LA VENGEANCE D U.\ OUTRAGE
Dans la crainte d'une surprise, M™* Robert, malgré la joio immense qu'elle ressentait, abrogea l'entrevue.
Une délicieuse félicité animait ses beaux traits et leur donnait une expression de béatitude sublime.
.Maintenant elle était sûre de satisfaire bientôt ses ardents désirs. Le capitaine lui avait promis d'aller la trouver, en secret, dans aa chambre, la nuit suivante, à l'heure oîi tout le monde serait endormi.
Il est presque inutile de dire que le juge de paix et Clémence avaient des appartements séparés, mesure contre laquelle M. Uobert n'avait jamais élevé de protestations.
Après avoir échangé un long baiser, la jeune femme et Ikiudouin se séparèrent.
Verdot et Chardin attendaient impatiemment le retour de leur ami.
— Eh bien ! lui dit le commandant en le voyant rentrer, comment cette galante entrevue s'est-elle terminée?
— Il suffit de voir l'expression du visape de Baudouin pour réi.undro
avec assurance, dit Chardin; il a emporté la place sans être obligé de donner l'assaut.
— Le juge de paix est un brave homme, reprit le commandant, et j'aurais préféré que l'aventure fût arrivée à un autre; mais, à la guerre comme à la guerre, et les maris malheureux auront toujours tort...
On ne doit pas ^'étonner de voir un officier, imbu des idées avec lesquelles les militaires ont généralement l'habitude d'envisager les infortunes conjugales des maris, traiter aussi complaisamment la séduction d'une jeune femme. Verdot n'avait encore jamais eu le temps de songer au mariage; et pourtant il est certain que, s'il se fût trouvé à la place de M. Robert et qu'il eût découvert l'infidélité de sa femme, il eût tué sans rémission l'homme qui l'aurait outragé.
Ne voit-on pas à chaque instant des frères exposer sans hésitation leur vie pour punir le séducteur de leur sœur; néanmoins, ces mêmes hommes, si chatouilleux quand il s'agit de l'honneur de leur famille, se font une gloire de prendre les femmes de leurs meilleurs amis.
Ces principes, conséquence des milieux vicieux dans lesquels on a vécu, n'ont rien à voir avec l'équité, et cependant presque tous les hommes les pratiquent.
Quant à Chardin, dont l'éducation avait été quelque peu négligée; après la gloire d'endurer le martyre pour défendre ses opinions républicaines, il ne connaissait pas de plus grande satisfaction que celle de faire la conquête d'une femme mariée.
A la supposition qu'il fit, en parlant du rendez-vous donné par M"' Robert au capitaine, celui-ci lui dit •
j\Ion cher ami, jusqu'à ce moment, je n'ai rien emporté du
tout.
. Ah bah!
Comment, tout s'est passé en escarmouches? fit Verdot.
— A peu près.
Mais enfin, tu es sûr de devenir l'amant de cette jeune femme?
Baudouin ne répondit pas. Sa main venait de toucher dans sa poche la lettre de Louise, au bas de laquelle se trouvaient les lignes écrites par sa cousine, et la conscience de la trahison qu'il venait de commettre se présenta tout à coup à son esprit.
I^'étant nlus sous l'influence irrésistible de Clémence, la raison
Ce manège dura environ une demi-nourc
Llv. 148. — KAYAno fn'rcâ, lidlteuri.
1978 LA CHASSE AUX PATRIOTiï'î
chassait peu à peu de son cerveau les hallucinations causées par le trouble des sens.
— Oui, mes chers amis, répondit-il lentement, cela dépend de moi.
— Parbleu ! j'en étais sûr, dit Chardin.
— Félicitations, ajouta Verdol; et peut-on te demander comment tu pourras rencontrer ta conquête sans t'exposer à faire découvrir aux domestiques notre présence ici, et surtout sans éveiller les soupçorïs du mari?
— M. Robert est un excellent homme, fit Chardin, et s'il aimait un peu moins les Bourbons, je pourrais le plaindre d'être trompé par sa femme; mais puisque les faiblesses de la dame nous seront utiles, Baudouin peut aller de l'avant sans remords.
— Vous me demandez à quel moment je dois aller au rendez-vous que m'a donné M"" Robert? reprit le capitaine,
— Elle doit peut-être venir te trouver ici?
