‹ [Les quatre sergents de la RochelleChapitre 93 sur 100 · I.iv. £45. — Favaud fn'TC^, éditcar · texte numérisé non relu

I.iv. £45. — Favaud fn'TC^, éditcar

m'est-il possible delà voir, de lui parler? Si tu savais ce que j'éprouve... non, je ne croyais pas avoir le cœur aussi faible...

— En deux mots, tu vas savoir ce qui t'intéresse le plus. M"° Flavienne habite l'hôtel du comte de la Bergue.

— Elle est chez ton père? demanda le capitaine stupéfait.

— Oui, mais il ignore sa présence chez lui...

La commandant raconta le plus brièvement possible à son ami l'arrestation de Louise, l'enlèvement de Flavienne par l'officier prussienne von Thermann, la délivrance de la jeune fille et l'accueil maternel que lui avait fait la bonne M°" Dervieu...

Emu, attentif, le capitaine écoutait cet étrange récit, qui ressemblait plus à un roman qu'à une histoire véritable, lorsque la porte s'ouvrit doucement.

Un fort de la Halle entra dans le bouge en jetant des regards interrogateurs sur les gens assis autour des tables, puis il tressaillit tout à coup, et il étouffa sur ses lèvres le cri qui s'élevait de son cœur. Baudouin poussa légèrement le coude du commandant.

— Chardin... murmura ce dernier.

Au même instant le charcutier s'approcha des deux amis, leur donna la main, et leur dit d'un ton ordinaire, après s'être assis auprès d'eux :

— Ça va bien, vous autres?

— Tu vois, répliqua le capitaine, nous sommes en train de casser le cou à une fiole, tu vas nous aider...

11 fit signe au marchand de vin et lui dit d'apporler un verre.

Les rôdeurs avaient levé la tête à l'entrée du charcutier; mais en le voyant accoster familièrement les deux amis, ils se remirent à leur jeu sans s'occuper de lui.

Chardin se pencha alors vers Baudouin et Vcrdot et leur dit rapidement à voix basse :

— Le danger est imminent... je suis sûr qu'on me Ole; il faut sortir d'ici.

Il but alors le vin que le commandant venait de lui verser, après avoir trinqué bruyamment, puis il repril à haute voix :

— Allons, houp ! les camarades, voilà le moment de se mettre à la besogne; le contremaître nous attend...

~ Eh bien! partons, répliqua Baudouin.

LA CHASSE AUX PATRIOTES lOoj

Il appela le maître du bouge, paya la dépense et sortit, sL>ivi du près par V'erdot et Chardin.

Une fois dehors, ce dernier entraîna les deux officiers dans la rue Goquillière et ne leur dit pas un mot avant d'être arrivé rue Groix-des Petits-Champs.

— Maintenant nous pouvons parler à peu près librement, fit-il. Je ne vous demande pas d'oii vovi* venez, vous me raconterez cela plus lard; pour le moment il s'agil dj se soustraire aux recherches de la police, ce qui serait impossible si on restait dans le quartier.

— Oij veux-tu nous conduire? demanda le commandant.

— Dans un lieu sûr. J'ai un ami, patron d'une péniche an:arrée au quai des Ttnieries; je l'ai rencontré il y a deux heures, et il m'a offert de me cacher et de me faire sortir de Paris sans courir le risque d'èU-c arrêté aux barrières. C'est un bon patriote, qui sera fort heureux d'être utile à deux braves officiers comme vous.

Baudouin et le commandant échangèrent un rapide regard.

— Merci, mon cher C'i.irdin, répondit Verdot ; nous acceptons avec empressement ta proposition, et je ne te cache pas qu'elle vient à point nous tirer d'embarras; car nous allons être l'objet d'uno chasse sans trêve ni merci.

Le commandant raconta alors en quelques mots la lutte qu'il avait soutenue, avec Bauduiùn. (' ns le faubourg Saint-Denis.

— En ce cas ne perduus pas une minute, répliqua le charcutier...

Le hasard, qui joue un si grand rôle dans les événements, venait de réunir ces trois hommes, objets des recherches de la police et dont les têtes étaient mises à prix, au moment où ils s'y attendaient le moins.

Bien mieux, ils entrevoyaient tout à coup la possibilité de trouver un refuge dans les environs d'Auxerre, où Giroud, le patron du bateau le Bourf/uignon, possédait une maison isolée dans la campagne; car Chardin leur assurait que âon ami n'hésiterait pas à les héberger aussi longtemps qu'ils le voudraient.

Tandis qu'ils se rendaient sur le quai des Tuileries, en s'efl'orçant d'éviter la rencontre des patrouilles et des rondes qui sillonnaient les rues de ce quartier, le capitaine songeait à sa sœur et à Fiavienne.

Un instant il avait espéré qu'il pourrait se rapprocher d'elles, peut-être les serrer dans ses bras, et maintenant il se disposait à quitter Paris.

Quand les reverrait-il? Quelle serait la durée de son exil? Si le vent de réaction qui soufflait sur la France ne changeait pas, il serait obligé de quitter la patrie pour se mettre à l'abri des poursuites de ses persécuteurs. Ce serait là le commencement d'une séparation éternelle

Baudouin sentit une horrible douleur lui déchirer le cœur, et des larmes mouillèrent les paupières de ce rude soldat, qui avait affronté cent fois la mort le sourire aux lèvres.

Verdot devina ce qui assombrissait son front.

