AU RENDEZ-VOUS DES MESSAGERS
Dans toutes les violentes commotions politiques, le parti vaincu subit les conséquenses de la lutte. Le droit, la justice sont méconnus; chacun des vainqueurs veut bénéficier de la victoire, et l'on voit alors s'ouvrir cette chasse honteuse aux places, dont les royalistes ont donné l'exemple pendant les premières années de la Restauration, et qui s'est renouvelée récemment, avec non moins d'ardeur, aux dates néfastes du 24 et du 16 mai.
A l'époque où se passèrent les événements dont le capitaine Baudouin et le commandant Verdot furent les principaux héros, la France était partagée entre deux grands partis, avons-nous dit.
L'un était composé d'émigrés, de traîtres, impatients d'exploiter le peuple; de gredins courbant lâchement l'échiné pour prendre leur part du budget, et d'esclaves en livrée, aptes à faire les besognes les plus malpropres.
LA CllASSB AUX PATRIOTES 1933
C'était le grand parti de l'ordre, soutenant le trône et l'autel.
Dans l'autre se trouvait la partie généreuse de la nation, c'est-àdire tous ceux qui avaient conservé au fond de leur cœur les principes de la Révolution. Voilà pourquoi les bonapartistes et les républicains se tendaient, à cette époque, fraternellement la main et s'unissaient pour combattre le droit divin et le cléricalisme.
Comme l'a dit plus tard Gambetta, le cléricalisme, ce puissant auxiliaire des légitimistes, c'était déjà l'ennemi.
Son influence était si grande que les libéraux les plus zélés n'osaient la braver en face. Les gens timides tremblaient à la vue d'une soutane et d'un froc, et il n'y avait que les caractères énergiquement trempés qui osassent affirmer leurs principes d'une façon militante.
Néanmoins, les dévouements n'étaient point rares, et l'on trouvait souvent, dans les rangs les plus humbles du peuple, des personnes ne reculant ni devant les persécutions, ni devant le martyre, quand leurs sacrifices pouvaient être utiles à leur cause.
C'était grâce à cet héroïsme que le capitaine Baudouin, le commandant Verdot, Chardin, Flavienne et tant d'autres avaient pu se soustraire, jusqu'à ce jour, aux sbires du gouvernement des lis.
L'ardeur des Cours prévôtales, un instant ralentie par la dissolution de la Chambre, répandait de nouveau la terreur dans le pays. Les familiers du comto d'Artois avaient repris la campagne; tout ce qui était suspect était Arrêté et livré aux tribunaux d'exception. On voulait, coûte que coûte, faire élire une Chambre plus réactionnaire encore que la précédente.
Le commandant Verdot se rongeait les poings de rage dans l'étroit logis de M"'" Dervieu, presque semblable pour lui à une prison, oîi il passait de longues journées dans l'inaction.
Chaque matin, il lisait, dans les journaux que la brave femme lui procurait, le récit de nouvelles persécutions. Tantôt c'étaient des décrets suspendant la liberté individuelle, rétablissant la censure et faisant présager le retour du bon plaisir, qui étaient lancés pour braver l'opinion publique; tantôt c'était la condamnation d'un ancien camarade, qui était envoyé au bagne et quelquefois à l'échafaud par les Cours prévôtales.
Flavienne, de son côté, était dans des transes continuelles; à tout
moment, elle s'attendait à voir figurer le nom du capitaine Baudouin parmi ceux des condamnés.
L'amitié et les consolations de Verdot ne pouvaient dissiper ses cruels chagrins; chagrins qui s'aggravaient encore lorsque la jeune fille songeait à sa cousine.
Quel était le sort de Louise? Elait-elle toujours en prison? Flavienne se serait exposée aux plus grands dangers pour le savoir.
Ne pouvant plus supporter le supplice qu'il endurait, le commandant venait de dire à la jeune fille qu'il songeait à quitter la maison pour obtenir quelques renseignements, lorsque M"" Dervieu rentra, le visng'o tout bouleversé.
