‹ [Les quatre sergents de la RochelleChapitre 87 sur 100 · I.iv. 2.":. — Fayaho frères, éditeur · texte numérisé non relu

I.iv. 2.":. — Fayaho frères, éditeur

lot. Tu va? lui donner asile en le fa'?.'\nt passe:' pour un de tes garçons, En sa qualité d'ancien capitaine de rovaleric, il connaît les chevaux, et persoîine ne devinera ce qu'il est.

— Merci, mon vieux Sarlot, dV.voir songé à moi, c'est une marque de confiance que je m'efforcerai do justifier. Quant à vous, capitaine, je vous soumettrai parfois à de dures épreuves pour écarter les soupçons que pourrait faire naître votre présence chez moi, mais comptez absolument sur mon amitié.

Le capitaine Baudouin serra de nouveau la main au messager, et le remercia avec effusion de sou accueil cordial. Le jour même, Maillard le présenta à ses charretiers, sous le nom de Sylvain, comme étant un de ses compatriotes du Mans, tombé dans la gène, et qu'il prenait à son service parce qu'il était doué d'une grande force physique.

Rentré chez lui de bonne heure, Sarlot s'empressa de so coucher et il dormait lorsque le maire de Deuil et les gendarmes se présentèrent dans la maison de Massé pour arrêter le capitaine Baudouin.

Rien ne peut peindre la stupéfaction du pépiniériste et la mauvaise humeur du maire et des gendarmes en découvrant que la chambre de Tofficier était vide, et en constatant qu'il s'était évadé par la fenêtre avec les rideaux de son lit.

Sarlot, ù qui Massé apprit la nouvelle de cette évasion, débita à cette occasion un grand nombre d'injures contre les bonapartistes, les libéraux et les républicains, engeance perfide qui conduirait inévitablement la France aux abîmes, si l'on no sévissait contre elle avec la plus implacable rigueur, et il reçut à ce sujet Ms chaleureuses félicitations du maire et de tous les notables royalistes.

Un rapport détaillé du maire apprit au préfet de police le passage du capitaine à Deuil, et la façon tout à fait inattendue dont il s'était évadé.

Donnadieu vint lui-même faire une enquête à ce > sujet dans le village, et ce fut le petit vétérinaire qui l'aida à diriger ses recherches.

La chasse aux PATRIOTES 1873

DANS L ILE LOUVIEP.

Livré à l'officier prussien von Thermann, la pauvre Flavienno était absolument sans défense.

On a vu que Keller était chargé de verser dans sa boisson, ou de mêler à ses aliments, un narcotique qui devait la plonger dans un profond sommeil et paralyser sa résistance.

Mais le jeune Pascal avait résolu d'empêcher la consommation de ce crime. Comme tous les esprits généreux, ce garçon haïssait instinctivement non seulement les royalistes, mais bien plus encore leurs bons amis les alliés.

Profilant d'une absence que von Thermann fut obligé de faire pour se rendre auprès de son général, Pascal, qui savait que lesuldat Keller professait pour la bouteille une passion au moins égale au respect de l'obéissance passive imposée par la discipline, vint frapper à la porte de la chambre dans laquelle le brosseur de l'officier gardait riavienne à vue.

— Hé! hé! fit-il en baragouinant, ouvrez-moi, camarade. Keller se leva et demanda au jeune garçon ce qu'il voulait. Celui-ci sourit, ferma l'œil et montra une bouteille de bourgogne

coiffée d'un cachot de cire rouge.

Le soldat hésita... pourtant un éclair de satisfaction pas?a sur son visage et il ferma à demi les yeux.

— Allons, dit le jeune garçon en feignant de porter le goulot do la bouteille à sa bouche; c'est du bon, bon...

Keller jeta un regard du côté de Flavienne, puis, se disant sans doute qu'il ne fallait que quelques minutes pour se régaler du nectar qu'on lui offrait, il sortit, forma la porte à clé et suivit Pascal dans 1 antichambre.

