‹ [Les quatre sergents de la RochelleChapitre 86 sur 100 · FUITE DU CAPITAINE BAUDOUIN · texte numérisé non relu

FUITE DU CAPITAINE BAUDOUIN

Avant de suivre le capitaine Baudouin dans sa fuite à travers la campagne, il est nécessaire de dire que, sur le témoignage du bedeau Cyrille, la pauvre M™ Voituret fut arrêtée.

Elle était accusée, non seulement d'avoir entretenu des relations avec les conspirateurs, mais bien encore de leur avoir donné un asile, enfreignant ainsi l'arrêté du maire, publié par le tambour de la commune.

Le lendemain on la conduisit h Paris et elle fut incarcérée à la suite d'un court interrogatoire.

Donc, après avoir échappé aux gendarmes de Saint- Ouen, le capitaine Baudoin, comprenant le danger qu'il courait en traversant les champs, chercha un sentier qui pût le conduire à la route de Saint- Denis.

Il n'avait nullement l'intention d'entrer dans cette ville, oii il savait qu'on ne tarderait pas à le chercher; mais comme il désirait se rendre le plus promptement possible à Deuil, il ne voulait pas trop se détourner de son chemin.

Le jour commençait à paraître et l'on voyait déjà des paysans se diriger vers les champs.

La lame de son sabre, qu'il ne pouvait entièrement dissimuler sous ses vêtements, commençait à l'embarrasser et il supposa bientôt qu'e!!' ne tarderait pas à le compromettre.

Li:S OUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE 18i9

Laisifi-ui /. ,

jonx lu luco ttail crarnoi--

Liv. 232 — PtTAiD frères, éditeurs.

Il se décida alors à la cacher dans une haie, voisine d'un gros arbre, et il se remit en marche, incertain du chemin qu'il devait suivre pour gagner Deuil sans traverser Saint-Denis.

Le capitaine se disposait à prendre à travers les champs pour contourner cette ville, lorsqu'il vit venir de son côté une jeune fille montée sur un âne robuste, qui portail des grandes boîtes de fer-blanc.

C'était une laitière, comme il y en avait un si grand nombre aux environs de Paris avant la construction des chemins de fer.

Baudouin se dit qu'il ne courrait pas un grand danger en demandant des renseignements à cette paysanne, dont le joli visage et la physionomie sympathique lui inspirèrent tout d'abord de la confiance.

— Pardon, mon enfant, lui dit-il en se plaçant devant l'âne pour l'arrêter; je veux vous prier de m'indiquer le chemin le plus court pour aller à Deuil sans traverser Saint-Denis?

Un peu effrayée par la rencontre de cet étranger qui avait l'air de lui barrer le chemin, la laitière tira vivement le licou de son âne pour le faire reculer.

Mais les traits empremts de franchise du capitaine la rassurèrent, et elle lui réjiondit avec-empressement :

— Oh! c'est l.'ien facile. Avaat d'arriver à -Saint-Denis, vous trouverez, à votre droite, un sentier cjui VOUS conduira au chemin de Pierrefitte. Quand vous serez arrivé |pi s ce village, vous vous dirigerez vers Montmagny, c'est tout droit, fct bientôt vous verrez Deuil.

— Je vous remercie beaucoup, raademoisfllo; vous venez de me rendre un réel service.

— 11 n'y a pas do quoi.

Le capitaine salua la paysanne et celle-ci lui dit en le regardant c'éloigner :

— A revoir, monsieur; prenez garde de tomber dans le chemin, il est en très mauvais état.

— Elle est gentille cette petite, se dit Baudouin en se remettant en route. Je me serais bien confié à elle sans crainte d'ôtri' trahi... .\llons, il y a encore de braves gens en France...

Avant d'arriver à Pierrefitte, le capitaine se trouva tout à coup en face du garde-champêtre de cette commune. Il esi presque inutile de dire que cet infime fonctionnaire était nn ptir; c'est-à-dire un royaliste ayant donnt' dos preuves de son dévouement aux Bourboni, eu

LA CHASSE AUX PAXKiOlES ISôl

dénonçant ceux de ses compatriotes qu'on soupçonnait de professer les principes de la Révolution.

On sait que le premier soin des royalistes, lorsque le roi ventru se fut réinstallé sur le trône, avait été de remplacer, à peu près s&ns exception, tous les fonctionnaires de l'Empire par des créatures disposées à se mettre à plat ventre devant les lis.

