‹ [Les quatre sergents de la RochelleChapitre 92 sur 100 · AU 1{!'.\DEZ-V0US DES MESSAGERS · texte numérisé non relu

AU 1{!'.\DEZ-V0US DES MESSAGERS

Lureau, traiteur-logeur.

Le commandant s'approcha de la boutique, et distingua, à travers l'une des vitres grasses de la devanture, un homme d'une quarantaine d'années, au visage enluminé, qui, assis derrière un comptoir d'étain, avait la main appuyée sur un broc de bois cerclé de fer.

— C'est lui, se dit-il, je le reconnais...

II ouvrit la porte de l'établissement et entra.

— Que fant-i! vous servir? lui demanda le traiteur en se levant.

— Je vais vous le dire... D'abord, me reconnaissez-vous?

LA CilASSE AUX PATRIOTES 1939

Lureau mil sa main au-dessus de ses yeux pour former abat-jour, et répondit en hésitant :

— II me semble... oui., vous êtes .M. Léonard, le fils de .M. la comte Verdot de la lîergue.

— Plus bas... J'ai un puissant intérêt à me cacher.

— Ah!

— Oui, mon brave Lureau. Vous voyez en moi un des malheureux officiers de l'armée de la Loire, licenciés par le régime actuel et poursuivis avec acharnement comme conspirateurs.

— Diable ! fit le traiteur en jetant un regard inquiet vers l'arrièreboutique, il ne faut pas répéter ce que vous venez de me dire; ma femme est une bonne créature, incapable de dénoncer quelqu'un ; mais elle est si bavarde qu'elle commet à chaque instant des indiscrétions sans le vouloir.

— Eh bien! nommez-moi Jules, et dites, si on vous interroge, que j(i suis garçon limonadier.

— C'est entendu.

— Maintenant, pouvez-vous me loger sans que la police le sache?

— Pour vous être agréable, monsieur Jules, je ferai ce que je n'ai jamais fait jusqu'à ce jour; je vous procurerai un lit sans vous inscrire sur le registre de la Préfecture.

— Merci, mon brave Lureau ; [)Ourtant, si vous couriez trop do dangers...

— Ne parlons pas de ça... J'ai appris, par un ancien cocher do ,M. le comte, votre père, que vous aviez quitté Thùtel et que vous étiez soldat, ce qui vous avait brouillé avec votre famille. Jesuissûr que vous deviez déjà avoir un joli grade lorsqu'on a licencié l'année de l'autre.

— J 'étais commandant, ce qui ne m'a pas fait trouver grâce devant mon père, car, lorsque je me suis présenté chez lui pour lui demander un asile, il m'a chassé.

— Si c'est possible! ..

— Hien mieux, il a voulu me faire arrêter...

le commandant ne craignit pas de faire connaître sa situation i. Lureau, dont les traits p'eins de franchise lui inspiraient une grande conli-nce, et il termina son rv';cit en ajoutant :

— .\insi, je peux compter sur vous?

— Ceilaincmont. .. monsieur Jules, .^u liuu de vuua c^olt dant. une

des chambres du garni, vous coucherez dans la soupente laissée vacante par mon dernier garçon, car la police fait de fréquentes visites pendant la nuit dans les locaux habités par mes locataires.

— Très bien, dit Verdot. Je ne vous parie pas de ma reconnaissance ; on ne peut payer de tels services... Du reste, je m'efforcerai de ne pas vous causer trop d'embarras et je me montrerai le moins possible.

— Si on m'interroge à votre sujet, je dirai que vous êtes mon cousin, et que vous attendez une place.

Tout à coup, Lureau cessa de parler et ses traits exprimèrent de l'inquiétude.

— Qu'avez-vous? lui demanda Verdot surpris.

— Je songe à ma femme; Justine voudra savoir pourquoi je ne lui ai jamais parlé de vous.

— Diable !

— • C'est une fine mouche, et il n'est pas facile de la tromper. -- Il faut inventer autre chose, dit Verdot.

— A quoi bon, monsieur le commandant? répliqua une petite fernme brune, d'une trentaine d'années, aux yeux vifs, (jui sortit tout à coup de l'arrière-boutique.

— Gomment, Justine, tu étais là? fit Lureau désappointé.

— Oui, mon ami, et j'ai entendu tout ce que monsieur t'a dit. Je ne te remercie pas, Lureau, de la confiance que tu as en moi.