— Courage, mon ami, lui dit-il en lui serrant la main. Lorsque nous serons arrivés chez le patron du bateau où nous allons nous réfugier, je trouverai le moyen de faire parvenir de nos nouvelles à la bonne M°" Dervieu, qui les transmettra à ta cousine.

— Ah! si cela était!...

— Cela sera. Ce brave Giroud se chargera d'une lettre qu'il mettra à la poste à son prochain retour à Paris.

L'espérance rentrait peu à peu dans le cœur du capitaine, lo*.'sque les trois conspirateurs se présentèrent devant la planche qui conduisait au Bourguignon.

Le jour commençait à éclairer le haut des monuments, et l'on voyait déjà passer sur les quais quelques ouvriers qui se rendaient à leur travail. Deux douaniers, enveloppés dans leurs manteaux, aperçurent même les fugitifs au moment oîi ils pénétrèrent dans le bateau.

Mais comme ils n'avaient pas d'ordres particuliers, et que leur consigne leur commandait seulement de surveiller les débarquements, ils ne s'occupèrent point du capitaine et de ses amis.

Giroud était un républicain de la vieille roche. 11 avait subi l'empire en attendant avec confiance des temps meilleurs. Mais la double invasion, qui avait eu pour résultat d'assurer le triomphe de la royauté, lui avait causé un douleur atroce.

Il ne pouvait se faire à l'idée que cette France, si fière d'avoir propagé dans le monde la liberté de conscience et la dignité du citoyen, se fût abaissée jusqu'au point de lécher les guêtres anglaises d'un vieux goutteux ramené dans les fourgons de l'étranger.

Il accueillit les trois proscrits comme d'héroïques champions de la plus noble des causes.

Quatre jours plus tard, lorsque le Boiirguifjnon ne fut plus qu'à deux ou trois kilomètres d'Auxerre, il les débarqua au milieu de la nuit, et les conduisit à sa demeure, une maison isolée bâtie sur le bord de l'Yonne, et qu'on appelait dans le pays la ferme des Noyers.

Là les fugitifs reçurent la plus fraternelle hospitalité. M"" Giroud, une excellente créature partageant toutes les idées de son mari, les entoura des soins les plus touchants, et Eugène, le ûls de la maison, ne tarda pas à devenir leur ami...

FAfBl.ESSE D UN HOMME FORT

Les trois prescrits étaient secrètement installés depuis une vingtaine de jours à la ferme des Noyers, lorsque le fils de Giroud revint un soir d'Auxerre le visage tout bouleversé.

Baudouin, Verdot et Chardin étaient assis avec Giroud et sa femme autour d'une table dans la grande pièce du rez-de-chaussée, et s'entretenaient des graves nouvelles qu'ils avaient reçues de Paris dans la journée.

En réponse à une lettre adressée par le commandant à M°" Dervieu pour lui demander si M"° Flavienne était toujours chez elle, ot si elle avait entendu parler de .M"° Louise Baudouin, la sœur du capitaine, la lingère lui avait répondu que Flavienne, dont la présence dans la maison avait été signalée par le concierge, était partie depuis huit jours.

Après une longue information, le parquet, n'ayant pas découvert ù la charge de Louise Baudouin de faits délictueux, avait ordonné son élargissement, et cette jeune fille était retournée rue Saint-Martin.

Mais le plus grand désordre régnait dans son modeste logement. Tous les meubles étaient ouverts, le linge et les vùtemuuls disjicrsi's,

10o8 I.A CHASSE AUX PATRIOTES

les matelas éveiitrés, et la plupart des petits objets avaient été emportés on ne savait par qui.

Flavienne n'avait pas hésité à rejoindre sa cousine, espérant bien qu'on la laisserait tranquille.

Deux jours eprcs son retour, la jeune fille avait été obligée do renoncer à cette espérance.

Farjot, l'âme damnée de Donnadieu, le pourvoyeur de von Thermann, s'était présenté chez le concierge, et avait poussé l'audace jusqu'à vouloir parler à Flavienne.

Chassé honteusement par Louise, le misérable avait eu le cynisme de lui dire en se retirant :

— Celui qui m'envoie a suffisamment d'argent et de crédit pour satisfaire ses caprices; un peu plus tôt, un peu plus tard, la petite rebelle lui appartiendra...

Quant à la bonne M'^' Voituret. la repriseuse de châles, elle subissait les conséquences de sa générosité. Sur la dénonciation de Cyrille, le bedeau de l'église de Montmartre, elle avait été condamnée à deux ans de prison pour avoir donné asile au capitaine Baudouin.

Ces nouvelles assombrissaient les trois fugitifs, car ils avaient appris, en outr&, que leurs signalements venaient d'être envoyés à toutes les brigades de gendarmerie.

Malgré les minutieuses précautions qu'ils prenaient pour ne point se laisser voir en ne quittant jamais la ferme des Noyers, ils étaient en quelque sorte sur des charbons ardents; un caprice du hasard pouvait révéler aux aulurilés leur présence dans le pays.

Ils devisaient sur leur situation, quand le jeune Eugène, arrivant d'Auxerre, fit irruption dans la salle où ils se trouvaient.

— Vous ne savez pas "ce que je viens d'apprendre au café de la Place, dit-il en s'épongeant le front, ruisselant de sueur.

— Hùte-toi déparier, lui dit son père en fronçant les sourcils; nous ne sommes pas des sorciers.

— Eh bien ! Gaudry, le secrétaire de la mairie, vient de me dire confidentiellement que le maire a reçu ce matin des nouvelles officielles au sujet de la présence, dans les environs d'Auxerre, de plusieurs conspirateurs, parmi lesquels se trouve le capitaine Baudouin.