Par état et par caractère, Rnublot, le nouveau garde-champêtre de Pierrefitte, se méfiait de tous les étrangers.

C'était l'impression que leur vue produisait sur lui.

L'oxlérieur du capitaine n'était pas de nature à modifier ses dispositions à ce sujet.

Par suite des péripéties accidentées de sa fuite, les vêtement? do Baudouin étaient déchirés, maculés de boue, et décelaient la situation d'un homme dans une position anormale.

En approchant de lui, le garde-champêtre porta la main sur la poignée du sabre-briquet qui pendait à son côté; puis il assujettit son chapeau à cornes sur sa tête et se planta carrément devant le capitaine.

— Où allez-vous comme ça? demanda-t-ii dune voix qu'il s'efforça de rendre menaçante.

— Je me promène, répondit Baudouin avec calme.

— On ne se promène pas dans les champs au petit jour, quand on n'a rion à y faire. Je vous invite à mo d^re ousque vous allez?

— A Montmagny; êtes-vous satisfait?

— C'est pas une réponse. Je connais tout le monde à Montmagny; faut que vous me disiez cheux qui vous vous rendez?

Tout en parlant, le garde-champêtre jeta un regard dans la campagne, espérant y découvrir des paysans disposés à lui donner un coup d'épaule, au cas oîi l'homme qu'il interrogeait oserait lui résister,

— Je vais chez M. Martin, répondit le capitaine avec aplomb, supposant qu'il se trouverait dans ce village un homme portant uri nom aussi commun.

— Martin... Martin... je ne connais pas ça... vous voulez mo mettre dedans, mais on ne me refait point, moi .. Allons, montrezmoi vos papiers.

Le capitaine se mordit les lèvres et sa physionomie s'assombrit. Est-ce qu'il allait niaisement se faire arrêter par ce rustre, qui n'aurait p«3 pesé un fôhj dans sa main?

1852 lA CHASSE AUX PATRIOTES

— Vos questions commencent singulièrement à m'agacer, répondit-il; prenez garde d'épuiser ma patience.

Le ton dont ces paroles furent prononcées effraya Roublot ; il fit un pas en arrière, tira à demi du fourreau la lame de son sabre, et cria de toute la force de ses poumons, afin de produire plus d'effet :

— Vous êtes en état de vagabondage; au nom de la loi, je vous arrête !

— Voulez-vous bien vous taire, imbécile ! répliqua le capitaine, absolument décidé à échapper à ce braillard.

— Imbécile, moi, un fonctionnaire du gouvernement de Sa Ma jesté Louis XVIII ; vous allez me suivre, sinon...

Le garde-champêtre, dont les traits exprimaient plus de peur que d'humeur belliqueuse, voulut dégainer.

Mais il n'en eut pas le temps. D'un bond, le capitaine tomba sur lui. Il lui arracha son sabre; puis, comme le fonctionnaire rustique poussait des cris qui pouvaient faire accourir les gens de Pierrefitte, il le saisit à la gorge, le terrassa et lui dit d'un ton bref :

— Si tu ne te tais pas, je t'étrangle.

— Là ! là ! laissez-moi, râla le garde-champêtre, dont la face était cramoisie.

— Si tu te conformes à mes ordres, je ne te ferai aucun mal; dans le cas contraire, tu ne rentreras plus chez toi...

Baudouin, qui avait un genou sur la poitrine de Roublot, cessa de lui serrer la gorge, sans néanmoins lui rendre la liberté.

— Ben... qu'est-ce qu'il faut faire pour que vous me laissiez tranquille?... Je devine que vous êtes un de ces enragés bonaparteux qui sont depuis quelque temps dans le pays.

— Ce que je suis ne te regarde pas... Tu m'as arrêté sans motif et lu m'insultes; je ne souffrirai pas plus longtemps tes injures...

Baudouin avait pris une corde qui sortait de la poche de Roublot, et qui était sans doute destinée à ligotter les mendiants et les vagabonds. En une minute, il attacha solidement les mains et les pieds du fonctionnaire, puis il lui enfonça son propre mouchoir dans la bouche et lui dit, avant de s'éloigner :

— Rappelle-toi bien de ceci : si on venait à m'arrêter par suite de ta dénonciation, mes camarades, qui sont nombreux et déterminés à tout pour faire triompher notre cause, te surprendraient au moment

LA CIlAbï^'' AUX PATRIOTES 1853

où tu t'y attendrais le moins, et rien ne pourrait te soustraire à leur vengeance.

