les Indomptables s'asseyaient pour procéder à leurs délibérations.
Quand les trois officiers furent installés, Hureau leur offrit des pipes et prit place à côté d'eux.
— Maintenant, je vais vous raconter brièvement ce qui s'est passé entre Antonia et Margout, dit Chardin.
En sortant du Café de Foy au bras de Margout, la courtisane l'invita à faire un tour dans le jardin. Elle choisit à dessein, pour cette promenade, l'endroit le plus obscur et provoqua aussitôt la passion naissante du traître en lui serrant tendrement le bras.
Dans ces sortes d'affaires, l'amour, si l'on peut donner ce nom aux désirs crapuleux qui remplissaient déjà le cœur de Margout, aveugla complètement cet homme et il fit bientôt une déclaration brûlante à la belle.
Cette dernière l'écouta avec le trouble et la joie qu'éprouve une jeune fille qui aime et qui se sent aimée.
— « Je ne vous cacherai pas, dit-elle en baissant les yeux, que depuis longtemps déjà, je vous avais remarqué; mais, voyant que vous n'aviez pas l'air d'apercevoir les regards que je vous adressais lorsque je vous rencontrais, j'ai pris le parti de faire une démarche, devant laquelle beaucoup de femmes auraient reculé.
— « Oh ! madame, cette démarche vous a acquis des droits éternels à ma reconnaissance, répondit l'imbécile, rouge d'émotion ; pourraije jamais me montrer digne d'une telle faveur ?
— « Oui; mais à la condition d'être prudent, afin de ne pas me compromettre.
— « Parlez; que faut-il faire pour vous revoir?
— « Vous voulez me revoir; mais je ne suis pas libre. Dans un instant, je dois paraître à mon théâtre, oiî je remplis un rôle dans la dernière pièce, et à la sortie, mon amant, le prince de Vitgstein, général des alliés, viendra me prendre, avec sa voiture, pour me ramener chez moi.
— <( Alors, demain, je pourrai me présenter à votre hôtel?
— .1 Impossible; parmi mes gens se trouvent deux valets entièrement dévoués au prince.
— .( Mais l'après-midi vous pourrez vous échapper quelques instants; je vous attendrai dans l'endroit que vous me désignerez.
— ;< Mon temps est si bien employé que je ne puis disposer d'uno minute pendant la journée sans attirer l'ombrageuse jalousie du prince.
— « Ainsi, je dois renoncer au bonheur de vous revoir! fit Margout en poussant un soupir de regret, car il voyait la belle Antonia lui échapper.
— « Eh bien! non, mon ami, répliqua cette dernière en posant sa petite main sur celle du chenapan.
— « Quoi! il serait possible !...
— '■ Promettez-moi de vous conformer strictement à mes instructions, et, demain soir, nous souperons ensemble. «
On doit deviner ce qui se passa ensuite. Enivré par la perspective d'une nuit d'amour comme les princes et les millionnaires peuvent seuls se la procurer, Margout éclata en violents transports, et Antonia eut beaucoup de peine à calmer ses manifestations.
Bref, voici ce qu'elle lui dit, lorsqu'il eut repris assez de sangfroid pour pouvoir l'écouter :
— '< Demain, je ne paraîtrai que quelques minutes sur la scène et je serai libre à neuf heures du soir. Dans l'après-midi, je ferai prévenir le prince qu'il me sera impossible de le voir avant le lendemain, car j'irai passer la nuit au chevet d'une de mes tantes dangereusement malade et dont je lui ai parlé plusieurs fois.
— « Ensuite? fit Margout palpitant d'émotion.
— « Il n'aura aucun doute ; il a eu l'occasion de voir cette prétendue tante chez moi. Du reste, je la préviendrai. A neuf heures du soir, ma petite voiture, qui est peinte en brun et qu'on ne remarque point, m'attendra à la sortie du théâtre.
« Outre le cocher, qui m'est tout dévoué, je prendrai mon petit laquais F'rançois pour nous servir, car, je vous le répète, mon ami, nous souperons en tête à tête dans une petite maison de campagne qu'une de mes camarades possède à Bell<!ville, et dont elle me remet quelquefois la clé...
— « Et où faudra-t-il vous attendre'/ adorable Antonia, demanda
le traître en couvrant de baisers la main de la belle, malgré sa résistance.
— « A la place du Château-d'Eau, dans la partie voisine de la rue de Bondy, devant le grand chantier de bois.
— » J'y serai à partir de neuf heures, répliqua vivement Margout.
— u Je crois, mon ami, que vous ferez bien de quitter cet accoutrement moitié civil, moilié militaire, de nature à attirer l'attention. »
Sûre que notre homme ne manquerait pas à ce rendez-vous galant, Antonia lui fit quelques démonstrations de tendresse et s'échappa.
— Ainsi, il tombera inlailliblement demain soir entre nos mains? dit Verdot en hochant la tèle.
— Je lui ménage une botte nouvelle qui m'a été enseignée, il y a trois jours, par notre camarade Fontaine, ajouta Formosant, dont les yeux étincelaient.
— Méfie-toi toujours de cette vermine, fit Baudouin; je l'ai vu, il y a quinze jours, dans un assaut donné par des anciens, et il a criblé de coups de bouton le fameux Jean-Louis.
— Sois tranquille, Baudouin, dit Formosant; je m'efforcerai de lui ménager cette besogne avec moi.
— Je devine ce qui se passera ensuite, fit Huroau; au lieu de conduire ce traître dans la retraite amoureuse dant il va rêver pendant vingt-quatre heures, cette fille vous le livrera; mais en quel endroit?
— Voilà ce que nous ne savons pas encore, dit le capitaine à Chardin.
— J'allais vous l'apprendre, répondit celui-ci. D'abord, le cocher qui conduira la voiture d'Aiitonia ne nous trahira point.
— Il est sûr?
— Oui, car ce sera moi.
— Bravo, mon ami ! répliqua le commaiidanl, en serrant avec effusion la main du charcutier.
— Quand il s'agit de l'aire une action généreuse, d'accomplir une mission difficile et de se dévouer pour la bonne cause, on esL toujours sûr de trouver Chardin, dit Ilureau.
— INous le savons mieux que personne, repli ijua Baudouin d'un Ion fort ému.
— Laissons de côté ces paroles absolument • superflues, reprit le charculier, et combinons notre affaire de façon à éviter un échec.
— C'est cela.
— Donc, la voiture conduite par moi, avec le jeune page d'Antonia poui- compagnon sur le siège, prendra Margoijt à la place du Chàteaud'Eau, et j'escaladerai les lianteurs de Belleville sans éveiller, lo moins du monde, la défiance du drôle, car il croira se rendre au temple de l'amour.
— Il ne s'attendra guère à trouver des sacrilicateurs de notre encolure au bout de son pèlerinage, dit Formosant.
— Vous vous rendrez isolément sur les hauteurs de Belleville, et vous vous dirigerez ensuite vers un terrain désert, avoisinant les Buttes-Chaumont, et qu'on désigne sous le nom de place du Plateau, continua Chardin.
Là, à dix heures, dans cet endroit non éclairé, on ne rencontre personne. Vous vous jetterez à la tète du cheval; je mettrai aussitôt pied à terre, et nous nous élancerons sur le traître,, que nous nous empresserons de bâillonner...