— Je voulais t'épargner de l'inquiétude... plus tard, tu aurais su ce qu'est M. Léonard.

— Dis M. Jules... Enfin, je suis bien contente que le hasard ait pris soin de me renseigner, ça m'empêchera d'être intriguée.

Comprenant qu'il devait se concilier les sympathies de la femme du traiteur s'il voulait profiter des offres de ce dernier, Verdot lui dit :

— Permettez-moi, madame, de me féliciter de ce qui vient d'arriver. Si je vous avais connue, je n'aurais pas hésité à vous confier mon secret.

La petite femme rougit légèrement, et, comme elle était passablement coquette, elle lança un tendre regard au commandant. Puis elle dit tout à coup à son mari :

— Tu as bien offert un lit à M. Jules, mais tu ne lui as pas demandé s'il avait soupe!

— Oui, madame Lureau, répliqua vivement Verdot ; pour le moment, je n'ai absolument besoin de rien.

— Il fait froid; vous prendrez bien un verre de vin chaud.

— Je vous assure...

— Ne me refusez pas, vous me désobligeriez... Je vais à la cuisine et, en quelques minutes, ce sera prêt. Pendant ce temps, Lureau va vous montrer votre lit, aOn que vous puissiez vous y rendre sans rien demander s'il nous arrivait quelqu'un.

— Encore une fois, merci, madame, de vos aimables attentions, dit le commandant; mais il est bien tard et il est probable que vous ne verrez plus personne ce soir.

— Tout au contraire, c'est le moment où nous recevons nos meilleures pratiques, reprit le traiteur. C'est ici le rendez-vous des messagers de la banlieue. Ils arrivent ordinairement entre minuit et une heure. Ils remisent leurs charrettes dans le hangar dont la porte est à côté de la boutique, puis ils boivent un coup, cassent une croûte et se jettent sur un lit, où ils dorment jusqu'au moment oîi on va les réveiller pour se rendre à la Halle.

-- Ces gens-là ne sont pas dangereux, repartit le commandant.

— Hum ! il ne faut se fier à personne, monsieur Jules.

— Si vous disiez Jules tout court?

— Oui, ça vaudra mieux, mais c'est si difficile quand on est habitué autrement. Enfin si, par hasard, vous rencontriez un grand gaillard, d'une tournure raide comme celle d'un militaire en bourgeois, je vous conseillerais de ne pas trop vous y fier.

— Pourquoi?

— - Je ne l'ai encore vu que deux fois, et il est employé à Gonesse ch»:z M. -Maillard, un brave homme, que je connais depuis longtemps.

— Je ne vois rien d'effrayant dans la rencontre de cet individu, répliqua le commandant ; puisqu'il est au service de M. .Maillard, que vous estimez, il faut croire que c'est un honnête garçon.

— D'abord, je l'ai cru, reprit Lureau en baissant la voix; mais ma femme, qui est maligne, l'a examiné sans en avoir l'air, et elle a vite reconnu que ce n'est pas un paysan. Il fait des efforts pour parler à la façon des campagnards, mais il s'oublie souvent... Justine suppose que c'est un ancien gendarme, qui s'est faufilé chez .Maillard pour faire le métier d'espion... Elle a même parlé de ça à un de nos loca-

taires, un bien brave et digne homme, qui est écrivain public dans la salle des Pas-Perdus, au Palais de justice.

— jVlme Lureau pourrait bien avoir raison, dit Verdot pensif. En tout cas, je vous prie de me prévenir lorsque votre nouvelle pratique sera dans la salle.

— Soyez tranquille, monsieur Jules, j'aurai l'œil sur lui.

— Point de monsieur, je vous le répète. .

— C'est vrai ; j'oublie toujours.

La femme du traiteur sortit bientôt de l'arrière-boutique. Elle portait un saladier rempli de vin chaud, à la surface duquel surnageaient des écorces de cannelle et des rouelles de citron.

Elle déposa la liqueur fumante sur une table en disant :

— Je l'ai fortement corsé; il ferait revenir un mort Vous m'en direz des nouvelles, monsieur Jules.

— Appelle notre ami Jules tout court, dit le traiteur, heareux de faire la leçon à sa femme. ..

Celle-ci emplit les verres, en présenta un au commandant et lui dit en levant le sien •

— Allons, à votre santé, Jules tout court, et à la confusion des coquins qui vous persécutent.