Sans s'occuper plus longtemps de cet individu, le capitaine s'empara de son sabre et s'enfuit à travers les champs, en ayant soin de passer à une certaine distance de Pierrefitte et de Montmagny.

Lorsqu'il fut arrivé à environ deux cents pas des premières maisons de Deuil, il jeta le sabre du garde-champêtre dans une mare qu'il rencontra et répara, autant qu'il le put, le désordre de sa toilette.

Le soleil était levé depuis longtemps déjà, et quelques habitants circulaient dans les rues du village.

Ils le regardèrent bien avec une certaine surprise, mais il put arriver chez son cousin sans encombre.

La maison de .Massé était située presque en dehors de Deuil, et elle était renfermée dans les murs qui formaient l'enceinte de la pépinière.

Cette maison avait une apparence de luxe et de confort qui la distinguaient des autres habitations du village.

— On ne m'a pas trompé, se dit le capitaine en mettant la main sur le bouton de la sonnette; mon cousin Massé est maintenant un bourgeois opulent... Allons, je ne me repens pas d èlre venu lui demander un asile... Je serais tout à fait iTanquille sans la rencontre de ce butor de garde-champêtre, qui ne manquera certainement pas de mettre les gendarmes de ce pays à mes trousses...

La porte, en souvrant, interrompit le soliloque de Baudouin.

— Qu'est-ce que vous voulez? lui demanda une servante d'une quarantaine d'années, aux traits méchants, qui se présenta devant lui.

— Je désire parler à .M. Massé.

— Si c'est pour avoir des plants, il faut vous adresser à Baslien. Tenez, le v'ià qui traverse la pépinièi'e avec des sarments sous Icijras.

— Je n'ai besoin que d'une seule chose, c'est déparier à.VL .Massé; il est à la maison?

— Il y est sans y être., d'abord, faut me dire ce que vous lui voulez. Le capitaine rougit légèrement; il n'était point d'humeur à so

laisser humilier par une servante.

— Mes affaires ne vous regardent pas, n'pliqna-t-il d'un ton ferme; allez dire à M. Massé que l'un de ses parents désire le voir.

— Ah ! vous êtes. . C'est qu'il faudrait me dire votre nom...

183; La CHAbbb; AUX PATRIOTES

Au lieu de répondre, Baudouin lança un regard si impérieux à la servante qu'elle balbutia :

— Ah! ben... dès lors que... certainement... je vais prévenir monsieur.

— Allons, se dit le capitaine en pénétrant dans le jardin; si je dois apprécier mon cousin d'après sa servante, je ne crois pas que je ferai an long séjour dans sa maison.

Deu.x ou trois minutes plus tard, un howme, vêtu d'une veste de gros drap et d'une culotte de velours, parut sur le perron, précédé d'un chien de berger, qui se mit à aboyer avec fureur...

— Ici, Azor. dit le maître de la maison en administrant à son chien un coup de pied qui le fit rouler à trois pas. Cette sale bête n"est bonne qu'à aboyer à la lune... Non, elle n'aboie même pas pendant la nuit. Je te vais l'envoyer à Téquarrisseurpour ses étrennes.

Puis, s'avançant vers le capitaine, il lui dit d'un ton bourru :

— C'est vous qui me demandez... qu'est-ce que vous voulez ?

— Vous ne me reconnaissez pas... pourtant, je suis peu changé. Tout à coup, les sourcils du pépiniériste se froncèrent, puis ses

tempes se couvrirent de rougeur. Mais il surmonta bien vitale mécontentement qui s'était peint sur son visage, et il s'écria d'un ton joyeux :

— Mais, je ne me trompe point; c'est vous, Francis Baudouin, mon petit cousin!

— A la bonne heure ! répliqua le capitaine en prenant la main de Massé et en la serrant avec effusion. Je me disais bien aussi qu'un bon patriote comme vous ne pouvait manquer d'accueillir avec plaisir son cousin le capitaine Baudouin.

— Chut!... plus bas... fit xMassé en jetant un regard inquiet autour de lui. Par le temps qui court, on ne se repent jamais d'avoir gardé sa langue dans sa poche... Venez par ici, et dites aux personnes qui sont dans la maison et qui vous ont vu arriwr, que vous êtes un de mes parents éloignés, employé dans une église.

