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l'Jii LA CHASSE AUX PATRIOTES
et Donnadieu avait aussitôt envoyé Farjot godailler pendant la nuit c ;:is les cabarets des Halles afin de chercher à le découvrir.
Le billet que venait de lire Donnadieu indiquait exactement le [ oint où en était cet espionnage.
Après une minute de réflexion, le faux marchand de bœufs se t::itta la tempe, puis abaissa vivement la main
C'était le signe qu'il employait avec ses agents lorsqu'il voulait* l'MT parler.
Farjot comprit aussitôt.
11 paya sa consommation, s'étira les bras comme un homme qui s'.:rrache au sommeil, puis, après avoir fait un tour dans la salle, il *;";tit, non sans jeter un rapide regard à Donnadieu.
Celui-ci appela le garçon.
— Ton picton est chenu, lui dit-il en fermant un œil, je reviendrai !;;; rendre visite; tiens, paie-toi.
Il jeta une pièce de six francs sur la table.
Il ramassa ensuite sa monnaie, et, contre l'usage des clients du O'ibaret, il donna deux gros sous au garçon.
Ce dernier, qui se nommait Gilbert, avait plus d'intelligence que I'? gens de sa classe, et tout en empochant son pourboire, il se dit :
— Je ne me suis pas trompé sur le compte de ce client; il est marchand de bœufs comme je suis pape .. En voilà un monsieur qui Eont la Préfecture de police.
A trente pas du cabaret, Donnadieu vit Farjot s'avancer vers lui. Ce sous-mouchard était mieux déguisé que son patron; grâce aux tournées qu'il payait généreusement aux pauvres diables qui vivent de cent métiers mystérieux autour des Halles, il s'était fait accepter promptement comme membre de l'humble confrérie.
— Je ne voulais pas vous parler en public, dans la crainte de me Lrùler avec mes nouveaux camarades, dit-il au policier en l'abordant.
— C'est sérieux votre découverte?
— Je le crois.
— Quelle femme est-ce que cette Delphine?
— Une grande fille, très belle, et qui a des yeux élincelants. -- Une noceuse, naturellement?
— Elle aime à rire, mais pas à boire, et dans lo monde des Halles, on i.i) lui connaît point d'amant.
— La vierge a réventaire tout de suite. Du reste ça m'est égal, l'essentiel c'est que je puisse l'interroger sans éveiller ses soupçons.
— Je vous préviens qu'elle est méfiante.
— Pourtant, vous dites dans votre billet qu'elle connaît Chardin.
— Un instant... Lorsque je lui ai dit que je l'avais rencontrée avec un portefaix dont le signalement est semblable à celui du charcutier, elle m'a répondu que c'était vrai. Mais c'est tout ce que j'ai pu obtenir d'elle, et, afin de ne pas exciter ses soupçons, j'ai dû cesser de la questionner.
— Il y a peut-être là une piste...
— Sûr, l'ami de la Delphine doit être Chardin. --- Si encore vous les aviez vus ensemble...
— En ce cas, je n'aurais pas hésité; je serais allé tout droit au corps de garde de Saint-Eustachc.
— C'eût été une sottise, répliqua Donnadieu; de cette façon vous m'auriez enlevé tout le mérite de cette arrestation, et pourtant c'est moi qui vous paie.
•— Je n'avais pas songé h cela.
— Vous y songerez une autre fois... Et, en dehors de Chardin, vous n'avez découvert aucun individu suspect parmi les gens qui fréquentent les Halles et les cabarets du quartier.
— Pardon; j'ai une note à vous remettre à ce sujet. Deux individus qui ont fait partie des grenadiers formant la garde de l'usurpateur à l'île d'Elbe, se cachent dans un garni de la rue de la Grande-Truanderio =oiis des faux noms. Il paraît qu'ils reçoivent souvent des lettres do Lyon, émanant d'une association révolutionnaire.
— Et ces fn:ix noms, vous les connaissez?
— Les voici, dit Farjot en remettant une noie à Donnadieu.
— C'est bien, répliqua ce dernier; on les cueillera demain matin. Tout à coup Farjot dit à voix basse au policier :
— .Attention, patron, je vois arriver la Delphine; elle est facile à reconnaître à son éventaire... il ne faut pas qu'elle me voit avec vous.
— Venez à neuf heures et demie à mon bureau.
— J'y serai...
Farjot traversa la rue et disparut dans le marché.
La D.;lnhiiie s'.irriMait devant les paysans accroupis auprès d'énor-
mes tas de choux et de légumes de toutes sortes, et elle leur offrait d'une voix insinuante sa marchandise.