Celui-ci était allé le matin chercher une petite fiole de laudanum, avec une ordonnance de médecin, pour un des locataires de la maison.

Au lieu de jeter le reste du laudanum, comme on le lui avait dit, il l'avait mis de côté, sans trop savoir s'il en ferait usage.

L'occasion de l'employer ne s'était pas fait longtemps attendre.

— Ah! tu es chargé d'administrer un narcotique à cette pauvre jeune fille, s'était-il dit en entendant vonThermann donner ses ordres à son soldat Keller. Eh bien! je renonce à m'appeler Pascal si je ne te fais pas boire le premier bouillon.

Le Prussien, arrivé dans l'antichambre, prit la bouteille pour l'e.xminer. Il fit alors claquer sa langue, et dit au garçon de se hâter de la déboucher.

Pascal mit deux verres de couleur sur le poêle de l'antichambre, puis il fit sauter le bouchon et remplit ces verres.

Au moment oîi Keller alhiit verser le sien, Pascal lui dit tout à coup d'aller regarder à la lenètre si rien d'insolite ne se passait dans la cour, car il venait d'entendre un grand bruit de voix.

Puis, pendant que le naïf Prussien tourna le dos pour s'approcher de la fenêtre, il versa rapidement le reslu de la fiole de laudanum dans son verre.

— 11 n'y a rien de nouveau? lui demanda-t-il ensuite. Keller répondit négativement d'un signe de tête.

Il saisit aussitôt son verre et le vida d'un seul trait, sans remarquer son goût étrange. Tout au contraire, il le tendit de nouveau en disant :

— Pon, pon!... encore...

La bouteille finie, Pascal ne voulut pas laisser le brosseur retourner auprès de Flavienne avant d'avoir vu se produire sur lui les effets du laudanum, et il l'amusa un instant par des grimaces et des gamineries qui eurent le don de mettre le gros .\llemand tout à fait en joie.

Mais bientôt ses paupières s'appesantirent lourdement, il passa à plusieurs reprises sa main sur son front en se plaignant d'un violent mal de tête, puis il s'affaissa peu à peu sur la banquette et finit par s'endormir profondément...

— La brute n'est plus à craindre, se dit Pascal, je n'ai point de temps à perdre si je veux faire échapper cette pauvre petite.

11 prit vivement dans un placard un tablier et un bonnet et courut à la chambre oîi était Flavienne. A l'aide de la clé qu'il avait prise

dans la poche de Keller, il ouvrit la porte de cette chambre et s'avança vers le lit sur lequel se trouvait la jeune fille.

Elle paraissait évanouie. A l'aide d'un peu d'eau fraîche dont il lui inonda les tempes, il lui fit reprendre connaissance, puis il lui dit rapidement :

— Courage, mademoiselle, je viens pour vous sauver.. Flavienne le regarda avec des yeux égarés.

— Me sauver... qui ètes-vous? murmura-t-elle difficilement.

— Un ami, soyez-en sûre; mais je n'ai pas le temps de vous donner des explications... l'essentiel est de sortir d'ici au plus vite. Je vais vous débarrns.ser de vos entraves... ensuite vous mettrez ce tablier et ce bonnet...

Rassurée par la physionomie ouverte et pleine de franchise du jeune garçon, Flavienne s'efforça de reprendre un peu de sang-froid et bientôt elle ressembla à une jeune femme de chambre.

Venez maintenant, lui dit Pascal en lui prenant la main, surtout laissez-moi le soin de répondre si quelqu'un nous adresse la parole dans l'escalier...

Deux minutes après, le garçon d'hôtel et Flavienne montèrent dans un fiacre qu'ils venaient de rencontrer.

— Rue Saint-Louis, n° 20, dit Pascal au cocher.

La voiture se mit en marche ; alors Pascal dit à la jeune fille :

— Vous êtes à peu près en sûreté ; mais je dois vous informer du lieu ùij je vous conduis.