— Il n'y a pas à hésiter, dit philosophiquement ce dernier, l'hospilalilé que nous recevons chez vous, mon cher Giroud, a retrempé

notre courage et nous a préparés à de nouvelles luttes. Nous quitterons cette maison, dont le souvenir ne s'effacera jamais de notre esprit, au milieu de la nuit.

— Mais où irez-vous? demanda M"" Giroud alarmée.

— Laisse donc, fit le patron du Bourguignon, nos amis ne nous causeront pas le chagrin de s'éloigner de nous parce que le maire d'.\uxerre a reçu des instructions policières d'un caractère banal.

— Je n'ai pas tout dit, reprit Eugène. En me parlant des conspirateurs dont on a signalé la présence dans le pays, Gaudry m'a regardé d'une certaine façon,

— Ah ! fit Giroud.

— Vous savez qu'il n'aime pas plus les Bourbons que nous, mais il craint de se faire renvoyer. Cependant je l'ai compris à demi ; il a eu Tair de me dire : « Vous savez où se cachent ces conspirateurs, prévenez-les des dangers qui les menacent pendant qu'il en est encore temps.

— A aucun prix nous ne voulons vous compromettre plus longtemps par notre présence chez vous, reprit le commandant, et je me joins au capitaine pour vous dire que nous allons quitter cette maison hospifalière.

•— Assurément, appuya Chardin.

■-- Je ne souffrirai pas que vous vous exposiez à vous faire arrêter en sortant de chez moi, répliqua énergiquement Giroud; nous allons chercher les moyens de vous cacher et nous les trouverons.

Tout à coup, M"" Giroud toucha le bras de son mari.

-- C'est peut-être le cas de recourir à M. Robert, lui dit-elle.

-- Au fait... je n'y songeais pas.

— Mais .M. Robert a une jeune femme, dit Eugène, et si l'on peut compter sur lui, on ne sait pas quelles sont les idées de cette dame.

— J'en réponds, répliqua vivement M"" Giroud; son père a été receveur de l'enregistrement à Auxerre sous l'Empire, et il n'a jamais aimé le gouvernement des curés.

— .\llons, lu as une bonne idée, dit le patron du Bourguignon .à sa femme. Vous, mes chers amis, vous allez me promettre d'attendre ici mon retour avant de prendre une résolution définitive.

— Où vous proposez-vous d'aller?

— A Auxerre, c'est-à-dire dans une maison située à deux cents pas en dehors de la ville. Je vais faire une visite à M. Robert, juge de paix et royaliste en faveur.

— Ce n'est pas à notre sujet que vous vous rendez chez cet homme?

— Pardon, mes chers amis. Pendant mon absence, ma femme vous fera connaître les motifs pour lesquels nous n'avons jamais cessé d'entretenir ensemble des relations amicales.

Au bout de quelques minutes, Giroud sortit de chez lui et se dirigea vers la demeure du juge de paix oii il arriva bientôt.

Après son départ, AP" Giroud raconta brièvement aux trois amis l'histoire suivante :

A l'époque la plus sombre de la Révolution française, lorsque Robespierre s'efforçait de détruire le noyau de monarchistes qui s'obstinaient à vouloir entraver la marche en avant des idées libérales, et essayaient de renverser la République, Auxerre fut plongé pendant quelque temps dans l'épouvante.

Le tribunal révolutionnaire siégeait presque jour et nuit. Les amis des Bourbons qui étaient parvenus jusqu'à ce moment à échapper à la justice, ne trouvaient plus d'asile. Dénoncés par tous ceux qui avaient eu à se plaindre de leurs injustices, à l'époque où le bon plaisir régnait presque sans partage, ils ne comparaissaient devant le terrible tribunal que le temps nécessaire pour entendre prononcer la condamnation qui les envoyait à l'échafaud.

Le peuple, que prétendait représenter Robespierre, prenait la sanglante revanche des hontes, des souffrances, des humiliations dont il avait été la victime pendant une longue suite de siècles.

Et, comme dans toutes les violentes commutions politiques, quelques hommes justes, quelques innocents malhabiles expiaient les crimes des vrais coupables.

Un jeune homme, appartenant aune famille bourgeoise d'Auxerre, Léon Robert, s'était lié avec le fils du comte de Roudin,dont les idées aristocratiques étaient légendaires dans le pays...

Quand la tourmente révolutionnaire atteint son apogée, une dénonciation anonyme prévint l'accusateur public que le jeune Robert entretenait, sous le couvert d'un des fermiers de son père, des relations secrètes avec l'émigré Roudin, réfugié à Coblentz.

LLS QUATRE SERGEMTS DE LA ROCHELLE 1961

M' ' i; pli'-rt .triit l'i .tU!i.' (• ['liy-iiiuc ili' son lil.j

JAv. £46. — Kayaui> (r>'rc>. éditcuri

Le fait était vrai; mais cette correspondance n'était nullement politique et n'avait trait qu'à des affaires d'intérêt.

L'accusateur public ne s'occupa point d'aller au fond des choses, le fait d'entretenir des relations secrètes avec un émigré lui suffit pour lancer un mandat d'arrestation contre Robert.

Je le répète : En ce temps de justice expéditive, il s'écoulait à peine quelques heures entre la comparution d'un accusé devant le tribunal révolutionnaire et sa présence sur l'échafaud.