Tout autre que le philosophe Lureau se fût senti inquiet en voyant le regard incendiaire que sa chaste épouse lança à Vordot; mais le traiteur appartenait à l'école de ceux qui placent l'honneur en tout autre endroit que dans la fidélité d'une femme.

Le commandant répondait galamment à la dame, qui s'enflammait à vue d'œil pour lui, lorsque l'entrée d'un individu, vêtu assez misérablement de noir, vint troubler la petite fête.

Ce loqueteux, locataire de Lureau, était M. Narcisse Prunier, l'écrivain public dont le traiteur avait parlé à Verdot.

Maigre comme un squelette de hareng, crotté jusqu'à l'échino, les cheveux gris flottant en longues mèches sur le fragment de collet de son habit, le nouveau venu avait une physionomie si repoussante, et ses petits yeux noirs roulaient dans leurs orbites d'une façon si singulière qu'on ne pouvait surmonter un sentiment de dégoût lorsqu'on l'apercevait pour la première fois.

Mais le traiteur et sa femme le connaissaient depuis longtemps, et 8on extérieur leur était indifférent

LA CHASSE AUX PATlilOTES 1043

— Mes profondes salutations à M.* et à .\I°° Lureau, ainsi qu'à leur noble compagnie, dit-il en ébauchant sou plus gracieux sourire. On se donne un peu de plaisir et on a joliment raison, la vie est si courte et les pierres qu'on rencontre dans son chemin sont si dures...

— Toujours poli, répliqua le traiteur en faisant un petit signe do t.' te.

— Allons, monsieur Narcisse Prunier, venez vous asseoir auprès Je moi; vous prendrez un verre avec non?, ajouta M"" Lureau.

— Comment résister à la voi.x des grâces? repartit l'écrivain public; belle madame Lureau, j'accepte avec une profonde reconnaissance votre aimable invitation.

Et il s'assit auprès de Justine.

— Qu'est-ce que c'est que ça? se demanda le commandant inquiet; il ressemble plus à un diable en boîte qu'à un scribe.

— M. Narcisse Prunier est un savant, dit M°" Lureau au commandant; et, de plus, il ne s'occupe jamais de cette vilaine politique qui rend les hommes si méchants.

— Oh ! jamais, fit l'écrivain public en portant sa main sur son cœur; je me borne à cultiver la connaissance du sexe enchanteur, dont vous êtes le plus bel ornement, ma charmante hôtesse.

— Il n'y en a point comme lui pour savoir tourner un compliment, dit Lureau en souriant.

— Ce qui n'empêche pas M. Prunier d'être joliment malin, reprit la femme du traiteur; ainsi il a deviné du premier coup, en examinant le nouveau garçon de M. Maillard, de Gonesse, que cet homme était un espion déguisé, un ancien gendarme.

— Si ce n'est pas un ancien gendarme, c'est tout au moins un homme qui a porté l'uniforme, répliqua l'écrivain public en jetant un rogard de côte sur Verdot.

Ce dernier, comprenant qu'il était nécessaire de prendre des allures communes s'il voulait échapper à la perspicacité de ce louche personnage, se mit à parler des cabarets et des cafés dans lesquels il disait avoir servi, et il avança à deux ou trois reprises son verra près do relui de Pnmier pour trinquer avec lui et l'engagera boire.

Mais l'écrivain public ne se livrait point, au contraire; tout on avalant la brijlante liqueur (|ue lui vcrr^ait M™* Lureau, lorsqu'il crovait n'être pas remarqué, il glissait des regards curieux sur le comman-

dant et examinait, avec une attention minutieuse, toutes les parties de ses vêtements.

— Oh! oh! se dit Verdot, qui surprit plusieurs de ces regards, voilà un bonhomme qui m'a tout l'air d'être relié dans la peau d'un espion.

Voyant qu'il n'y avait plus rien à ingurgiter, Narcisse se leva à regret et dit, au moment de gagner le réduit qu'il occupait dans le garni.

— Vous allez encore passer une nuit bien fatigante, madame Lureau; c'est, je crois, aujourd'hui que les messagers de Garges et da Gonesse viennent remiser leurs charrettes chez vous?

— C'est vrai, répondit Justine, et c'est à mon tour de veiller; pourtant, je dormirai jusqu'à deu.\ heures du matin, car nos pratiques n'arrivent point avant ce moment.

