‹ [Les quatre sergents de la RochelleChapitre 84 sur 100 · LA POLICE CHEZ PANISSET · texte numérisé non relu

LA POLICE CHEZ PANISSET

Afin de conduire de front les événements de cette dramnticiue histoire, il est nécessaire de suivre Louise et Flavienne chez lîi mère Panisset.

On sait qu'elles se rendaient chez cette brave femme lorsqu'elles avaient été suivies par von Thermann el son émissaire Farjot, un gredin ayant fait le métier de souteneur avant l'entrée des alliés à Paris, el qui sélait dévoué corps el âme au service de ces derniers.

On était sûr de le trouver partout où il y avait une besogne malpropre à faire; mais il avait particulièrement la spécialité de procurer des femmes jeunes et jolies aux galants officiers des armées étrangères.

C'était Margoul qui avait mis ce chenapan en relations avec le jeune Prussien, et ce dernier s'était repenti de ne pas avoir recouru à son aide dans sa tentative d'enlèvement des deux cousines.

Quoique n'étant pas compris dans les cadres de la police, Farjot pouvait compter sur l'appui des principaux agents de cette administiilion. Donnadieu surtout, à qui il fournissait des renseignements utiles, le protégeait ouverleraent.

La maison de M"" Panisset n'ayant pas de concierge, les jeunes Glles furent fort embarrassées pour découvrir le logement de celte dernière sans attirer sur elles l'attention des locataires.

Elles gravirent en tremblant l'escalier boueux et obscur conduisant à l'appartement de la marchande à la halle, et, malgré les indications de M"" V'oiluret, elles restèrent lon^'lemps sur le carré sans oser frapper à une des portes devant lcsf|iielles elles se trouvaient.

Par un heureux hasard, Panisset rentra chez lui en ce moment. Selon son habitude, il avait allumé un polit riit-de-cnvo pour s'éclairer, et i! fut fort élonné do rencontrer ces deux jeunes fîllcs arrèléts devant sa porte.

A sa vue, les cousines se reculèrent.

— Que cherchez-vous, mesdemoiselles? leur demanda' Panissel.

— Le logement de M"" Panisset, répondit Louise toute Iremblar le. L'ancien sergent fronça les sourcils; il savait qu'il ne pouvait

prendre trop de précautions pour échapper aux yeux de lynx de la police, et il n'ignor&it point que cette dernière employait souvent des femmes pour arriver à ses fins.

— • Vous désirez voir M'"' Panisset? dit-il aux deux cousines en les examinant à l'aide de son luminaire.

— Oui, monsieur.

— Vous la connaissez?

De leur côté, les jeunes Dlles hésitèrent à répondre. Cet homme pouvait être, sinon un espion, du moins un de ces royalistes enragés qui faisaient alors, comme dans toutes les époques de trouble, de la délation pour assouvir leurs haines.

— Si vous ne connaissez pas M"° Panisset, pourquoi désirez-vous la voir? reprit l'ancien sergent d'un ton bref, presque menaçant; car le silence de Louise et de Flavienne lui semblait de mauvais augure.

— Pardon, monsieur, nous la connaissons, reprit cette dernière, comprenant qu'il fallait hasarder quelque chose pour sortir de cette situation.

— Alors, que lui voulez-vous? parlez sans crainte, je suis son fils.

— Vous, monsieur, répliqua vivement Louise ; en ce cas, je n'hésite point à vous dire que je suis la sœur et que ma compagne est la cousine du capitaine Baudouin.

— Plus bas, flt vivement Panisset... Entrez, entrez, ajouta-t-il en ouvrant la porte ; il est imprudent de s'expliquer sur le carré...

A la vue des jeunes filles. M"" Panisset courut les embrasser. Alors elles racontèrent les événements qui les obligeaient à venir la prier de leur accorder momentanément un asile.

L'ancien sergent et sa mère les remercièrent d'avoir songé à eux, et il fut convenu qu'elles s'installeraient provisoirement dans un petit cabinet dépendant du logement, où on leur dresserait un lit.