— Oh! monsieur; comment recunnaître...

— Nous parlerons de ça plus tard; en ce moment il faut songer à vous caser... j'ai une tante, une brave femme, veuve d'un tonnelier, .M"" Dervieu, qui est employée à la lingerie du comte Verdot de la Bergue depuis longtemps déjà, et qui occupe un logement de deux pièces dans les fniiililrs i],' rii,\ fl, c'o^i ;iiipi-(".s d'elle que je vous mène.

— Elle ne me cormaît pas, et quand elle apprendra qui je suis...

— Rassurez-vous, mam'zelle ; ma tante, quoique empluyée dans la maison d'un royaliste, est comme moi. Elle ne peut pas souffrir les Bourbons et toute leur séquelle.

— Mais je suis dans l'impossibilité de payer une pension...

— Que ça ne vous inquiète point, ma tante a des économies, et,

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je la coiinais, elle sacrifiera, s'il le faut, jusqu'à son dernier sou pour vous sortir d'embarras.

Flavienne rprouvait un" grand trouble. Certes, elle était heureuse d'échapper aux entreprises criminelles de von Thermann ; mais elle se voyait obligée d'implorer la pitié d'une femme dans une situation précaire, et qui, malgré la bonne opinion que son neveu avait d'elle, pourrait bien refuser de l'accueillir.

Et puis, elle se trouvait tout à coup isolée de ses parents, de ses amis. Qu'était devenue Louise? On l'avait sans doute conduite en prison. Quant au capitaine Baudouin, elle frissonnait de terreur en songeant aux périls qu'il courait.

Traqué comme un bèlc féroce par toute la police du royaume, à la suite de l'attaque du corps de garde de la rue Mauconseil, et signalé depuis son retour à Paris comme un dangereux conspirateur, il ne pourrait manquer de tomber entre les mains de ses persécuteurs. On serait alors impitoyable, et il serait condamné à mort.

Ces sinistres pensées amenèrent des larmes dans les yeux de la pauvre jeune fille, et lorsqu'elle descendit du fiacre devant l'hôtel du comte Verdot de la Bergue, son beau visage en était inondé.

Le comte Verdot de la Bergue était rentré en Fi-ance à la suite de l'exécution de Robespierre, et, tout en entretenant une correspondai.ce secrète avec les émigrés, il avait eu l'art de faire croire aux membres du gouvernement impérial qu'il professait une vive admiration pour Napoléon. Voilà pourquoi il avait pu rester paisiblement à Paris depuis sa rentrée en France, et obtenir même des faveurs qu'on lui octroyait dans l'espérance de fortifier sa fidélité.

D'une famille riche, qui avait été dépossédée pendant les premières années de la tourmente révolutionnaire, il avait bientôt recouvré tous ses biens.

Aristocrate jusqu'au bout des ongles, le comte avait le peuple en horreur. Les vilains, comme il se plaisait à les appeler, étaient à ses yeux de race tout à fait inférieure, et, le cas échéant, il les traitait avec une barbarie plus dure encore que s'ils eussent été des esclaves.

Quant à la comtesse Verdot, elle ne connaissait qu'une chose : les mômeries religieuses.

Elle exigeait de tous ses domestiques qu'ils entendissent une messe

basse chaque jour ; qu'ils se con'essassent une fois par seaiaiue, et qu'ils communiassent tous les mois.

La moindre infraction à cette ri-yle était punie du renvoi immt5diat du coupable.

Mais il faut reconnaître qu'elle accordait à ses gens tout le temps nécessaire pour exercer ces jongleries.

Féroce sur l'article religion, la comtesse se me:ilrait à peu prôs indifférente en politique, ce qui exaspérait son mari.

Le comte et la comtesse de Verdot n'avaient qu'un seul enfant : io commandant Verdot.

Mais il avait élé obligé depuis longtemps déjà de rompre toutes ses relations avec ses parents.