— Pas de plaisanterie à ce siijet, Verdot. A minuit et demi, la fomme du juge de paix apportera, dans son cabinet de toilette dont la fenêtre donne de ce côté, une petite lumière que je verrai à travers hê Persiennes. Quand cette lumière paraîtra, c'est que toui le monde sefft couché. Je quitterai alors le pavillon, je traverserai ensuite le petit parterre qui sépare les deux bâtiments et je trouverai la porte de Fesealier ouverte.
— ■ Le reste se devine, dit Chardin. Surtout exige de la dame que nous puissions correspondre, sous son couvert, avec nos amis de Lyoïij de Marseille et de Bordeaux... J'en reviens à ce que j'ai déjà dit au ëiJjet de Hureau. 11 avait de fréquentes relations avec les IndOiitptdblés de Bordeaux, c'est dans cette dernière ville qu'il doit s'être i-élu^iê, c'est tû& conviction.
Le capilttihe branla la tête. Depuis un instant il semblait réfléchir
jirofottdétiietit.
— Je erois, mes chers camarades, qu'il faut songer à trouver un aUtt'ë rtioyen pour nous tirer d'embarras, dit-il. La démarche de M°" Robert nous forcera à quitter cette maison.
— Que dis-tu? fit Verdot; nous comptons au contraire sur sa coopération. Elle ne partage pas les idées politiques de son mari, et, grâce à ta liaison avec elle, l'affaii-e marchera bien.
LA CHASSE AUX PATRIOTES i07!)
- C'est évident, ajouta Chardin.
— Oui, mais il faut, pour la réussite de ce plan, que j'aille au rendez-vous qu'elle m'a donné.
— Aurais-tu l'intention d'y manquer?
— C'est mon devoir.
— Hein! Baudouin, je ne te comprends pas...
Les traits de Chardin exprimèrent un étonnement semblable à celui qu'éprouva le commandant.
Quel revirement s'opérait-il dans l'esprit du capitaine pour qu'il prît une telle résolution?
Baudouin ne tarda pas à s'expliquer.
— Je l'avoue, dit-il; la beauté de M"" Robert, ses piquantes séductions, et peut-être aussi un peu de vanité; tout cela m'a égaré un instant l'esprit, et j'ai eu la faiblesse de trop écouter les excitations des sens; mais à peine ai-je cessé de subir sa puissance magnétique, que ma raison est revenue. J'ai alors compris le rôle odieux que je me disposais à remplir. Trahir d'une façon aussi infâme notre hôte, l'honiine généreux qui nous a ouvert sa maison au risque de se faire arrêter comme notre complice, m'a ?erablé être une action si criminelle, si monstrueuse, que j'ai aussitôt pris la résolution de ne pas m'en rendre coupable; et je suis siir que lorsque vous y réfléchirez sérieusement vous serez de mon avis.
Verdot et Chardin échangèrent un regard.
Ce que venait de leur dire le capitaine àlait si sensé, si conforme à la morale, qu'ils n'essayèrent point de combattre sa résolution, et Verdot répliqua d'un ton hésitant :
— Tu as peut-être raison... Oui, tromper la confiance de M. Robert serait non seulement une indélicatesse, mais bien encore une espèce de forfaiture... Je n'avais songé qu'à trouver le moyen de correspondre avec nos amis...
— Enfin, puisque le capitaine a des scrupules, il faut les respecter, fit Chardin; quant à moi, je le déclare, si pareille bonne fortune m'était échuo, j'en aurais certainement profité.
— Et tu en aurais eu des remords, dit Baudouin.
— Ce n'est pas sûr.
• Puisque nous devons abandonner nos espérances au sujet de
M™ Robert, reprit Verdot, nous ne pouvons songer à demeurer plus longtemps dans cette maison.
— Tu es dans le vrai, repartit le capitaine. Pour le moment, notre séjour en France ne peut être d'aucune utilité à notre parti, nous ferons donc bien de mettre à exécution le projet dont tu avais parié, c'est-à-dire de chercher les moyens de gagner la Suisse.
— Dabord, il nous faudrait de l'argent, dit Chardin.
— Vous savez qu'il m'en reste beaucoup de celui qui m'avait été remis à Deuil par le brave petit vétérinaire, et Giroud nous a engagé à nous adresser à lui dans un cas pressant.
• — On aurait dû aller le revoir. La distance qui nous sépare de sa maison n'est pas grande, et pendant la nuit on peut voyager sans courir de danger.
— Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, j'irai lui faire une visite demain ou après-demain? dit le charcutier.
— Nous verrons cela...
La journée se passa à faire des projets de voyage pour se rendre en Suisse, et lorsque la nuit arriva, les trois amis avaient résolu de quitter Auxerre quatre jours plus tard, après le départ de cette ville d'un commissaire extraordinaire, envoyé par le gouvernement dans la contrée pour savoir s'il y avait quelque chose de fondé au sujet des dispositions hosliles qu'on aitribuait aux paysans de cette partie de la Bourgogne.
Pendant la nuit, Verdot et Chardin surveillaient la fenêtre du cabinet de toilette de M"" Robert. A partir de minuit la flamme d'une petite lumière courut à travers les lames des persiennes.
On voyait qu'une main fébrile l'agitait.
Ce manège dura environ une demi-heure, puis la fenêtre s'entr'ouvrit légèrement, et M'"" Robert avança la tête en dehors pour voir ce qui se passait du côté du pavillon.
— Elle est furieuse, dit Verdot au charcutier.
— Baudouin a commis peut-être une grande imprudence en manquant à ce rendez-vous, répliqua ce dernier; pourvu que cette jeune femme ne songe pas à se venger de son dédain.
— Il n'y a rien à craindre de ce côté, dit le commandant; elle partage nos idées et ne pousserait jamais la méchanceté jusqu'à nous trahir. Seulement Baudouin aura encouru sa haine c'est certain.
— Les haines de femmes sont quelquefois mortelles, et M""" Robert me païaît avoir un de ces caractères inflexibles qui ne pardonnent jamais une offense.
La jeune femme ouvrit et ferma plusieurs fois sa fenêtre; la petite lumière dansa encore pendant plus d'une heure à travers les persiennes, puis elle disparut...
Au lieu de venir voir avec ses camarades ce qui se passait dans le cabinet de toilette, le capitaine s'était couché.
11 songeait à sa sœur et à Flavienne.
Les quelques mots écrits par la jeune tille, et dans lesquels elle avait révélé les secrets les plus intimes de son cœur, le plongeaient dans un ravissement qui chassait de sou esprit le souvenir de Clémence.
Bientôt, il éprouva impérieusement le besoin de répondre à la lettre de Louise. Son âme débordait et il fallait qu'elle s'épanchât.
Il s'élança hors de son lit, s'habilla à la hâte, et ses deux amis le trouvèrent occupé à écrire lorsqu'ils regagnèrent leur chambre.
Non seulement Clémence devint furieuse, quand elle eut acquis la certitude que le capitaine ne viendrait pas au rendez-vous qu'elle lui avait donné, mais des idées de vengeance pénétrèrent dans son cerveau.
Une femme passionnée ne pardonne jamais un toi (uitrage fait à ses charmes, avait dit Chardin...
Parmi les jeunes gens fréquentant sa maison qui lui avaient fait la cour, se trouvait un avocat nommé Louis Varnaud, neveu d'un chef de division au ministère de rinicr.'eirr.
Assez joli garçon, rempli d'amour-propre et ambitieux, le jeune avocat avait été très froissé de la froideur de Clémence, et il attendait l'occasion de lui reprocher ses dédains, lorsqu'il reçut de lu jeuuo femme un billet ainsi conçu :
« Mon cher motiiieur \ arnaud,
« Je ne crois pas me tromper en supposant que vous avez toujours un peu d'amitié pour moi; aujourd'hui j'ai besoin de vous et je désire mettre cette amitié à l'épreuve. Vous voyez que je ne suis pas hypocrite. Ce soir je me rendrai chez M"" Clérin. votre tante, c'est son jour de réception; si vous voulez m'Olre agréable vous y viendrez...
n ClÉ.ME.NCE [\. )/
A la réception de ce billet, le jeune avocat éprouva une grande joie. Evidemment M""" Robert voulait se rapprocher de lui. Le service qu'elle se proposait de lui demander devait être un prétexte. Il allait enfin triompher, c'est-à-dire vaincre la résistance de cette vertu farouche, que personne ne pouvait encore se vanter d'avoir ébranlée.
Loin de songer à lui adresser des reproches, Louis Varnaud se promettait de se faire le serviteur dévoué de cette jeune femme et d'aller au devant de ses désirs.
