LE CAPITAINE DANS LA SOURICIÈRE
Le lendemain du duel dans lequel le traître Margout avait trouvé la mo.'l, le capitaine Baudouin dit à M""" Guillaume, son hôtesse, d'informer le commandant Verdot, s'il venait pour le voir pendant la soii'ée, qu'il s'était rendu à .Montmartre auprès de sa sœur et de sa Cousine.
Le cadavre de Margout avait été reconnu à deux heures par un agent de Donnadieu.
On avait trouvé dans ses poches des pièces établissant qu'il avait appartenu, comme il le disait, à la Grande Armée, mais seulement en qualité de sergent, et non d'officier.
Donnadieu, qui avait eu souvent à se louer des services rendus par ce traître, devina bien vite la vérité.
— C'est une œuvre de vengeance des brigands de la Loire, dit-il au procureur du roi qui venait de le faire appeler. Ils ont découvert que Margout nous fournissait des renseignements, et, selon leur habitude, ils l'ont attiré dans un piège, et là ils l'ont forcé à se battre.
- — Les meurtriers de cet homme doivent être les coquins qui ont audacieusement enlevé le prisonnier détenu au poste de la rue Mauconseil?
• — C'est ma conviction, répliqua Donnadieu.
— Alors, le capitaine Baudouin est dans cette affaire?
— C'est lui probablement qui l'a organisée. Ce qui le prouve, c'est la fuite de sa sœur et de sa cousine. On a opéré une perquisition au domicile de ces jeunes fille>. qui n'a produit aucun résultat sérieu.x.
— A tout prix il faut les retrouver, car lorsque nous les tiendrons, nous saurons bien les obliger à nous dire en quel lieu se cache cet enragé capitaine.
— Tous les agents sous mes ordres ont reçu des instructions à ce sujet, et les signalements de ces donzelles leur ont été remis. Si elles sont à Paris, elles ne peuvent manquer de tomber bientôt entre nos mains.
— Il ne faut pas négliger de surveiller les conspirateurs dont on nous a signalé la présence dans le quartier de la place Saint-Michel, 11 y a, parmi ces coquins, un individu presque aussi dangereu.x que Baudouin; c'est le commandant Verdot.
— Oui; en voulant surveiller deux ou trois de ses camarades qui avaient eu l'audace de s'introduire dans le jardin du Palais-Royal, un de mes meilleurs agents a été victime de son zèle.
— J'ai entendu parler de cela, reprit le procureur du roi; l'homme dont vous parlez a été attiré dans un guet-apens, je crois.
— A peu près. Il suivait le soir, à distance, plusieurs anciens officiers qu'il supposait être des conspirateurs, lorsque, dans Tanglo
A moi I noas le louons, s'ccria-t-ll.
Liv, aiiO. — Kataki» in-res, l'Uiteurs.
qui se trouve au milieu de la rue Chabanais, il a, tout à coup, reçu sur la tète un formidable horion...
i< Le malheureux est tombé sans connaissance sur le pavé, et il est encore au lit.
— C'est honteux pour la police, reprit le pvocnronr du roi en jetant un regard sévère sur Donnadieu. Aussitôt la nuit venue, les rues de Paris deviennent de véritables coupe-gorge. Ce sont aujourd'hui les brigands de la Loire qui sont les rois de la cité. Ils se moquent aussi bien de la magistrature que de notre roi bien-aimé... Il faut que cet état de choses cesse, entendez-vous, Donnadieu; sans quoi on supposera que vous n'êtes plus à la hauteur de votre mission.
Le chef de la sûreté rougit et répliqua en trépignant :
— Vous savez pourtant bien, monsieur le procureur du roi, que je ne perds pas mon temps, puisque, chaque jour, je vous livre quelques-uns de ces rebelles.
— Ce n'est point encore assez ; il faut débarrasser Paris de celte vermine, qui pousse l'audace jusqu'à attaquer les soldats appartenant aux armées de nos bons amis les alliés. Sachez que Sa Majesté notre roi, Louis XVin, l'espoir des Français, est profondément mécontente. A tout prix, je vous le répète, il faut débarrasser la capitale des brigands qui la déshonorent; vous me comprenez?
— Oui, monsieur; et si le service que je viens d'inaugurer produit les bons effets que j'en attends, les fidèles serviteurs de Sa Majesté, notre monarque chéri, n'auront bientôt plus les yeux offusqués par la vue des anciens traîneurs de sabre de l'ogre corse.
— Je le désire. Chassez sans relâche cette tourbe maudite, et, si l'argent vous fait défaut, on vous remettra ce qui vous sera nécessaire... Je ne vous retiens plus...
Le procureur du roi, qui était d'origine patricienne, congédia Donnadieu d'un geste noble et se remit à son travail.
Stimulé par ce sermon, le policier se promit de redoubler de Arigilance et d'activité et courut donner ses ordres à ses subordonnés.
Ce fut le soir du jour où l'entrevue du procureur du roi avec Donnadieu avait eu lieu, que le capitaine Baudouin choisit pour aller voir, à Montmartre, sa sœur et sa cousine.
Baudouin aimait tendrement sa sœur, qui lui avait toujours, de son côté, témoigné la plus vive affection.
Mais son amour pour sa cousine avait fini par prendre la première place dans son cœur, et, sans son dévouement à la cause de la liberté, il se fût promptement expatrié pour l'épouser.
Comme tous les esprits généreux qui rêvent l'émancipation de leur pays, le capitaine se faisait illusion, sinon sur l'issue, du moins sur la durée de la lutte qu'il avait entreprise.
Dans sa foi robuste, il croyait avoir la conviction que le gouvernement des Bourbons serait renversé avant six mois, et qu'il pourrait alors offrir en toute liberté sa main à sa chère Flavienne.
On connaît trop aujourd'hui en France l'effet de ces perfides mirages. Depuis vingt ans, deux de nos provinces bien-aimées subissent le joug de l'étranger, et l'on ne prévoit pas encore le moment où elles feront retour à la mère-patrie.
Pourtant, ce moment arrivera; mais quand?
Donc, le cœur rempli de l'espérance de serrer bientôt sa bonne sœur Louise et sa chère cousine Flavienne dans ses bras, le capitaine sortit à neuf heures du soir de Paris par la barrière de Clichy.
On n'a pas oublié qu'il avait coupé ses moustaches et quitté son costume, accusant l'ancien militaire, pour prendre le rôle de neveu de M°" Guillaume.
Etant seul, personne ne faisait attention à lui.