D'abord, à seize ans il avait déclaré nettement à son père que son intention était d'embrasser une carrière utile, f^a position parasite déjeune rentier déplaisait souverainement à sa nature généreuse, et il avait alors commencé à étudier la médecine malgré l'opposition du cornte.

Puis, quand l'écho des grandes victoires de la France retentit dans le moftde, il sentit un él; n belliqueux s'emparer de lui, et il témoigna à ses parents le désir d'associer ses efforts à ceux des héros qui répandaient, peut-être un peu bruyamment, les idées civilisatrices . chez tous les peuples.

La réponse de son pèTe fut foudroyante ; il chassa son fils san.5 lui donner un centime, puis il refusa furmellement de lui accorder l'autorisation de s'engager.

Le jeune Verdot alla exposer sa situation dans les bureaux du ministère de la (lucrre, et le comte fut appelé chez le ministre.

Refuser à un jeune homme l'autorisation d'entrer dans l'arméû l'ail, à cette époque, une faute capitale pour un père. Mû par le froid égoïsme qui était le mobile de tous ses actes, le comte donna l'autcripation qu'on lui demandait, mais ce fut tout. Son fils essaya de lui écrire; il reto"urna ses lettres sans les lire, et ne voulut jamais permettre à la comtesse de prononcer son nom devant lui.

Prenant héroïquement son parti, le jeune Verdot ne songea plus qu'à se distinguer dans la carrière qu'il avait embrassée, et, afin de ne rien devoir qu'à son épée, il renomma à son litre et supprima la particule uubiliuire qui précédait son nom.

i£?-'^ LA CHASSE AUX PATRIOTES

Il venait d'atteindre le grade de commandant, lorsque le coup de tonnerre de Waterloo vint porter un coup presque mortel à la France révolutionnaire et brisa sa carrière...

Par un singulier hasard, ce fut chez une personne employée chez le père du commandant V'erdot que Flavienne vint chercher un refuge.

Le jeune Pascal, ne consultant que ses généreux sentiments, ne prit pas même le soin de venir demander à sa tante si elle voulait recevoir chez elle une jeune fille persécutée ; il paya sa voiture et dit à la cousine du capitaine :

— Venez par ici, mam'zelle.

Flavienne le suivit en tremblant. Si M"* Dervieu refusait de la recevoir, où irait-elle chercher un refuge?

Il ne fallait pas plus songer à retourner à Montmartre que chez M'"' Panisset; la police avait dû opérer des perquisitions en ces lieux, et les papiers du capitaine Baudouin devaient être tombés entre ses mains.

Au bout de quelques minutes, le jeune garçon s'arrêta.

— Nous sommes arrivés, dit-il en frappant deux petits coups contre une porte basse.

Une femme d'une cinquantaine d'années, aux traits graves, et vêtue assez confortablement vint ouvrir.

— C'est toi, Pascal, dit-elle en jetant un regard soupçonneux sur Flavienne; quelle est cette jeune personne?

— Une demoiselle bien respectable que je vous amène, et que je vous prie d'accueillir comme si elle était votre fille.

La lingère fronça les sourcils et repartit d'un ton aigre :

— Une demoiselle respectable, protégée par toi, le plus mauvais sujet que je connaisse, hum ! c'est bien louche...

— Oh! madame, fil Flavienne en joignant les mains, je vous en supplie, donnez-moi l'hospitalité pour quplqucs instants, je suis si malheureuse.

— Eh bien! en voilà des affaires, dit Pascal indigné, et moi qiii avais fait votre éloge à cette jeune personne. 'Voyons, ma tante, laissez-nous entrer, et quand je vous expliquerai de quoi il est question, vous vous repL'ulirez d'avoir fait la méchante.

Venez, lui Hit Sarlot.

J.-.v. 2î4 ~ Fayard frères, cditeur-i.

vera les preuves du complot, et nous n'aurons plus qu'à attendre notre récompense.

Massé était très rouge; la perspective de recevoir une flatteuse distinction troublait ses idées.