Prévenu à temps des mesures prises contre lui, le jeune Robert s'enfuit d'Auxerre à pied, suivi de loin par les gendarmes, et se présenta tout à coup à la ferme des Noyers, oii il fit connaîtie sa situation.

Giroud, le père du patron du Bourguignon, était un farouche républicain, bien connu dans le pays pour l'austérité de ses principes.

Mais son cœur était généreux ; il se sentit pris d'une grande pitié pour ce pauvre jeune homme, dont les traits accusaient une folle épouvante, et lui tendit la main en lui disant :

— Nous sommes séparés par des opinions irréconciliables; mais je connais votre famille ; en dehors de la politique elle est estimée de tout le monde, et vous-même passez à Auxerrepour un brave garçon. Restez chez moi; tant que j'aurai une goutte de sang dans les veines, vous y serez en sûreté.

Robert n'avait pu encore trouver de termes assez éloquents pour remercier celui qui l'accueillait ainsi, lorsque son fils, aujourd'hui le patron du Bourguignon^ entra précipitamment dans la maison en annonçant l'arrivée des gendarmes qui paraissaient se diriger vers la ferme des Noyers.

Les instants étaientprécieux, dans quelques minutes ils seraient là.

Giroud se tourna alors vers son fils et lui dit rapidement :

— La barque est au bord de l'Yunne, pars vite avec M. Robert et conduis-le, en passant derrière la haie, jusqu'à la rivière. Fais-le ensuite monter dans la barque en lui recommandant de se coucher pour n'être point aperçu. Nage vigoureusement en aval, tu arriveras bientôt auprès de notre bateau, la Fraternité; tu le feras monter abord et tu le conduiras sous la cabine, dans la soute aux provisions, puis tu reviendras promptement; nous verrons alors co que nous aurons à faire.

LA CHASSE AUX PATRIOTES lOi^i

Pâle comme un suaire, Robert écoutait Giroud en silence.

Le transport sur le bateau s'accomplit sans incident, et lorsque le jeune Giroud rentra chez son père, il y trouva les gendarmes, qui, malgré la réputation du maître de la maison, venaient de pratiquer une minutieuse perquisition, car on leur avait dit que Robert était entré à la ferme des Noyers quelques instants auparavant.

Le brigadier, vétéran des Grardes françaises, apostropha vivement le jeune Giroud et le somma de lui indiquer le chemin pris par le fugitif en quittant la maison.

Le fils du patron soutint avec aplomb qu'il ne savait pas de quoi ni de qui on voulait lui parier.

Avec le flair d'un limier^ le brigadier devina qu'il mentait et il so promit de faire surveiller secrètement l'habitation.

Après avoir rédigé son procès-verbal, il dit d'un ton goguenard à Giroud :

— Je suis content, citoyen, de n'avoir pas trouvé chez toi lo particulier que nous cherchons, car ça m'épargne le chagrin que j'aurais éprouvé en te voyant éternuer dans le sac... Pourtant je ne te dis pas adieu.

il remonta à cheval avec ses gendarmes et continua sa poursuite en suivant la grande route.

Tout fin qu'il était, le brigadier ne songea point au bateau de Giroud qui était, du reste, amarré à plus d'un kilomètre en aval de la ferme des Noyers.

Pendant les trois semaines qui s'écoulèrent ensuite, le fils Giroud se rendit chaque matin au bateau pour y porter des provisions à Robert.

.Mais, malgré les minutieuses précautions qu'il prenait, il se trouva un soir, à onze heures, face à face avec le soupçonneux brigadier.

Il revenait du bateau et tenait un petit panier renfermant do la vaisselle encore maculée par les aliments qu'elle avait contenus,

— Un mot, citoyen Giroud, lui dit le gendarme en faisant signe au.x deu.v hommes qui le suivaient de se tenir à distance.

— Que veu.\-tu? répondit le fils du bateau de la Fraternité.

— Il paraît, mon garçon, que tu élèves au biberon quelqu(.' jeune j:oulette dans le voisinage.

— Pourquoi me demandes-tu cela, citoyen brigadier?

— Parce que tu vas chaque nuit lui porter des provisions ; la preuve, c'est que tu tiens le panier où tu les places...

Et, sans attendre la réponse du jeune homme, le gendarme s'empara du panier, l'ouvrit et montra la vaisselle qu'il contenait. Le fils de Giroud fit un mouvement et répliqua :

— Quand cela serait? une amourette ne regarde personne.

— Ne nie pas plus longtemps ta complicité dans la fuite de Robert. Tu vas me dire où il est caché, sans quoi je te fais mettre les poucettes.

— Je te répète, citoyen brigadier, que j'ignore l'affaire dont tu me parles.

— Ah ! tu es un fin renard, mon garçon, et tu es parvenu jusqu'à ce moment à sortir de chez toi sans que les gens apostés pour te surveiller t'aient pris sur le fait; mais j'en snis assez maintenant. Conduis-moi près de la donzelle à qui tu portes chaque soir des friandises ou je t'emmène. L'accusateur public saura bien te faire parler.

Voyant qu'il ne pouvait tromper le brigadier, le jeune homme lui dit :

— Fais de moi ce que tu voudras.

— Ainsi, tu avoues?

— Je n'avoue rien, et ma conscience ne m'adresse aucun reproche.

— Ah ! c'est comme ça ; eh bien ! je t'arrête ; nous verrons ce qu'elle te dira, ta conscience, au moment où tu te trouveras entre les bras de la machine à Chariot...