Sorti de la barrière, il suivit le boulevard extérieur, qui ressemblait encore à un désert, et prit bientôt une ruelle bordée de murs, de jardins, qui conduisait aux vignes dont était couvert le versant sud de Montmartre.
Sur sa route, il ne rencontra qu'une ronde de gendarmerie qui, après l'avoir examiné, continua sa marche sans lui adresser la parole.
Sur le sommet de la Butte, il vit deux ou trois vieux cultivateurs attablés dans le cabaret de la place, et arriva jusqu'à l'entrée de l;i rue Saint- Rustique sans avoir rien remarqué de menaçant.
Là, le capitaine s'arrêta et prêta l'oreille, tout en cherchant à découvrir les fenêtres de M""' Voituret, qu'il connaissait [tariaitemcn!.
Malgré l'éloignement où il sn trouvait de ces fenêtres, li recoin: : néanmoins qu'il y apparaissait de la lumière.
r — Elles sont là, se dit-il en portant la main sur son cœu»-, dtuis quelques minutes, je les serrerai dans mes bras; je ies rassuriî.ai suv
mon sort, et nous prendrons ensemble des mesures efficaces pour les mettre à l'abri du péril...
« Oh ! chères adorées I ce moment me paiera avec usure toutes mes privations, toutes mes souffrances...
Ne voyant rien de suspect dans l'étroite rue Saint-Rustique, qui, du reste, n'a pas été élargie depuis cette époque, Baudouin s'avança^ légèrement vers la maison de M"' Voituret.
Comme dans la plupart des habitations du village, il n'y avait pas de portier dans cette maison.
Le capitaine connaissait le secret de la serrure de la porte. Ce secret n'en était, du reste, point un pour la plupart des voisins.
Il entra doucement, se dirigea à tâtons vers l'escalier non éclairé, et arriva bientôt devant la porte de la repriseuse de châles.
Baudouin prêta l'oreille.
Il espérait entendre les voix fraîches de sa sœur et de sa cousine.
Mais un silence lugubre régnait dans toute la maison ; seuls, les miaulements mélancoliques d'un chat troublaient cette solitude.
— Les chères enfants sont peut-être déjà couchées, murmura-t-il. Je vais faire le moins de bruit possible...
Le capitaine frappa trois coups à intervalles égaux contre la porte et attendit.
Un léger frôlement d'étoffe se fit entendre, mais on n'ouvrait pas.
Gela ne Tétonna point. 11 pensa avec assez de raison que M"" Voituret prenait des précautions pour ne pas être surprise, et il frappa de nouveau, mais avec un peu plus de force.
Alors il entendit le bruit d'une chaise qu'on faisait glisser sur le carreau; puis des pas se dirigèrent vers la porte.
— Qui est là? demanda M"" Voituret sans ouvrir.
— Moi.
— Attendez... oui, je reconnais votre voix.
La porte s'ouvrit et la repriseuse de châles se recula pour laisser entrer Baudouin.
— Vous ici. capitaine... quelle imprudence!
— Pour avoir le bonheur de les embrasser, que ne ferais-je pas... Ou sont-elles?
— .Mon cher Francis, vous avez fait une démarche inutile.
— ^ue voulez-vous dire?
— Louise et Flavienne n'ont pas même passé une nuit ici.
— On les a arrêtées? dit Baudouin d'une voix sourde.
— Non; mais elles sont retournées à Paris.
— Chez nous... Ah! les malheureuses enfants !
— Chez M"' Panisset, qui a dû leur procurer un asile.
— Mais pourquoi ont-elles quitté cette maison? demanda le capitaine avec des déchirements dans la voix.
— Parce qu'elles n'y étaient point en sûreté.
— On les avait reconnues?
— A peu près...
M"" Voituret raconta alors ce qui s'était passé pendant l'absence qu'elle avait faite pour se rendre chez M°" Panisset, et le capitaine ne tarda pas à partager ses craintes.
— L'homme dont vous me parlez, ce suppôt de sacristie, a dû dénoncer immédiatement Louise et Flavienne, dit-il ; ce qui m'étonne, c'est qu'on ne se soit pas encore présenté chez vous pour les arrêter.
— On sait qu'elles sont parties ; je me suis empressée de dire aux voisins que l'agitation qui règne dans Paris les avait effrayées, et qu'elles étaient retournées dans leur pays.
— Et la police de la commune ne vous a adressé aucune question à ce sujet? demanda le capitaine.
— Je n'ai pas reçu de visite depuis leur départ.
— Ce silence ne me dit rien de bon, et je crois que ce que j'ai de mieux à faire, c'est de me retirer sans bruit, comme je suis venu.
— Oui, oui. mon ami; hâtez-vous de partir pendant que le chemin est libre, reprit M"* Voituret, qui ouvrit la fenêtre pour s'assurer qu'il n'y avait personne dans la rue. Demain, dans la matinée, j'irai chez M"" Panisset pour avoir des nouvelles...
— Merci, ma chère madame Voituret. Tenez, j'éprouve le désir de vous embrasser avant de vous quitter, car il me semble que nous ne nous reverrons pas de sitôt.
— Allons donc; moi, je suis sûre, au contraire, que tout ira bien.. Le capitaine venait d'embrasser la digne femme et il se disposait
à sortir, quand on frappa à la porte...
M""' Voituret et Baudouin restèrent silencieux et immobiles.
Au bout d'une demi-minute, les coups redoublèrent, puis Cyrule dit d'une voix mielleuse :
— RassiB?ez-voùs, ma voisine, n'est moii... J'ai égaré mon briquet et je viens vous prier de me donner du feu.
La repriseuse de châles tourna la tête et indiqua du regard à Baudouin la porte de la seconde pièce.
Le capitaine comprit.
n se glissa sur la pointe des pieds jusqu'à cette chambre, où il s'enferma.
Cependant, le sacristain redoublait presque violemment ses coups contre la porte...
— N ayez pas peur, ma voisine, dit-il; si vous avez quelqu'un chez vous, je fermerai les yeu.x; vous savez qu'on peut se fier à moi.
La repriseuse de châles était sur des charbons ardents. Elle cherchait à deviner si le bedeau n'avait point d'autre motif, en se présentant chez elle à pareille heure, que de lui demander du feu pour allumer sa chandelle.
Et, comme cet homme insistait pour entrer, elle se décida à ouvrir, afin d'écarter ses soupçons.
— Tiens, dit Cyrille en jetant un rapide regard autour de lui, il n'y a personne que vous. J'aurais cependant juré que j'avais entendu quelqu'un parler...
— Je lisais tout haut; c'est ce qui vous a trompé.