— De bonnes saucisses toutes chaudes, des boudins de la grande charcuterie Saint-Denis, des andouillettes fines; qui est-ce qui en veut? disait-elle en accompagnant ses paroles de petits signes amicaux.
Dans un poêlon, qui était conservé chaud par un petit fourneau installé sur son éventaire, la marchande de saucisses piquait au bout d'une fourchette des morceaux de boudin, des andouillettes, des saucisses plates, qu'elle introduisait dans des morceaux de pain fendus, et elle offrait ces friandises à trois sous la portion, tout compris.
Ce n'était vraiment pas la peine de se laisser avoir faim.
Aussi beaucoup de paysans, et surtout de vieilles paysannes, se régalaient de cette frugale pitance, assis sur des sacs vides auprès de leurs légumes, et ils se désaltéraient avec la tisane, dite coco, que leur versaient à pleins gobelets les limonadiers du ruisseau.
En ce temps-là l'éclairage des rues était tout à fait primitif; les lanternes à quinquet ne jetaient que des lueurs douteuses à quelques pas, et comme elles étaient fort clair-semées, les rues étaient presque entièrement plongées dans l'obscurité.
Donnadieu perdit d'abord de vue la marchande de saucisses, mais comme elle s'arrêtait presque à chaque pas pour faire des offres de services à ses pratiques, il eut peu de peine à la rejoindre.
Il avait bien envie de lui acheter quelque chose pour avoir l'occasion de lui parler; mais il comprit que sa tenue assez cossue de marchand de bœufs provoquerait les soupçons de Delphine. Elle ne manquerait pas de s'étonner de voir un homme ayant la poche remplie d'écus déjeuner d'un morceau de pain et d'une saucisse.
— Farjot m'a dit qu'elle entrerait chez le marchand de vin pour renouveler sa provision, pensa-t-il; il faut que je prenne patience jusqu'à ce moment.
Tout en flânant autour du marché, Donnadieu examinait les pauvres diables qui étaient venus chercher là les moyens d'assouvir la faim qui les tourmentait.
Il en vit deux ou trois occupés à ramasser des trognons de choux jetés par des paysans, et qui les dévoraient ensuite avidemment.
— Pouah! fit-il avec mépris; voilà des vagabonds qui n'ont pas les aroûls bien délicats... Il est houleux d'absorber de telles ordures.
Tout à coup Donnadieu flt un soubresaut; ses narines ge gonflèrent et ses yeux jetèrent des flammes...
L'action qui s'accomplissait à quelques pas de lui rentrait dans ses attributions.
Deux jeunes drôles s'étaient glissés en rampant derrière une vieille paysanne, et, profitant de ce qu'elle sommeillait, ils lui avaient enlevé quatre énormes choux-fleurs.
Le policier n'avait qu'à étendre la main pour les arrêter. Mais il vit au même instant la Delphine pénétrer dans le cabaret qu'il avait quitté un moment auparavant, et comme il ne voulait pas abondonner la proie pour l'ombre, il laissa les jeunes filous s'esquiver avec le fruit de leur larcin et il rentra dans le cabaret.
Debout devant une table, la marchande de saucisses tirait d'un grand vase de terre des bouts de boudin, des grillades, des andouillettes, et elle les rangeait symétriquement dans son poêlon.
Gilbert lui apporta un verre de vin blanc qu'il déposa à côté d'elle sur la table.
— Merci, lui dit la Delphine en lui adressant un sourire amical; ,vous avez eu beaucoup de monde cotte nuit?
— Mais oui, assez... Et puis j'ai déjà vu de drôles do figures, ça sent joliment la police, et si j'avais des amis ou même de simples coDnaissances dont les papiers ne seraient pas bien en règle, je leur conseillerais de se méfier.
La marchande de saucisses rougit légèrement, puis elle répliqua, tout en continuant sa besogne :
— Ce n'est pas à moi qu'il faut dire ça, Gilbert; j'ai bien assez à faire avec mon petit commerce.
— Hum! on ne sait jamais... Par ce temps de chasse aux patriotes, personne ne peut repondre do su sûreté; ainsi vous voyez ce prétendu marchand de bœufs qui vient d'cutivr ot qui regarde tout le monde sous le nez...
— Oui ; oh bien?
— Eh bien! ça doit être quoique important persoimagc de In Préfecture de policf. Il a l'air dur et avare, et pourtant il m'a donné quatre sous do pourboire sur le pri.x d'une simple (•hi)(>ii)e; ça n'esi pas clair pour moi.
— Vous avez peut-être raison... murmura la Delphine en jetant un regard inquiet du côté de Donnadieu.