— Alors, j'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir, ainsi qu'à M. Lureau et à monsieur...

Narcisse Prunier se tourna vers le commandant pour lui demander son nom.

— Jules, répondit ce dernier.

— Jules... Jules... se dit. l'écrivain public en se retirant, après avoir salué profondément... Je ne me trompais pas; voilà un particulier qui doit se cacher... Il a surgi tout à coup dans la maison comme s'il était sorti d'une trappe... Je ferai peut-être d'une pierre deux coups...

Lureau conduisit le commandant dansl'arrière-boutique, au-dessus de laquelle se trouvait une soupente.

— Vous trouverez là un assez mauvais lit, lui dit-il, mais dans lequel vous serez en sûreté; demain, je le ferai mettre en meilleur état.

Le traiteur donna une chandelle allumée à Verdot, puis il se retira pour aller se coucher, après lui avoir souhaité le bonsoir.

Les volets avaient été mis à la boutique, et M""' Lureau se disposait à se jeter sur une banquette, afin d'y dormir jusqu'à l'instant où les messagers arriveraient, lorsqu'il lui sembla entendre un léger bruit de pas dans l'étroite allée qui communiquait avec l'arrièreboutique par une petite porte.

C'était même par cette porte que passaient les locataires du garni lorsqu'ils rentraient après onze heures du soir.

LES QUATRE SERGENTS DE L\ ROCHELLE 19i5

1C3 voio:3

Uv. i.4.1. — FAYARt. frères, 6'iltcur,

. M"" Lureau était uae assez. bonne petite femme, et, dans la mesure de ses moyens, "elle ne reculait jamais lorsqu'elle pouvait .être utile à quelqu'un. Malheureusement, elle poussait cette qualité jusqu'à l'exagération, quand il s'agissait d'être agréable aux hommes qui lui adressaient des galanteries.

On disait même dans le quartier que son mari n'avait rien à envier, sous le rapport de la coiffure, à certains personnages des comédies de Molière.

Bref, l'inflammable Justine n'avait pu résister au désir de se faire faire la cour par le commandant dès le premier instant où elle l'avait vu.

Chez cette femme de feu, l'amour éclatait comme une mine dont on vient d'allumer la mèche.

A peine s'était-elle disposée à se jeter sur la banquette, non pour y goûter un instant de repos, mais bien pour trouver le moyen d'entrer en communication avec l'hôte de la soupente, que le bruit insolite qu'elle venait d'entendre dans le couloir l'empêcha de se coucher.

La petite brune avait reçu plusieurs fois, pendant la nuit, la visite d'un clerc d'huissier, avec lequel elle avait eu la faiblesse de batifoler un peu. Cet homme connaissait le secret de la porte de l'allée, et il se glissait auprès de Justine par la porte de l'arrière-boutique.

Mais M"'' Lureau manquait absolument de constance, et quand elle avait filé l'amour plus ou moins parfait un mois ou six semaines avec l'un de ses adorateurs, elle lui donnait impiloyablement son congé.

Or, le clerc d'huissier en qneslion n'avait point voulu accepter de rupture, et il avait dit à sa belle qu'il reviendrait la voir au moment où elle s'y attendrait le moins.

La jeune femme crut que les pas qu'elle entendait étaient ceux de son ancien amant, ce qui dérangeait ses mystérieux projets.

Elle s'approcha sur la pointe des pieds de la petite porte et constata bientôt que, au lieu d'entrer dans la maison, on en sortait.

Curieuse de connaître celui de ses locataires qui allait courir le guilledou, elle ouvrit doucement la porte du débit et vit Narcisse Prunier se diriger à grands pas vers la barrière de La Chapelle.

— Tiens! tiens! se dit-elle; est-ce que ce vieux singe irait à un rendez-vous galant ! Gomment faire pour le savoir?...

Justine allait se décider à refermer sa porte . lorsque, à la lueur

d'un réverbère, elle vit l'écrivain public arrêter une patrouille qui venait de la barrière.

— Ah ! le vieux coquin ! se dit-elle, je commence à comprendre le rôle qu'il joue; il est de la police et il vient de dénoncer le pauvre jeune homme couché là-haut.

M"" Luroau était une épouse légère, mais elle avait un bon petit cœur, et elle n'hésita pas à -monter dans la soupente pour prévenir le commandant du danger qu'il courait.