— Je ne m'écarterai guère de la vérité, répliqua Baudouin ; pour le moment, je suis logé dans la peau d'un certain Charles Guillaume, suisse de la cathédrale de Bordeaux.

— Ça va bien... Allons, entrez; je préviendrai ma femme d'un coup d'œil,

Dans la grande salle à manger, qui servait de salon à Massé, lo capitaine trouva plusieurs personnes installées.

D'abord, un curé des environs, l'abbé Rambourg, gros homme au cou apoplectique, ayant, autour de ses poignets, tendus vers M""" Massé, un écheveau de laine que cette dernière roulait en peloton.

Auprès de la fenêtre, le vétérinaire Sarlot, petit homme au nez pointu, aux genoux' pointus, aux souliers pointus et à l'esprit plus pointu encore, paraissait absorbé par la lecture de la Quotkaemie ; ce qui ne l'empêcha p; s de glisser un regard investigateur sur Baudouin lorsqu'il entra dans la salie.

— Voilà un parent qui nous arrive de Bordeaux, dit Massé aux personnes présentes, en désignant le capitaine. Fais-lui bon accueil, Séraphine, ajouta-t-il en s'adr<'s=anl à sa femme.

Cette dernière, à la vue de l'accoutrement du nouveau venu, repondit dédaigneusement :

— Ahl c'est notre parent; je ne le connais pas.

— 11 y a si longtemps qu'il a quitté le pays, reprit le pépiniériste en faisant à sa femme un signe qu'elle comprit... Charles Guillaume, tu sais bien, le petit Charles... Oh! c'est un bon royaliste; de plus, il est suisse à la cathédrale de Bordeaux.

— C'est différent, répliqua Séraphine sans se déranger; il a bien fait de songer à venir nous voir; mais qu'est-ce qui l'a amené à Paris?

— Des affaires importantes, ma cousine, répondit le capitaine, assez embarrassé de son rôle. Je suis chargé d'une mission parlicu Hère par. M. le vicaire général.

Cette fois, l'abbé Rambourg daigna tourner la tète pour examinai le nouveau venu.

— Ah ! vous avez la confiance de .M. le vicaire général de Bordeaux, dil-il au capitaine; je vous en félicite.

— Monsieur...

— Oh ! je le connais beaucoup; c'est un ecclésiastique de haute valeur, une des lumières de l'Églisu, et qui serait appelé à un brillant avenir s'il n'était pas atteint d'un rliumatisme chronique qui le cloue pendant plus de dix mois de Tannée dans son fauteuil. Comment vat-il, maintenant?

— Mal, tout à fait m.'il. répondit Baudouin, enrageant de se voir pris pour un calolin.

Alors Massé, comprenant ce qui se passait dans son esprit, coupa court à cette scène.

— Pardon, mon cousin, lui dit-il ; vous devez avoir besoin de prendre quelque chose; après la longue course que vous venez de faire, c'est tout naturel. Voulez-vous venir par ici?

Il conduisit le capitaine dans une petite pièce voisine de la cuisine, servant de salle à manger au pépiniériste et à sa femme lorsqu'ils n'avaient pas d'étrangers à leur table, et il donna l'ordre à la servante d'apporter une légère collation.

Puis, lorsqu'il se trouva seul en face de Baudouin, Massé lui dit à voix basse :

— De la prudence, mon cher cousin; il règne une vpritable terreur dans nos villages; tout le monde se dénonce et on n'est jamais sûr, pendant la journée, de coucher le soir dans son lit.

Je croyais pourtant qu'on était plus en sûreté dans la campagne

qu'à Paris, répliqua Baudouin.

— C'est sans doute ce qui vous a engagé à venir vous cacher chej

moi?

A un libéral de votre trempe, on peut tout confier, n'est-ce

pas?

Mes principes n'ont jamais varié, répondit Massé avec force;

et si j'ai eu l'air de me lier avec l'abbé Rambourg, une créature vendue à la police des Bourbons, et avec le vétérinaire Sarlot, un ancien bonapartiste qui a tourné casaque au premier retour du roi, c'est afin d'échapper à l'inquisition de ces gueux de royalistes, de ces mangeurs de bon Dieu, qui ont juré de convertir la France en une vaste jésuilière... Voyons, buvez, mon cousin, et dites-moi ce que je peux faire pour vous. Je suis sûr que vous êtes traqué par la police?