Appelé par des clients qui venaient d'entrer, le garçon s'éloigna et la marchande de saucisses se disposait à passer la bricole de son éventaire autour de son cou, lorsque le policier se dirigea vers elle.
— C'est bien vous qui vous nommez mademoiselle Delphine? lui dit-il.
-- Oui; pourquoi?
— J'ai à vous parler sérieusement.
— J'en suis fâchée, mais je n'ai pas le temps de vous écouter; il faut que j'aille à mes affaires.
— Je vous achète toute votre marchandise, dit Donnadieu à voix basse.
— C'est une plaisanterie; qu'est-ce que vous en feriez?
— 11 y a un tas de chenapans dans la rue qui auront bientôt fait de m'en débarrasser... Allons, c'est convenu, je vous prends tout ce qu'il y a sur votre éventaire. Si cette somme ne vous suffit pas, j'ajouterai ce que vous me demanderez...
Donnadieu jeta en même temps deu.x écus de six livres sur la table.
La Delphine, voyant une affaire, ramassa l'une des deux pièces en disant d'un ton froid :
— Ceci suffira à me payer; oîi voulez -vous que je mette cette charcuterie ?
Le policier appela le garçon, lui fit apporter un grand plat et y fit entasser saucisses, boudins et andouillettes.
Il demanda ensuite une bouteille de vin de Chablis et deux verres.
— Maintenant que vous avez fait votre journée, dit-il à la Delphine, vous avez le temps de causer.
Tout en parlant, le policier ramassa la deuxième pièce de six livres que la marchande de saucisses avait laissée sur la table.
— Qu'avez-vous à me dire? demanda cette dernière.
— D'abord, il faut vous asseoir et goùler ce vin blanc.
— Je m'assoirai, mais je ne boirai pas.
— A votre aise, répliqua Donnadieu en remplissant son verre; des goûts et des couleurs...
Il s'efforçait de lancer de brillantes œillades à la jeune fille, dans
l'espoir de lui faire croire qu'il en était amoureux; mais il perdait ?oa temps, car la Delphine, au lieu de le regarder, souriait à une grciso mère qui venait de pénétrer dans la salle.
— Ma toute belle, j'ai une sérieuse cl importante proposition i vous faire reprit bientôt Donnadieu.
— Voyons la proposition.
La marchande à l'éventaire croyait que le policier allait tout simplement lui faire une déclaration, et comme on lui en adressait chaque matin une demi-douzaine, elle bâillait d'avance.
Mais elle fut bien étonnée lorsque Donnadieu lui dit :
— Je vous connais depuis longtemps, ma fille; je sais qu'on peut compter sur vous et vous confier, en toute assurance, d'importants inLcrêts; voici de quoi il s'agit...
La Delphine commença à prêter l'oreille.
De quels intérêts cet homme vouiait-il lui parler?
— Je crois être aussi honnête qu'une autre, répliqua-t-elle ; pourquoi me dites-vous toul ça?
— Parce que j'ai envie de vous prendre à mon service.
— Vous?
— Je m'appelle Delorme et je suis marchand des bœufs à Poissy ; les affaires vont bien et je fais tranquillement ma petite pelote.
— Qu'est-ce que ça peut me faire?
— .attendez; comme je trouve que la fortune ne répond pas assez vite à mes espérances, je veux lui forcer la main.
— Eh bien! forcez, ce n'est pas moi qui vous en empêcherai.
— Vous pouvez, au contraire, me donner un bon coup d'épaule, pour m'aider à atteindre mon but.
— Vous voulez vous moquer de moi, répliqua la Delphine en hochant la tête.
— Asseyez-vous donc, et vous aurez bientôt la preuve du contraire.
La marchande de saucisses se décida à prendre un siège ; ello commençait à s'intéresser à ce que lui disait le policier.
— Me voilà assise, dit-elle; à présent, je vous écoute.
— En qualité de marchand de bœufs, j'ai le dessein d'ouvrir, dans les principaux quartiers, des boutiques où l'on vendra du bouillon, du vrai hoiiillon et du bœuf natur»?, le tout de première qualité.
--- Tiens, tiens, fit la Delphine, votre idée n'est pas bête.
— ■ Vous trouvez?
• " Ça va vous paraître drôle, mais j'ai songé plus d'une fois à ce que vous dites.
—- Je savais bien que vous étiez une femme intelligente.
— Alors, vousêtes vraiment un marchand de bestiaux? demanda naïvement Delphine.
— Tiens, est-ce que vous en avez doulé?
— Dame! peut-être un peu.
— Pour quel motif?