— Fort bien, monsieur Sarlot; mais comment pourrons-nous savoir si le capitaine Baudouin est l'homme que vous avez vu chez l'avocat?

— C'est au sujet de cela que je suis venu vous parler.

— Expliquez-vous.

— Cet ancien militaire s'est présenté à nous comme étant suisse de la cathédrale de Bordeaux?

— Oui; après?

. — Vous allez m'introduire auprès de lui; et, comme il ne se méfie de rien, je lui demanderai des renseignements sar un abbé, mon parent éloigné, qui est employé dans cette église.

— Il ne pourra vous répondre.

— J'y compte bien, car ce prétendu parent n'existe que dans mon imagination; mais j'interrogerai adroitement ce coquin ; j'examinerai ses allures, son extérieur ; je ferai intervenir le nom de Labaume dans la conversation, et je vous assure qu'au bout de dix minutos je saurai si c'est l'homme que j'ai vu chez l'avocat.

— Au fait, cette démarche ne peut pas nous compromettre, reprit Massé. Vous êtes un. homme prudent, monsieur Sarlot... Allons, venez avec moi, je vais vous conduire auprès du capitaine.

— Oui; mais il faut me laisser seul avec lui, sans cela, je ne pourrai rien en tirer.

^ — Mais parfaitement...

Les deux hommes graviront l'escalier et prirent un couloir conduisant à la chambre occupée par le capitaine.

Celui-ci achevait de faire un peu de toilette lorsque la porte de cette chambre s'ouvrit.

— Mon cher cousin, je vous amène M. Sarlot, le petit vétérinaire que vous avez vu tantôt en bas, dit Massé d'un ton mjelleux; il a quelques renseignements à vous demander, et vous m'obligerez beaucoup si vous voulez avoir la complaisance de les lui donner.

Le capitaine fronça les sourcils , le petit vétérinaire lui avait souverainement déplu dans la salle à manger.

— Qu'est-ce qu'il veut savoir ce monsieur? répliqua t-il.

— Il va vous le dire... Je vous laisse ensemble, car je suis oblige d'aller donner des ordres à Baslien.

Le pépiniériste ferma la porte et se retira.

Baudouin, peu désireux de se montrer aimable avec un monsieur qui paraissait avoir une affection toute particulière pour la Quotidienne, lui dit en tournant le dos :

— parlez; qu'avez-vous à me demander?

Le museau de fouine du vétérinaire prit tout à coup un air ouvert, et le petit homme dit à voix bas?e :

— Capitaine Baudouin, je viens pour vous sauver.

— Hein"?

— Nous n'avons pas une minute à perdre. Écartez les préventions que vous avez contre moi; grâce à un subterfuge, j'ai pu m'inlroduiie ici pour vous dire : votre cousin Massé est un miscTable qui vous a dénoncé.

— Est-ce possible? fit Baudouin au comble de la stupéfaction.

— C'est moi qui ai été, heureusement, chargé de prévenir lo maire. Demain, au petit jour, les gendarmes seront ici, et, si vous les attendez, ils viendront en assez grand nombre pour rendre toute Wx\talive de résistance de votre part impossible.

— Mais pourquoi me doiiin /.-vous cet avis, vous qui paraisses être dans le cnmp de mes ennemis?

— Il ne faut pas m'en vouloir, capitaine, si je ne suis point doué d'une énergie égale à la vôtre. Lors du retour des Bourbons, je fus tout d'abord signalé comme un adversaire du nouveau gouvernement. Pour me soustraire à la persécution dont j'allais être l'objet, j'eus la faiblesse d'afficher des principes royalistes, et je ne pus donner lo change à ceux qui me surveillaient qu'en outrant ces principes.

Baudouin jeta un regard de pitié sur Sarlot et lui dit en haussant les épaules :

— Vous avez eu peur!