— Qu'avez-vous? lui demanda vivement Verdot.
— - Je suis dans une mortelle inquiétude.
— A quel sujet?
— Le concierge vient d'affirmer à M. le comte qu'un hocamo so cache dans riiùlel.
— Ah I mon Dieu! dit Flavienne en joignant les mains.
— Il prétend qu'un de ses amis, habitant la rue des Minimes, a vu tantôt un homme à la fenêtre des mansardes donnant sur le jardin et oii vous allez prendre l'air.
— Malgré toutes mes précautions, j'ai commis une impradoncc en me mettant à cette fenêtre... Qu'est-ce que mon père a répondu au concierge?
— Qu'il ferait dire au commissaire de police de venir demain matin, avec des agents, pour fouiller l'hôtel.
— Nous sommes perdus alors ! s'écria Flavienne en donnant les marques d'une grande frayeflr.
Verdot hocha la tête et garda un instant le silence.
— Il y a peut-être un moyen d'échapper à ce péril, i'(;|)nt-il bientôt.
-■- Oh ! parlez, monsieur Léonai-d.
-— il faut d'abord reprendre son sang-froid.
— Mais si nous restons ici, on nous arrêtera intailliblenicnt, repartit la jeune fille.
— Moi, oui; mais personne ne soupçonne votre présence en ce lieu, mademoiselle, et, comme il me serait impossible de vous trouver un asile sûr, il vaut mieux ne pas sortir de cette retraite.
LA CHASSE AUX PATRIOTES lOr
— Je vous le répèle, monsieur Verdot, la police viendra ici et ms découvrira.
— Non, et vous allez comprendre pourquoi. Je m'échapperai pendant la nuit, et je sortirai pur la petite porte du jardin, en ayant soin de fracturer la serrure.
— Ensuite, monsieur Léonard? demanda lu lingcre, non moino effrayée que Flavienne.
— Dès que je serai dchor.-;, vous irez trouver le concierge et vous lui direz qu'un homme vient de vous heurter en courant et qu'il s'est dirigé vers le jardin.
Le portier donnera aussitôt l'alarme. Les domestiques accourront; on ira aussitôt vers la petite porte, on la trouvera ouverte et on reconnaîtra que la serrure a été fracturée...
Les valets s'engageront dans lo passage qui conduit à la rue des Minimes, et là ils apprendront des voisins qu'un homme vient de sortir du passage en courant. Je m'arrangerai pour me faire remarquer. Ma fuite sera facile; l'hôtel a cessé d'être su;;veil!é.
— Je vous comprends, répliqua M°° Dervieu. M. le comte se dira qu'il est inutile de faire des perquisitions dans la maison, puisque l'homme qui s'y cachait s'est échappé.
— C'est cela m(kne... Si par hasard, ce qui n'arrivera pas, les perquisitions avaient néanmoins lieu, vous pourriez dire que M"' Flavienne est la sœur do Pascal, votre neveu; et, comme le commissaire de police n'a pas l'ordre de la rechercher dans le quartier, il n'aurait aucun soupçon.
— Tout <;ela m'épouvante... murmura la jeune fille.
— Courage, ma chère enfant; on ne se tire des positions difficiles qu'en déployant de l'énergie.
— Et vous, monsieur Léonard, où irez-vous? demanda la lingcre.
— Oh ! moi, avec la petite somme que vous m'avez procurée, jo trouverai le moyen de me mettre à l'abri du danger.
— Que le Ciel vous protège !
— Le Ciel n'a rien à voir là dedans, ma bonne .M"" Dervieu ; songeons donc à nous passer de lui...
— Le commandant fit à la hâte ses préparatifs i\<' départ. Grâce aux vêtements que la lingère lui avait apportés, il se déguisa on ouvrier maçon et il se mit de la farine sur le visage...