Pour lui la journée fut horriblement longue; il lui semblait qu'elle ne finirait jamais, et quand le soir arriva^ il s'empressa de se diriger vers la maison de M"" Clérin.
Il n'y avait encore personne au salon, et AP' Robert, .iccompagnée de son mari, ne parut qu'à neuf heures.
Bientôt le juge de paix rejoignit le directeur de l'hôpital, son ami, à une table de jeu, et M""' Robert fit signe au jeune avocat de la suivre dans une pièce voisine, où îl n'y avait personne, et tous deux s'assirent sur le canapé.
— Merci d'être venu, dit la jeune femme à l'avocat, de façon à ne point être entendu des personnes qui pouvaient les voir du salon, dont la porte était ouverte.
— Ne suis-je pas toujours à vos ordres?
— Hum! il y aurait beaucoup à dire à ce sujet. Enfin vous voilà, c'est l'essentiel.
— En quoi puis-je vous être utile, madame? demanda Louis Varnaud, qui se grisait peu à peu en dévorant du regard les charmes de Clémence.
— Vous êtes un homme d'honneur et je n'hésite pas à me confier à vous.
— Soyez sûre que je ne vous donnerai pas lieu de vous en repentir.
— Et si vous me servez fidèlement, ma reconnaissance sera sans bornes.
Les yeux de l'avocat étincelèrent, et il répliqua, en saisissant la main de M"" Robert.
— Parlez, commandez, je suis votre esclave.
— Eh bien 1 il s'agit de m'aider à me venger d'un homme qui m'a outrasrée.
— Nommez-moi ce misérable,- et je ne prendrai aucun repos avant de vous avoir donné une entière satisfaction.
— Merci cent fois de votre zèle, mon cher monsieur Varnaud, mais il ne s'agit ni d'un duel ni même d'une explication. Vous êtes dévoué au gouvernement des Bourbons, n'est-ce pas?
— Mon oncle est chef de division au ministère de l'Intérieur, et si je pouvais me signaler pnr le moindre service, il me ferait nommer substitut du procureur du roi ici même ; ce qui est l'objet de tous mes vœux, après le bonheur de vous plaire.
.M°" Robert remercia l'avocat de son compliment en glissant sur lui un tendre regard, puis elle reprit :
— Alors la magistrature de la ville va bientôt vous compter dans ses rangs, carie service que j'attends de votre complaisance attirera infailliblement l'attention du ministre sur vous.
— Je vous en prie, madame, hâtez-vous de m'apprendre de quoi il s'agit.
— Oh! d'une chose bien simple; mais d'abord promettez-moi de faire ce que je vais vous demander, dit Clémence en pressant doucement la main du jeune avocat, dans laquelle la sienne était restée.
— Cette promesse est tout au moins superflue, madame ; je vous le répète : commandez, je brûle d'exécuter vos ordres.
— 11 s'agit de livrer aux autorités un conspirateur que la police recherche vainement depuis longtemps dc'j-'i.
— Une délation, fit le jeune avocat.
— Hésiteriez-vous?... Cependant j'ai compté absolument sur vous. Il me semble que vous ferez votre devoir en remettant entre les mains des autorités un des plus dangereux ennemis du gouvernement.
— Oui, certainement; mais je vous avoue, madame, que j'aimerais mieux exposer ma vie pour vous plaire que de jouer un tel rôle...
— Assez, interrompit la jeune femme dont le front s'assombrit. Je croyais que vous m'aimiez et que vous saisiriez avec empressement l'occasion de me prouver votre amour; il n'en est rien, brisons là!...
M°" Robert se disposa à se lever; mais Louis Varnaud. subissant l'influence de ses regards ardents, la retint.
— De grâce, ne vous éloignez pas, lui dit-il; je ferai tout ce quo von exigerez de mni.
i984 LA CHASSE AUX PATRIOTES
— Enfin... Quelques mots suffiront pour vous mettre au courant de ma situation... Un homme, chaudement recommandé à mon mari par une personne qui lui avait rendu autrefois un grand service, est caché dans un coin de notre maison...
— Ah!
— Oui. Cet homme est un conspirateur presque célèbre, le fameux capitaine Baudouin, renvoyé dans ses foyers lors du licenciement de l'armée de la Loire...
— Ce nom ne m'est pas inconnu, répliqua l'avocat.