D'une niaiu, elle tenait un bougeoir, et de l'autre, elle donrra un léger coup sur le bras du dormeur pour le réveiller.

Mais celui-ci était tellement accablé de i'atigue qu'il se borna ù faire quelques mouvements sans ouvrir les yeux.

— Ma foi ! tant pis ! puisqu'il n'y a que ce moyen pour l'arracher au sommeil, se dit la petite brune...

Elle se baissa et colla ses lèvres sur la bouche de Verdot.

— Hein ! s'écria ce dernier en faisant un soubresaut...

H ne leva à demi et regarda la jeune femme d'un air stupéfait. Justine, honteuse de l'action qu'elle venait de faire, lui dit vivement à voix basse :

— Ne faites pas de bruit, je vous en prie; si je suis venue vous trouver, c'est pour vous avertir qu'un sérieux danger vous menace.

— De quoi s'agit-il ? demanda le commandant reprenant son sang-froid.

— Cet homme, l'écrivain public...

— Eh bien?

— Il vient de sortir de la maison et je l'ai vu arrêter une patrouille • — Alors, il est de la police?

— Probablement. . Habillez-vous à la hâte, et j'essayerai de vous cache;- dans quelque coin, car vous n'aurez pas le temps de sortir.

— .\Jlons, se dit Verdot, je crois, celle fois, que je n'échapperai pas à ceux qui me poursuivi'nt...

Tandis que M"* Lureau redescendait à l'arnèie-boutique et se désolait de ne pouvoir trouver une retraite sûre, le commandant s'habilla à la hâte et vint la rejoindre.

Justine commençait à perdre la tête. Elle s'attendait, à chaque minute, k enlendre frapper contre les volets, à vnir la patrouille pé-

19i8 LA CHASSE AUX PATRIOTES

nétrer dans la boutique pour s'emparer de Verdot, et elle ne trouvait point le moyen de le sauver.

Elle eut d'abord l'idée de le conduire à la cave, mais elle comprit bien vite qu'en ne découvrant pas le commandant dans la soupente ni dans la salle du débit, les gens de la police visiteraient aussitôt la cave.

Pourtant le temps se passait et personne ne venait.

— Je me serai peut-être trompée, dit alors la jeune femme; Prunier ne songeait point à vous en s'adressant au chef de la patrouille.

— Dans tous les cas, cet homme ne m'inspire aucune confiance, et la prudence me commande de m'éloigner d'ici au plus vite; dit Verdot.

— Et oîi irez-vous, monsieur?

— Je l'ignore; le hasard me viendra encore en aide...

Ce n'était point la faute de l'écrivain public si la patrouille ne se présentait pas pour arrêter Verdot. C'était une patrouille de la garde nationale, et le sergent qui la commandait, un épicier du quartier fort peu royaliste, avait positivement refusé de pénétrer, la nuit, dans une maison fermée, pour y arrêter un homme soupçonné d'être un conspirateur, sans avoir entre les mains un mandat en règle.

— S'il s'agissait de s'emparer d'un malfaiteur ou d'un tapageur nocturne, je ferais mon devoir, répondit-il à Narcisse Prunier; mais l'affaire dont vous me parlez regarde le commissaire de police; adressez-vous au poste de la barrière et on vous dira ce qu'il faut faire.

Sans attendre la réplique de l'écrivain public, le chef de la patrouille avait continué sa route...

Au moment oii M"" Lureau entr'ouvrait doucement la porte pour voir ce qui se passait dans la rue, une charrette, venant de la barrière, s'arrêta devant la maison.

— Rentrez vite dans l'arrière-boutique, dit la jeune femme au commandant; c'est le messager de Gonesse.

— L'homme que vous supposez être un ancien gendarme?

— Oui. Oh ! celui-là est dangereux; il est taillé en hercule, et, s'il s'avisait de vouloir vous arrêter, il ne vous serait guère possible de vous arracher de ses mains.

— Oh ! oh ! fit le commandant. Mais vous avez raison, madame; il ne faut pas affronter ce nouveau danger...

Il rentra précipitamment dans l'arrière-boutique pendant que le messager de Gonesse introduisait sa charrette dans la cour de l'établissement. Comme il ne dételait pas son cheval, il fut bientôt dans le cabaret.