Le brigadier fil signe à ses gendarmes; ceux-ci s'approchèrent et ficelèrent solidement les poignets du jeune garçon, puis ils emmenèrent leur prisonnier.

Le lendemain matin il comparut devant le tribunal révolutionnaire.

Sommé d'indiquer le lieu où se cachait Robert, le jeune homme refusa héroïquement de parler.

Son procès ne dura que quelques minutes; il fut condamné à mort et le tribunal ordonna d'arrêter son père.

Le lendemain on le conduisait à l'échafaud, qui restait en permanence depuis quelques jours sur la place des exécutions, lorsque la. nouvelle de l'arrestation de Robespierre se répandit dans la ville.

Tous les magistrats dévoués à sa sanglante politique se sentirent

aussitôt menacés ; la plupart quittèrent spontanément la ville et les autres suspendirent les actes de la justice.

La réaction thermidorienne eut pour effet de faire relâcher le jeune Giroud, et Léon Robert put sortir de sa cachette et reparaître dans les rues d'Auxerre sans courir aucun danger.

Pénétré de reconnaissance pour la généreuse conduite des Giroud, Léon Robert leur dit alors :

— Je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi ; aussi, dans quelque circonstance que vous vous trouviez, aujourd'hui comme demain, comme dans vingt ans, adressez-vous à moi en toute confiance pour vous aider. .Ma fortune, mon influence, ma vie s'il le faut; tout vous appartient.

Dans les premiers moments d'effusion, les gens au cœur sensible tiennent de semblables discours à ceux qui viennent de leur rendre quelque signalé service; mais le temps amoindrit presque toujours, quand il n'efface pas entièrement, les déclarations de ce genre.

Pourtant Léon Robert, quoique royaliste fervent, ne cessa jamais de renouveler à Giroud et à son fils ses protestations d'amitié et de dévouement, et, à la mort du premier, ii assista avec toute sa famille à ses funérailles.

Pendant les vingt-deux années qui s'écoulèrent ensuite, Giroud n'eut pas l'occasion de recourir aux services de Robert, et il fallut une circonstance comme celle qui se présentait pour qu'il se décidât à aller lui rappeler ses paroles.

Baudouin et Verdot éprouvèrent bien un certain embarras, lorsqu'ils apprirent, de la bouche de M™» Giroud, de quelle nature était le service que son mari était allé demander au juge de paix royaliste; mais Chardin s'efforça de dissiper leurs scrupules.

— Ce serait faire injure à la dignité humaine, leur dil-il, de supposer qu'il ne peut pas se trouver d'honnêtes gens parmi nos adversaires politiques. Les opinions ne sont pas toujours basées sur la raison ; elles sont, la plupart du temps, le résultat de l'éducation ou du milieu dans lequel on a vécu. Mon avis est que nous pouvons, sans le moindre scrupule, accepter un asile chez le juge de paix, s'il veut bien nous l'accorder.

Giroud rentra à ce moment.

Ses traits exprimaient une franche joio.

— Je suis heureux, mes chers amis, de vous annoncer que M. Robert a accueilli ma requête, non seulement avec empressement, mais avec une vive satisfaction, dit-il. Il a au fond de son jardin un pavillon isolé, dans lequel il avait fait dresser des lits pour recevoir des troupes de passage. Ces lits y sont encore. Un vieux jardinier, à moitié sourd et sur le dévouement absolu duquel il peut compter, vous servira et vous procurera les choses dont vous pourrez avoir besoin pendant votre séjour chez M. Robert.

— Mais il m'a semblé entendre dire que le juge de paix était marié? fit le capitaine.

— Oui, en secondes noces; il n'a pas eu d'enfants de sa première femme, mais la jeune personne qu'il a épousée ne vous trahira point, car c'est une républicaine, fille de républicains...

— Merci, cent fois merci, mon brave Giroud, dit le commandant en saisissant la main du patron du Bourguignon; nous ne pouvons pas vous parler de reconnaissance, car les services que vous nous rendez sont inappréciables, mais votre souvenir restera toujours gravé dans nos cœurs...

Selon ce qui avait été convenu avec M. Robert, les trois proscrits, dont la marche était éclairée par Giroud et son fils, se mirent en route à minuit pour se rendre à Auxerre.

Située en dehors du faubourg, l'habitation du juge de paix était isolée de tous côtés, et la petite troupe put aisément y entrer sans attirer l'attention de personne.

La cuisinière et la femme de chambre dormaient; seul le vieux Magloire, qui avait été prévenu, les attendait à la grille.

A la vue de Giroud, il introduisit les trois amis dans le jardin sans prononcer un mot; puis il leur fit signe de les suivre et il les conduisait au pavillon oîi un souper froid avait été préparé.

M. et M"" Robert s'avancèrent alors pour les i*ecevoir.

— Soyez les bienvenus chez moi, leur dit le juge de paix, et faites ici, à votre gré, tout ce qui ne poun'a pas compromettre votre sécurité.

Giroud présenta successivement les proscrits aux maîtres de la maison, qui trouvèrent le moyen d'adresser à chacun d'eux quelques paroles aimables, et ils se retirèrent afin de ne point entraver leur liberté.

LA criASSE AUX PATRIOTES 10G7

Le juge de paix était un homme âgé d'environ qaarante-cinq ans, dont les traits exprimaient tout à la fois la gratitude et la bienveillance. Mais les mèches de cheveux blancs qui garnissaient ses tempes, et les rides profondes qui sillonnaient son front indiquaient qu'il était d'une faible complexion. Sa taille, un peu au-dessous de la moyenne, se courbait à son inbu lorsqu'il était plongé dans la méditalion.