— Vous ne serez pas très bien dans ce cabinet, mes chères enfants, leur dit la bonne ferfime; mais, du moins, on ne viendra pas vous chorcher ici.

LA CHASSE AUX PATRIOTES i829

— Je VOUS conseille de ne pas sortir jusqu'au monaenl où le capitaine, occupé à terminer une afl'aire grave, viendra vous prendre pour vous conduire dans un logis plus convenable, ajouta Panisset.

— Oh ! muusieur, avec de braves gens comme vous, nous serons toujours très bien, répliqua Louise. Mon frère nous a souvent parlé de vous, et nous conoaissons votre générosité et l'étendue de votre dévouement pour la bonne cause.

— Tant que vous serez ici, mesdemoiselles, vous aurez en M°" Panisset une bonne mère, et moi je serai voire ami et votre serviteur.

— Merci, cent fois merci 1 dit Flavienne profondément émue ; mais nous n'aurons pas une minute de tranquillité avant d'avoir revu notre pnrent.

— Je vous le répète, mademoiselle, le capitaine Baudouin est engagé dans une affaire grave, dont il sortira bientôt à son honneur Alors, j'en suis sûr. il s'empressera d'accourir auprès de vous.

— Quelle affaire ? demanda Louise avec inquiétude.

— Un conflit de médiocre importance , il s'agit de démasquer Margout, ce traître, vendu aux einiemis, qui a essavé de vous faire violence.

— Ah ! le misérable ! murmura Flavienne dont les yeux s'empliren de larmi's...

— V'oyons, mes chères petites, il est inutile de vous rendre malades en vous effrayant de maux qui n'arriveront probablement jamais, reprit la bonne femme en avançant devant les jeunes filles une légère collation. Prenez quelque chose pour vous remettre; nous nous occuperons ensuite de préparer votre lit, où, je l'espère bien, vous trouverez un peu de repos... Je vois, à tos traits fatigués, que vous en avez besoin...

Ceiieiidant Farjot, après avoir quitté l'officier prussien, avait suivi les jeuiiiîs filles à une courle distance :

Gellfs-ci, qui ne soupçonnaienl point l'espionnagu dont elles étaient l'objet, avaient eu l'imprudence de laisser échapper quelques niols que Farjot entendit.

— Ilein ! se dit-il, je pourrais bien frapper deux coups avec lamémb pierre. Il me semble que ces petits bijoux parlent de se rendre chez des gens suspects... Au fait, j'y songe, on a décerné contre elles des

mandats d'amener... Oui, mais si je les fais arrêter, du moins la blondinette, adieu les écus' que le baron m'a promis... Voilà qui demande de sérieuses réne.\ions...

Lorsque les deux cousines étaient arrivées à la porte de la maison de M'"" Panisset, l'agent du Prussien n'était qu'à trois pas d'elles.

— Bon, se dil-il en les voyant pénétrer dans l'allée, voilà le nid. il s'agit maintenant de ne pas laisser envoler les oiseaux.

Farjot découvrit en face de la maison un établissement de marchand de vin mal éclairé, et dont la devanture, garnie de barreaux ventrus, contenait quelques pots de géraniums.

.\ssise derrière le comptoir de cet établissement, une grosse femme au visage réjoui passait la main sur le dos d'un chat accroupi sur ses genoux.

Après s'être assuré qu'en s'asseyant à côté d'une petite table adossée contre le mur du cabaret, il pourrait surveiller la porte de la maison dans laquelle venaient d'entrer les jeunes filles, Farjot pénétra dans le débit.

La marchande leva à peine la tôle. Elle se contenta de mettre la main sur l'anse du grand broc d'étain qui était dans le comptoir, et demanda d'une voix nazil laide :

— C'est un canon qu'il vous faut?

— Non, la maman, répondit Farjot avec cette familiarité populaire qui ne blesse jamais les commerçantes de bas étage; c'est une bouteille à quinze que je veux.

Du coup la marchande de vin, sans aucun égard pour son minet, l'envoya rouler sur le carreau en se redressant.

Sa grosse trogne rougeaude prit aussitôt une expression aimable, et elle répliqua en montrant ses dents, du reste assez belles:

— Prenez donc la peine de vous asseoir, monsieur, je vais vous servir loul de suite.