— Parole d'honneur ! je croyais que vos charmantes petites cousines étaient revenues.
— Je crois qu'elles n'y songent guère... Les troubles qui régnent à Paris les ont tellement effrayées qu'elles n'ont pas voulu passer une seule nuit chez moi.
— C'est dommage, car elles sont bien jolies, répliqua le calotin en passant sensuellement sa langue sur ses lèvres. Elles m'ont dit qu'elles étaient aussi parentes du capitaine Baudouin, ce fameux soldat qui donne tant de tintouin à la police.
M""" Voituret, dont le cœur battait précipitamment, ne répondit pas, mais elle jeta involontairement un coup d'oeil sur la porte de la chambre dans laquelle Baudouin s'était réfugié.
— Bon ! se dit Cyrille, qui avait remarqué ce regard, c'est dans ee nid qu'est l'oiseau... Cette fois, il est pris, car cette pièce n'a pas d'autre issue que la fenêtre, et, comme nous sommes ici au tpoisième
étage, il reculera devant la certitude de se casser les pattes... D'ailleurs, les agents et les gendarmes auront l'esprit de garder la rue.
— Mais où est donc votre chandelle ? reprit M""* Voituret ; je croyais que vous étiez venu pour me demander du feu?
Un sourire de méchanceté passa sur les lèvres du sacristain; il secoua la tète et répliqua :
— Tenez, madame Voituret, ne jouons pas plus longtemps à cachecache; vous êtes une excellente voisine, et je serais désolé de vous causer le moindre chagrin; aussi, vais-je vous parler franchement, dans l'espérance que vous me répondrez de même.
La repriseuse de châles pàlil, mais elle fit un effort et parvint à garder son sang-froid.
— Je vous écoute, dit-elle en faisant un pas de côté pour se placer entre Cyrille et la porte de la chamhre dans laquelle se trouvait Baudouin.
— Sans en avoir l'air, je suis un chaud partisan de l'empereur, reprit-il; un dévoué^ un pur.
— Je ne m'en serais jamais doutée; enfin, il y a des choses si drôles.
— Vous savez qu'on a besoin de gagner sa pauvre vie. J'étais dans la gêne lorsqu'on m'a offert la place que j'occupe; j'ai mieux aimé l'accepter que de crever de faim; tout le monde aurait fait comme moi. Mais, au fond, je déteste les calotins, qui sont tous des tartufes et des jésuites, et je n'ai jamais cessé de professer le plus grand respect pour [autre.
L'hypocrite porta en même temps le revers de sa main à son front et ht le salut militaire.
Mais ses simagrées ne trompèrent point la repriseu.se de châles, et elle répliqua d'un ton bref :
— .Vvec tout ça, où voulez-vous en venir?
— A vous dire, ma chère voisine, que si je suis entré chez vous, ce n'est point pour vous demander du feu.
— Je m'en doutais.
— Mais bien pour rendre un grand service au capitaine Baudouin, voire ami...
— Je vous remercie pour lui, mais j'ignore sa demeure..!*^ je au sais où vous pourriez le trouver.
Ea ce moment, Cyrille, qui paraissait écouter ce qui se passait dans l'escalier, entendit le bruit lourd et cadencé de plusieurs pas. Il releva aussitôt la tête et dit à la brave femme : Vous n'avez donc aucune conûance en moi?
— Pourquoi me dites-vous cela?
Parce que vous me cachez la présence, chez vous, du capitaine
iaudouin.
La repriseuse de châles éprouva un grand trouble et elle répliqua • d'un ton fort embarrassé :
Je ne comprends pas... le capitaine n'est point venu ici depuis-
quinze jours.
— Allons donc !
— Je vous assure...
— Il est inutile de le nier; je sais qu'il est là...
Le sacristain désigna en même temps du doigt la porte de la chambre.
On entendit en même temps un assez grand bruit dans cette pièce.
Puisque vous ne voulez pas aller ie chercher, j irai lui ouvrir
la porte, dit Cyrille en s'avançant...
Vous ne passerez pas, répliqua M"* Voituret en repoussant
énergiquement l'espion.
Mais celui-ci, irrité d'être bousculé par une femme, l'écarta violemment et se précipita vers la porte...
— A moi ! nous le tenons ! s'écria-t-il.
Aussitôt trois gendarmes, le sabre au poing, précédés d'un agent de police et de l'adjoint de la commune, pénétrèrent dans la pièce.
Tandis qu'un des gendarmes maîtrisait la repriseuse de châles, les" autres se joignirent à Cyrille pour donner l'assaut à la porte de la chambre dans laquelle se trouvait Baudouin.
Elle était fermée au verrou en dedans, mais elle fut enfoncée en moins d'une minute.
— Personne ! s'écria Cyrille avec rage. '
— La fenêtre est ouverte et des draps sont attachés à l'appui, dit ent de police.
Il se pencha en même temps et cria, de toute la force de ses ; ons aux gendarmes embusqués dans la rue :
Arrêtez-le, et, s'il refuse de se rendre, faites feu sur lui I
lii u\ ilitoriations retentirent a rcl onlrc
Liv. 227. - Kavaki) freri-n. éditeurs.
Deux détonations répondirent à cet ordre.
Voici ce qui se passait. . .
Lorsque le sacristain eut pénétré auprès de M™ Voituret, le capitaine prêla l'oreille et comprit promptement le danger qu'il courait. Mais il n'avait qu'un seul pistolet sur lui et il ne pouvait songer à lutter contre plusieurs hommes armés jusqu'aux dents avec ce pistolet.
D'un coup d'oeil, il reconnut que la seule chance de salut qui lui restait était de parvenir à s'enfuir par la fenêtre.
— C'est par là que je sortirai, dit-il avec la froide résolution d'un homme décidé à braver la mort.
11 ôta aussitôt les draps du lit qui se trouvait dans cette chambre; il les attacha bout à bout, et, avisant en ce moment un sabre de cavalerie provenant du régiment dans lequel Voituret avait servi et que sa femme avait acheté à titre de souvenir, le capitaine s'en empara.
11 sortit la lame du fourreau, la mit entre ses dents, puis escalada l'appui de la fenêtre et se laissa glisser...
Mais les draps étaient loin d'arriver jusquà terre. Cette difficulté ne pouvait arrêter un homme énergique et résolu comme l'était Francis Baudouin.
Il lâcha sa corde improvisée et tomba sans accident sur le sol, au moment où l'agent de police donnait l'alarme aux gendarmes embusqués aux deux extrémités de la rue.