— Oui; que voulez-vous; faible et chétif comme je le suis, j'aurais bientôt été écrasé si j'avnis voulu soutenir une lutte pour défendre mes opinions; tandis qu'en courbant la tête sous le joug de la nécessité, on m'a laissé tranquille, et cela m'a permis de rendre secrètement quelques services à mes coreligionnaires politiques.

— Rien ne me donne la preuve que vous êtes sincère?

— Regardez-moi, capitaine; maintenant que je puis parler librement, ma physionomie doit exprimer la franchise; et puis, quel intérêt aurais-je à vous tromper? D'une façon comme de l'autre, si vous n'ajoutez pas foi à mes paroles, vous serez infailliblement arrêté.

— On ne s'empare pas facilement du capitaine Baudouin, dit l'ancien officier en relevant la tête.

— Je ne doute ni de votre force ni de votre courage, mais tout a des bornes; si vous tentiez de vous échapper en ce moment de cette maison, Massé, votre indigne parent, lancerait aussitôt les fanatiques du village à vos trousses, et vous tomberiez entre leurs mains.

— .\insi, mon cousin est le dernier des misérables! fit Baudouin en serrant les poings de rage. J'ai bien envie de lui infliger un de ces châtiments qui mettent pour toujours un terme aux trahisons des scélérats tels que lui.

— Gardez-vous-en, capitaine, ce serait le signal de votre perte... Croyez-moi, écoutez avec attention c; que j'ai à vous dire; le temps s'écoule et Massé peut s'inquiéter.

— Soit; parlez.

— On doit venir vous arrêter ici demain matin ; eh bien ! il faut fuir cette nuit ; je vous en donnerai le moyen.

— Vous?

— Oui, moi ; mais, comme je ne veux pas me compromettre, je serai dans la nécessité de prévenir le maire de votre présence dans la maison, ainsi que je m'y suis engagé. Seulement, quand les gendarme s se présenteront, ils trouveront cette chambre vide.

Au fur et à mesure que Sarlot parlait, il gagnait la confiance du capitaine ; il y avait tant de franchise dans l'expression de sa physionomie qu'il était impossible de douter de sa bonne foi.

— Si la chambre est vide lorsqu'on se présentera pour m'arrêter, c'est que je serai parti ? reprit Baudouin.

— Je l'espère bien.

— Et c'est vous qui me fournirez les moyens de fuir? - — C'est pour cela que je suis ici.

— Quels sont vos moyens?

— A minuit, quand tout le monde sera couché dans la maison, vous vous tiendrez prêt à partir. Cette fenêtre n'est pas à quatre mètres

LA CHASSE AUX PATRIOTES ISiO

du sol; à l'aide des rideaux de ce lit, assez solides pour vous recevoir, vous descendrez facilement et vous me trouverez alors près de la serre...

— Mais il y a un chien qui pourra donner réveil?

— Le petit vétérinaire haussa les épaules.

— Une vraie rosse, dit-il; d'ailleurs, il me connaît, et je lui donnerai une friandise qui lui procurera le repos pour le reste de la nuit. Comme je peux entrer dans le jardin à volonté, notre sortie s'effectuera sans aucune difficulté.

— .Alors, je serai libre? dit le capitaine.

— Oui ; mais si vous ne trouvez un asile sûr, toute la gendarmerie, tous les gardes-champêtres du pays vous donneront la chasse, et vous tomberez fatalement entre leurs mains.

— C'est bien possible.

— Pour leur échapper, je ne vois qu'un seul m^oyen, c'est de vous conduire à Gonesse, chez un brave homme, qui a été mon ami d'enfance et qui est parvenu à ne point attirer l'allention des royalistes sur lui, quoiqu'au fond il soit un chaud patriote.

• — Et que fait cet homme? demanda le capitaine avec empressement.

— .Maillard, qui a eu son fils aîné tué à léna, fait un service régulier de messageries entre Gonesse et Paris. Il a plusieurs domestiques qui se renouvellent assez souvent. Vous entrerez chez lui comme garçon d'écurie; vous prendrez promptenient les manières des gens qui font ce métier, et, dans une quinzaine de jours, lorsqu'on sera habitué à vous voir, rien ne vous empêchera de conduire une charrette do Maillard et de vous introduire ainsi à Paris sans danger.