(Test qu'à cette époque les marchands de vin de la catégorie de celui dans l'établissement duquel l'agent du Prussien venait d'entrer, ne recevaient pas souvent de commandes plus élevées que celle de Farjot.

Une bouteille de vin à quinze, cachet rouge, était d'un luxe que se donnaient rarement les artisans, et la bonne femme s'empressa de servir ce client de poids.

Lorsque ce dernier eut savouré le premier verre de bourgogne, en faisant flaquer sensuellemenl sa langue contre son palais, il dit à la mnrcliaiide de vin d'un ton presque indifférent :

— C'est toujours dans la maison d'en face que demeure le receveur do l'enregistrement?

La physionomie de la marctiandede vin exprima la surprise.

— Vous devez vous tromper, monsieur, dit-elle; je connais tous les locaiaires de cette maison, car il y a près de dix ans que nous sommes établis ici, et je n'ai jamni« i>nlf^ndu parler d'un receveur d'enregistrement aux environs.

— Pourtant je suis à peu près sûr d'être déjà venu dans cette maison.

— C'est bien possible ; mais je ne crois pas que ce soit chez un employé du gouvernement, il n'y en a point dans le voisinage. Du reste, si M. Courtois, mon mari, ne s'était pas couché, il pouriail vous donner les renseignements dont vous avez besoin ; il connaît tout le monde.

— Heu! ce n'est pas que je tienne à savoir quelles sont les per- M.i.nes qui habitent cette maison... Il est délicieux voire vin, madame, et il a un parfum exquis...

La grosse femme s'inclina en disant:

— On nous en fait toujours des éloges... Mais si vous tenez à savoir quelque chose de particulier sur l'un des locataires de la maison en l'ace, je pourrai peut-être vous. satisfaire.

— Hum! oui et non... Tenez, vous êtes une bi'avu daiie, et tout d abord vous m'avez inspiré beaucoup de sympathie et une entière confiance.

- Vous me faites bien de i mminjur, monsieur.

— Aussi je n'hésite pas à vous faire une confidence intime, .le suis sur le point de me marier.

- Sûr, la femme qui vous aura ne sera pas malheureuse.

— Je l'espère ; mais, de mon cùlé, je ne veux pas non plus m'exposer à èlre mécontent de la [«ersonne que j'épouserai.

— El vous avez joliment raison.

— Or, cbcre madame Courtois, j'ai la faiblesse d'être jaloux. La marchande de vin sourit pour montrer ses dents.

— Ci ne m'étonne point, répliqiia-t-elle, tous les hommi^s sont

les mêmes. Le mien m'a fait dans le temps des scènes au sujet d'un garçon qui m'achetait des bouquets.

— Il avait peut-être raison, ma chère dame, répliqua F'arjol en accompagnant ses paroles d'une tendre œillade.

— Hé ! hé ! je crois que vous êtes aussi farceur que les autres.

— Ah! mon Dieu, oui; néanmoins je ne voudrais pas être... chose avant la lettre.

— Il me semble comprendre.

— Oh ! c'est bien simple ; jai découvert que ma fiancée fait quelquefois des absences mystérieuses... Ainsi ce soir, elle est sortie furtivement de chez elle avec une de ses amies, et elle s'est rendue devinez où, chère madame Courtois?

— Pour deviner, je ne suis pas fortô. Quand on veut consulter il faut aller trouver M"* Lenormand.

— Je n'ai pas besoin d'avoir recours à cette devineresse, car je viens de voir ma fiancée entrer avec son amie dans la maison en lace, mais j'ignore chez qui elle va et je voudrais le savoir,

— Pour ça, vous avez raison, monsieur; il ne faut pas lâcher la bride aux jeunesses.

— Or, comme je ne veux pas m'exposer à compromettre cette jeune fille en interrogeant à son sujet les locataires de la maison dans laquelle elle vient d'entrer, j'ai supposé que vous pourriez m'aider à me renseigner... Ce vin a une saveur délicieuse...