— Bravo! parfait! s'écrièrent Bureau et les officiers.
— On le forcera à marcher en lui mettant le canon d'un pistolet sur la gorge, reprit Chardin; et, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, on le conduira derrière le charnier de Montraucon.
— C'est un excellent lieu d'exécution pour un misérable de la trempe de Margout, dit le capitaine.
— Ne faites pas de générosité avec un pareil coquin, reprit Hureau; il est indigne de croiser le fer avec de braves gens comme vous.
— Cependant, je lui ferai cet honneur, répliqua Formosant.
— On ne se bat pas avec les criminels, dit le négociant; au nom de la justice, on Ir-s frappe.
— Je regrette de n'avoir pas des principes assez pur.=i pour pouvoir recourir sans scrupule à celle justice-là, fit Baudouin.
— Pourtant, quand on rencontre un animal enragé...
— .Mon cher ami, nous .nvons l'habitude de procéder régulièrement en affaires, dit \'iTdo!. rui.-(|u'il a réclamé la faveur de croiser le fer avec .Margout, Formosant entrera d'abord en ligne.
— E)l s'il tombe, vicliuie de sa généreuse bravoure? -- Baudouin. et moi nous essayerons de le venger.
— Et s'il vous couche tous les trois sur lo pré? car, on malicro de duel, l'imprévu joue quelquefois un rôle sinistre.
— En ce cas, dit Chardin, je n'aurai aucun scrupule d'étrangler ce gredin comme un poulet.
— Allons, mes chers amis, non seulement je vous admire, mais je me sens attiré vers vous par une sympathie irrésistible, reprit Bureau en tendant les mains aux ofGciers, et si vous voulez m'accorder une précieuse faveur, c'est de me permettre de vous accompagner et de prendre une part active à cette expédition.
La proposition du négociant fut aussitôt acceptée, et les trois officiers le prièrent de les inscrire sur la liste des Indomptables, en lui promettant d'augmenter le nombre des membres du cercle par l'adjonction des camarades qu'ils rencontraient chez Panisset.
Afin d'attirer le moins possible l'attention de la police, on résolut de se borner à prévenir ces derniers, leur concours pouvant être plus nuisible que favorable au succès de l'expédition.
Formosant se chargea d'apporter deux épées. Il avait élé question d'amener le major; mais le commandant Verdot, qui avait commencé l'étude de la médecine avant de prendre l'uniforme, déclara qu'il se chargerait de faire un premier pansement si, contre toute probabililé, l'un de ses amis était blessé; et, à minuit, ils se séparèrent en se donnant rendez-vous pour le lendemain.
Ils devaient se réunir, à neuf heures et demie du soir, derrière l'église de Belleville, et se diriger ensuite vers la place du Plateau.
A cette époque, il n'y avait assurément, dans les environs de Paris, aucun lieu aussi sinistre et aussi hideux que Montfaucon, éminence faisant partie de ces célèbres Buttes-Chaumont, presque entièrement transformées aujourd'hui en superbe parc.
Le charnier de Montfaucon était situé sur le versant le plus méridional des Buttes.
C'était, en ce lieu d'un aspect désolant, que se faisait l'équarrissage des vieux chevaux, des ânes hors de service et de tous les animaux dont on voulait se débarrasser.
Une espèce de hutte, fort basse, couverte de matériaux pourris et entourée de tas d'ossements et de chaudières destinées à fondre la graisse, formait l'usine de cette fabrique de charogne.
Sur le sol poussiéreux, maculé par de larges mares de sang coagulé, se voyaient des débris de chair, des peaux infectes, des boyaux
souillés d'excréments... un spectacle à faire reculer d'horreur des bourreau.x chinois.
Au pied de la colline, occupée par ce misérable établissement, se déroulaient les flots de ce lac d'immondices, e.xhalant des odeurs pestiférées, qu'on appelait la voirie de Montfaucon.
Ce n'est qu'en 1841 qu'on s'est décidé à transporter cette mare abominable dans la plaine des Vertus.
D'ailleurs, Montfaucon a toujours eu une effroyable réputation. On se souvient que ce fut en ce lieu qu'Enguerrand de Marigny tit élever le célèbre gibet dont, par parenthèse, il fut le premier pendu, et auquel on attachait les cadavres de tous les criminels exécutés à Paris.
C'était derrière la hutte du charnier de Montfaucon que les officiers avaient résolu de conduire le traître Margout pour le forcer à se battre.
Le plan organisé par Antonia et Chardin fut ponctuellement exécuté; et, à l'heure convenue, Margout se trouva à la place du Ghàteaud'Eau.
Le gredin avait happé sans hésiter l'hameçon présenté par la courtisane. La position d'amant de cœur de cette femme nageant dans l'opulence avait, sans nul doute, profondément excité sa convoitise. Il se voyait déjà, les mains pleines d'or, tenant le haut du pavé parmi les brillants viveurs qui faisaient assaut de luxe avec les princes et les officiers généraux des armées d'invasion. Antonia ne pourrait le laisser croupir dans les bas-fonds de la police politique. Grâce à ses hautes relations, elle lui ferait obtenir un poste à la Cour, et peut-être trouverait-elle le moyen de faire changer son nom plébéien contre un titre ronflant...
Ce fut le petit page de la courtisane qui interrompit ses séduisantes rêveries.
Le page sauta de la place qu'il occupait sur le siège auprès du cocher lorsque la voiture s'arrêta, et il ouvrit la portière, en disant respectueusement à .Margout :
— Monsieur veut-il prendre la peine de monter. . .
La voiture d'Antonia était un de ces coupés confortables dont la mode commençait à se répandre et qui sont devenus aujourd'hui d'un usage général.
L'ancien officier qui n'avait, en réalité, jamais dépasgé le grade de sergent, ne se fit pas prier.
Le cœnr palpitant et la tète en feu, il s'élança auprès d'Antonia.
Le page referma aussitôt la portière, et la voiture partit dans la direction du Faubourg-du-Temple.
Margout crut qu'il était obligé dé témoigner immédiatement son ardeur à la jeune femme, et, comme il était habitué à faire l'amour à la hussarde, il lui passa vivement la main autour de la taille et colla ses lèvres sur sa bouche avant qu'elle pût s'opposer à ses desseins.
— Oh! comme je t'aime, amour de ma vie... lui murmura-t-il ensuite à l'oreille... Jamais je n'aurais espéré un tel bonheur.
— Je partage vos sentiments, répliqua Antonia en se dégageant doucement de son étreinte; mais, si vous voulez me plaire, il faut m 'obéir.
— Parle, commande, ordonne-moi d'aller tuer ceux qui te déplaisent, et tu verras si j'hésite à exécuter tes ordres.
— Je n'exigerai pas de vous un si grand sacrifice, mon ami; je ne vous demanderai qu'une seule chose.
— Laquelle?
— 11 faut ménager ma dignité devant mes gens; nous ne sommes séparés d'eux que par une glace; Je ne veux pas qu'ils fassent, en rentrant, des gorges chaudes à mes dépens.
— Mais l'obscurité est si grande qu'ils ne nous verront pas, répliqua Margout un peu désappointé.
— Patience, mon ami; dans une vingtaine de minutes, nous serons libres, et alors...
La courtisane saisit la main du drùie et la lui serra tendrement.