' — Des bêtises... Alors, vous avez l'intention de fonder des établissements dans lesquels on trouvera à bon marché du bœuf et du bouillon de bonne qualité?
— Juste, c'est ça, et comme vous avez tout ce qu'il faut pour diriger un commerce de cette nature, je vous offre la place de directrice-gérante de la première boutique que j'ouvrirai.
— C'est à moi que vous oiïrez cette belle place? demanda la mar chande de saucisses en rougissant.
— Oui, c'est à vous, ma belle enfant; car vous êtes la femme la plus capable que je connaisse pour remplir ce poste. Je vous donnerai mille francs par an, outre la nourriture et le logement, et, au bout de l'année, vous toucherez deux pour cent sur les bénéfices de l'exploitation.
La Delphine fut un instant éblouie. C'était la fille d'une pauvre marchande des quatre saisons, et elle n'avait jamais connu l'aisance, même la plus modeste.
— Certainement, monsieur, je ne sais comment vous remercier de la bonté que vous me témoignez... balbutia-t-elle avec embarras.
— Ah! pardon, c'est moi qui gagne à cet arrangement, reprit Donnadieu; seulemeiit, j'y mets une petite condition...
-- Parlez, monsieur.
— Une femme ne peut pas diriger seule an pareil établissement. Je désire mettre auprès de vous un homme d'un âge mûr, énergique, et qui connaisse un peu le commerce de la boucherie ou de la charcute pie.
En prononçant ces mots, Donnadieu étudia la physionomie de Delphine. Celle-ci songea aussitôt à la possibilité de procurer à Char-
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCEIELLlï in2l
Eml)Olto-lul lo pas ot (aU boano cliasso.
Llv. Î41. — Fayard fr^rcs, (Jdltear;.
din une position qui le mît à Tabri des recherciies dont il était l'objet, et elle répliqua vivement :
— Il est facile de trouver un individu capable de remplir l'emploi dont vous parlez, surtout parmi les gens qui travaillent aux Halles.
— Vous connaissez quelqu'un qui pourrait occuper ce poste?
— Peut-être bien.
— Que fait cet homme?
— Le métier de portefaix.
— Diable ! il ne faudrait pas qu'il fût étranger au commerce.
— Alors, ça tombe bien; la personne en question a été établie.
— Dans la boucherie? demanda le policier, voyant le succès de sa manœuvre.
Malgré sa simplicité, la Delphine commença à soupçonner quelque ruse, et elle biaisa :
— Non, monsieur, répondit-elle en hésitant; c'est dans la vannerie que Jérôme a fait des affaires pour son compte.
— C'est toujours du commerce. Ah! votre ami se nomme Jérôme?
— Oui, monsieur; il est bien connu sur le carreau.
— Je crois alors qu'il me conviendra; seulement, je voudrais le voir avant de me décider à le prendre à mon service; c'est tout naturel, n'est-ce pas? Dites-moi où je pourrai le trouver?
— Cela me serait difficile; son ouvrage l'appelle tantôt d'un côté, tantôt de l'autre... Je le rencontrerai peut-être aujourd'hui, et si, comme je le suppose, il accepte votre proposition, il vous donnera un rendez-vous oij je l'accompagnerai.
— A ce sujet, je dois vous revoir. Voulez-vous me donner votre adresse?
— Hum! je ne reçois pas d'homme chez moi. Qu'est-ce qu'on dirait, si on vous voyait entrer dans ma mansarde?
— Cependant, pour vous, employer, il faut bien que je sache oià vous demeurez.
La Delphine ne savait à quoi se résoudre ; la perspective de changer sa situation précaire contre une situation relativement brillante la séduisait; mais les regards louches de Donnadieu et ses questions insidieuses avaient éveillé ses soupçons.
— Je demeure rue Aubry-lc-Boucher, au n° 15, rcpondit-ellc; je
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n'ai pas de raisons pour cacher mon adresse, d'ailleurs, au marché des Prouvaires, les trois quarts des marchandes la connaissent; néanmoins, je ne veux pas que vous veniez chez moi.
— Alors, comment faire?
— Tenez, je vais tâcher d'arranger les choses. J'irai, à midi, dans un endroit où je suis à peu près sûre de rencontrer Jérôme, et je vous l'amènerai, à huit heures du soir, auprès de la fontaine des Innocents. Ça vous va-t-il, comme ça?
Donnadicu s'efforça de dissimuler la satisfaction qu'il éprouvait et il dit à la jeune marchande :
— C'est cela. Nous causerons alors de notre alFaire, et, quand nous serons tous d'accord, nous signerons un petit traité. Ainsi, je compte sur vous ; ce soir, à huit heures, auprès de la fontaine des Innocents, avrc le portefaix Jérôme?