— Dame ! monsieur, je ne sais pas trop ce que vous désirez savoir...

— Tout à coup, la marchande de vin releva la tète, son visage était rayonnant.

— Ah! si; j'ai trouvé le moyen de vous renseigner! dit-elle.

— Je vous en prie, parlez.

— C'est bien simple. Il y a une heure tous les locataires de la maison d'en face étaient couchés. Leurs fenêtres donnent sur la rue et n'ont point de volets; tant qu'ils sont debout, on voit de la lumière chez eux.

— Je n'y suis pas, dit Farjol.

— Puisqu'il n'y avait pas de lumière aux fenêtres lorsque les petites demoiselles y sont entrées, elles doivent être dans le logement où l'on en voit... Tenez, monsieur, levez les yeux et regardez au cin-

Li:S QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE 1833

Au nom de la loi, ouvre;;:

Liv. 2% — Taïahd frères, saitour;

quième, il y a de la lumière chez la mère Panisset. Pour sûr, c'est là qu'elles sont.

— La mèro Panisset; que fait-elle, cette femme?

— Marchande à la halle.

— Elle demeure seule?

— Oh! non; son garçon est avec elle.

— Son garçon... c'est un jeune homme?

— Pas tout à fait; il a bien dans les trente-cinq ans. Il bricole à la halle avec des paniers; c'est un rude piocheur, qu'on dit.

— Et, naturellement, bon royaliste?

— Ça, je ne pourrais pas vous dire, monsieur... Il a été soldat, même qu'il a reçu un atout assez fort pour le faire réformer.

— Ah! l'homme dont vous parlez est un ancien militaire? di' Farjot avec une vivacité qui n'échappa point à la marchande de vin. car elle ré[)liqua aussitôt :

— .Mais c'est un brave homme tout de même, sur le compte dt qui il n'y u pas ça à dire; et la mère Panisset est bien une des meilleures femmes du quartier.

— Vous me faites plaisir en nio disant cela, reprit l'agent de von Thermann, qui avait appris ce qu'il désirait savoir. Maintenant, je suis tranquille, puisque ma fiancée est en visite chez des gens honnêtes...

Farjot redemanda une nouvelle bouteille, afin de pouvoir resier dans la boutique jusqu'à la fermeture, et il ne se retira qu'après avoir acquis la certitude que les jeunes filles n'étaient point sorties de la maison.

Le lendemain, il ne put voir le baron qu'à di.x heures du matin. L'officier avait été obligé de se rendre au rapport chez son colonel, et il arriva tout en sueur.

— Eli bien ! dit-il à son espion, vous savez en quel lieu elles se sont réi'ugiées?

— ■ Oui, monsieur le baron.

— Alors, je vais les faire arrêter. Le chef de la police, .M. Donnadieu, avec lequel je suis entré en relations hier au sujet de l'affaire du poste, doit venir me voir ce matin, et il m'a promis de laisser la petite blonde en liberté si on la découvre, à la condition que j'en répondrai. U se contentera d'incarcérer la sœur du capitaine.

LA CHASSE AUX PATRIOTES i835

En entendant ces mots, Farjot devint radieux; grâce à cet arran- Ê.-ement, ii pourrait recueillir le double bénéûce de son espionnage policier et de son rùle de proxénète.

Le baron von Thermann et son agent Farjot cherchaient les moyens de s'emparer de Flavienne et de la séparer de sa cousine en livrant celte dernière à la police, lorsque Donnadieu se fit annoncer.

Ce Donnadieu, qu'il ne faut pas confondre avec le général Dohadieu, qui avait noyé dans le sang, aux environs de Grenoble, la révolte suscitée par Didier, était un homme dévoré d'ambition.

Royaliste par cupidité, comme il avait été bonapartiste par excès de bassesse, il voulait profiter de la situation exceptionnelle que les événements lui avaient faite pour édifier sa fortune.

Il ne restait guère à Paris que des officiers et des généraux des armées alliées; mais ces étrangers avaient gardé une influence prépondérante, et la plupart d'entre eux possédaient, à leur solde, des agents de police qu'ils chargeaient volontiers de leur procurer des entrevues avec les demi-mondaines et les courtisanes célèbres de l'époque.