— Je vois qu'il est impossible de résister à tes désirs, reprit Margout en couvrant de baisers la main qu'on venait de lui tendre; aussi m'imposerai-J£! la dure contrainte de resli;r immobile auprès de toi, jusqu'au moment oîi nous quitterons celte voilure.
— C'est bien cela, mon ami; votre dociiilc me prouve la force de votre amour. .
Ayant atteint la pente rapide de la rue du Faubourg-du-Tomple, le cheval ralentit sa marche; néanmoins, il franchit bientôt la barrière de la Gourtille et commença à graVir la rue escarpée de Belleville
Margout se rongeait les poings d'impatience, et, à deux ou troia
LfS QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE 1777
Margout tomba en poussant un sourd g.inissemont.
22J — Faïard frères, uJUcar;.
i:78 LA CHASSE AUX PATRIOTES
reprioi's, il essaya de dégager sa main que la belle An tonia. avait saisie pour le maintenir.
— Nous n'arriverons donc jamais, dit-il lorsque la voiture s'engag-ea dans un dédale de ruelles bordées de murs, et oîi ne s'élevaient que de rares habitations.
A cette époque, Belleville, devenu un des plus populeux quartiers de Puris, n'élait encore qu'un grand village.
— Patience, mon ami, répondit la courtisane, jugeant prudent de ne p.ns éveiller les soupçons de Margout; tenez, embrassez-moi et reslez ensuite tranquille...
Le drôle usa largement de la permission, et il avait saisi de nouvenu Antonia dans ses bras, lorsque la voiture s'arrêta tout à coup...
On était arrivé dans cet espace désert, non bordé d'habitations, qu'on appelait alors le Plateau.
Aucune lumière n'éclairait cette solitude, sinon la clarté douteuse de quelques étoiles, à chaque instant cachées par les nuages.
A peine les roues du coupé avaient-elles cessé de tourner, que la porlière s'ouvrit brusquement...
Margout, profondément surpris, essaya de se lever...
Muis il fut aussitôt saisi par des mains vigoureuses, qui le dbntinrenl sans difficulté.
Alors, il voulut crier.
Un épais bâillon que Chardin, descendu de son siège, lui enfonça dans la bouche, le rendit muet.
Au môme instant, le page de la comédienne s'empara des guides, fil tourner le cheval, et la voiture disparut dans les ruelles par lesquelles elle était venue.
Mis dans l'impossibilité de fuir et bâillonné, Margout venait de tomber entre les mains de Baudouin, de Verdot, de Formosant, de Chardin et de Hureau.
11 ne reconnut pas d'abord ses agresseurs, tant l'obscurité était grande.
Toutes les scènes de ce drame avaient été réglées le matin.
Chardin dit au chenapan :
— On va enlever votre bâillon, mais, si vous poussez un seul cri, vous êtes mort I
LA CHASSE AUX PATRIOTtS 1779
Malgré son incontestable bravoure, Margout sentit un frisson d'épouvante courir dans tous ses membres.
Seul au milieu de ces hommes à l'attitude menaçante, il comprit qu'il courait de terribles dangers.
— Que voulez-vous de moi? balbutia-t-il d'un ton inquiet.
— Vous allez le savoir, lui dit lo capitaine Baudouin.
Le misérable tressaillit ; cette voix vibrante ne lui était pas inconnue.
Hureau démasqua en ce moment la lumière d'une lanterne sourde qu'il tenait cachée sous sa houppelande, et l'éleva à la hauteur du visage du capitaine.
— Baudouin ! fit le drôle d'un ton terrifié.
Le négociant éclaira ensuite les traits de Verdot et de Formosant. A la vue de ses anciens camarades, Margout se sentit perdu. Et, pour achever de porter l'épr.uvante dans son cœur, Chardin se planta à son tour devant lui.
— Vous le voyez, lui dit-il, ces braves gens m'ont arraché aux mains de ceux que vous aviez lancés à mes trousses, afin de me permettre de me venger. Comment se porte votre crâne, à la suite de l'atout que j'ai eu le plaisir de vous administrer?
— Vous m'avez attiré dans un guet-apens pour m'assassiuer, répliqua Margout, en s'efforçant de maîtriser son trouble.
— Nous ne sommes pas des assassins, nous sommes des justiciers, dit le capitaine d'un ton bref.
— Alors, quel est votre dessein?
— Vous vous battrez avec moi jusqu'à ce que l'un de nous deu.x reste sur le terrain, fit Formosant en s'avançant.
— Ça, je le veux bien, repartit Margout, dont les yeux étincclèrent.
— Un traître, complice et espion des alliés ne mérite pas l'honneur que nous allons vous faire, dit le commandant Verdut.
En ce moment, on entendit les aboiements d'un chien à une faible distance, et, afin d'éviter d'être surpris, Hureau jugea prudent de quitter le lieu où ils se trouvaient.
Alors Chardin passa son bras sous celui de Margout et lui dit :
— Venez I
1780 LA CllACSE AUX PATRIOTES
— Surtout, pas de cris, pas de résistance, sinon je vous .tue comme un chien, ajouta Formosant.
Le coquin eut l'air d'hésiter; mais le charcutier l'entraîna si violemment qu'il se décida enfin à marcher, escorté par le capitaine, Verdot, Formosant et Hureau.
Ce dernier avait tourné le bouton de sa lanterne sourde, et la petite troupe descendit, en tâtonnant dans l'obscurité, la pente ravinée du plateau de Belleville, puis arriva à la colline pelée, sur le devant de laquelle se trouvait l'usine d'équarrissage de Mo'ntfaucon.
Devant la hutte, du côté tourné vers Paris, on apercevait deux grands feux, aux flammes rouges, servant à chauffer les chaudières dans lesquelles on faisait fondre la graisse des animaux abattus.
Les silhouettes noires des équarrisseurs se profilaient, de temps en temps, sur ces flammes, impuissantes à percer l'obscurité du milieu de laquelle elles surgissaient, et ressemblaient, de loin, à des apparitions diaboliques.
Au fond du tableau, on voyait poindre, dans une immense étendue, de petites lueurs semblables à des insectes lumineux, et l'on entendait un bruit lointain, ne pouvant mieux être comparé qu'au sourd mugissement de la mer.
C'était Paris.
Hureau, chargé de régler le combat, s'arrêta à une cinquantaine de mètres de la hutte d'équarrissage, dans un pli de terrain où l'on pouvait facilement se cacher.
— Nous sommes arrivés, dit-il en rendant la lumière à sa lanterne.
Formosant tira alors deux épées du fourreau de serge qu'il tenait sous son bras, et les remit au capitaine et à Verdol.
Ceux-ci les mesurèrent sans dire un mot; puis, le commandant les présenta à Margout en lui disant ;
— Choisissez...
— A quoi bon, répliqua brusquement le traître; la plus mauvaise sera encore assez bonne entre mes mains pour faire mordre la poussière à mon adversaire.
Et il sauta, en quelque sorte, sur l'une des deux armes.
— Voici les conditions du combat, dit Hureau : vous marcherez l'un sur l'autre et vous romprez à volonté; vous vous porterez les
coups qui vous sembleront les meilleurs, et la lutte ne finira que par la mort de l'un des adversaires.
— Et si je lue Formosant, me rendra-t-on ma liberté? Personne ne répondit à celte question.