— Oui, monsieur,
Le policier appela le garçon et paya la bouteille de chablis, qu'il laissa à moitié pleine, puis il fit un petit signe amical à la Pelphinc et sortit.
Il fit lentement le tour du marché, regardant sous le nez les passants, et découvrit bientôt, à la clarté douteuse d'un réverbère, une espèce de paysan, aux allures suspectes, qui examinait attentivement deux jeunes rôdeurs.
— Bon, se dit-i! ; voilà mon aiïaire.
Donnadieu passa à côté do cet individu et lui dit à voix basse :
— C'est toi, Poiir-1: p.ot; suis-moi.
— Mais... je ne vous connais pas.
— Imbécile ! tu as donc tes yeux dans ta poche.
— Ah ! pardon ; vous êtes si bien camouflé, patron...
— Ecoute-moi avec attention, dit ce dernier à l'agent lorsqu'ils furent à une dizaine de pas. Connais-tu une marchande à l'éventaiEe, grande et forte fille, qui se nomme Delphine?
— Parfaitement; c'est une gaillarde qui n'a pns froid aux yeux.
— Eh bien ! elle va sortir de chez le marchand de vin dont l'établissement est en face de la porte du marché. Il s'agit de la filer pendant toute la journée, et, si cela est possible, de me donner les noms de toutes les personnes avec lesquelles elle parlera, en dehors de ses pratiques.
— j'ai compris.
— Tu prendras exactement les adresses des endroits oij elle ira, et tu viendras me faire ton rapport, à sept heures et demie, au corps de garde de la place du Châtelet.
— Oui, patron.
— Voilà justement la Delphine qui sort du cabaret pour recommencer sa tournée; emboîte-lui le pas et fais bonne chasse.
Lorsque Pouchenot se fut éloigné, Donnadieu ouvrit sa tabatière et se dit, en s'introduisant une forte prise dans les narines :
— La marchande de saucisses est une rouée, et elle n'a mordu qu'à moitié à l'hameçon; peut-être même ne viendra-t-elle pas ce soir au rendez-vous; mais Pouchenot me rendra exactement compte de ses démarches, et, si elle a une entrevue avec le charcutier, je saurai toujours oîi je pourrai retrouver cet individu...
On a vu plus haut que Gilbert, le garçon du cabaret oîi la Delphine déposait sa marchandise, témoignait un certain intérêt à la grande fille.
Aussitôt après le départ de Donnadieu, il s'approcha d'elle et lui dit à voix basse :
— Je ne sais pas ce que le particulier qui a causé un instant avec vous a pu vous raconter, mais il faut vous méfier de lui,
— Pourquoi cela? demanda la jeune marchande un peu troublée.
— Parce que c'est un agent de police.
— Lui, ce marchand de bœufs?
— Je crois bien qu'il n'en a jamais vendu un seul. Je viens d'entendre l'inspecteur de la salubrité dire au patron que cet homme se nomme Donnadieu, et qu'il est un des principaux chefs de la police.
Delphine rougit légèrement. Elle comprit qu'elle venait d'être dupe des manœuvres du faux marchand de bœufs.
Le policier avait appris qu'elle voyait quelquefois Chardin, et il avait imaginé la prétendue création d'établissements de bouillon pour l'amener à lui livrer le charcutier.
Heureusement elle avait agi avec prudence ; et, tout en ayant lo projet de conduire Chardin le soir au rendez-vous, elle avait donné à Donnadieu le nom d'un portefaix qu'elle connaissait, se réservant do rétablir la vérité si elle n'y voyait aucun inconvénient.
— Merci, Gilbert, dit-elle au garçon ; mais je n'ai rien à craindre de la police.
— On ne sait jamais; et, puisque Donnadieu a causé avec vous et qu'il vous a même fait la politesse de vous inviter à vous rafraîchir, c'est qu'il avait des intentions louches à votre égard. Je vous engagea ne pas vous compromettre; bien sûr, il va vous luire hier par quelque agent.
— Vous me faites peur.
— Si vous êtes prudente, il n y a pas de danger.
Delphine remercia Gilbert. Celui-ci venait de lui ouvrir les yeu.f; maintenant, elle comprenait ce qui venait de se passer, el, elle se promit, si elle était suivie, de faire perdre ses traces à l'individu qui l'espionnerait.