C'est ainsi que s'expliquent les relations du Prussien von Thermann avec Donnadieu.

Au moment où se passaient les événements qui font l'objet Je oo récit, il régnait, depuis vingt-quatre heures, une vive émotion à Paris, émotion qui se répandit bientôt dans toute la France.

Les libéraux commençaient à reprendre une influence marquée dans les classes bourgeoises ; quoique commandée par le comte d'Artois, la garde nationale se remuait; des révoltes partielles surgissaient dans quelques départements; Decases conseillait au duc de Richelieu d'engager le roi à dissoudre la Chambre.

Louis XVIII, subissant d'étranges scènes de famille, résistait, et i) lallut l'intervention de l'empereur Alexandre pour le décider à cet acte de vigueur.

Au grand désappointement des ultra-royalistes, une ordonnance du 5 septembre 1816 prononça la dissolution de la Chambre.

Cette décision avait été prise pour entraver, aulîint que possible la marche effrénée de la réaction, qui sévissait sur toutes les parlii.-s du territoire.

A Paris particulièrement, le libr.aire Babœuf et les rédacteurs du Mum Iricolore avaient été condamnés à la déportation. Dus ouvriers.

un ciseleur et un corroyeur, qui avaient été accusés d'avoir voulu faire sauter les Tuileries, venaient de porter leur tête sur l'échafaud.

La dissolution de la Chambre, qui avait encouragé ces mesures draconiennes, fut regardée par quelques naïfs comme une délivrance, et ils crurent que le gouvernement allait renier son passé.

On sait que cette illusion ne fut pas de longue durée, car la persécution néfaste des cléricaux, des anciens émigrés et des réactionnaires de toute espèce reparut bientôt plus redoutable que jamais.

Malgré son apparente autorité, Donnadieu n'était que le très humble serviteur des magistrats et des administrateurs omnipotents chargés de la police.

Il ne pouvait rien faire sans leur autorisation, et, parfois, il était désavoué avec une brutalité indiquant le peu de considération qu'il inspirait.

Mais, comme il joignait à un courage incontestable une rare habileté, on ne pouvait se passer de lui.

— Cette triste affaire de la rue Saint-Sauveur m'a déjà causé biep des ennuis, dit-il au baron après avoir échangé avec lui les banalitéi d'usage.

— Comment cela? demanda l'officier prussien.

— Tandis que le procureur du roi me donne les ordres les plus sévères pour que je m'empare du capitaine Baudouin et de ses deux parentes, de hauts employés du ministère m'engagent à modérer mon zèle. Mais, comme leurs recommandations n'ont aucun caractère officiel, je suis indécis sur le parti à prendre.

— Ce que je vais vous dire va sans doute vous aider à sortir de cette situation, dit Farjot en s'avançant..

— Ah! c'est vous, fit le policier. Eh bien! qu'avez-vous à m'apprendre?

— Je connais la retraite de la so^uret de la cousine de Baudouin. Un éclair de satisfaction passa dans les yeux de Donnadieu.

— Cette découverte dissipe mon hésitation, répliqua-t-il, et je donnerai satisfaction au procureur du roi. Où sont-elles cachées?

— J'aurai ma prime d'information? demanda Farjot.

— 'Vous pouvez compter là-dessus.

— Un instant, fil le baron. Avant de vous indiquer le lieu où vous trouverez ces ieunes filles, faisons nos conditions.

— Quelles conditions? dit le policier.

— Celles dont je vous ai parlé. Je suis amoureux de la cousine du capitaine, la jolie blonde, et je ne veux pas qu'on l'arrête.

— Pourtant...

— On me la livrera, et vous ferez ce que vous voudrez de l'autre, celle qui se nomme Louise.

— Mais ce sera une irrégularité dont on me demandera sévèrement compte.

L'officier prussien sourit.

— Eh bien ! ce compte, nous allons le régler ensemble, dit-il,

Il alla à son secrétaire, l'ouvrit, prit dans l'un des tiroirs un petit sac de toile et le tendit à Donnadieu.