Ceux-ci accoururent, le sabre à la m^ain.
C'était ce que désirait le capitaine, qui était, on l'a dit,' un des premiers maîtres de pointe et de contre-pointe de l'armée.
Il se précipita comme un lion sur les gendarmes, qui essayaient de lui barrer le passage, et, d'un terrible coup de manchette, abattit le bras du premier qu'il rencontra; puis, par une passe savante, il gratiCa le second d'un formidable coup de banderole...
Baudouin n'avait plus personne devant lui; mais les deux gendarmes gardant l'autre bout de la rue accoururent au secours de leurs camarades, et ce furent eux qui, désespérant de rejoindre le fugitif, tirèrent les coups de fusil qu'on aveiit entendus.
Bientôt, tous les habitants de lame, la plupart munis de lumières, apparurent aux fenêtres.
Les gendarmes qui avaient pénétré dans la maison de M"' Voituret
redescendirent précipitamment dans la rue, se joignirent à leurs camarades, et la chasse au brigand de la Loire commença...
Le capitaine, agile comme un cerf, s'était dirigé vers le versant nord de la Butte, coupé de haies, de jardins, et où il n'y avail pas de maisons.
Les balles des gendarmes ayant sifflé à ses oreilles sans l'atteindre, il n'avait reçu aucune blessure dans la bagarre.
En ce moment, un homme eût été bien imprudent s'il s'était avisé de se jeter devant lui pour l'arrêter.
D'une main, le capitaine tenait son pistolet, et de l'autre main il serrait la poignée du sabre de cavalerie, arme terrible lorsqu'elle était maniée par lui.
Au lieu de prendre le sentier tortueux appelé aujourd'hui rue des Saules, par lequel on descendait la Butte du côté du village de Clignancourl, Baudouin fit seulement une cinquantaine de pas dans cette voie; puis il se jeta brusquement à gauche, escalada plusieurs murs, traversa des vergers et des jardins, et se trouva bientôt à l'entrée des fameuses carrières de plâtre, qui ont contribué, dans une si large mesure, à l'édification de Paris.
Là, il s'arrêta pour reprendre haleine...
De quel côté devait-il maintenant se diriger afin d'échapper à'ceux qui le poursuivaient?
11 comprenait que le premier soin de l'autorité serait de cerner la Butte et de donner son signalement à tous les chefs de poste des barrières du côté nord de Paris.
D'ailleurs, son déguisement lui devenait à peu près inutile. Cyrille, qui l'avait examiné de près lorsqu'il s'était introduit chez larepriseuse de châles, avait fait part aux gendarmes et aux agents de police du changement opéré dans son extérieur.
Afirès quelques instants de réilexion, il jugea prudent de né pas rester dans le lieu où ii se trouvait, car il entendait au loin de sourdes rumeurs qui ne pouvaient être causées que par la horde acharnée à sa poursuite.
Uaudouiri remit son pistolet dans sa poche, abaissa la lame de son sabre et gagna, à travers les fondrières, les terrains ravinés, les murs en mines, la plaine de Clignancourt.
Les habitants du village portant alors ce nom étaient à peu près ioas couchés, car l'on ne voyait aucune lumière aux fenêtres.
En revanche, cinq à six chiens hargneux se mirent à faire un tel tapage, qu'il fit un détour pour s'éloigner de ce hameau et se rapprocher de Saint-Ouen.
Le capitaine possédait à peine une vingtaine de francs. Ce n'était pas avec celte somme qu'il pouvait songer soit à voyager, soit à déterminer, par l'amour du gain, des gens à lui donner un asile.
Pourtant il fallait aviser; le temps était froid et quelques gouttes d'une pluie glaciale commençaient à tomber.
Passer la nuit au milieu des champs lui parut impossible. S'il ne contractait pas une maladie mortelle, il serait inévitablement découvert lorsque le jour viendrait, et livré aux autorités par les paysans, dont la plupart étaient devenus royalistes dans l'espérance de voir leur sort s'améliorer.
Tout en marchant dans la plaine Saint- Denis, à travers les terres labourées, le capitaine pensait à Flavien^e et à sa sœur.
Abandonnées à leur malheureux sort, qui les obligeait à se cacher, qu'allaient-elles devenir?
Et maintenant il ne pouvait rien, absolument rien faire pour les secourir?
Une douleur atroce tortura, pendant un instant, le cœur de cet homme; et des larmes, de vraies larmes, vinrent humecter les joues bronzées de cet intrépide soldat, qui avait bravé cent fois la mort en se jouant.
Accablé de fatigue, il se sentait pris d'un affaissement général, lorsqu'il découvrit une petite lumière à une centaine de pas.
11 s'avança et reconnut qu'elle partait de la fenêtre d'une maison basse, assez grande, bâtie au milieu des champs.
A la lueur douteuse de quelques étoiles, perçant à de certains moments les gros nuages qui roulaient dans le ciel, le capitaine distingua, à côté de cette maison, une vaste étendue de terrain où il aperçut des carrés de verdure et plusieurs rangs de cloches servant à abriter le» légumes contre les atteintes du froid.
Dans le milieu de cette culture, il vit se profiler vaguement sur l'horizon une de ces énormes cuves, montées sur un massif de maçonnerie,
d'où les jardiniers des environs de Paris tirent l'eau nécessaire à l'arrosage.
— C'est une maison de maraîchers, se dit Baudouin en se dirigeant vers l'habitation; ces gens-là ne se mêlent guère de politique* je trouverai peut-être là un refuge pour le reste de la nuit.
Des aboiements furieux, poussés par un chien attaché à côté d'un tonneau coupé en deux, où il trouvait un abri, firent sortir quelqu'un de la maison.
— Paix, Fox ! cria cet individu en cherchant à voir ce qui faisait aboyer son chien...
Mais, comme l'animal, au lieu de se taire, redoubla son tapage, rhomme finit par dire à haute voix :
— Pour sûr, il y avont des voleurs dans les environs... Attends, attends, j'allons prendre mon fusil...
Alors, le capitaine jeta son sabre dans une haie qui se trouvait près de lui, et dit de façon à se faire entendre :
— Rassurez-vous; je ne suis point un voleur, mais bien un homme qui s'est égaré en voulant prendre la traverse pour se rendre à Saint- Denis.
— Ah! bon; vous êtes de Saint-Denis?
. — le n'en suis pas, mais j'y vais.
— Eh ben ! quest-ce que vous voulez?
— La nuit est obscure; je ne connais pas mon chemin et la pluie commence à tomber. Je vous serais fort reconnaissant si vous consentiez à me donner un abri, n'importe dans quel endroit, jusqu'à demain matin.