— Son signalement a été répandu partout; mais, tandis qu'on le cherche à la frontière, il vit tranquillement à Auxerre, narguant les autorités et profitant de l'inexplicable faiblesse de mon mari.
— Je ne comprends guère votre indignation, madame; il me semblait que vous professiez, comme votre père, les opiisions politiques du capitaine Baudouin... Il faut qu'il vous ait fait un bien ««inglant outrage pour que vous songiez à vous venger d'une façon aussi cruelle.
M°" Robert se mordit les lèvres, mais elle rejirit vivement :
— Vous allez être juge de la gravité de l'offense qu'il m"a faite. Par considération pour un proscrit, j'ai eu la faiblesse de l'écouter avec intérêt lorsqu'il a raconté ses tribulations à mon mari; je lui ai même adressé, à ce sujet, quelques paroles de bienveillance qu'il a eu l'audace d'interpréter d'une façon outrageante pour moi. Ce soudard a cru que je l'invitais à me faire la cour...
— Ce sont les mœurs des camps qui autorisent de telles témérités.
■ — Et, fort de ma bonté, il m'a aussitôt poursuivie de ses injurieuses protestations d'amour. Mon mari, dont vous connaissez l'humeur tranquille, ne se doutait de rien... Enfin, la nuit dernière, le capitaine Baudouin, habitué à faire l'amour à la hussarde, a eu l'effronterie de se ^"lisser secrètement la nuit dans ma chambre...
— .Mais c'est un abominable chenapan.
— Vous pouvez le dire; car il m'a surprise au lit, et, sans mon énergique résistance, il me faisait subir les derniers outrages...
— Vous n'avez pas appelé à votre aide?
— Lo pouvais-je ? Si on était venu, non seulement mon mari aumit été compromis, maison l'eût certainement arrêté comme complice d'un conspirateur... J'ai eu le courage de me taire, toutefois, avec la
Eciiuez-v>u8 ou voiu » •• liiwf
j ,^. .,^. Fayaud tl^rr (i!l*-ir'
résolution bien arrêtée de punir le scélérat qui s'est coudait d'ui^o façon aussi odieuse avec moi.
— Je comprends... mais vous pouvez adresser une dénonciation anonyme au Parquet, qui donnera des ordres pour faire arrêter cet homme.
— Dans notre maison?
— C'est vrai; comme vous le dilcp, mndaii:c, on ne manquerait pas d'accuser M. Robert de complicité.
— Je ne veux, à aucun prix, exposer mon mari à êlre poursuivi par la justice, le déshonneur relomberait sur moi ; ce que je désire, ce que je veux, c'est que vous me prêtiez votre aide pour attirer le capitaine Baudouin hors de notre maison... !l fuit qu'il ignore d'où vient le coup; pour cela, rien de plus simple.
L'avocat hocha la tête.
— Pas si simple que vous le croyez, rc^ iî pia-t-il.
— Eavisagez le résultat de votre coopération à celte affaire, reprit Clémence, usant de toutes les armes de la coquetterie pour déterminer Varnaud à entrer dans ses vues... D'abord, lorsqu'on apprendra en haut lieu le service que vous aurez rendu au gouvernement, votre nomination ai* poste que vous sollicitez sera certaine. Ensuite, mon cher monsieur Varnaud, depuis longtemps mon cœur se révolte contre ma raison... Il me dit que si je dois fatalement me consoler un jour de l'indifférence de mon mari en confiant mes chagrins à un ami. cet ami ne peut être que vous...
Une tendre pression de main ponctua les paroles de Ciémer.ce, aveuglée par la passion, et le jeune avocat, ivre d'amour et d;? d'sirî, se pencha vers elle et lui dit à voix basse :
— .\chevez... que faut-il que je fasse?
— Vous écrirez au capitaine en qualité d'ami de s;i sceur et de sa cousine, dont voici les noms, répondit la jeune femme en remettant une petite note à Varnaud. Vous lui direz qu'elles sont arrivées ce matin par le coche et qu'elles l'attendent demain soir devant la cathédrale. Vous irez demain, dans la matinée, prévenir la police, et le conspirateur se trouvera sous les verrous sans connaître la nature du piège qui lui aura été tendu. De cette façon, personne ne sera compromis, ma vengeance sera assurée, et vous recueillerez le double bénéllce dn votre action.
— Comment ferai-je parvenir la lettre au capitaine?