Le pépiniériste examina en mémo temps la physionomie du capitaine.

Celui-ci, qui avait une foi absolue en son parent, n'hésita pas à lui raconter ce qui lui était arrivé depuis quelques jours, et il acheva son récit en disant :

Le bon accueil que vous m'avez fait est d'un favorable augure

pour l'avenir. Puisque vous n'y voyez pas d'inconvénient, je demeurerai chez vous pendant quelques jours. Vous aurez la bonté de me procurer un peu de lixlge et certains vêtements indispensables; et,

Il dit ù voix basse ; Il y u au nouveau ; . . .

Lit. 233 — p«taho frères, «dltcars.

^uand le bruit qui s'est fait autour de moi sera un peu apaisé, je chercherai a rentrer à Paris pour m'enquérir du sort de ma sœur et de ma cousine.

— Excellente idée, mon cousin, repartit Massé, dont le visage rayonnait de satisfaction. Ah ! combien je suis heureux de la confiance que vous me témoignez.- Demeurez ici aussi longtemps que vous le voudrez ; mais je vous engage à ne pas sortir de la maison.

— Je serai prudent... J'espère en l'avenir; et, si rien ne vient entraver nos projets, nos ennemis seront bientôt aussi humbles qu'ils sont arrogants aujourd'hui.

— 11 ne faut pas douter du succès final, répliqua Massé en hochant la tête; la bonne cause finit toujours par triompher, et les aristocrates, qui ont fait tant de maux à la France, seront de nouveau punis comme ils le méritent.

■^— C'est-à-dire qu'on les mettra dans Timpossibilité de nuire plus longtemps au pay~. reprit le capitaine, car les liljéraux ne croient pas r'i'il sera nécessaire de rétablir les tribunaux r volutionnaires.

— Les libéraux se perdront de nouveau s'ils s'amusent à faire de la géné:fr~il('. dit le pépiniériste avec emphase; en politique, il ne faut pas prendre de demi-mesures... Mais je vais retourner près des gens que je viens de quitter, afin d'écarter de leur esprit les soupçons qu'ils pourraient concevoir à votre sujet.

— Ils sont donc dangereux ?

— Hum ! en ce moment, on ne peut se fier à personne; pourtant, j'aurais plus de confiance en l'abbé Rarabourg qu'en ce fùté deSarlot, le petit vétérinaire qui a j .tu un mauvais regard sur vous lorsque vous êtes entré.

— J'epsayorai d'échnppcr à ce vilain roiiard, reprit Baudouin, et 'e m'eiîorcerai de ne pas vous causer trop d'embarraf.

— Ne vous gênez pas, cousin. Lorsque vous aurez achevé votre collation. Victorine, à laquelle je vais donner des ordres à ce sujet, vous conduira dans une petite chambre, isolée des autres pièces, dont la fenêtre prend jour sur la serre. Vous serez là en toute sûreté., allons, à bientôt.

Massé serra encore la main du capitaine et sorlil en lui disant :

— Bon courage, Francis, et comptez sur moi;

— Déc'iément, le cousin Massé est un bon diaUe, s« dit Baudouin, et je ne sais pourquoi j'hésitais à venir lui demander un refuge.

Aussitôt qu'il fut rentré à la salle à manger, le pépiniériste glissa Je verrou qui se trouvait en dedans de la porte de cette pièce, puis il se retourna et dit à voix basse :

— 11 y a du nouveau...

— Tu me fais peur, dit Séraphine à son mari... N'est-ce pas qu'il a l'air tout drôle, monsieur l'abbé? ajouta-t elle en s'adressant à Hambourg.

— En effet, répliqua ce dernier; que se passe-t-il donc?

— D'abord, maîtrisez votre étonnement, reprit Massé; savez- vous quel est le particulier qui vient de pénétrer chez moi?

-- N'est-ce pas votre parent?

— • Oh! un cousin à je ne sais quel degré et avec lequel je n'ai jamais été en relations.

— Cela s'explique, puisqu'il habite Bordeaux, dit l'abbé.

— Ah! ouiche... C'est tout simplement un gredin de bonapartiste. Sarlot, le vétérinaire, se leva et se rapprocha de Massé.

— Vous êtes sûr de cela? demanda-t-il à ce dernier en fronçant les sourcils.