— Tenez, mon cher ami, lui dit-il; il y a cent louis là-dedans, et je vous en remettrai autant quand vous m'amènerez M'" Flavienne.

Le policier fit un signe d'acquiescement.

— La besogne sera difficile, répliqua-t-il; mais je ne reculerai devant aucune mesure pour vous être agréable, monsieur le baron.

— Pas si difficile que ça, répliqua Farjot, soucieux de sauvegarder ses intérêts, surtout si vous voulez vous ranger à mon avis.

— Quel avis? demanda Donnadieu.

— C'est de faire l'expédition à nous deux. Vous n'avez nul besoin de vous adjoindre des agents dont les indiscrétions pourraient vous causer des ennuis. Ces jeunes filles ne feront aucune résistance; je m'emparerai de la blonde, que je forai monter dans une voiture sïationnant auprès du pont Saint-Michel, et vous, vous emmènerez la sœur du capitaine au Dépôt.

— Et si l'on me demande ce que la cousine est devenue? Farjot sourit.

— Un homme aussi fin que vous, monsieur Donnadieu, ne peut guère être embarrassé par celte question, répliqua le chenapan. Ayant procédé seul à l'arrestation de ces jeunes filles, que vous ne vouliez pas laisser échapper, l'une d'elles s'est évadée, grâce à la protection d'un inconnu...

— Hum! on ne me donnera pas une forte gratification pour un exploit de ce genre.

— C'est vrai ; mais M. le baron ne se charge-t-il point de vous indemniser?

Cette raison dissipa les hésitations du policier.

— Où demeurent ces jeunes filles! demanda-t-il.

— Rue de la Harpe, presque en face de la rue Saint-Séverin.

— Vous connaissez la maison?

— Bien mieux; je sais qu'elles ont été recueillies par une vieille marchande à la halle, nommée la mère Panisset, qui occupe, au cinquième, un petit logement avec son fils, un soldat de l'usurpateur, réformé par suite de blessures.

Donnadieu secoua la tête et dit à l'espion :

— Savez-vous, Farjot, que vous êtes un bon limier... Décidément, je vous ferai commissionner.

— Merci bien; j'aime mieux travailler en solitaire. Je fais de meilleure besogne et je suis à peu près indépendant.

— A votre aise, mon garçon...

Depuis qu'il avait entrevu la possibilité de posséder la jeune fille pour laquelle il ressentait une ardente passion, le Prussien ne tenait plus en place.

Il regrettait de n'avoir point fait préparer un élégant appartement pour' recevoir Flavienno; mais comme il élait fort riche et qu'il jouissait d'un grand crédit dans l'éLat-major de l'armée allemande, il se promettait d'installer somptueusement la jeune fille à Paris, et •«■'obtenir ensuite de ses chefs la permission de ne point quitter cette ville, lorsque les armées d'invasion se retireraient.

— Puisque nous sommes d'accord, il ne faut* pas perdre de temps, dit-il a Donnadieu. Allez faire votre expédition immédiatemont, car ces jeunes filles pourraient quitter la maison où elles se sont réfugiées hier.

— M. le baron est dans le vrai, appuya Farjot, impatient de re- HK'lre Flavienne entre les mams de l'oiïicier, afin de palper l'or qu'il s'ailendait à recevoir.

— Alors, vous m'accompagnez? lui dit Donnadieu.

— Parfaitement. Je passerai pour l'un de vos agents, et ce sera presque la vérité.

— En ce cas, partons.

— Surtout, ne dites pas à la cousine du capitaine où vous la conduisez, recommenda von Thermann à Farjot.

L'officier prussien avait pour domnsiiciue un soldat de sa compu-

gnie, nommé Iveller, espèce de brute qui aurait tué son pèi% sur uu signe de von Thermanii.

Mais, comme ce dernier occupait un assez vaste appartement dans une maison meublée, le propriétaire de l'établissement avait mis à son service un jeune garçon d'hôtel, nommé Pascal, né aux Batignolles, qui, tout en exécutant les ordres du Prussien, lui faisait le poing lorsque celui-ci avait le dos to'irné.