Agée de vingt-cinq ans à peine, avec ses grands yeux noirs étincelant sous ses longs cils, ses admirables cheveux blonds, son profil de camée, son sein opulent et les voluptueux contours de sa taille flexible, M"' Robert était l'antithèse physique de son mari.

Tout son être exprimait l'intelligence, la sensibilité, la curiosité; l'amour s'échappait d'elle par tous les pores.

Vierge encore de passion comme de corps lorsque son mari l'avait épousée, elle ressemblait à une de ces vigoureuses plantes de l'équateur qui ouvrent amoureusement leurs pétales pour absorber la bienveillante rosée qui doit leur procurer le suprême épanouissement.

Clémence, c'est-à dire M"* Robert, éprouvait pour son mari une affection sincère, quelque chose comme une douce amitié fraternelle ; mais ce n'était point là V époux que la jeune femme, dévorée de mystérieuses ardeurs, brûlait de serrer dans ses bras.

Jeu singulier de la nature, à la vue du capitaine Baudouin, de cet homme à la physionomie douce comme un regard d'enfant, mais à l'allure martiale, M"" Robert ressentit un choc semblable à une révélation.

Ce beau soldat, quoique couvert de vêtements sordides, était précisément la personnification de tous ses rêves.

C'était lui qu'elle avait vu dans ses longues nuits d'insomnie, lorsque, couchée auprès de son mari qui dormait prosaïquement, elle se délectait en lisant quelques chaudes strophes d'un poète aimé.

Ce fut le commandant Verdot qui parla le premier des charœi •: do cette séduisante créature.

— Joue m'attendais guère à trouver en ce lieu une femme si boile, dit-il à Baudouin; on vante beaucoup Antonia, mais M°" Robert lui est cent fois supérieure.

— Jfl suis absolument do l'avis du .commandant, dit Chardin, et je ne voudrais pas être son mûri.

— Pourquoi cela? demanda le capitaine.

— Tu le sais aussi bien que nous, répliqua Verdot. J'ai pour principe de croire à la vertu de toutes les femmes jusqu'à preuve du contraire. Eh bien ! cette preuve du contraire est écrite en toutes lettres sur les traits passionnés de noti'e gracieuse hôtesse.

— Allons, mon ami, laissons de côté M"° Robert, et occupons-nous des moyens d'entrer en communication avec les comités de Lyon et de Marseille, dit Baudouin au commandant.

— Tu as raison; mais ces moyens qui nous les indiquera?

— Je le sais peut-être, fit Chardin.

— Alors, parle.

— Le charcutier jeta un regard sur le capitaine el répondit :

— Ce que je viens de remarquer me fait supposer que Baudouin tient, en quelque sorte, notre destinée dans ses mains.

— Moi ? repartit le capitaine éton.né.

— Oui, toi. Dô tout temps on a dit et on dit encore aujourd'hui qu'on peut arriver à tourner tous les obstacles, à surmonter toutes les difficultés lorsqu'on a les femmes pour auxiliaires.

— Eh bien?

— Eh bien ! mon cher ami, il dépend de toi de mettre entière m ent dans nos intérêts la belle M"' Robert.

— Allons, tu es fou, répliqua le capitaine en haussant les épaules.

— Pas tant que ça, mon cher ; demande plutôt à Verdot.

— Hum! je ne sais rien à ce sujet, fit ce dernier, si ce n'est que la femme du juge de paix est la plus admirable créature que j'aie encore rencontrée. Si j'avais le temps d'èlrc amoureux, j'exposerais sans regret ma vie pour essayer de lui plaire.

— Et toi? .demanda Chardin au capitaine.

— Moi... certainement, je l'ai trouvée fort jolie ; mais je me suis -promis de mettre la question des femmes de côté jusqu'au jour où

nous pourrons rentrer librement à Paris.

— Et si c'était par l'intermédiaire de notre charmante hôtesse que la Providence, style de sacristie, toujours impénétrable en ses vues, devait nous conduire au succès?

— Encore une fois, tes phrases ambiguës ne m'apprennent rien; voyous, Chardin, explique-toi nettement.

LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE i',)C»

Vous m'aimerez, je le veux!

Llv. -47. -» Kayarii frircs, éfJitcurs.

1970 LA CHASSE AUX PATUlUiuS

— Tu le veux, alors écoute-moi : Ou je me trompe fort, ou la belle M"" Robert est devenue subitement amoureuse de toi. '

Verdot hocha la tête.

— Ce serait une complication plus embarrassante qu'utile dans notre position, dit-il.

— Rassurez-vous, mes chers amis, reprit le capitaine. Je n'ai pas la fatuité de croire que je puisse inspirer, à première vue, de tendres sentiments à une femme, si sensible qu'elle soit; mais, quand même cela serait, je suis dans une disposition d'esprit qui me meta l'abri de toutes les faiblesses galantes.

— On tient ce langage tant que la tentation est loin.

— Eh bien! le cas échéant, je me tiendrai à distance du danger. Bientôt la conversation prit un tour plus sérieux, et l'on aborda la

grave question de nouer des relations avec les libéraux de l'Ouest et du Midi.

Dans ces contrées où les passions politiques atteignent rapidement les extrêmes limites de la violence, on commençait à blâmer tout haut les excès commis par les royalistes. Les meneurs des massacres essayaient de se foire oublier, et les patriotes osaient affirmer leurs principes.