Lorsqu'il eut placé les combattants en face l'un de l'autre, Hureau posa sa lanterne à terre, de façon à les éclairer également; puis Verdot prit place auprès de Margout; Baudouin se mit à côté de Formosant, et Chardin, un pistolet à. la main, alla prendre position à quatre ou cinq mètres sur une hauteur, afin de veiller...
— Y êtes-vous? fit Margout en tourmentant la poignée de son arme.
— Allez ! dit Hureau d'une voix forte...
Aussitôt, Formosant se précipita avec impétuosité sur son adversaire.
Ce dernier rompit lentement; puis, s'arrêtant tout à coup, il engagea le fer avec une telle assurance que Verdot se mordit la moustache, en murmurant avec inquiétude :
— Diable ! diable !
On l'a dit, Margout ne manquait ni de courage ni de sang-froid; et, comme c'était un des meilleurs tireurs du corps d'armée dont il avait fait partie, il ne tarda pas à donner beaucoup de besogne à Formosant.
Opposant un calme parfait cl une régularité mathématique à la bouillante ardeur de ce dernier, le traître laissa bientôt voir sa supérinrité absolue sur son adversaire.
— Ce pauvre Formosant est fiambé, se dit le capitaine en serrant les poings de colère; pourquoi n'ai-je pas pris sa place?
Perdant un peu la tête et impatient de punir le misérable qui avait vendu ses frères, le lieutenant de lanciers para habilement un coup de seconde, puis se fendit à fond et porta une botte terrible à son adversaire.
Ce fut sa perte.
Détournant ce coup avec une science consommée, .Margout profila de l'occasion pour frapper le lieutenant.
Il lui planta son épée à trois centimètres au-dessous du tclon droit...
Le malheureu.v Formosant luniha sur le soi comme une masse.
Écumant de fureur à la vue de son camarade étendu sanglante ses piedâ, le capitaine Baudouin ramassa vivement son épée et tomba en garde en disant :
— A monteur, maintenant!...
— Je le disais bien, fit Margout en rompant ; vous avez juré de m'assassiner...
— Nous avons juré que vous ne rentreriez pas vivant à Paris tant que l'un d'entre nous sera debout... Allons, défendez-vous, misérable !
Hureau s'interposa.
— Il est juste d'accorder à cet homme quelques instants de repos, dit-il ; dans cinq minutes, le combat recommencera.
— Vous avez bien trop de générosité pour une semblable vermine, répliqua le capitaine en se redressant... Mon pauvre Formosant, je te promets que tu seras vengé...
Verdot était déjà occupé à examiner la blessure de son camarade, et il s'efforçait de la faire saigner.
En ce moment, un des équarrisseurs, qui avait assisté au combat sans être vu, s'approcha du commandant et lui demanda s'il ne désirait pas un peu d'eau...
L'apparition de cet individu troubla d'abord tout le monde, à l'exception de Margout, qui voulut profiter de cet incident pour s'enfuir.
Mais Chardin le surveillait.
Au moment oîi il se disposait à s'éloigner, le charcutier le saisit ù la gorge et le serra avec une telle force que le coquin commença à râler.
— Lâchez-le, dit Hureau, il ne bougera plus, car, s'il tente encore de s'échapper, je lui brûle la cervelle.
Et il lui présenta le canon d'un pistolet...
Pendant ce temps, l'équarrisseur s'était approché de Verdot, occupé à faire dégorger la plaie du malheureux Formosant.
Cet équarrisseur était un homme âgé d'environ quarante-cinq ans, aux traits farouches, et dont les vêtements souillés étaient en lambeaux.
Lors de la prise de Paris, il avait participé aux combats des Buttes- Chaumont et s'était fait remarquer par son intrépidité.
— Ne craignez rien, dit-il au commandant; ji.- suia huLilué ù voir
des affaires dans le genre de celle qui vous amène ici. C'est ordinairement en cet endroit que viennent les officiers de l'ancienne armée pour se battre avec les royalistes, et j'ai eu, plus d'une fois, l'occasion d'être utile aux patriotes.
Le commandant n'avait pas besoin d'examiner longtemps un homme pour le juger; l'équarrisseur lui inspira tout d'abord une entière conûanee.
— Puisque vous nous offrez vos services, mon brave, je n'hésite pas à les accepter, dit-il. Apportez-nous de l'eau, et, si vous pouviez y joindre un peu de vinaigre, je vous serais fort obligé.
Le lieutenant de lanciers n'avait point perdu connaissance ; il eut même la présence d'esprit de dire à Verdot :
— Là, dans ma poche, il y a un mouchoir de ûl... Cependant, le capitaine Baudouin comprenait la nécessité d'en
finir au plus tôt.
— Les cinq minutes doivent être écoulées, dit-il à Bureau ; nous allons continuer la lutte...
Au lieu de lui être favorable, le court repos qu'il venait de prendre avait été funeste à Margout. Cette fois il comprit que cette affreuse rencontre se terminerait par sa mort.
Le capitaine était un adversaire bien autrement redoutable que Formosant, et, au cas improbable où il le tuerait, Margout aurait encore trois hommes déterminés devant lui.
Il essaya d'invoquer les lois du duel pour ne pas continuer le combat; mais Baudouin, surexcité parla vue de son camarade couché sanglant sur le sol, s'écria d'un ton terrible :
— .Allons î en garde, lâche, ou je vous crache au visage ! Malgré la demi-obscurité. Bureau vit le misérable pâlir. Il replaça
sa lanterne dans l'endroit où elle se trouvait lorsqu'il l'avait enlevée pour éclairer Verdot, et il répéta le mot sacramentel :
— Allez!
Les deux adversaires se joignirent presque aussitôt; mais, cette fois, la lutte changea d'aspect.
.Maître de lui, le capitaine, qui passait pour une des premières lames de l'armée, embarrassa son adversaire par d'habiles feintes, et d'ua coup druit, porté d'une main sûre, il lui traversa la poitrine de part en part.
Margout tomba en poussant un sourd gémissement; il était mort!
Alors l'équarrisseur offrit à Verdot de transporter le lieutenant blessé à l'aide d'une charrette traînée par un vieil âne et qui lui servait dans son industrie, à environ trois cents mètres du charnier.
— 11 y a là une maisonnette habitée par un ancien soldat d'Ég-ypte, mon ami, où l'officier trouvera momentanément un refuge, ajouta-t-il. Avec un peu d'argent que vous remettrez à ce brave homme, il se chargera de faire soigner votre camarade, sans que personne soupçonne sa présence dans la maison.
Cette offre fut acceptée avec reconnaissance. Il eût été, du reste, imprudent de faire rentrer le blessé à Paris, car les employés di; l'octroi et les soldats du poste de la barrière auraient demandé, à son sujet, des explications qu'on n'eût pu leur donner.
Tandis que l'équarrisseur allait chercher la charrette dont il venait de parler, le commandant Verdot, après s'être assuré que Margout ne respirait plus, dit à ses camarades :
— Nous sommes obligés d'abandonner le cadavre de ce malheureux et de nous hâter de rentrer à Paris par différentes barrières.
— Partez, répliqua Baudouin; moi, j'accompagnerai Formosant et je ne le quitterai que lorsqu'il sera en sûreté.