— Si j'en suis sûr... ce n'est, ni plus ni moins, que le fameu.\ capitaine Baudouin, cet enragé qui met, en ce moment, toute la police sur les dents.

— Aussitôt qu'il est entré ici, je l'ai reconnu, dit Séraphine.

— Et vous m'avez caché cela? fit l'abbé Rambourg d'un ton de reproche; c'est avoir peu de confiance en moi, madame Massé.

— J 'avais fait signe à ma femme de se taire, reprit le pépiniériste, en clignant les yeux ; j'avais mon petit projet.

— Comment ! c'est là ce fameux capitaine, ce brigand de la Loire, veux-je dire, dont tous les journaux s'occupent, repartit le petit vétérinaire. Tenez, la gazette est pleine du réiii de ses manœuvres et de celles de ses camarades, contre lesquels M. l'avocat général Marchangj à. fait décerner des mandats d'arrestation.

— Et vous allez lui donner asile che;j vous? demanda l'abbé Rambourg au pépiniériste.

— Jamais de la vie, monsieur l'abbé, répondit vivenaent Séraphine, dont le visage était rouge d'indiguation. Un pajqil- scélérat ne

1860 iA CHASSE AUX PATRIOTES

peut être ni notre parent ni notre liôte. J'espère bien, Massé, que tu vas jeter dehors cette vermine, et cela tout de suite.

— Pas si bêle, fit le pépiniériste, sur les lèvres duquel erra un sourire diabolique. J'ai trop besoin d'une protection auprès du surintendant des jardins royaux, à qui j'ai demandé la fourniture des parcs de Sa Majesté, pour laisser échapper cette occasion inespérée d'obtenir ce que je sollicite.

— Tu veux le faire arrêter? demanda Séraphine radieuse.

— Est-ce que tu t'y opposerais ?

— Moi? Tu sais bien, Masse, que je suis une trop bonne catholique, une trop fervente royaliste pour avoir la moindre pitié d'un gredin pareil.

— Et vous, monsieur l'abbé, quelle est votre opinion à cet égard?

— Mon cher ami, en qualité de ministre de Dieu et de serviteur de l'Eglise, je suis naturellement enclin à l'indulgence, et mon cœur saigne de douleur quand je vois faire du mal à autrui; mais...

— Mais?

— En pareille circonstance, tout homme qui se respecte, tout fidèle sujet de notre roi bien-aimé doit étouffer les sentiments d'indulgence et de pitié dans son cœiw, pour ne songer qu'à faire son devoir, quelque pénible qu'il soit.

— Ahl monsieur l'abbé, comme vous exprimez bien ce que je ressens, dit Séraphine en jetant un regard d'admiration sur le prêtre.

— Et ce devoir, en quoi consiste-t-il ? demanda Massé.

— C'est d'empêcher ce conspirateur de continuer son œuvre infernale en le faisant arrêter.

— Je vois que nous sommes d'accord, monsieur l'abbé. Quant à M. Sarlot, je n'ai pas besoin de lui demander son avis. On sait avec quelle haine implacable il poursuit les partisans, bien rares aujourd'hui, de l'usurpateur, et les débris de son armée de renégats. Ce n'est pas lui qui songerait à avoir de la pitié pour un bandit comme cet exofficier.

— Mais je le pilerais fin comme poivre si on me le livrait, répliqua le petit vétérinaire pointu en faisant un geste de menace.

— A la bonne heure! cette démonstration ne me surprend pas; au contraire, elle m'engage à vous prier de passer chez le maire, afin qu'il prévienne les gendarmes.

LA CHASSE AUX PATRIOTES 186i

— Voilà une commission dont je m'acquitterai avec le plus vif vif plaisir, dit Sarlot en pliant la Quotidienne, qu'il tenait toujours, et en la mettant dans sa poche. Seulement, afin d'éviter un éclat qui pourrait indisposer contre vous quelques-uns des habitants du village, on ferait sagement en ne procédant à l'arrestation du conspirateur que demain matin au petit jour.

— M. Sarlot a raison, dit Séraphine; il est inutile de se faire des ennemis,

— Je me range à l'avis de madame, ajouta l'abbé.

— Alors, c'est convenu, fit le pépiniériste; vous vous entendrez avec M. le maire pour que tout cela se fasse le plus secrètement possible.