— Je me charge de cela, mon ami. . Allons, passez dans la chambre de votre tante, oîi vous trouverez ce qu'il faut pour écrire, et rapportez-moi bien vite la lettre que je vous demande. Je vous attendrai au salon. Le lendemain de l'arrestation du capitaine, vous viendrez chez moi recevoir le prix de votre complaisance...
M"" Robert se leva pour ne pas entendre les objections que le jeune avocat pourrait lui faire, et elle s'éloigna.
Bien des gens s'étonneront de voir une personne aussi belle et aussi intelligente concevoir et mettre à exécution cet odieux complot. M lis on ignore généralement toute la somme de méchanceté qui éclôt soudainement dans l'âme d'une femme dédaignée par l'homme à la tête duquel elle s'est jetée.
Cette situation engendre des haines mortelles. La femme méprisée ne recule devant aucune mesure pour se venger. Chez elle, la colère, la passion et la rage de s'être vainement humiliée étouffent sa raison, détruisent ses sentimenis généreux et la rendent semblable à une furie. Elle est alors incapable de goûter d'autre plaisir que celui de la vengeance, et si elle lui échappe, souvent elle en meurt de regret.
Certaine de livrer le capitaine Baudouin à ses ennemis, Clémence se montra aimable et charmante avec tout le monde pendant le reste de la soirée, et ses adorateurs éconduits envièrent le bonheur de Louis Varnaud, dont le triomphe leur parut assuré.
Cependant, celui-ci était en proie à un grand trouble. Une lutte violente se livrait dans son f spril. Certes, il eût exposé sans hésiter sa vie pour devenir l'amant de la belle M™' Robert, mais le sacrifice qu'elle exigeait de lui intéressait directement son honneur.
Dans tous les partis, la délation est regardée comme une action infâme, et ce n'était pas seulement une délation que Clémence lui imposait. Elle voulait qu'il dressai une embuscade de Peau-Rouge pour y attirer un proscrit...
Oui, cet homme méritait un châtiment pour l'action dont il s'était rendu coupable. S'introduire pendant la nuit dans la chambre d'une jeune femme pour lui faire vinleiice était un véritable crime.
Mais le fait avancé par M" " Robert était-il vrai ?
Dès les premiers mots de sou récit, des doutes s'étaient glissés dans l'esprit du jeune avocat à ce sujet.
iOS8 LA CHASSE AUX PATRIOTES
Il n'était guère admissible qu'un proscrit, d'un caractère comme celui qu'on prêtait au capitaine, se fût introduit, pendant la nuit, dans la chambre d'une jeune femme, dont le mari lui donnait l'hospitalité, avec l'intention de lui faire subir un suprême outra:.':e.
La passion que le jeune avocat ressentait pour Clémence n'obscurcissait pas sa raison ; et, comme il était doué d'une intelligence assez vive, il se demanda si M"" Robert ne poursuivait pas la vengeance dun outrage diamétralement opposé à celui dont elle avait parlé...
— Je ne donnerai assurément pas suite à cette affaire, se dit-il, au lieu d'écrire au capitaine... Demain, j'aurai pris une résolution...
Il sortit de chez sa tante pour éviter une explication avec la jeune femme et passa une partie de la nuit à réfléchir.
Louis Varnaud eut d'abord la pensée de quitter Auxerre et de laisser Clémence agir à sa guise.
Mais il s'effraya bientôt en songeant à ce qui arriverait. La femme du juge de paix ne renoncerait point à ses desseins. Elle préviendrait le Parquet par une lettre anonyme ; on ferait une descente chez M. Robert, et le capitaine y serait découvert et arrêté...
Clémence s'était bien gardée de parler de la présence de Verdot et de Chardin dans la maison. Sa haine ne concernait que Baudouin, et c'était lui seul qu'elle voulait perdre.
Il était neuf heures du malin, le lendemain, lorsque le jeune avocat se présenta chez le juge de paix.
Celui-ci était dans son cabinet, et Varnaud fut introduit aussitôt auprès de lui.
M"' Robert, qui avait eu les nerfs agités pendant la nuit, à la suite de la contrariété que lui avait fait éprouver le départ subit de l'avocat, n'était pas encore levée, mais elle ne dormait point.
Les traits de Louis Varnaud exprimaient de si sombres pensées que M. Robert en fut tout d'abord frappé.
— Quel motif me vaut une visite si matinale, mon cher Louis? demanda-t-il au jeune homme.