— Vous n'avez sans doute pas d'argent, dit Hureau. Je vais vous remettre deux cents francs, pris dans la caisse des Indomptables. Nous fournirons ensuite tout ce qui sera nécessaire pour soigner le lieutenant.
La charrette arriva bientôt. On transporta Formosant, qui avait le 'délire, sur le lit de paille préparé par l'équarrisseur; et, après avoir pris rendez-vous pour le soir, Verdot, Hureau et Chardin se disposèrent à rentrer à Paris, tandis que le capitaine Baudouin, la main sur la crosse de son pistolet, suivait la charrette.
Le chemin n'était point tracé et l'obscurité rendait la marche fort pénible; mais l'équarrisseur, qui tenait l'âne par la bride, parvint à gagner la maisonnette du père Jérôme sans accident.
Cette maisonnette, ou plutôt cette baraque, était divisée en deux parties, séparées par un petit jardin.
Dans la première partie, se trouvait le logement du ptTe Jérôme et de Claudine, sa femme.
Naturellement, le mobilier de ces braves gens n'était pas somp-
C'est un lapin de la vieille année qui a Otrcntié.
Liv. Kl — Favarp frères, éditeur
tueux, car ils exerçaient la pénible et repoussante industrie de fabricants de poudrette; c'est-à-dire qu'ils travaillaient à transformer les immondices de la voirie de Montfaucon en engrais.
La baraque du fond, à laquelle on ne pouvait arriver qu'en traversant l'étroit jardin, servait de magasin à Jérôme. Il y entassait les tables, les chaises et les ustensiles qui lui avaient servi à exploiter, les année's précédentes, une petite guinguette, démolie par les alliés lors du combat des Buttes, et qu'il espérait rétablir.
Ce fut en ce lieu que Jérôme et sa femme déposèrent le lieutenant !■ ormosant. Ils lui firent un lit passable à l'aide d'un matelas pris dans leur pauvre couche, et promirent au capitaine de faire tout ce qui serait en leur pouvoir pour hâter la guérison du blessé.
Jérôme connaissait un vieux chirurgien de marine, dont les opinions politiques n'étaient rien moins que royalistes, et qui soignait souvent, sans se faire payer, les pauvres gens du quartier. Ce fut lui qu'il résolut d'appeler au chevet du lieutenant.
Avant de quitter l'équarrisseur et ses amis, le capitaine leur remit une partie de l'argent donné par Hureau, et il leur promit de revenir le lendemain s'assurer de l'état du blessé.
Il rentra à Paris par la barrière do la Villette, avec les charrettes de maraîchers se dirigeant verà les Halles.
Le lendemain, de bonne heure, l'équarrisseur alla déclarer aux autorités de Belleville qu'il avait découvert le cadavre d'un homme derrière sa hutte.
— Encore un coup de torchon, dit le brigadier de gendarmerie, envoyé d'abord sur les lieux; il paraît que, contre l'habitude, c'est un lapin de la vieille armée qui a étrenné...
En apprenant la mort de Margout, Donnadieu dit au procureur du roi, qui l'interrogeait à ce sujet ;
— C'est un coup des brigands de la Loire ; je reconnais leurs procédés; mais ils ne le porteront pas en paradis; je vous promets de vous livrer les coupables avant quinzf jours.
— Tenez votre promesse et je vous ferai délivrer une grosse gratification prise sur les fonds secrets.
l'espion catfiolique
Pendant les promièrcs années de la Restauration, Montmartre n'était encore qu'un petit village, perché sur le sonamet de la butte de ce nom, et qui portait encore les traces du sanglant combat livré par les Parisiens en ce lieu aux armées alliées qui assiégeaient Paris.
La rue Saint-Rustique, parallèle à la principale artère de ce quartier, a conservé, en grande partie, l'aspect pittoresque qu'elle avait au moment où Flavienne et Louise vinrent y demander un refuge à M°" Voituret.
Repriseuse de châles, cette dernière jouissait d'une modeste aisance, due à une petite succession qui lui était échue deux ans auparavant ; aussi reçut-elle les jeunes filles avec empressement.
Elle connaissait, du reste, la famille Baudouin depuis longtemps, et avait conservé, avec tous ses membres, de cordiales relations.
Après avoir procédé à leur installation dans une petite chambre, voisine de la sienne. M"" Voituret leur dit :
— Le meilleur moyen de ne pas attirer l'attention sur vous est do ne point vous cacher. Vous faites de la passementerie, je reprise des châles; à la rigueur, ces deu.v métiers peuvent marcher de front. Je vous procurerai de l'ouvrage et je dirai aux voisins que vous êtes deux de mes parentes, venues d'Orléans pour vous perfectionner dans votre état, avant de retourner vous établir dans votre pays.
— Oh! merci, madame Voituret, répondit. Louise; mais, si l'on nous demande quels sont nos noms?
— 11 n'y a pas d'inconvénient à garder vos prénoms; quant au nom, prenez celui dt; Jeanquin, qui estcului de ma famillo. Du reste, la police de Paris no songera pas à venir vous chercher dans ce village.
Pendant la journée qui suivit leur installation che^^ la repriseuse do châles, les jeunes filles furent on proie à une vivu inquiétui! •.
Elles n'osaient point sortir et prêtaient constamment l'oreille, espérant entendre, dans l'escalier, le bruit des pas du capitaine.
Si rien ne lui était arrivé, il ne pouvait manquer de venir les voir, afin de les rassurer.
Elles eurent le courage de maîtriser leur impatience pendant la matinée; mais lorsque, à deux heures de l'après-midi, elles n'eurent pas vu paraître Baudouin, leur inquiétude prit de si grandes proportions que M°° Voituret leur dit :
— Voyons, mes enfants, du calme. L'affaire de la nuit commande une grande prudence à Baudouin. La police, sur les indications du traître Margout, doit être à ses trousses, et il ne peut agir avec trop de circonspection pour lui échapper; mais j'ai presque la certitude que nous le verrons ce soir.
— Mon pauvre frère! fit Louise, dont les yeux se mouillèrent de larmes.
— S'il lui arrivait malheur, je crois que j'en mourrais I dit Flavienne en poussant de douloureux soupirs.
La jeune fille ne cherchait plus à cacher l'amour que lui inspirait son cousin. Elle avait avoué à Louise, en se jetant dans ses bras, que son affection pour le capitaine remontait aux premières années de sa jeunesse, et que, sans qu'il eût été jamais question de cela entre eux, elle l'avait toujours regardé comme son fiancé.
Rien n'est plus cruel que l'attente, surtout lorsque la liberté et peut-être la vie de la personne attendue est en jeu.
Après avoir épuisé toutes les suppositions, les jeune filles se sentirent incapables de continuer le travail qu'elles avaient entrepris, et Flavienne se leva en disant d'un ton résolu :
— Il m'est impossible d'endurer un pareil supplice. Si dans une heure Francis n'est pas venu, je descendrai à Paris ; et, au risque de me faire arrêter, j'irai prendre des renseignements chez cette bonne M°" Panisset, qui nous a donné son adresse avant de nous quitter.
— Ne faites pas cela, mon enfant, reprit vivement M"' Voituret. Votre fuite a achevé de vous mettre en suspicion; les agents de police doivent avoir déjà votre signalement, et vous n'iriez sans doute pas jusqu'au boulevard sans être reconnues.