— Comptez sur moi, répondit le vétérinaire, et, jusqu'à demain matin, arrangez-vous pour que le capitaine ne se doute de rien.

— Je vais prier Dieu de nous prêter son appui, murmura l'abbé en levant les yeux au ciel.

Aprèb avoir pris en commun des dispositions pour assurer le succès de cette importante opération, le prêtre et Sarlot se retirèrent.

Ici il est nécessaire de donner au lecteur quelques renseignements sur le caractère et les opinions politiques du petit vétérinaire.

D'abord, cet homme n'était point ce qu'il s'efforçait de paraître.

A cette époque de trouble, que dominait la terreur réactionnaire répandue jusqu'au fond des campagnes par les émigrés, leurs valets et cette foule d'ambitieux qui flattaient bassement le pouvoir pour obtenir quelques bribes du magnifique gâteau promis par le roi à ses créatures, beaucoup de gens avaient mis leur drapeau dans leur poche et affiché des principes outrés de royalisme.

Sarlot était de ce nombre.

Signalé au premier retour des Bourbons comme un enragé bonapartiste, et comprenant qu'il serait infailliblement arrêté s'il ne donnait pas des gages à ceux qui le surveillaient, il fit tout à coup une évolution bruyante.

Il fut l'un des premiers du village à provoquer une souscription destinée à l'acquisition d'un buste du roi, qui fut placé solennellement dans la salle principale de la mairie, puis il se joignit au cortège destiné à recevoir deux émigrés qui rentraient à Deuil.

Pendant les Cent-Jours, il eut la prudence de se taire, et chacun

supposa qu'il était bien réellement converti; aussi, au moment on Louis XVIH revint de Gand, ramené comme la première fois sur le trône par les armées étrangères, Sarlot s'empressa de signer une adresse de félicitations au monarque, ce qui lui valut définitivement le titre de fervent soutien du trône et de l'autel.

Au fond, le petit vétérinaire exécrait le nouvel ancien régime ; et, s'il n'avait pas le courage de proclamer tout haut ses principes, il était uni de cœur avec les hommes héroïques qui rêvaient la régénération de la patrie.

•■ Sarlot avait lu dans la Quotidienne, le plus réactionnaire de tous les journaux royalistes de l'époque, ce que les rédacteurs de cette feuille appelaient les ignobles brigandages du capitaine Baudouin et de ses camarades, et il avait éprouvé une vive admiration pour ces martyrs des idées libérales.

Quand il sut que l'hôte de Massé était l'intrépide officier de cuirassiers à la poursuite duquel toute la police du royaume était lancée, il sentit naître dans son cœur une vive sympathie pour cet homme, et il se promit de chercher à le sauver.

Mais comment?

En se chargeant de prévenir le maire, Sarlot avait gagné du temps. Massé avait une entière confiance en lui, et il ne s'occuperait point de l'arrestation du capitaine. Donc Sarlot pourrait agir s'il découvrait les moyens de mettre son projet à exécution pendant le reste de la journée.

D'abord le vétérinaire connaissait le secret de la porte de la maison et du jardin.

On le lui avait indiqué, ainsi qu'à l'abbé Rambourg et à deux ou trois gros bonnets du village venant passer leurs soirées chez Massé, afin que chacun pût se retirer le soir sans déranger la servante.

Mais il ne pouvait pénétrer de jour dans le jardin et aller sous la fenêtre de la chambre dans laquelle se trouvait le capitaine sans attirer l'attention de Massé, de sa femme ou des domestiques.

Le vétérinaire réfiéchissuit à cette affaire, penché sur l'appui de la fenêtre, lorsqu'il vit passer dans la rue une grosse femme, employée à blanchir le linge du maire.

— Voilà tm beau temps, monsieur Sarlot, dit-elle en saluant le vétôiinuue d un signe de tête. Vous ne faites pas comme not' maître:

vous n'allez pas voir la belle céfémoiiie qui va avoir lieu dans les caveaux de l'église de Saint-Denis?

Sariot releva vivement la tète.

— Bonjour, naère Biguet, dit-il à la blanchisseuse. Ah ! M. Cfishard est allé à Saint-Denis. On dit, en effet, que la cérémonie sera très brillante; tous nos seigneurs les archevêques et les évêques du nord de la Franco y assisloront, ainsi que beaucoup de fonctionnaires publics-

— C'est moi qu'aurais bien voulu voir ça; mais, quand on est pauvre, il faut trimer. Salut bien, monsieur Sariot.