Aussitôt après la sortie de Donnadieu et de Farjot, le baron fit appeler son soldat et Pascal, pour leur donner l'ordre de mettre l'appartement en état de recevoir une jeune dame '?ont il attendait la visite.

Keller, l'ordre reçu, pirouetta sur ses talons comme un automate, mais Pascal se dit :

— L'affaire me paraît louche; ce mangeur de choucroute doit manigancer quelque chose de malpropre avec Donnadieu, un mouchard dont je voudrais pouvoir tordre le cou... surtout puisque Farjot s'en mêle... Je suis curieux de savoir de quoi il retourne...

En sortant de chez le baron, Donnadieu et Farjot montorenl chacun dans un fiacre, qu'ils firent arrêter à la place située à l'entrée du pont Saint-.Micliol, et ils se dirigèrent ensuite vers la rue de la Harpe.

En arrivant devant lu maison de M"' Panisset, Farjot fut obligé d'échanger un salut avec M"" Courtois, debout sur le seuil de sa porte.

— Venez donc, lui dit-elle en lui faisant signe du doigt.

— Vous avez quelque chose à m'apprendre? demanda Farjot.

— Vous allez sans doute chez M""" Panisset pour votre fiancée?

— Oui; eh bien?

— Ça réussite merveille; je viens devoir le fils de la mère Panisset sortir de la maison et s'éloigner du côté du quai. Vous pourrez vous expliquer plus librement.

— Merci bien, madame Courtois; je vous reverrai.

— Vous savez, nous avons encore du même; quand le cœur vous en dira, c'est à votre service.

— De quoi cette grosse femme vous parle-t-elle ? demanda Donna lieu à Farjot lorsqu'ils eurent pénétré dans l'allé:,

— De son vin; je vous raconturai ça..

ISiO LA CHASSE AUX PATRIOTES

Les tieux hommes gravirent l'escalier en faisant le moins de bruit possible; et, lorsqu'ils furent arrivés au cinquième, le chenapan s'arrôla.

— Ce doit être ici, dit-il ; mettez-vous un peu à l'écart je vais frapper...

Pendant deux ou trois minutes, Farjot s'escrima contre la porte sans qu'elle s'ouvrît.

Pourtant il entendit, à plusieurs reprises, des pas dans le logement.

— Diable! diable? dit-il, nous sommes éventés.

— Attendez, fit Donnadieu en s'avançant.

Il frappa trois coups avec sa canne et cria d'une voix forte ;

— Au nom de la loi, ouvrez!

Puis, comme on ne lui répondit pas, il njouta :

— Si vous refusez d'obcir, je vais envoyer chercher un serrurier... Cette menace produisit de l'effet, car la porte s'entr'ouvrit e

M"^" Panisset se présenta.

— Qu'est-ce que vous voulez? demanda-t-elle d'un ton sévère.

— 'Vous avez reçu chez v 'US, hier soir, deux jeunes filles à qui je dc3ire parler, répondit Donnadieu; oîi sont-elles?

— Je ne sais pas ce que vous dites.

— Ecoutez-moi, la mère, et ne vous exposez pas à vous faire arriver de la peine. Je me nomme Donnadieu, et je suis un des chefs de la police ; je vous somme de me laisser pénétrer chez vous.

Puis il fit reculer M"" Panisset en s'avançant, et dit à Farjot :

— Gardez cette porte et veillez à ce que personne ne sorte d'ici sans mon autorisation.

Il entra ensuite dans la salle à manger, oij les conspirateurs avaient l'habitude de réunir, et jeta un regard inquisiteur autour de lui.

— Allons, bonne femme, reprit-il, faites sortir Louise Baudouin, la sœur du capitaine, et sa cousine Flavienne de leur cachette, afin de vous épargner l'ennui d'une perquisition.

— Je ne connais pas les gens dont vous parlez, répliqua la marchande avec fermeté ; je demeure ici avec mon fils, qui vient de sortir, et il n'y a personne que moi dans le logement.

— Alors, vous travaillez à plusieurs choses à la fois, repartit .e

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