— Une affaire grave .. D'abord et avant tout, je dois m'accuser d'avoir commis des actes répréhensibles à votre égard.
— A mon égard? demanda le juge de piix surpris.
— Oui, monsieur Robert. Gomme tous les jeunes gens, ébloui par les charmes de M"" l'cjbeit, je lui ai fait la cour...
— Quand elles ne sont pas poussées trop loin, les galanteries de ce genre n'effarouchent guère une jolie femme. Tout au contraire, elles flattent son amour-propre, et si vous n'avez que cela à me dire...
— J'ai autre chose, mais la question est si délicate...
Le juge de pai.x rougit légèrement; il crut que Louis V'arnaud venait lui apprendre qu'on avait découvert la présence des proscrits chez lui.
— Délicate ou non, faitop-moi connaîlre cette question, ropliquat-il, puisque vous êtes venu me voir dans ce dessein.
— Je vais trahir la confiance que M"" Robert m'a accordée, mais je crois que mon devoir m'y oblige... Monsieur Robert, vous donnez asile, dans votre maison, à un conspirateur recherché par la police, le capitaine Baudouin...
En entendant ces mots, le juge de paix fit un mouvement de pénible surprise et rougit.
— Comment savez-vous cela? demanda-t-il viv(Mnout, M"" Robert me l'a dit.
— Elle... c'est impossible...
— Je vous prie de m'écouter avec calme... Il s'agit d'une afT.iire dans laquelle vous pouvez être gravement compromis. Se croyant, à tort ou à raison, outragée par le capitaine et ne voulant pas vous exposer à être poursuivi pour avoir recueilli chez vous un homme que les autorités ont l'ordre d'arrêter, M"' Robert veut se venger de ce proscrit en le livrant à la justice sans qu'on vienne le chercher ici.
— Qu'entends-je !
— Elle s'est adressée <à moi pour l'aider dans ses desseins... Elle a imaginé une manœuvre destinée à attirer le capitaine Baudouin dans un guet-apens, et elle m'a chargé de dénoncer ce malheureu.x au Parquet... Mais, au moment d'agir, ma conscience s'est révoltée, et, au risque de m'altirer la haine de M'"" Robert, qui avait été jusqu'ici l'objet de tous mes respects, je suis venu vous révéler le complot.
Le juge de paix était navré. Il aimait sa femme plus encore pour l'estime que lui inspirait son caractère que par son amuur, et Varnaud venait, en quelques mots, de détruire à jamais toutes ses illusions, tout son bonheur.
Il serra les poings avec rage et des larmes humeclèrent ses paupières.
— Oh ! la misérable ! murmura-t-il en baissant la tête avec confusion. Trahir d'une façon aussi odieuse les devoirs sacrés de l'hospitalité... mais quel genre d'outrage a pu la déterminer à recourir à une si abominable vengeance?
L'avocat, qui s'était bien gardé de faire coîinaître à Robert le prix que sa femme lui avait promis pour le déterminer à la seconder, allait lui répondre, lorsque Clémence parut tout à coup à la porte du cabinet...
Dévorée de remords pendant une partie de la nuit et ne pouvant résister à la voix de sa conscience, qui lui reprochait son action infâme, elle allait se disposer à envoyer Honorine, sa femme de chambre, chez l'avocat, pour lui dire de ne pas donner suite au complot de la veille, lorsqu'elle avait aperçu, par la fenêtre de sa chambre, Varnaud venir dans la maison.
Elle devina aussitôt que le jeune homme refusait le rôle qu'elle lui avait proposé; bien mieux, elle comprit qu'il venait informer son mari de ce qui se passait.
Alors, une résolution énergique s'empara de son esprit. Au lieu d'attendre une explication qui devait la couvrir de honte, elle se dit qu'il serait moins humiliant d'assumer hautement la responsabilité de ses actions que de se traîner aux pieds de son mari pour implorer honteusement sa pitié, et elle se dirigea vers son cabinet.
A sa vue, le juge de paix devint blême d'indignation.
La tête haute, les sourcils froncés, de sinistres éclairs dans les yeux, la jeune femme ressemblait plus à une iaûexible jasticière qu'à une épouse coupable; pourtant ses premières paroles indiquèrent bien qu'elle n'avait point l'intention de nier ses fautes.