— .MuTci, dit le capitaine en tendant vivement la main au petit vétérinaire; je vous demande pardon de vous avoir témoigné une certaine méfiance; vous êtes un brave homme.

— .Ainsi, vous acceptez mes propositions?

— Je serais un sot et un ingrat si je les repoussais. Les traits anguleux de Sarlot s'éclairèrent, et il reprit :

— .Alors, je serai sous la fenêtre de votre chambre à minuit. A propos, je vous conjure de me répondre comme vous répondriez à votre frère : .Avez-vous de l'argent?

— Une quinzaine de francs, tout au plus.

— En ce cas. je vous prie de m'estimer assez pour accepter la petite

ïS70 LA CHASSE AUX PATRIOTES

avance que voici... Oh! ne vous formalisez pas, c'est un simple prêt. Vous me remettrez cette somme lorsque nous aurons triomphé de no"? ennemis, et j'espère que ce sera bientôt.

— Quoi, vous voulez? (it le capitaine en rougissant.

— Ce n'est pas à vous que je prête cet argent, mais bien à la France, et vous n'avez pas le droit de le refuser...

Le petit vétérinaire déposa sur la table un rouleau de cinquante napoléons.

— Vous voulez donc m'accabler sous le poids de vos bienfaits... murmura Baudouin vivement ému.

— Je- n'ai que ce moyen d'affirmer mes opinions, reprit Sarlot, permettez-moi de m'en servir. Mais revenons à votre évasion; le temps marche vite et Massé doit commencer à trouver que notre entrevue est bien longue. En venant vous chercher à minuit je vous apporterai un vieux chapeau et une limousine, à l'aide desquels vous pourrez prendre la tournure d'un campagnard et échapper ainsi à la curiosilé indiscrète des gens qui se trouvcrnient sur notre chemin... .\llons, capitaine, ayez un peu de patience ei bientôt vous serez libre...

En ce moment des pas se firent entendre dans le corridor, c'était le pépiniériste qui s'impatientait.

Alors Sarlot éleva la parole et dit, de façon à être entendu par ce dernier :

— Vous m'étonnez beaucoup en m'affirmantque vous n'avez jamais entendu parler de l'avocat Labaume, ni de son parent qui est attaché à la cathédrale de Bordeau.v.

Le petit vétérinaire ouvrit-en même temps la perle en disant bonjour au capitaine d'un ton très sec.

Massé se hâta de l'emmener dans le jardin.

— D'après ce que je vous ai entendu dire à ce snbi-eur, ce n'est pas lui que vous avez vu chez l'avocat? dit-il d'un ton contrarié.

— Oh! non; j'ai fait une école, car le capitaine a eu l'air de se moquer de moi.

— Ainsi, cette décoration?

— Il ne faut désespérer de rien, mon cher Massé...

Prétexlant une visite urgente à faire à Montmorency, chez un cultivateur dont le bétail subissait l'influence d'une forle épizootie, Sarlot se justifia aux yeux de sa femme de l'absence qu'il ferait pendant la

nuit, et, à l'heure dite, il se trouva dans le jardin de Masse, sous U fenêtre de la chambre de Baudouin

Il avait administré au peu fidèle Azor une boulette qui lui procura un doux sommeil jasqi'.au matin, et le capitaine put franchir la fcnèlro et gagner le sol sans troubler le silence qui régnait dans la maison.

— Venez, lui dit Sirlot après lui avoir jeté la limousine qu'il aviil apportée sur les épaules, et mis un vieux chapeau sur la tête. Le temps est noir, et il commencée tomber une petite pluie de nalure à laisser les chemins libres.

Gonesse n'est guère qu'à six kilomètres de Deuil; mais àl'époquo où se passe cette histoire il n'y avait pas de chemin direct entre ces deux localités, et il fallait faire des détours qui augmentaient beaucoup' la durée du trajet pour se rendre d'un lieu à l'autre.