— Mais ce n'est point une auberge ici ; d'ailleurs, je ne vous connaissons pas.
— Je suis un honnête homme, soyez-en sûr; et puis, je vous paierai votre hospitalité.
— Tout ben carculé; je ne voulons recevoir personne chez moi; il y a aujourd'hui tant de maraudeurs qui rôdent dans les champs pour nous chiper nos légumes... Non, non, passez votre chemin...
Le chien s'était tu, et Baudouin, qui venait de s'avancer, vit à la clarté blafarde s'échappant de la fenêtre, un homme d'une quarantaine d'années, aux traits anguleux, et dont l'extérieur était fort pea .sympathique.
iSU LA CHÂSSE AUX PATRIOTES
' Cet homme èe nommait Grelu, et il exerçait la profession dei^araîcher. ' '
— Je vous répète que je ne suis pas un malfaiteur, reprit le capitaine, et vous ne feriez guère preuve d'humanité si vous me refusiez un abri pour quelques heures...
— Encore une fois, je ne recevons pas les vacrabo'nds chez moi, répliqua le maraîcher. Si vous ne filez point tout dret, je lâchons Fo.x à vos trousses, et il saura bien vous faire partir... '
Comme pour appuyer ce que venait de dire son maître, le chien se remit à japper.. .
Le capitaine allait se retirer, lorsqu'une femme d'environ trentecinq ans, ayant un certain embonpoint, parut sur le seuil de la porte; une lanterne à la main.
C'était Geneviève, la femme du maraîcher.
— Allons, Grelu, ne sois pas si méchant envers le pauvre monde, dit-elle à son mari ; ce monsieur n'a pas l'air d'un mauvais gars, et ça tie te coûtera guère de lui faire une petite place dans le cabinet auprès du cellier... Ce n'est pas la paille qui nous manque...
— Si encore je le connaissions... répliqua le paysan ébranlé.
— Pardi, je pense bien que si c'était ton frère, tu ne le laisserais pas coucher dans les champs par un temps pareil... et puis, quand il sera entré, il nous dira son nom.
— Oh! certainement, madame, repartit Baudouin en jetant un regard de reconnaissance à la maraîchère.
— Ah! s'il voulont nous dire son nom... fit Grelu.
Profitant de son hésitation, Geneviève ouvrit la porte toute grande et invita le capitaine à entrer dans la maison.
— Je vous remercie mille fois, madame, reprit ce dernier en s'inclinant, je n'oublierai pas vos généreux procédés.
La pièce dans laquelle Baudouin entra était une grande chambre, moitié cuisine, moitié salle à manger. Au fond, on voyait un large lit, entièrement entouré de rideaux de serge verte. Un énorme coffre de noyer, un buffet chargé de faïences, et un coucou de la Forêt-Noin> étaient, avec la longue table occupant le milieu de la salle, les principaux meubles garnissant cette chambre.
'■ Assise devant la table, une jeune servante, au nez relevé et à l'air bête, écossait des haricots avec un jeune gars de treize à quatorze ans,
nQiïimé Biaise, donl les cheveux, d'un roux sale, se dressaient autour de sa tête comme les piquants d'un hérisson.
— Tenez, monsieur, assoyez-vous à cùté du feu pour vous sécher, car vos habits sont déjà mouillés, dit la maraîchère au capitaine, en lui avançant un escabeau. Dans un instant, Mathurine ira vous arranger une place pour vous coucher... Vous le voyez, nous sommes occupés à écosser des haricots qu'on conduira demain matin aux halles.
— Si ce monsieur vouliont nous donner un coup de main, ça ne serait pas de refus, dit Grelu à Baudouin en lui lançant un regard sournois.
I — Fiche -nous donc la paix, hein! fit la maraîchère en s'adressant à son mari.
— T'entendons rien aux affaires, répliqua ce dernier ; puis se iaurnant vers le capitaiDe, il lui dit :
— Comme ça, c'est ben à Saint-Denis que vous allez?
— Oui ; j'y vais voir un de mers- amis.
— Qu'ment qui s'appelle? je le connaissons p't'ètre.
Le capitaine hésita ; mais, voyant, aux regards malins que foi lançait Grelu, qu'il fallait écarter ses soupçons, il répondit; " — D'abord, je me nomme Ch.irles Guillaume.
— Ah ! ben ; j'en avons connu des Guillaume: il y en a nn qu'est établi charron à Sannois, c'est-y point votre parent?
— C'est possible; seulement je l'ignore, car je suis de Bordeaux.
— De Bourdeaux... un bel endroit, ousqu'il v a du piqueton chenu. Sans vous commander, vous devez être vigneron, hein?
— Non ; je suis employé à la cathédrale en qualité de suisse. Le paysan inclina respectueusement la tête.
— Mazelte! en v'ià un bel état, répliqua-t il. Ce que vous dites me faisuiiL plaisir, car ça me prouve que vous êtes un bon, un ami des royalistes, et que vous devez avoir du contentement à entendre crier : vive le roi, et à bas ce brigand de Buonaparte!
Baudouin rougit et un éclair sillonna ses yeux. Geneviève, qui l'examinait, remarqua le changement de sa physionomie et elle dit à son mari :
— Tu vois bien que tu ennuies ce monsieur avec tes réflexions
sur la politique ; puisque c'est un homme d'église, il ne s'occupe pas dp ça.
— Encore une fois, écosse tes haricots et ne te mêle point des choses qui sont au-dessus de ton esprit...
— Alors, tu me prends pour une bête?
— Je te prenons pour une femme qui me doit obéissance ; tâche de me laisser tranquille, sinon...
Le paysan lança à sa moitié un regard si menaçant que celle-ci baissa la tête, en murmurant des paroles inintelligibles. Grelu se retourna alors vers le capitaine et lui dit :
— C'est vrai, il n'y a pas de plus mauvaise drogne que les femmes ; elles se mêlont de tout sans rien comprendre aux affaires, et si on les teniont point en respect, elles vous feriont manger à l'écurie.
Baudouin fit un signe de tête insignifiant.
— Revenons à vot' ami de Saint-Denis, reprit-il ; qu'ment qui se nomme et quoiqu'il fait?
— Il se nomme Saint-Martin et il est chanteur à la cathédrale.
— Saint-Martin... Saint-Martin, reprit le paysan en se grattant la tête ; je connaissons ben une rue de ce nom-là, j'y sommes même allé la semaine dernière, mais c'est tout. Enfin, vous m'avez rassuré, je suis sûr de ne pas recevoir chez moi un de ces brigands de bonaparteux, qui conspiront, m'a-t-on dit, pour renverser notre bon roi et nous filouter tout ce que nous possédons...