— C'est vous, Sylvain, lui dit M°° Lureau d'un ton aimable, car son extérieur était de nature à toucher le cœur de la sensible Justine. Vous arrivez de bonne heure !

— Oui... J'ai beaucoup de commissions à faire demain matin, et je ne reviendrai prendre ma charrette qu'àneuf heures. Vous avez un lit à me donner?

— Certainement; je le garde toujours pour les garçons de M. Maillard.

— Avant d'aller prendre un peu de repos, voulez-vous me donner un petit verre d'eau-de-vie ou de kirsch.

Le messatrer n'avait pas fini sa phrase, lorsque ses yeux s'ouvrirent démesurément...

Sur le seuil de la porte conduisant de la salle à l'arrière-boutique, il venait d'apercevoir le commandant Verdot, qui lui tendait la main...

Le capitaine Baudouin, cai- c'était lui, s'avança vivement vers son camarade et lui dit à voix bas^ e ;

— Toi ici... Ah I c'est trop de bonheur!

— Mon ami... j'avais le pressentiment que je te rencontrerais bientôt... Mais comment te trouves-tu en ce lieu, sous ce déguisement?

Baudouin jeta un regard du cùlé de M'"' Lureau.

— Tu peux parler devant madame, ajouta Verdot; elle est incapable de nous trahir, tout au contraire.

— Je me laisserais plutôt couper la langue que de commettre une telle infamie, dit Justine... Ainsi, messieurs, vous vous connaisse/, et moi qui vous prenais pour un gendarme, ajouta-t-elle en se tournant vers le capitaine.

— Comme moi, mon ami est un officier de l'ancienne armée, poursuivi avec acharnement par les royalistfs.

— Ah! mon Dieu ! je tremble en songeant à Prunier; s'il ramenr.il avec lui la police?

— Vous avez raison, madame, cet homme est fort daugtreux, cl il est temjjs que je sorte d'ici. Où te rcverrai-je, Francis/

— Mais je ne sais trop ; il faut nous entendre à ce sujet Tout à coup, on frappa contre les volets.

— Qu'est-ce que cela? demanda Verdot; peut-être une de voo pratiques, madame?

— Non; les gens qui viennent chez nous ne frappent pas ainsi. Les coups redoublèrent bientôt, et une voix vibrante, mais désagréable, fit entendre les paroles siiivanles :

— Au nom de la loi, ouvrez !

— Toujours la même rengaine, fit le capitaine à voi.x basse, en tirant deux pistolets de ses poches. Tiens, mon ami, en voilà un; pour mon compte, j'aimerais mieux un sabre ; enQn, à la guerre comme à la guerre ; nous allons leur donner du fil à retordre...

— Si vous passiez par ici... murmura M""^ Lureau, qui tremblait en ouvrant la petite porte de l'allée.

Mais elle recula tout à coup, en donnant des marques de frayeur. Elle venait d'apercevoir, dans cette allée, deux hommes, guidés par Prunier.

— Par ici ! par ici ! crièrent-ils aux agents qui essayaient d'enfoncer les volets de la boutique.

— Empêche-les d'entrer, dit Verdot au capitaine; moi, je garde la porte de la rue...

Le capitaine s'arc-bouta et attendit l'attaque des assaillants.

Ce fut l'écrivain public qui se présenta d'abord. Il avança la tête afin de savoir ce qui se passait dans la boutique.

La main de Baudouin s'abattit sur sa nuque comme le couperet de la guillotine sur le cou d'un supplicié...

11 enleva le misérable et le jeta à la volée dans l'arrière-boutique, où il s'assomma à demi contre le fourneau de fonte de l'établissement.

Mais les deux agents qui suivaient l'écrivain public se portèrent résolument en avant et s'avancèrent vers Baudouin.

De deux formidables coups de poing assénés en plein visage, le capitaine les fit rouler sur le carreau...

Puis il se tourna vers le commandant qui, son pistolet à la main, gardait la grande porte.

— Viens 1 lui dit-il.

Ils s'engouffrèrent dans l'allée, renversèrent comme des capucins de cartes lo commissaire et drux autres agents qui essayaient de s'op-

f.A CHASSE AUX PATRIOTES lOol

poser à leur fuite, et descendirent comme des avalanches In rue du Faubourg-Saint-Denis.