La marchande de saucisses connaissait Chardin depuis longtemps, lorsque ce dernier avait été obligé d'abandonner sun établissement, après son arrestation et son évasion du poste de la rue Mauconseil. C'était chez lui qu'elle se fournissait, et, dans plusieurs occasions, Ij charcutier lui avait fait des avances quand elle se trouvait gênée. Aussi s'était-elle entièrement mise à sa disposition en le reconnaissant à la Halle sous son déguisement de portefaix, et, quoiqu'elle n'eût jamais eu de relations intimes avec lui, elle lui témoignait une vive affection.
Delphine fit son petit commerce jusqu'au moment du coup de cloche sans chercher à savoir si on l'espionnait. Elle n'avait qu'une seule crainte, c'était d'être tout à coup abordée par Chardin. Il e^t vrai que ce dernier n'était pas à la Halle en ce moment, car il lui avait dit la veille qu'il irait décharger une voiture de farine chez un boulanger du faubourg Saint-Antoine ; mais il pouvait terminer sa besogne de bonne heure et revenir.
A dix heures du matin, la jeune marchande, qui n'avait rien remarqué d'insolite autour d'elle depuis sa sortie du cabaret des Prouvaires, se dirigea vers la rue Pirouette.
Elle connaissait là une bonne femme, établie sous la porte cochèro d'une vieille maison, où elle vundait des pommes de terre frites, du poisson et des soupes maigres. C'était chez elle que la grande fillo preriîiit ses modestes repas
Delpliinu était assise depuis cinq minutes à peine sur luuiijue la-
bouret de l'établissement, lorsqu'elle remarqua un individu, portant le costume des paysans de la banlieue, qui passa à deux reprises devant elle.
C'était Pouchenot, l'agent mis à sos trousses par Donnadieu.
Elle devina aussitôt que cet individu la surveillait.
Mais, au lieu d'avoir l'air de faire attention à lui, Delphine lui tourna le dos et se mit à parler avec la marchande de fritures.
Pouchenot alla s'embusquer au coin de la rue, en ayant soin de se cacher derrière une charrette arrêtée en cet endroit.
— Sois tranquille, mon bonhomme, se dit Delphine; je vais te procurer l'occasion de te dégourdir les jambes...
Elle confia son éventaire à la brave femme en lui disant qu'elle viendrait le reprendre plus tard, et se dirigea ensuite vers la rue Montorgueil; puis elle se mit à marcher à grands pas. suivit cotte rue, traversa le passage du Saumon et aborda bientôt le boulevard.
Arrivée là, elle reprit son chemin du côté de la rue Snint-Denis, monta le faubourg et ne s'arrêta qu'à la barrière de La Chapelle.
A travers les barreaux de cette barrière, Delphine put voir l'agent qui la suivait, à trente pas en arrière. Cet homme commençait à se fatiguer, et il envoyait au diable cette grande fille qui dévorait l'espace avec la rapidité d'un cheval de course.
— Allons, mon mouchard commence à prendre de l'agrément, se dit-elle; il faut le mettre sur les dents...
Elle longea le mur de l'octroi jusqu'à la Gourtille, rentra dans Paris par la rue du Fauboug-du-Temple, se dirigea. ensuite vers le Marais et sillonna pondant trois heures les rues de ce quartier, en revenant parfois sur SCS pas; puis elle gagna les quais, s'engagea dans la Cité et finit par entrera l\'glisc Notre-Dame.
Mais, au )iea de pénétrer dans i'iutérieur du monument, Delphine se blottit viveraent derrière la première porte, et, au bout de cinq minutes, elle aperçut, de sa cachette, l'agent Pouchenot, suant et souf fiant, passer rapidement devant elle et se précipiter dans la nef.
— Cherche, maintenant, murmura-t-elle.
Elle sortit de sa cachette, traversa la place du Parvis en courant et se perdit bientôt dans les ruelles sombre.' de la Cité.
Dix minutes plus tard, elle se trouva dans la rue Saint-Denis, à l'cnlréo de la rue de la Ferronnerie.
Pouchenot avait perdu ses traces.
— Le temps s'écoule et je ne dois pas m'atnuser si je veux informer Chardin du danger qui le menace, se dit-elle. Il est cinq heures ; sa journée doit être terminée, et je le trouverai sans doute dans la gargote de la rue de la Truanderie, où il prend ses repas.
L'établissement vers lequel la grande fille se dirigea était une do ces espèces de pensions où les compagnons qui faisaient leur tour de France trouvaient nn asile et des secours lorsqu'ils en avaient besoin.
Par faveur spéciale, c'est-à-dire grâce à la protection d'un portefaix, ancien grenadier de la garde et cousin de la mère des compagnons, Chardin avait été admis dans cette maison sous le nom de Jean- Pierre, natif de Dijon, ouvrier boulanger.