Le capitaine, malgré les efforts qu'il faisait pour rester calme, perdit pourtant patience aux derniers mots de Grelu.
— On vous a trompé, mon brave homme, en vous disant que lespartisans du régime libéral songent à dépouiller leurs concitoyens, répliqua-t-il avec animation. Tout au contraire, ils ne pensent qu'à améliorer le sort du peuple.
— Tiens, tiens ! se dit Grelu, ce royaliste-là parle absolument comme ces gredins de bonaparteux; j 'aurons l'œil sur lui...
Puis, prenant un ton mielleux, il répondit au capitaine :
— Vous avez ben sûr raison, pas vrai, m'sieu le suisse de la cathédrale de Bourdeaux; le diable n'est point si noir qu'on le fait, et, parmi les anciens soldats de l'usurpateur, il y a aussi quéques braves, gens.
— Il n'est guère permis d'en douter, répliqua le capitaine.
Écoutez ce que je vais vous Uiri' ; Il y va do votre sécurité.
l.iv. Ï28. — I''aï*ri> frères, éditeurs.
Le paysan jeta un regard de côlé sur ce dernier; ensuite il se rapprocha de la table et se remit à écosser des haricots. ..^
Geneviève dit alors à Mathurine d'aller préparer l'endroit oîi Baudouin devaitpasser lanuit; et, quand la servante revint, la maraîchère invita \e capitaine à la suivre.
-^— Du tout, reprit GreUi d'un ton bref, ce n'est pas à toi à conduire cet homme à sa niclie.
— Cependant, je voudrais...
— La'pai.\, hein! Et toi, Mathurine, emmène M. Charles Guillaume au fournil.
Geneviève s'assit devant la table en poussant un soupir, tandis que la servante conduisait le capitaine dans le lieu préparé pour le recevoir.
— Pourquoi n'as-tu pas répondu au bonsoir que ce monsieur vient de te souhaiter? demanda Geneviève à son mari, lorsque Baudouin fut sorti.
— Parce que cet homme-là n'étiont pas ce qu'il nous a dit. En voilà une idée.
— - C'est pas un gueux de c'te espèce qui pouvont me tromper. As-lu vu s'il a sauté quand je lui avons dit du mal des bonaparteux; Par Sainte-Geneviève, ta patronne, je mettrions ma main au feu que c'est un brigand de la Loire !
— Et si c'en était un, qu'est-ce que tu ferais?
— .\h ! ah! elle est bonne, la question. Je ne laisserions certainement point échapper l'occasion de faire mettre la main sur le collet ce ce bandit, ' ,
— Tu le dénoncerais? fit Geneviève qui rougit légèrement.
— 'Quand même ce serait ton père, qui n'étiont point déjà si catholique, entre nous.
— Grelu!...
— Il n'y a pas de Greju qui tienne, repartit le paj^^ d'un ton menaçant. On me connaît à la mairie de Saint-Ouen pour un bon royaliste; je voulons justifier l'opinion avantageuse qu'on a de moi
— Que veux-tu faire, enfin?
— Tu vas le voir, curieuse...
Grelu se tourna alors vers son fils et lui dit :
— Lève-toi, Biaise, et approche.
LA CHASSE AUX PATRIOTES iSl'o
— Me v'ià, p'ça.
Le jeune gaiçon n'était ni beau ni élégant; en revanche, il dissimulait sa précoce méchanceté sous un masque de bêtise, dont ceux qui ne le connaissaient point étaient toujours dupes.
— ïu as examiné l'homme que Mathurine vient de conduire au lournil? lui dit son père.
— Je l'ai vu sans le voir; j'écossais.
— 11 s'est dit homme d'église; tu as entendu?
— Quand on écosse, ça n'empêche pas d'écouter.
— Eh ben ! qu'est-ce que tu en pensons de c't'homme?
— Je pense que si le brigadier de gendarmerie le tenait, il pourrait bien ne pas le laisser aller à Saint-Denis demain.
— A la bonne heure ! Et ta mère viendra encore me corner aux oreilles que t'étions une oie...
— Hé ! hé ! je les aime, les oies, surtout quand il y a des navets avec... C'est m'man qui fait joliment ce fricot-là.
Geneviève haussa les épaules, tout en continuant sa besogne.
— Eh ben ! puisque t'aimons les oies, on en fricassera une dimanche, si tu ne te montrons pas trop bête dans la commission que j'allons te donner, reprit Grelu.
— • Dites toujours, p'pa.
— L'homme qui est couché à côté est un conspirateur, c'est sûr; on le poursuit; c'est pour cela qu'il a donné de la tête chez nous comme un élourneau.
— Ça se pourrait, fit l'affreux gamin en plongeant ses doigts dans -Il '-paisse tignasse.
— Case peut, repartit le paysan... Bon; j'avons point l'envie, do iui laisser prendre de la poudre d'escampette.
— Vous voulez l'arrêter? fit le jeune drôle d'une voix effrayée): mais, c'est qu'il est d'attaque, et il pourrait bien nous flanquer sur le nez.
Grelu haussa les épaules et cligna des yeux.
— Es-tu assez niolle pour croire que j'allons me colleter avec ce. brigand, dit-il. Et les gendarmes, à ([uoi qu'ils serviraient?
— C'est qu'il n'y en a qu'à .Sainl-Ouen.
— Aussi, c'est là que t'allons filer pour les prévenir.
1820 LA CHASSE AUX PATRIOTES *j
— Mais il pleut à torrents, dit Geneviève, et Biaise ne se porte '< déjà pas si bien.
— Ecosse et fiche-nous la paix, répliqua Grelu en frappant la t.ihle avec son poing; si tu m'emmoutardes plus longtemps, je te fiche une d;inse dont le diable prendra les armes.
Puis, se tournant vers son héritier, il ajouta :
— Tu comprends, Biaise; en prévenant les gendarmes, on sera content de nous et ça nous procurera une gratification... Nous pourrons manger une oie dimanche, et je te donnerons vingt sous pour aller t'amuser à la fête d'Auberviliiers. ;
— Gré nom! je vas m'en payer une belle tranche de balançoire! \ s'écria le jeune garçon en faisant un entrechat dans la chambre; sans compter que je boirai de la bière et que je mangerai des gâteaux de Nanlerre à tire-larigot... " ;
Geneviève n'osait plus parler: mais l'expression de sa physionomie indiquait qu'elle était loin d'approuver son mari.