— Notre amie a raison, dit Louise en pressant les mains de sa cousine; prends exemple sur moi, Flavienne; mon inquiétude n'est
LA CHASSE AUX PATRIOTES l^SO
pas moins grande que la tienne; et pourtant, plus encore dans l'intérêt de mon frère que dans le nôtre, nous devons, à tout prix, éviter de tomber entre les mains de la police.
— Que faire, mon Dieu ? répliqua Flavienne en essuyant les larmes qui inondaient son visage; une pareille incertitude est un supplice atroce.
— Allons ! je vois que je vais être obligée d'intervenir pour atténuer vos chagrins, dit la repriseuse de châles.
— Ah ! madame, pour avoir des nouvelles de Francis, je ne reculerais devant aucun sacrifice, dit Flavienne d'un ton suppliant.
— Ni moi, ajouta Louise.
— Alors, je vais essayer de vous satisfaire.
— Comment cela?
— J'ai de la besogne à reporter rue des Bourdonnais; je ne voulais sortir que demain ; mais, puisque cela peut vous être agréable, je vais aller immédiatement à Paris, et je me rendrai chez M"' Panisset; donnez-moi son adresse...
— Que je vous embrasse pour vous remercier de cette bonne résolution! s'écria la cousine de Baudouin en se jetant au cou de la repriseuse de châles.
— Ah ! merci, merci, madame Voituret, dit Louise; mais M'"" Panisset, chez laquelle se réunissent les camarades de mon frère, ne vous connaît pas et ne vous dira rien.
— C'est vrai, fit Flavienne; si tu écrivais à celte brave dame? Elle n'a jamais vu mon écriture.
— Nous ne trouverons donc pas un moyen de tourner cette difficulté, reprit la cousine presque désespérée.
— Attendez... oui, ce moyen est bon, dit Louise. Parmi les objets que j'ai apportés se trouve la croix do mon frère...
— C'est cela! c'est cela! s'écria Flavienne en relevant la tète.
— Je vais vous la remettre, ainsi que son brevet, et, à la vue de ces objets, j'en suis sûre, .M™" Panisset n'hésitera pas à vous communiquer tous les renseignements qu'elle possède.
Dix miaules plus tard, la repriseuse do châles, portant un gros paquet sur son bras, quitta le logement, puis traversa la place du Tertre, et se dirigea, par un sentier tracé dans les vignes qui couvraient, à celte époque, le versant sud de la Butte, v^rs la barrière
<'os M.irlyrs, où elle fut l'objet d'un minutieux examen, comme toutes les persoiuies qui entraient à Paris.
Tandis qu'elle se rendait rue des Bourdonnais, Louise et Flavienne reçurent une visite qui les troubla profondément.
Une demi-heure environ après le départ de M"" Voituret, on frappa trois coups espacés contre la porte du palier...
Les jeunes filles tressaillirent.
— Qu'est-ce que cela signifie? demanda Flavienne effrayée. Louise se rappela tout à coup que M"" Voituret l'avait prévenue à
ce sujet.
luorsque sa sœur ou ses amies intimes venaient la visiter, elles frappaient trois coups, à intervalles égaux, contre la porte, afin qu'elle sût que la visiteuse était une personne de son intimité.
Louise alla, en hésitant, ouvrir cette porte.
Aussitôt, elle recula à la vue d'un homme d'une cinquantaine d'années, grand et solidement bâti, qui lui dit, en lui adressant un fin sourire :
— Je ne croyais pas avoir le plaisir de rencontrer ici une aussi jolie demoiselle... M"" Voituret, ma voisine, n'est pas là?
— Non, monsieur, répondit Louise, sans inviter le visiteur à entrer.
Très troublée à la vue de cet homme, Flavienne s'était retirée instinctivement au fond de la pièce, car le logement n'avait pas d'antichambre.
Cet individu se nommait Cyrille.
C'était un de ces clampins qui avaient suivi les émigrés à l'étranger, tant par amour de la servitude que par peur de l'uniforme, et qui, aussitôt rentrés en France, s'étaient abattus sur les grasses sinécures créées par le clergé, comme des corbeaux sur de la chair pourrie.
On était pris de pitié en voyant cet homme, aux épaules d'hercule et à la voix de stentor, se prosterner humblement devant la défroque de quelque paillard à rouge trogne, qui sortait de bénir des vieilles femmes dans le confessionnal pour aller s'assurer si la comtesse de Deux-Monts, sa pénitente, n'avait pas rembourré de coton sa poitrine.
Cyrille cumulait, à l'église de Montmartre, les fonctions de bedeau de sacristain et de mareuillier.
Mais ce qui lui rapportait incontestablement le plus élait sa position de mouchard juré du trône et de l'autel.
Il espionnait ses concitoyens de Montmartre, moitié pour le compte du grand-vicaire de l'archevêque de Paris, moitié pour l'agent polilique Donnadieu, à qui il donnait parfois de précieuses indications.
Peu de personnes connaissaient ses sous-métiers, mais on le craignait, eu égard à la confiance que lui accordait son curé.
Cyrille habitait la même maison que M""" Voituret, et, comme il avait découvert qu'elle était liée avec la famille d'un officier licencié, signalé comme très suspect, il s'était introduit déjà plusieurs fois, sous différents prétextes, chez la repriseuse de châles.
Ayant appris par une voisine de cette dernière qu'elle avait reçu chez elle deux jolies filles, ses parentes, le bedeau avait été mû par le désir de voir ces charmantes personnes, dont sa lubricité pouvait tirer parti, el la curiosité qui anime les espions de toutes les catégories.
Voyant que Louise ne l'invitait pas à entrer, Cyrille s'avança sans façon, ce qui força la jeune fille à reculer, et il se dirigea vers un siège en disant :
— Ne vous dérangez pas pour moi ; je suis un habitué de la maison.
Puis il s'assit.
— Nous regrettons que M™' Voituret, notre parente, soit sortie, dit Louise restée debout, et, comme nous arrivons d'Orléans nous sommes étrangères à ce qui se passe ici; notre conversation ne peut donc être intéressante pour vous, monsieur.
— Mais, tout au contraire, mes petites demoiselles ; allons, ne vous gênez pas, prenez des chaises et asseyez-vous... Nous taillerons ensemble une petite bavette; de celte façon, vous attendrez plus facilement le retour de cette excellente M""' Voiturel, votre tante, je crois I
Voulant venir au secours de Louise, Flavienne s'enhardit et répliqua, en faisant un pas en avant :
— Non, monsieur; M"" Voituret est notre cousine.
— C'est une parenté moins rapprochée; mais ça ne fait rien, quand on a l'amour de la famille. Comme ça, vous êtes d'Orléuns?
— Oui, monsieur.
— C'est heureux pour moi, car je suis aussi de ce pays-là.
Les deux jeunes filles rougirent. La vérité était qu'elles n'avaient jamais mis les pieds à Orléans.
— Et je serai bien content de parler de ma ville natale, que je n ai pas revue depuis longtemps, avec des personnes aussi instruites et aussi distinguées que vous, ajouta Cyrille.
Les cousines sentirent croître leur embarras, et Flavienne essay.i de se débarrasser de cet intrus en lui disant :
— Nous connaissons peu Orléans, car nous ne sortions presque jamais ; nous avons été élevées dans une campagne voisine.