Heureusement le commissaire de police n'était pas à son bureau, lorsque le valet du comte alla le prévenir, car il n'aurait pas attendu jusqu'au lendemain pour faire sa perquisition.
11 fut alors décidé que les gens de l'hôtel se réuniraient et qu'ils visiteraient les mansardes.
En apprenant cela, le commandant se dit qu'il n'avait pas une minute à perdre pour effectuer sa sortie. Après avoir embrassé Flavienne, il descendit l'escalier, suivi de M"° Dervieu.
Tout se passa comme il l'avait prévu. Il fractura la serrure de la porte du jardin à l'aide d'un ciseau de menuisier, trouva le moyen de bousculer à l'entrée du couloir, rue des Minimes, une bonne femme qui se rendait chez la fruitière, et disparut bientôt.
D'abord surpris par les cris d'alarme de M"" Dervieu, le concierge courut à l'antichambre et prévint les laquais de ce qui venait de se passer dans le jardin.
Le comte descendit et se mit à la tète de ses gens.
— Allons, dit-il, en constatant que la petite porte était forcée, le gredin nous échappe...
Il s'engagea a la hâte dans le couloir conduisant à la rue des Milimes, et là il trouva un petit rassemblement qui s'était formé autour de la femme bousculée par le commandant.
Quelques mots suffirent pour lui faire croire que l'homme qui venait de s'enfuir de l'hôtel était un vulgaire cambrioleur.
— Ce coquin n'a pas eu le temps de faire son coup, dit ensuite le comte à ses gens. Il ne nous reste qu'à visiter les mansardes afin dfe voir s'il y a quelqu'un, mais ce n'est pas probable...
En proie à une profonde émotion, M°" Dervieu se joignit aux domestiques, et, après qu'on eut constaté qu'il ne s'y trouvait personne, le comte dit au cocher d'aller prévenir le commissaire de l'évasion du malfaiteur, afin qu'il ne se dérangeât pas ce soir-là.
11 rassura la lingère et ne songea nullement à visiter son logement. Flavienne passa néanmoins une triste nuit, et ce ne fut que le lendemain, à midi, lorsqu'elle apprit que le commissaire s'était borné à dresser un procès-verbal des faits, qu'elle reprit un peu de tranquillité.
Le commandant Verdot avait franchi toutes les rues qui le séparaient de la Seine en accélérant sa marche.
Personne d'ailleurs ne songeait à s'occuper de lui.
Hv. i.43. — IrAYAHO frères, ôdltours
La plupart des boutiques de ce quartier étaient fermées, et les réverbères à l'huile, du reste fort rares, n'éclairaient guère les rues; ausîri put-il arriver sur le quai Saint-Paul sans attirer l'attention des passants.
Le commandant descendit sur la berge, après s'être nssuré que personne ne le suivait.
Il s'approcha du bord de la Seine, se dépouilla rapidement de ses vêlements de maçon qu'il avait mis par dessus son costume, puis il en fit un paquet et le jeta dans l'eau.
11 remonta ensuite sur le quai et se dit :
— Où vais-je aller?
Verdot se souvint en ce moment qu'un ancien domeslique de son père, après s'être marié, avait acheté un petit établissement de traiteur dans le haut de la rue du Faubourg-Saint-Denis.
Cet individu, nommé Lureau, avait été soldat dans sa jeunesse, et souvent il avait amusé Léonard, lorsqu'il était encore enfant, en lui racontant ses campagnes.
— Je crois que je pcu.x avoir confiance en cet homme, se dit le commandant. S'il est encore dans sa maison, je le prierai de me loger en secret; il ne me repoussera sans doute pas...
Verdot gagna le boulevard par les petites rues. Il gravit ensuite la rue du Faubourg-Sainl-Denis, et au bout d'une heure de marche, il s'arrêta devant une petite boutique faiblement éclairée, dans laquelle on voyait une demi-douzaine do tables entourées de tabourets.
Il lut sur l'enseigne :