— Maintenant, faut m'écouter. Dans une petite demi-heure, tu pourras te rendre à la gendarmerie de Saint-Ouen, en passant par la traverse.
— Bon, bon; je connais le chemin.
— Tu demanderas à parler au brigadier, et tu y diras que c'est moi qui t'envoyons... Y me connaît. Puis, lorsque vous serez entre quatre-z-yeux, tu y couleras la chose en douceur dans le tuyau de l'oreille. Qu'il y a cheux nous un particulier qui marque mal; qui nous a dit de le coucher... que ce doit être; non, que c'est un brigand de bonaparteux, et qu'il faut qu'y vienne avec deux ou trois hommes pour l'arrêter
— Oui, p'pa.
— 11 devra se rendre ici avant le jour... on le retiendra dans la maison jusqu'à ce moment; tu me comprenons ben?
— Pardi!... c'est moi qui serai content de voir empoigner un homme par les gendarmes; il y a longtemps que j'ai envie de ça.
— Pour lors, mets ma cape, afin qu'elle te préservont de la pluie, et sors de la maison en douceur.
— Si je prenais le grand parapluie rouge de m'man?
— Tu pourrions pas le tenir ouvert, il fait trop de vent. Allons, file et marche dret...
Sans même jeter un coup d'oeil du côté de sa mère, l'affreux galopin sortit de la maison en répétant à voix basse le refrain d'une chanson royaliste.
Le temps était affreux ; un véritable orage grondait sur la campagne; la pluie tombait à torrents, et ce fut à la lueur des éclairs que le jeune drôle reconnut son chemin.
Pendant que le petit Biaise luttait contre le mauvais temps pour aller dénoncer le capitaine à la gendarmerie, Baudouin essayait de décider Mathurine à lui laisser la petite lampe avec laquelle elle l'éclairait.
Le réduit où on lui avait dressé un mauvais grabat composé de quelques poignées de paille et d'une vieille couverture, avait servi de fournil aux habitants de la maison quand les gens de la campagne cuisaient leur pain, et il était resté dans l'abandon.
Mathurine ne voulait pas laisser sa lampe au capitaine, dans la crainte, lui dit-elle, d'être grondée par ses maîtres.
— Ils ne le sauront pas, reprit Baudouin; d'ailleurs, j'entends bien payer ta complaisance. Tiens, prends ceci...
L'ancien cuirassier remit à la servante une pièce de cinq francs.
En 1816, une pièce de cinq francs était quelque chose, surtout pour une pauvre diablesse comme Mathurine, dont les gages annuels ne s'éleyaient qu'à la somme de quarante francs, plus un cotillon de droguet, deux chemises de grosse toile et une paire de sabots.
A la vue de la pièce d'argent, les yeux de Mathurine élincelèrent; elle se dandina sur ses hanches et dit, en baissant les yeux, comme si le capitaine lui avait demandé ses faveurs, outre la lampe :
— Certainement, monsieur; on ne peut rien refusera un beau gars comme vous; j'allons vous laisser la lampe... n'empêche que s'il vous faut autre chose...
Elle devint écarlate, et ses narines aspirèrent avec force les effluves d'un amour qu'on ne lui offrait point.
— Allons, bonsoir, lui dit lîaiidouin en la congédiant; il est probable que demain malin je serai parti quand tu t'éveilleras.
Mais la servante, qui avait des préoccupations biscornues, ne se hâtait point de se retirer, et elle allait sans doute essayer de renouer la conversation avec le capitaine, si la voix, tout à la fois grêle et
menaçante de son maître, ne lui eût rappelé qu'il y avait encore, sur la table, un gros tas de haricots à écosser...
Après son départ, Baudouin, qui n'avait aucune confiance en la probité hospitalière de Grelu, saisit la lampe et examina avec attention le lieu où il se trouvait.
Le fournil n'avait point de fenêtre; une ouverture d'environ trente centimètres sur vingt donnait un peu d'air et de lumière à ce réduit; mais il communiquait avec le cellier par une porte sans serrure, et celui-ci était éclairé par une lucarne assez large pour donner passage à un homme.
Mais il fallait traverser ce cellier pour sortir du fournil, et on ne pouvait le faire sans passer par un étroit corridor, au bout duquel se trouvait la principale porte de la maison.
Quand Baudouin eut fait sa ronde, il plaça son pistolet tout armé sur un tronc de chêne, représentant le seul siège du local, et s'étendit sur la paille.
Il masqua la lumière de la petite lampe avec des chiffons qu'il découvrit dans un coin, et s'étendit ensuite sur le grabat.
— - J'espère ne rien avoir à craindre de ce paysan madré, qui ne m'aurait pas reçu sans l'intervention de sa femme, se dit-il en songeant à Grelu... Glest égal» je serais plus tranquille si je n'avais pas jeté mon sabre dans la haio... Enfin, une nuit est bientôt passée...
Le capitaine se mit à réfléchir à sa position.
II ne pouvait essayer de rentrer à Paris sans s'exposer à être arrêté aux barrières; et, s'il n'allait pas à leur secours, que deviendraient sa sœur et sa chère Flavienne?
Il frissonna d'épouvante en songeant qu'elles étaient peut-être, en ce moment, enfermées entre les quatre murs d'une prison; et, chos,e plus affreuse encore, qu'elles étaient tombées entre les mains des misérables qui paraissaient avoir pris à tâche de les déshonorer.
Cette idée rendit bientôt le capitaine à demi fou. La pensée que le Prussien von Thermann pourrait faire violence à sa cousine, le fit écumer de rage, et il eut un instant la tentation de quitter son refuge et de rentrer à Paris pour aller protéger Louise et Flavienne.
Mais il comprit bientôt combien ce projet était insensé. Son signalement devait avoir été donné à tous les chefs de postes et aux agents de police aux barrières ; et, malgré sa force, son adresse et son cou-
LA CHASSK MX PATRIOTES 1823
rage, il succomberait certainement s'il bravait de tels dangers.
Lorsque le capitaine fut parvenu à reconquérir un peu de sang- IVoid, il se demanda où il irait le lendemain.
Tout à coup, il tressaillit. Oui, c'était cela. Il pourrait se cacher jusqu'au moment oij on se relâcherait de l'acharnement qu'on mettait à le poursuivre.
A Deuil, petit village peu éloigné de Saint-Denis, il avait un petit cousin nommé Massé, jardinier-pépiniériste, qui s'était distingué autrefois par la violence de ses opinions révolutionnaires.