— En quel endroit? demanda le bedeau, commençant à soupçonner quelque mystère.
— Mais à... je ne me souviens pas du nom... et toi, Louise, tu rs aussi oublié oîi nous avons été en nourrice ?
La sœur de Baudouin répondit d'un ton bref :
— Oui, j'ai oublié le nom de ce village.
Cyrille ferma à demi les yeux et reprit d'un ton insinuant :
— Je comprends ça; les enfants ne font attention à rien; mais vous avez dîi remarquer la cathédrale d'Orléans; voilà un monument superbe; qu'est-ce que vous avez le plus admiré, de son dôme, qui ressemble à celui de Sainte-Geneviève, ou des colonnes qui composent sa façade?
Louise et Flavienne échangèrent un regard décelant leur embarras; puis, la première répondit :
— Nous ne sommes pas compétentes en architecture.
— J'en étais sûr, pensa le bedeau; elles m'ont menti. Alors, d'où viennent-elles? je le saurai.
Puis, il reprit tout haut :
— Voyez pourtant comme on se trompe, mesdemoiselles ; en vous apercevant, lorsque je suis entré, j'aurais juré que je vous connaissais, et il me semble que je vous ai déjà vues.
— C'est possible... murmura Louise, décidée à ne plus répondre aux questions indiscrètes de cet individu.
— Et comme notre parente est absente, ajouta Flavienne, vous ne pourriez que vous ennuyer en restant plus longtemps avec nous.
Elle se dirigea en même temps vers la porte.
— M'ennuyer avec vous, mes chères demoiselles; pas du toL:l; vous êt3s charmantes et surtoutfort spirituelles; aussi serais-je désolé
Un dliriancbc, un hommci avec son tambour et sa flûto, se mit n parcourir le \ lila^'c
Liv. 225 — FAYARr frùros, Odltc.ir .
j79i LA CHASSE AUX PATRIOTES
de me priver volontairement de votre aimable société. Nous disons donc que vous êtes venues vous établir chffz cette bonne M"" Voituret, une excellente patriote, qui a de braves militaires dans sa famille. Les jeunes filles ne répliquèrent point.
Mais, au fait, puisque vous êtes les parentes de cette dame,
vous devez connaître le fameux capitaine Baudouin ? En voilà un homme de cœur et qui donne de la besogne à la police.
Louise baissa la tète pour cacher son trouble, et Flavienne, qui était écarlate, repartit :
Nous ne savons pas de qui vous nous parlez...
En ce moment, le bruit du tambour, accompagné des sons aigus d'un fifre, retentit au bout de la rue.
Cyrille ouvrit la fenêtre sans plus se gêner que s'il eût été chez lui, et dit aux jeunes filles, en désignant le haut de la rue Saint-Rustique :
C'est le tambour de la commune, qui vient sans doute publier
un avis du maire, relatif aux pauvres gens qu'on accuse de conspiration.
Louise et Flavienne frissonnèrent en entendant ces mots. L'espion catholique ne se trompait pas. Le tambour du pays, escorté de jeunes galopins, s'arrêtait de temps en temps pour annoncer aux habitants, rassemblés devant les maisons, que les autorités avaient appris que des conspirateurs bonapartistes trouvaient un refuge dans la commune. Alors, il les prévenait que tout individu, convaincu d'avoir eu des communications avec l'un de ces brigands, serait immédiatement livré aux tribunaux d'exception, qui en feraient promptement justice....
Cyrille referma la fenêtre, puis il dit d'un ton hypocrite :
— Avouez, mes chères demoiselles, qu'un gouvernement assez barbare pour recourir à de tels moyens d'intimidation mérite bien ce qui lui arrivera certainement, c'est-à-dire d'être renversé par la colère du peuple...
Au lieu de répondre à ce suppôt de sacristie, les jeunes filles, «ffrayées par les menaces du maire, se mirent à fondre en larmes, et, pour dérober la vue de leur douleur au bedeau, elles se retirèrent dans le fond de la chambre et se couvrirent le visage avec leur mouchoir.
— Allons, se dit le jésuite, ma visite n'a pas été infructueuse; j'ai
appris que ces petites donzelles se cachent, et qu'elles tremblent pour la sûreté de quelque frère ou de quelque amoureux.
11 se leva et sortit, après avoir fait une révérence d'ensoutané.
Lorsque M™' Voituret rentra, une heure et demie après le départ do Cyrille, les deux cousines étaient presque désespérées.
— Eh bien! qu'avez-vous appris? demanda vivement Louise à la rcpriseuse de châles en lui prenant les mains.
— De grâce, ma bonne madame Voituret, di:^sipez notre inquiétude, ajouta Flavienne en essuyant ses larmes.
— Rassurez-vous; je ne vous apporte pas de mauvaises nouvelles.
— Vous avez vu .M™* Panisset?
— Oui; c'est une brave femme, dévouée au capitaine et à ses camarades. Son flls était allé aux informations, et malheureusement il n'était pas encore rentré, lorsque j'ai quitté la maison.
— Francis n'est point arrêté, n'est-ce pas? dit Flavienne en jetant un regard d'anxiété sur M™ Voituret.
— Ni lui ni personne. Il paraît que Chardin, le charcutier accouru à votre secours, sera d'une grande utilité à nos amis. Quant à Baudouin, le commandant Verdot lui a procuré un refuge où il sera en sûreté.
Les deux cousines éprouvèrent un grand soulagement en apprenant cette heureuse nouvelle, et .M"" Voituret leur dit que, dans la situation où il se trouvait, le capitaine commettrait une grave imprudence en franchissant la barrière pour venir les voir.
— Dans quelques jours, ajouta-t-elle, lorsque la police se sera un peu relâchée de sa surveillance, il pourra sans doute sortir de Paris à l'aide d'un déguisement, et il viendra vous rassurer luimême.
— Je frissonne de terreur en pensant aux dangers qu'il court, dit Flavienne, ne craignant plus de laisser deviner le profond amour que lui inspirait son cousin.
— M"' Voituret a raison de ne pas désirer que mon frère vienne ici en ce moment, lui dit Louise. Après lu décision prise par le maire de Montmartre, il serait sûr d'être arrêté.
— Quelle décision? demanda la repriseuse de châles surprise. Les jeunes lilles lui apprirent alors la publication faite, une heure
auparavant, par le tambour de la commune.
— En effet, dit la brave femme, la situation est grave. .
— Et puis, nous ne vous avons pas encore parlé de la singulière visite que nous avons reçue pendant votre absence, reprit Louise.
— Vous avez reçu une visite? repartit M"^ Voituret, en donnant les marques d'une vive inquiétude.
— Oui, répondit Flavienne. Un homme aux allures équivoques s'est fait ouvrir la porte en frappant trois coups ; puis il est entré malgré nous et s'est installé sans façon, en prétendant qu'il avait des choses fort intéressantes à vous communiquer.
— Et il ne vous a pas dit son nom?
— Il s'est contenté de nous apprendre qu'il est votre voisin.
— Vous m'effrayez; c'est sans doute le bedeau de l'église, un individu appelé Cyrille, qui est l'âme damnée des royalistes...
Les deux cousines échangèrent un regard indiquant la terreur que cette révélation venait de leur causer.