En arrivant à la hauteur de l'église Saint-Luurenl, ils se heurtèrent contre une patrouille attirée par les cris de cenx qui les poursuivaient.

Les deux amis durent soutenir un nouveau combat, qui leur eût été fatal s'il avait duré longtemps, car les agents qu'ils avaient d'abord mis en déroule arrivaient sur eux et menaçaient de les cerner...

Plusieurs coups de feu tirés par les soldats firent mettre les habitants du quartier aux fenêtres, et le bruit se répandit qu'une troupe de conspirateurs «vait attaqué la patrouille et tenté d'incendier l'église.

Grâce à leurs robustes jarrets et à leur énergie, les deux amis arrivèrent dans la rue Saint-Denis en quelques minutes^ et ils s'engagèrent dans les petites rues voisines de la place du Caire.

Là les agents et les soldais de la patrouille perdirent définitivement leurs (races.

— Diable ! l'affaire a été chaude, dit le capitaine à son ami en ralentissant sa marche; tu es blessé?

— Peuh ! une égratignure; ces maladroits ont trouvé le moyen de loger, dans la manche de ma redingote, une balle qui m'a légèrement effleuré le bras; mais ce n'est rien...

— Ah! les imbéciles, ou plutôt les pauvres diables esclaves do leurs chefs; s'ils n'avaient pasélédes Français, deux d'entre eux pour le moins eussent mordu la poussière.

— Comme moi, mon ami, tu trouves qu'il est affreux de verser le sang de ses compatriotes, même pour la plus généreuse des causes, fit le commandant.

— Et dire que si les hommes en général avaient un peu de bon sens, toutes ces violences, toutes ces infamies n'auraient pas lieu. Mais ce n'est ni le moment ni le cas de philosopher, il faut d'abord nous mettre en sûreté. Oîi sommes-nous ici?

— Rue Montorgueil, je crois.

- Si nous allions aux Halles?

— Il paraît que les agents y pullulent.

— C'est vrai; mais les paysans commencent à y arriver, et il est plus facile de se cacher dans la foule que dans les rues désertes.

— Ci'rtainement. Eh bien! allons aux Halles; nous chercherons un cbri dans quelque cabnret borgne.

— Les agents ne manquent guère de les visiter, mais nous n'avons pas le choix des moyens...

II était près de trois heures du matin lorsque Verdot et le capitaine Baudouin se décidèrent à pénétrer dans un misérable bouge de la rue Mondétour.

Il n'y avait là que deux ou trois rôdeurs entourant un paysan à moitié ivre, qu'ils essayaient de dévaliser en le faisant jouer à l'écarté avec des cartes crasseuses et dépareillées.

Le maître du taudis, cherchant à être agréable à ses clients, leur avait dit, en leur servant une bouteille de vin :

— Vous pouvez boire tranquillement, la ronde vient de passer et elle ne reviendra pas...

— Il paraît que nous avons un extérieur recommandable, dit le capitaine à son ami. Cet empoisonneur patenté nous prend tout bonnement pour des malfaiteurs.

— C'est-à-dire pour des gens peu soucieux d'avoir des explications avec la police; tu vois qu'il n'a pas tort.

— Maintenant que nous sommes un peu tranquilles, parlons de nos amis; mais, avant tout, dis-moi ce que sont devenues ma sœur et ma cousine; le sais-lu?

— Oui. Ta sœur a été arrêtée.

— Ah! fit Baudouin en serrant les poings.

— Mais rassure-toi, on ne peut la retenir bien longtemps, on n'a aucun délit à lui reprocher, et si nous n'étions pas dans un moment si tourmenté, non seulement on l'aurait remise en liberté, mais on na l'aurait point arrêtée.

— Et ma cousine? demanda le capitaine en hésitant; tu ne peux me donner de ses nouvelles?

— Oh I pardon, mon ami; hier soir encore elle était en bonne santé, et, sans les poignantes inquiétudes qu'elle ressent à ton sujet et à celui de ta sœur, elle jouierait d'une grande tranquillité d'esprit.

— Tu lui as parlé?

— Nous avons habité la même maison,.occupé le même logement. Baudouin devint pourpre, et malgré lui il saisit la main du commandant. .

— Mon ami, je t'en conjure, lui dit-il, ne me laisse pas plus longtemps dans cette cruelle incertitude. Que fait Flavienne? oii est-elle?

CCartJIn. . .. nmrmnra ce dernier.

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