Baudouin ne l'avait pas revu depuis son départ po' :• larmée; mais il savait qu'il vivait encore, ainsi que sa lomme, et que. tout en continuant à exercer son industrie, il s'enrichissait de façon à être un objet d'envie pour les gens du pays.
Tout cela avait été raconté au capitaine par un ancien maréchal des logis de son régiment, qui était de Deuil, et qu'il avait rencontré au Palais-Royal.
A l'âge qu'avait Baudouin, les sentiments se succèdent rapidement dans le cœur.
Stimulé par l'espérance de trouver un refuge chez son cousin, il crut que ce dernier ne refuserait pas de lui prêter un peu d'argent.
— Grâce à l'appui de .Massé, se dit-il, je pourrai sans doute retrouver Louise et Flavienne. Il est facile à deu.x jeunes filles de se cacher; et, quand le momentde la rédemption, si impatiemment attendu par les patriotes sera arrivé, je rejoindrai ces chères adorées...
Ce fut en caressant ce rêve que le capitaine tomba dans un profond sommeil.
11 dormait depuis plusieurs heures déjà, lorsqu'il fut brusquement réveillé par une main qui lui secouait le bras.
Baudouin ouvrit les yeux et vit devantiui Geneviève, la femme du maraîcher.
— Chut'... lui dit-elle t-n lui iTU'll;iiit la main sur la bouche pour l'-èmpècher de parler; écoutez ce que je vais vous dire, il v va de votre sécurité.
M"" Grelu n'avait d'autre vêlement qu'un jupon et une camisole, et elle tenait à la main un bout de chandelle dont elle s'efforçait de dissimuler la lumière.
Le capitaine s'était vivement relevé et il avait saisi son pistolet.
— Mon mari est un enragé royaliste et il me querelle à tout propos parce qu'il sait que je ne partage point ses idées, continua la maraîchère. Hier soir, aussitôt que vous avez été couché, il a envoyé Biaise, mon fils, à Saint-Ouen pour prévenir les gendarmes.
— Et ils sont là ? demanda Baudouin.
" — Non; vous avez le temps de vous enfuir, car ils ont dit à mon garçon qu'ils n'arriveront qu'au petit jour... Ah ! j'ai bien craint de ne pas pouvoir vous prévenir... Grelu est méfiant et ne dort que d'un oeil... Heureusement il était plus fatigué que de coutume, et il s'est endormi profondément il y a un instant... Ne prenez pas le chemin de Saint-Denis, c'est de ce côté qu'on vous poursuivra. Allons, monsieur, venez, et bonne chance...
— Ah ! madame. Je ne pourrai jamais m'acquitter de la reconnaissance que je viens de contracter envers vous... répliqua Baudouin en pressant la main de Geneviève avec effusion...
— Venez, venez... il me semble que j'entends du bruit...
Le capitaine suivit Geneviève, qui lui montrait le chemin ; mais la porte du cellier donnant sur le corridor s'ouvrit tout à coup, et Grelu, qui n'avait que son pantalon, parut, une fourche en fer à la main.
— Ah ? gueuse ! je t'y prends ! s'écria-t-il en croisant sa fourche ; tu ne le porteras pas en paradis! Quant à toi, brigand! assassin! damné! rends-toi, ou, vrai Dieu! je t'enfourche...
— Geneviève s'était promptement jetée de côté, et Baudouin présenta tout à coup le canon de son pistolet au maraîcher.
— Arrête ou tu es mort ! lui dit-il d'un ton qui remplit de terreur ce dernier.
— Non, non; pas de bêtises... balbulia-t-il en relevant sa fourche... c'était pour rire... je voulions seulement vous faire peur...
— Tu es encore une assez jolie mazette pour faire peur au capitaine Baudouin, reprit l'ancien officier en envoyant Grelu tomber à quatre pas.
— Partez, partez... murmura Geneviève à loreilie de ce dernier.
— Mais vous, madame?. ..
Tout à coup le maraîcher, qui s'était relevé, se précipita vers la porte en s'éeriant :
— Voici les gendarmes I à moi ! à moi ! je tiens le brigand !... Instinctivement, Geneviève referma la porte du cellier derrière son
Dcaudoiii se jitu -,ui Uts ecndarnu-s à corps perdu.
Liv "Jiy. — l''Ay>Bj) friTcs, cditcurn.
1826 l.A CHASSE AUX PATRIOTES
mari; mais le fugitif, qui ne pouvait s'échapper que par cette issue, saisit une hache suspendue au mur du cellier et la brandit en disant :
— Ils ne m'auront pas vivant!
Déjà, les gendarmes ébranlaient la porte, lorsque Mathurine parut à la lucarne du cellier.
— Par ici, venez vite, je vais vous faire sauver, dit-elle. Prompt dans ses décisions comme tous les hommes habitués à
braver le danger, Baudouin glissa vivement son pistolet dans sa poche, fit rouler une espèce de cuve, qui se trouvait dans un c-oin du coîlier, au-dessous de la lucarne à laquelle Mathurine venait de se montrer, et disparut par cette ouverture.
Pleine de sollicitude pour le >< beau gars » qui avait tout à coup ïiMl battre son cœur, la servante plaça commodément la courte échelle (iwmt elle s'était munie contre le mur, et le capitaine arriva sur le sol «aras -accident.
— Par ici, lui dit la grosse tille en lui prenant la main pour de g^ïider... pavons fait un trou dans la haie...
Ciudoujn reconnut le buisson dans lequel il avait jeté son sabre avant de se présenter à Grelu ; et, comme il avait abandonné la hache dont il s'élait d'abord emparé, il éprouva une vive satisfaction en reî pouvant son arme.
Il se retournait vers Mathurine pour la remercier, lorsqu'il la vil courir vers la maison en criant :
— Gare! g«re! v'ià les gendarmes!
Ces derniers avaient en effet contourné la maison pour la cerner, et le brigadier, le sabre nu à la main, coupa le chemin au fugilif.
— Rends-toi, brigand, ou ton affaire est réglée, dit-il au capitaine en faisant le moulinet.
Baudouin se jeta sur le gendarme à corps perdu...
D'un savant coup de manchette, il le désarma; puis il renversa un des hiimmes du brigadier qui voulait s'opposer à son passage, et il se mit à fuir à travers les champs avec une telle vélocité, qu'il disparut bienlût dans les ténèbres.
AOn de s'acquitter convenablement de leur besogne, les gendarmes tirèrent au hasard quelques coups de fusil dans la direction qu'il avait prise.
Il est presque inutile de dire que ce fut de la poudre perdue.