— Ah! mes chers enfants! pourvu que cet homme ne vous ait pas fait tomber dans quelque piège.
— 11 est donc bien dangereux?
— S'il l'est!... Apprenez que Cyrille est l'espion du vicaire-général à Montmartre et au village de Clignancourt. De plus, c'est l'agent, le mouchard, comme on appelle ces gens-là aujourd'hui, de Donnadieu, l'ennemi acharné des patriotes.
— Ah ! mon Dieu ! s'écrièrent les deux jeunes filles, dont la frayeur redoubla.
— Voyons, cherchez à vous souvenir de ce qu'il vous a demandé, e't surtout de ce que vous lui avez répondu.
Les deux cousines répétèrent la conversation quelles venaient d'avoir avec le bedeau, et IM"" Voituret, dont les traits s'assombrirent, leur dit :
— Il n'y a pas à se le dissimuler, la visite de cet homme est un grand malheur. Profitant de votre inexpérience, il a appris une partie de ce qu'il désirait savoir. Il va s'empresser d'aller vous dénoncer, car il a deviné que vous êtes venues ici pour vous cacher. Demain, peutêtre, on vous arrêtera...
Ces paroles achevèrent de plonger les jeunes filles dans une mortelle inquiétude, non pas pour elles, mais pour Francis Baudouin. Si on les arrêtait, une souricière serait établie dans la maison, et
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le capitaine s'y ferait infailliblement prendre. Et puis M""" Voituret serait poursuivie pour avoir donné asile à des conspirateurs.
— Que faire? comment détourner les dangers qui nous menacent tous? murmura Louise d'un ton douloureux.
En ce moment, Flavienne essuya ses larmes et releva la tôle.
— C'est dans les situations désespérées qu'il faut redoubler de sang-froid et d'énergie, dit-elle.
— Que voulez-vous dire, ma fille? lui demanda îa repriseuse do châles.
— Si nous restons ici, nous serons arrêtées?
— Oui; eh bien?
— Attendons la nuit pour quitter cette maison, et rentrons à Paris par la barrière Poissonnière.
— Et moi? répliqua M"' Voituret.
— Vous, notre excellente amie, vous mettrez le comble à votre générosité en nous accompagnant, et ce soir, vous pourrez revenir chez vous en disant que vous avez été trompée par des jeunes filles qui, pour des raisons inconnues de vous, se sont fait passer pour vos parentes. Vous serez peut-être ensuite l'objet d'une surveillance sévère, mais, comme on ne pourra trouver aucune preuve de culpabilité contre vous, on vous laissera bientôt tranquille.
— Tu as eu une bonne idée, Flavienne, dit Louise; mais il est inutile d'exposer M""" Voituret à être arrêtée en notre compagnie.
— Pardon, Louise, -M""" Voituret aura l'air d'être notre mère; de cette façon, nous pourrons franchir la barrière sans attirer l'attention des agents, et lorsque nous serons dans Paris, elle nous quittera et rentrera à .Montmartre par la barrière des Martyrs.
— Mais où irez-vous donc, mes pauvres enfants? reprit la digne femme d'un ton profondément ému.
— Nous nous l'cndrons chez M'^' Panisset, où nous trouverons un asile pour la nuit, et dem.iin nous aviserons.
— C'est le seul parti à prendre, ajouta Flavienne; d'autant plus que nous pourrons revoir mon frère, ou le faire prévenir pur l'un do ses amis de ne pas venir nous chercher ici.
— Eh bien! soit, fit la repriseuse de cliàles au bout d'une minute de réflexion; de plusieurs maux il faut choisir le moindre. Vous ferez des changements dans votre costume et dans votre coiffure, do façon
à vous rendre méconnaissables, et je saurai remplir convenablement mon rùle de mère...
La brave femme se hâta de préparer le dîner, et engagea les jeunes filles à maîtriser leur émotion pour y faire honneur.
A neuf heures du soir, après s'être assurée que l'escalier était libre, M™ Voituret dit aux deux cousines de descendre en faisant le moins de bruit possible, et d'aller l'attendre au coin de la place du Tertre, plongée en ce moment dans une obscurité presque complète.
Elles avaient quitté leurs chapeaux et pris le costume de petites ouvrières. Chacune d'elles portait un paquet recouvert d'une toile grossière, qui contenait les objets qu'elles avaient enlevés le malin de leur logement de la rue Saint-Martin.
La repriseuse de châles les rejoignit bientôt, et lorsqu'elles furent stir le point d'atteindre la barrière Poissonnière, M"' Voituret les fit marcher à deux pas devant elle.
Les employés de l'octroi s'approchèrent pour visiter les paquets. Alors, la repriseuse de châles dit à ces derniers :
— Mes filles ne portent que des objets exempts de droits. Ce sont leurs petites affaires qu'elles avaient laissées chez moi à Glignancourt. Allons, Judith et Élisa, défaites vos paquets.
Le brigadier des gabelous, qui se piquait de galanterie, adressa des regards malins aux deux cousines, et dit aux employés, après avoir tâté leurs paquets pour la forme :
— Laissez passer ces jeunes tendrons; elles n'ont pas la mine de fraudeuses, et ceux qui auront le plaisir de les caresser ne trouveront pas de contrebande sous leurs cotillons ; n'est-ce pas, la maman?
Un triple éclat de rire accueillit les paroles du brigadier, et les jeunes filles passèrent ensuite devant la sentinelle du poste et devant l'agent de police en bourgeois chargé d'examiner les gens entrant dans Paris, sans qu'ils parussent les remarquer.
Lorsque M"" Voituret fut arrivée par la rue du Faubourg-Poissonnière, dans laquelle il n'y avait alors que fort peu de maisons, au coin de la rue de lîellefond, les jeunes filles l'arrêtèrenl.
— Ne venez pas plus loin, ma bonne amie, dit Louise; nous ne courons pour le moment aucun danger. Mille fois merci I
— Puisque vous le voulez, mes chères enfants, je vais vous quitter, mais demain, dans l'après-midi, j'irai prendre de vos nouvelles.
— Non, non, répliquaîvivement Flavienne. On vous surveillera, et cette démarche pourrait vous être funeste. Nous vous promettons de vous informer de ce qui nous sera arrivé, lorsque nous pourrons le faire sans vous compromettre.
M"° Voiiuret insista; mais les jeunes filles lui firent promettre de rester chez elle, et elles la quittèrent après l'avoir embrassée à plusieurs reprises avec effusion.
Elles descendirent ensuite la rue du Faubourg-Poissonnière, sans remarquer qu'elles étaient suivies par un jeune officier prussien, accompagné d'un homme d'une trentaine d'années portant un costume bourgeois râpé, et coiffé dune casquette de loutre.
Quand Louise et Flavienne furent arrivées au coin du boulevard, l'officier prussien dit en assez bon français à l'homme qui l'accompagnait :
— Ce sont bien elles, je ne m'étais pas trompé...
— .\lors, il faut les suivre?
— Oui, et vous ne les quitterez que lorsqu'elles seront entrées dans une maison dont vous prendrez l'adresse.
— Très bien, monsieur l'officier; j'irai vous rendre compte de ma mission demain matin.
— N'y manquez pas, Farjot, et regardez bien ces jeunes filles, surtout la blonde, afin de pouvoir les reconnaître facilement.
— Oui, monsieur von Thermann...