— Un mot, mère Biguet; savez-vous si le mnire rentrera pouP dîner?

— Je crois que non... M""' Gruchard a dit tout à l'heure qu'il devait assister à un grand baquet à VHClel du Grand-Cerf.

— Vous voulez dire à un banquet... .\lors, ou ne sait pas à quelle heure il rentrera?

— Pour sûr, ce sera tard. .. Il aime à rire, not' maître; et quand il est avec des bons vivants, dame ! il s'amuse un brin...

Sariot congédia la bonne femme en lui adressant un salut amical avec la main, puis il ferma précipitamment la fenêtre.

Il y avait bien une M" Sariot; mais c'était nne matrone grasse à lard, qui mettait toute son intelligence à apprivoiser des pierrots. Elle en avait constamment un perché sur le bout du doigt.

En fait d'opinions politique, elle ne s'occupait que du pri.x du sucre ; aussi, son mari n'avait jamais échangé un-mot avec elle à ce sujet.

— Comment, tu vas encore sortir? dit-elle à Sariot en le voyant prendre son chapeau ; cependant, on n'est pas venu te chercher.

— il faut que je retourne chez Massé; sa jument m'inquiète.

— Vraiment... Kegardc donc comme Fifi est gentil; je suis sûre qu'il a envie de te dire quelque chose... Oui, mon amour, mou KiQ adoré, tu es beau, et je t'aime, je t'aime...

Pendant que M"" Sarlol couvrait de baisers le bec rugueux de son pierrot, son mari sortit et se dirigea vivement vers la mais(jn du pépiniériste.

— Eh bien! avez-vous vu le maire? lui demanda ce dernier à voix basse, en l'entraînant dans son jardin.

— Non; il est à Saint-Denis.

1864 La uflASSE AUX PATRIOTES

— Ah 1 oui, pour la cérémonie ; je crois que l'abbé vient de s'y rendre. Ça nous contrarie joliment, hein ?

— Oh ! M. Cruchard reviendra dans la soirée; je le guetterai pour lui raconter notre affaire, et il trouvera bien le moyen de prévenir les gendarmes avant demain matin.

— C'est que je ne voudrais pas garder longtemps le capitaine chez moi; s'il se méfiait de quelque chose, dame! nous pourrions bien nous repentir d'avoir eu trop de zèle pour le bien public.

— Rassurez-vous, mon cher Massé ; ne faites pas d'imprudence, et demain, au petit jour, les gendarmes l'empoigneront sans qu'il ait le temps de se reconnaître.

— Je voudrais bien qu'il soit déjà entre leurs mains.

— 11 ne peut leur échapper. Mais il ne s'agit pas seulement de son arrestation. Si je ne me trompe point, il nous fournira l'occasion de faire découvrir un complot qui menace sérieusement le gouvernement.

— Ah bah !

— Ecoutez et vous comprendrez bien vite, dit le petit vétérinaire en pinçant le bras de Massé. Vous avez entendu parler du fameux avocat Labaume ?

— Peut-être; mais je n'ai pas de mémoire.

— Eh bien I je soupçonne Labaume, un de mes anciens arais, de n'être pas un fidèle royaliste; pourtant, il jouit d'un grand crédit au ministère de l'intérieur.

— Ce serait donc un traître? fit le pépiniériste avec indignation.

— Oui ; je crois, bien qu'il conspire avec les ex-officiers de l'usurpateur. Vous comprenez que, si on pouvait le démasquer, on nous récompenserait royalement... nous serions sans doute décorés.

— Je serais décoré, répliqua Massé, dont les yeux étincelèrent; mais que devruis-je faire pour cela?

— Je vous l'ai dit; le livrer aux autorités.

— Comment?

— Rien de plus simple. Tout à l'heure, lorsque votre brigand de, capitaine est entré dans la salle à manger, j'ai cru le reconnaître pour un homm." ; •-■ i'ai vu, il y a quelques jours, chez l'avocat Labaume.

— Ç ; ne H! . ;.mne pas,

— Or, si c'est lui, on peut dénoncer l'avocat en toute assurance. On arrêtera ce dernier; on fera une perquisition chez lui; on y trou-

LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCîîELLE IS73

11 vcr-a rapidomciil le rc^te de la fiolo de laudaiiim dans son venC.

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