Son camarade était précisément ce Jérôme, dont Delphine avnit emprunté le nom pour donner le change à Donnadieu. Il élait m\ari5 et ne demeurait point dans la maison de la mère.
Jérôme connaissait parfaitement la situation du charcutier.
Lorsque Delphine pénétra dans l'établissement, elle découvrit tout d'abord Chardin et son camarade assis auprès d'une petite table, au fond de la salle.
— Tiens! c'est vous, la Delphine, lui dit Jérôme en lui tendant ia main; voulez-vous prendre un verre de vin avec nous?
— Je veux bien, car je viens de faire une course qui m'a joliment altérée.
— Comment allez-vous, mon enfant? lui demanda le charcutier en lui faisant une place auprès de lui, sur le banc.
— Très bien, monsieur Chardin, et vous?
— Chut!... fit ce dernier; pas de Chardin et encore moins de monsieur; on peut vous entendre.
— Soyez donc tranquille, Joan-Pierre, dit Jérôme; il n'y a pas d'espion ici; du reste, la salle est vide.
— Alors, je peux parler? reprit la grande fille à voix basse.
— Je suis sûr que vous venez pour moi? reprit le charcutier. ;— Oui, et un peu aussi pour Jérôme.
— Il y a donc du nouveau?...
— Je crois bien. On a découvert vos traces, et il serait dangereux pour vous de retourner aux Halles on ce moment,
— Diable !
— Bien mieux; le chef de la police, qui m'a monté le coup ce matin, croit que je vous conduirai à huit heures du soir auprès de lui, sous le nom de Jérôme.
— Sous mon nom, reprit le portefaix ébahi; eh bien! elle est drôle, cette aventure-là.
— Expliquez-nous de quoi il s'agit, dit Chardin.
Delphine raconta alors par le menu tout ce qui lui était nrrivé, et les deux camarades eussent bien ri en apprenant la mystification dont Pouchenot avait été la victime, si les dangers que courait le charcutier ne les eussent profondément inquiétés.
— Si vous manquez au rendez-vous que vous avez donné à Donnadieu, cet homme sera capable de vous faire arrêter.
La marchande de saucisses secoua la tête avec dédain.
— Que pourrait-on me faire? dit-elle. Et puis, si on me met en prison, on sera obligé de me nourrir. Mais si Jérôme pense comme moi, il m'accompagnera à ce rendez-vous.
— Je veux bien, répondit le portefaix ; mais à quoi cela servira-t-il, je vous le demande?
— A égarer la police, dit Delphine. Elle croit que M. Chardin se cache sous le nom de Jérôme. Quand elle trouvera un Jérôme vrai, ayant ses papiers en règle et sur le compte de qui il n'y a rien à dire, elle pensera qu'on l'a trompée.
— Au fait, c'est vrai, répliqua le portefaix.
— Et elle cherchera M. Chardin partout ailleurs qu'aux Halles; dans le cas contraire, il faut qu'il se garde bien d'y reparaître.
— Vous êtes une brave, mais une bien brave fille, ma chère Delphine, dit le charcutier fort ému; pourtant, je ne veux pas qu'on s'expose à se faire arrêter à cause de moi.
— D'abord, ceci ne vous regarde point, reprit le portefaix; ces messieurs de la Préfecture ont la curiosité de voir ce soir Jérôme; je n'ai pas l'envie de leur refuser cette satisfaction... Et puis, je le répèle, si la Delphine fait faux-bond à Donnadieu, ce policier sera furieux et il la fera tout d'abord arrêter.
— Ah! non! s'écria Chardin en serrant les mains de la jeune marchande; il ne faut pas qu'elle s'expose à cela; mieux vaut fuir.
— Avec ça que j'irais loin... Mais il n'y a plus besoin do discuter, puisque Jérôme consent à m'accompagner. Qaand le chef de la Sûreté
Liv. t^. — i'VAiiD fr^rPA éditeur*
se trouvera en face de lui, il battra piteusement en retraite et vous pourrez rester tranquille. Si vous ne commettez pas d'imprudence, personne ne songera avenir vous chercher ici...
Le charcutier essaya bien de combattre les résolutions de la jo;ine fille; mais celle-ci était entêtée, et, comme Jérôme témoignait le désir de mystifier la police, il fut décidé qu'il se rendrait à huit heures, avec Delphine, auprès de la fontaine des Innocents.
Honteux, confus et la mine basse, Pouchenot alla rejoindre son chef au corps de garde de la place du Châtelet.
En apprenant de quelle piteuse façon son ap;cnt s'étnit fait dindonner par la marchande de saucisses, Donnadieu entra dans une violente colère, et il menaça Pouchenot de le faire révoquer.