Néanmoins, le capitaine respirait à pleins poumons; la satisfaction qu'il éprouvait, en songeant que, grâce aux procédés généreux du petit V liltM'inaire, il pourrait bientôt rentrer à Paris et s'enquérir du sort de sa sœur et de sa chère Flavienne, faisait battre délicieusement son coiur.

Il pensait aussi à ses camarades; à ce bravo commandant Verdot, qui lui avait déjà donné tant de marques d'amitié; à Hulet, le lieute nant de cuirassiers; à Formosant, couché sur un grabat dans une hutte de la Villette; à Panisset, à llureau, et à tant d'autres modestes héros exposant chaque jour leur vie pour affirmer leur patriotisme.

Par prudence, les deux voyageurs marchaient l'un à côté de l'autre sans échanger un mot.

Un vent violent leur fouettait le visage, lavé par des rafales intermittentes de pluie, et leurs pieds disparaissaient à chaque instant dans do boueuses fondrières.

Loin de se dissiper, les ténèbres dévouaient plus opaques.

Enfin, après deux heures d'une marche horriblement fatigante. oS por;dant laquelle ils n'avaient pas rencontré un être vivant, le capitaine et .Sarlot arrivèrent devant les premières maisons de Gonesse.

— Ici il faut redoubler de prudence, dit le petit vétérinaire à Baudouin ; pour nous rendre chez mon ami Maillard, nous sommes obligés de travorsfr une partie dos rues de la bourgade.

■ — iVloiilroz-moi le chemin, je vous suivrai, çiurmura le capitaine.

Cinq minutes plus tard, ils s'arrêtèrent devant une vaste construction rustique, au centre de laquelle ils distinguèrent vaguement une immense porte charretière.

— INe bougez plus, dit Sarlot à son compagnon d'une voix presque imperceptible, je vais prévenir Maillard.

A cette époque, comme dans toutes les tourmentes politiques, on rencontrait à chaque instant des hommes dévoués à la défense de leurs opinions avec un zèle qui leur faisait braver tous les périls. Auss^ Baudouin avait-il une confiance entière en Sarlot, et ne douta-t-il pas un instant du succès de la démarche qu'il faisait auprès de Maillard.

Le vétérinaire se dirigea vers une petite fenêtre garnie de barreaux de fer, et frappa contre les vitres cinq coups espacés.

(J'était un signal que connaissait le messager.

Celui-ci s'élança hors de son lit et s'approcha de la fenêtre.

— C'est moi, Sarlot, lui dit le petit homme.

— Bien, je- vais t'ouvrir.

— Mais jt ne suis pas seul; je t'amène un ami qui ne désire point être vu.

— Je comprends... une minute de patience...

Maillard à demi vêtu, se présenta bienlùt sur le seuil d'une petite porte bâtarde qu'il venait d'ouvrir, et invita Sarlot et le capitaine à entrer.

. Le messager était veuf, et il put faire pénétrer ces derniers dans sa chambre sans attirer l'attention de personne.

— Tout d'abord, mon cher Maillard, je te présente le capitaine Baudouin, un licencié de l'armée' de la Loire, dit le vétérinaire à. son ami.

Ah! vous èles le capitaine Baudouin, repartit le messager d'un ton d'admiration; eh bien! vous pouvez vous vanter d'avoir des amis dévoués, moi le premier. 'S'^oulez-vous me faire l'honneur de me donno,' la main?

Baudouin serra la main qu'on lui tendait.

— Je vois que M. Sarlot ne m'a trompé, vous êtes un brave, répliqua ce dernier,

— Oui, c'est vrai, si l'on ost brave quand on sent un cœur de bon patroite battre dans sa poitrine. Mais il me semble avoir lu dans la gazette que la police vous poursuit?

— C'est Dour cela que j'ai amené le capitaine chez toi, reprit Sar-

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