Mais il fallait trouver le moyen de correspondre avec les chefs des comités secrets établis dans les grandes villes, et Chardin en revint à dire que M™ Robert pouvait seule faciliter cette correspondance.

Depuis huit jours, les trois amis occupaient le pavillon où le juge de paix les avait installés; et personne, à l'exception du vieux jardinier, ne soupçonnait leur présence en ce lieu, lorsque M°" Robert fit dire au capitaine, par Magloire, qu'elle désirait l'entretenir un instant.

Elle le priait de se rendre dans la partie du jardin située derrière le pavillon, et où l'on ne pouvait se rendre sans avoir la clé de la barrière par laquelle on y entrait.

— Hein ! fit Chardin à Verdot en apprenant cette nouvelle; 6uis-je un bon prophète I Notre ami n'a qu'à bien se tenir.

— Que peut me vouloir M"' Robert? dit Baudouin, rejetant l'idée d'une démarche galante.

— Tu es assez naïf pour le demander.

— ■ Mon cher Francis, je commence à croire que Chardin ne s'est pas trompé, dit le commandant.

— Vous êtes fous.

— Heu! heu! c'est ce que nous verrons bientôt,..

Vingt minutes plus tard, la porte de la petite barrière s'ouvrit, et M""' Robert, la tète abritée sous un large chapeau de paille, se glissa I.'gèrement dans la partie du jardin comprise entre le jjavillon et le mur de la propriété.

Elle pénétra sous une tonnelle de vigne vierg» ec de glycines, et prit place sur un banc formé de lattes à jour.

Prévenu par Mngloire, le capitaine arriva bientôt.

Aussitôt Clémence se leva et lui dit, en lui tendant la main :

— Je vous estime assez, capitaine, pour agir avec vous comme si j'étais votre sœur

— Oh ! madame...

— Asseyez-vous sur ce banc et rapprochez-vous de moi ; ce que j'ai à vous dire est entre nous...

Tout d'abord le capitaine l'ut obligé de reconnaître que Chardin ne s'était point trompé sur la nature des sentiments que la jeune femme éprouvait pour lui.

Pendant les huit jours qui venaient de s'écouler, M""* Robert n'avait eu que deux fois l'occasion de voir les proscrits. Afin de cacher leur présence aux domestiques, le juge de paix ne se rendait point au pavillon, et sa femme ne s'était pas encore trouvée seule avec Baudouin.

Cette fois, elle ne put se m.iîlriser. Ses yeux se fixèrent sur ce dernier et elle lai dit d'une voix pénétrante :

— Pardonnez-moi, capitaine, de m'êtro immiscée dans vos aff'aires de famille sans votre autorisatio:.,

— Je ne vou? comprends pi 4, madame, répliqua Baudouin, au comble de la surprise.

— Dans la conversation que vous avez eue avec mon mari le jour c!o voire arrivée ici, vous l'avez entretenu de voire sœur et de \ulrr cousine un termes qui m'ont pruFondémenl émue.

— Ah! madame, vous êtes bonne...

Pas toujours... En parlant des personnes qui vous sont chères, vûu.-: nous avez accordé assez de confiance pour ne point nous cache^ leur adresse, et j'ai eu I indiscrétion do la retenir.

Le capitaine, intrigué par ces paroles, interrogea des yeux la phy-

sionomie de la jeune femme, mais il se sentit troublé en rencontrant le regard brûlant qu'elle lui lança.

— Or, continua Clémence, j'ai conçu aussitôt le dessein de faire prendre des nouvelles de ces jeunes personnes par un vieux cousin, ancien magistrat, qui habite le quartier du Luxembourg. Sans révéler le lieu où vous vous trouvez, je lui ai dit que j'avais le moyen de communiquer avec vous et que je pourrais vous faire parvenir une lettre de votre sœur.

— Quoi ! madame, vous avez eu la bonté de vous occuper de moi à ce point, répliqua vivement le capitaine. Ah ! que ne puis-je vous témoigner ma reconnaissance comme je le désirerais.

— Le meilleur moyen de me remercier, monsieur, c'est de m'accorder votre amitié.

— Oh ! madame, comptez sur mon dévouement absolu.

— Le dévouement n"Gst pas tout à fait de l'affection, reprit la jeune femme. Enfin, mon vieux cousin m'a adressé ce malin, dans la lettre qu'il m'a écrite, ce billet qui vous est destiné.

Clémence tendit en même temps au capitaine un bi.'let sur lequel son nom était écrit.

Il le décacheta vivement, le lut d'un bout à l'autre sans songer à s'excuser auprès de la jeune femme; puis il le porta tout à coup à ses lèvres et le couvrit de baisers...

C'est qu'il y avait au bas de ce papier deux ou trois lignes écrites par Flavienne, qui révélèrent au capitaine toute Télendue de l'amour que sa cousine ressentait pour lui.

L'émotion de Baudouin, en lisant la lettre de sa sœur, fit naître immédiatement une pointe de jalousie dans l'esprit de M"°° Robert.

— Je vois que vous avez une bien tendre amitié pour votre sœur, dit-elle en examinant la physionomie du capitaine.

— Oh ! oui, madame, elle est si bonne, si courageuse, si dévouée.

— Comme votre cousine, reprit la jeune femme.

En entendant parler de Flavienne, Baudouin, qui n'avait jamais essayé de dissimuler ses sentiments, répliqua d'un ton fort ému :

— Je n'ai aucune raison pour le cacher : il y a longtemps déjà que je regarde ma jeune cousine comme ma fiancée.