Puis, supposant que Delphine ne viendrait pas au rendez-vous, il allait rentrer à la Préfecture, lorsque la vue des agents qu'il avûit commandés pour l'expédition le fit changer de desscia.
— Essayons, se dit-il; on ne sait jamais c© qui peut arriver.
A l'heure fixée, Donnadieu, suivi à distance par quatre robustes agents^ se rendit au lieu convenu.
— Eh bien ! mais ils sont venus, se dit-il; quelle chance !
Il venait d'apercevoir la Delphine et un portefaix, arrêtés auprès des marches de la fontaine.
Obéissant à un signe connu, les agents dissimulèrent leur présence en se cachant derrière les baraques qui formaient alors le marché des Innocents.
Donnadieu s'avança vers la jeune fille et lai dit d'un air satisfait :
-— Votre exactitude est d'un bon augure. C'est là Jérôme, le gars dont vous m'avez parlé?
■ — Oui, monsieur Dclorme. Je lui ai fait connaître vos intentions et il est tout disposé à entrer à votre service.
=- Certainement, ajouta le portefaix; et j'espcre, monsieur, que VOUS serez content de moi,
Le polieier avait jeté un rapide regard sur Jérôme, qu'il prenait pour Chardin, et il lui dit d'un ton engageant :
■- Votre extérieur me plaît, mou garçon, et tios . ;-rangemonte seront bientôt terminés; mois, comme nous ne pouv. .; finir notii affaire au milieu de la rue, voulez-vous m'accumpagnfi dans le picr h terra que j'ai ici à côté.
— Nous vous suivons, répliqua la marchande ambulante.
— Alors, passons entre les baraques...
La Delphine et Jérôme n'avaient pas fait di.v pas lorsque les quatre agents sortirent brusquement de leur embuscade et se jelèrent sur eux.
Fuis, Donnadieu mit la main sur l'épaule de Jérôme et lui dit :
— .^u nom de la loi, je vous arrête, Chardin !
Jérôme, qui s'attendait à cola, ne parut nullement troublé. 11 se borna à répliquer :
— Vous m'arrêtez, pourquoi? Je me nomme Jérôme et non Chardin.
— Allons, marche, gredin ! fit le policier en le poussant vio-oureusement; il est inutile d'essayer de me tromper.
— Je vous répète que je suis Jérôme, un porteur de la Halle connu par tout le monde depuis plus d'un an. Du re^e, je demeure tout à côté, et, si vous voulez prendre la peine de m'accompagner, ma portière vous renseignera.
— Le calme et l'assurance de cet homme, loin d'ébranler la conviction de Donnadieu, le fortifièrent au contraire dans l'idée qu'il avait mis la maiii sur le ch'irculier, un des membres les plus redoutables de russociation des Indomptables.
— Je me moque de la portière, répliqua-t-il; tu t'expliqueras avec le procureur du roi, qui ne manquera pas de te régler ton compte. Allons, marche; on va d'ailleurs te mettre les poucettes...
Trois agents entouraient Jérôme, et le quatrième avait passé le bras de la grande fille sous le sien.
Le groupe se dirigeait vers le Palais de justice, lorsque Farjot, qui avait assisté de loin à l'expédition, s'avança tout à coup vers Donnadieu et lui dit tout bas :
— Vous faites une galTe, patron.
— Que voulez-vous dire?
— L'homme que vous emmenez n'est pas Chardin.
— Vous en êtes sûr?
— Farfaiteraent... le charcutier est plus grand et moins gros. Jo l'ai bien examiné lorsque je l'ai rencontré avec cette donzelle.
— Alors, la marchande di; saucisses s'est fichue de moi?
— Dame ! il faut le croire.
— Ah! la gueuse! aliène portera pas ce tour-là en. paradis. En attendant mieux, elle est de bonne prise, et je vais la coffrer, ainsi que ce chenapan, son complice. Quand ils seront à Tombre, on les forcera bien à parler...
Donnadieu dit alors à Jérôme, qui espérait être relâché aussitôt qu'il pourrait prouver son identité :
— Ah ! tu as voulu jouer la police, toi ; eh bien ! il t'en cuira, mon bonhomme... En attendant qu'on connaisse la nature de tes relations avec Chardin, on va te fourrer au régime de la boule de son.
Puis, s'adressant aux agents, il leur dit :
— Conduisez ce coquin et cette gourgandine au Dépôt; je ne tarderai fras à vous rejoindre.
En vain, Jérôme essaya de protester contre cette arrestation arbitraire, Donnadieu lui rit au nez. Quant à la Delphine, elle S3 laissa emmener sans prononcer une parole.