A peine M"'" Robert connaissait-elle le capitaine, et si elle avait tout d'abord éprouvé pour lui un tendre penchant, ce penchant no

pouvait être déjà converti en violente passion; pourtant ce que venait de lui révéler Baudouin lui causa une poignante douleur; elle se leva brusquement, fit un mouvement de colère et se mit à se promener dans le fond du jardin.

Tout entier au bonheur que lui avait procuré la lecture des deux ou trois lignes écrites par Flavienne au bas de la leltre de Louise, le capitaine contemplait avec ravissement le précieux papier.

11 avait bien la vague idée que M™ Robert lui faisait des avances, mais le billet qu'il venait de recevoir cuirassait son cœur et le rendait insensible aux charmes séduisants de la jeune femme.

Il faut bien reconnaître que cette dernière, qui avait subi sans sourciller les nombreux assauts livrés à sa vertu par les amis de son mari, avait été fascinée tout d'abord à la vue du capitaine.

C'était bien là le héros de ses rêves, l'objet de ses constantes aspirations, l'élu de SOT:, cœur.

La passion s'était abattue sur elle comme une avalanche; il ne lui restait plus dansTesprit ni dignité, ni conscience de ses devoirs. Serrer dans ses bras ce révolté chevaleresque, cet homme en qui se résumaient pour elle toutes les perfections physiques, lui semblait être une suprême félicité, un immense bonheur qu'elle ne pourrait jamais payer assez cher.

Le respect de ses serments, l'honneur de son mari, l'estime du monde, tout cela n'avait maintenant pas plus d'importance àses yeux qu'une bulle de savon anéantie par la brise.

Brave homme, imbu d'idées bourgeoises et incapable d'éteindre les feux qui la dévoraient, le juge de paix ne lui inspirait qu'une affection semblable à celle que certaines vieilles dames éprouvent pour le roquet qu'elles bourrent de friandises...

Tout à coup, Clémence interrompit sa promenade; la lutte qu'elle soutenait depuis un instant dans son esprit venait de se terminer par la défaite de la morale; elle allait passer son Rubicon.

Elle s'arrêta devant Baudouin, qui venait de se lever, et lui dit, en lui lançant des regards chargés d'effluves magnétiques :

— L'explication que nous allons avoir décidera de ma destinée. Pour vous prouver la sincérité de mes sentiments, je vais chasser au loin l'hypocrisie, qui est l'unique vertu de la plu[)art des femmes, et,

quelque étrange que cela vous paraisse, vous dire ce qui se passe dans mon cœur.

Le capitaine rougit légèrement; on a beau être maître de soi, il est presque impossible à un homme jeune, à l'âme ardente et au tempérament vigoureux, de résister aux séductions d'une jeune femme aussi adorablement belle que l'était }u"'' Robert.

— Je i;uis fort honoré de la confiance que vous voulez bien m'accordcr, dit-il en baissant les yeux.

— Que répondriez-vous, capitaine Baudouin, à une femme qui viendrait vous dire franchement, contrairement à tous les usages : Dès le premier instant oia je vous ai vu, une véritable révolution s'est opérée en moi; l'indifTérence avec laquelle j'ai accueilli, jusqu'à ce jour, les hommages qu'on a la coutume de m'adresser, s'est tout à coup dissipée...

— Madame...

— J'ai compris que, sous ma froideur apparente, se cache un cœur tout disposé à s'embraser si je rencontre dans mon chemin l'idéal de mes rêves, l'homme destiné à m'initier aux voluptueux mystères de l'amour, qui me sont encore inconnus...

Tout en parlant, Clémence se rapprocha de Baudouin. Elle l'enveloppa dans ses regards passionnés. Le jeune homme vit le sein de cette charmeresse se soulever en bonds précipités. Bientôt elle lui saisit la main et elle la pressa si tendrement qu'il sentit une flamme brûlante monter à son cerveau. Son cœur battit à coups redoublés; un nuage obscurcit sa raison, il sentit ses jambes fléchir, et, sans se rendre compte de ce qu'il faisait, il porta la main de M^^ Robert à ses lèvres et la couvrit d'ardents baisers...

— J'attendais cette réponse... murmura Clémence à roreille du capitaine; vous m'aimez, n'est-ce pas?

— Je vous admire ! fit Baudouin profondément troublé.

— Vous m'aimerez, vous m'aimez ! dites oui, je le veux...

Le capitaine, malgré la sincérité et l'étendue de son amour pour Flavienne, ne put résister à Tattaque de la jeune femme, et il répondit à voix basse, d'un ton presque honteux :

— Soyez satisfaite, madame^ je vous aime.

— 0 mon ami, mon maître, mon roi ! s'écria Clémence, ne pouvant résister aux voluptueuses excitations de la passion qui la dévorait.

Elle se haussa sur la pointe des pieds, s'élança au cou du capitaine, appuya sa bouche sur ses lèvres et le serra pendant une minute avec une tendresse violente contre son cœur.

Baudouin avait tout à fait perdu son libre arbitre... Flavienne, ses amis, les grands intérêts de la cause généreuse à la défense de laquelle il avait voué sa vie ; tout cela était en ce moment au?si étranger à son esprit que les rapports diplomatiques du grand lama avec la pape.

Il glissa son bras autour de la taille de la belle Clémence, puis ij l'entraîna sous la tonnelle; et ce soldat, qui avait passé toute sa jeunesse dans les camps, habitué à n'entendre que la voix du canon, devint le plus tendre et le plus élO'^uent des amoureux...

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