— Un mot avant d'aller plus loin, dit-elle à l'avocat; avo:^ vous dénoncé aux autorités la présence du capitaine Baudouin dans la maison?
— Non, madame.
— Je respire!... fit-elle.
Puis, s'adressant à son mari, elle lui dit :
— Je ne sais ce que M. Varnaud vous a appris; quoiqu'il en soit, il n'a pu vous faire connaître la vérité, et je suis venue pour vous la dire.
M. Kobert n'avait pas le caractère violent; mais, sous son apparence débonnaire, il cachait une volonté énergique.
— Malheureuse! répliqua-t-il en jetant un regard de colère sur sa femme ; que pouvez-vous m'apprendre de plus ignoble que ce que M. Varnaud vient de me révéler?
— Ceci, répondit Clémence en baissant les yeux : Le capitaine Baudouin ne m'a pas outragée, c'est moi, au contraire, qui ai voulu me venger du mépris qu'il m'a manifesté lorsque je lui ai fait connaître ma faiblesse...
En entendant ces mots, le juge de paix fut tout à coup pris d'une rage folle; la colère blanche qui venait de s'emparer de lui l'avait subitement transformé en tigre, il saisit un lourd candélabre de bronze et s'élança sur sa femme en le brandissant...
Sans l'intervention de l'avocat, il lui eût fracassé le crcine.
Loin de se reculeiv, la jeune femme garda son attitude tout à la fois hautaine et résignée.
— Tuez-moi, dit-elle avec calme, c'est votre droit; car si je ne suis pas coupable, c'est que le capitaine a repoussé mes avances.
— Sortez, sortez de cette maison et n'y rentrez jamais... lui dit son mari d'une voix entrecoupée par les sanglots et en se frappant le front de désespoir...
Tandis que Varnaud reconduisait la jeune femme et la pressait de s'éloiguer, afin de se soustraire aux traitements violents du juge de paix, celui-ci s'affaissa dans un fauteuil et se mit à pousser de déchirants sangluls...
.M°" Kobert venait (!e remonter dans sa chambre, sans avoir prononcé une parole en réponse aux consolations que l'avocat s'eQbrçait de lui prodiguer, quand elle vit, par la fenêtre de l'escalier, le commissaire de police, accompagne et suivi de plusieurs gendarmes et d'un peloton de soldats, su diriger vers la maison...
Elle redescendit précipitamment, ne fit qu'un bond jusqu'au ceibinet de son mari et s'écria, en franchissant la porte :
— .\ierle! voici lu police!...
.M. liobert se leva aussitôt, écarta sa femme en la repoussant brutalement, puis s'élança vers le pavillon...
— Sauvez-vous! s'écria-t il d'une voix territJée; on vient vous arrèlf:r !...
Au moment où le juge de paix pénétra dans la chambre où se tenaient les proscrits, ceux-ci s'occupaient de trouver les moyens de quitter la contrée. Le capitaine leur avait exprimé ses craintes aa sujet de Clémence; le caractère altier de cette jeune femme ne lui inspirait aucune confiance, et il avait cru lire dans ses yeux le désir de se venger.
Surpris par les paroles de Robert, ils songèrent tout d'abord à opposer une résistance énergique aux agents de l'autorité et à se faire tuer plutôt que de tomber entre leurs mains.
Mais ils n'avaient que des -armes insuffisantes pour engager, avec quelques chances de succès, un combat contre de nombreux soldats.
— \enez, venez 1 leur dit le juge de paix, il n'y a pas une minute à perdre.
On entendit en effet, au moment où il prononçait ces paroles, le bruit retentissant de la sonnette de la grande porte.
Les trois amis saisirent à la hâte tout ce qui pouvait les aider à se défondre et ils descendirent précipitamment l'escalier...
Robert les précédait en leur indiquant, au fond du second jardin, une porte bâtarde par laquelle on rentrait les barriques de vin et Ijs provisions de bois.
— Cette porte donne dans une ruelle déserte, leur dit-il rapidement à voix basse... une fois dans cette ruelle vous pourrez facilement gagner les champs et trouver momentanément un abri...
Il introduisit aussitôt la clé dans la serrure.
Mais cette serrure était rouillée et il mit plus d'une minute à ouvrir.
Pendant ce temps, le capitaine, voulant essayer de savoir ce qui se passait au dehors, grimpa sur un tilleul dont les branches s'élevaient au-dessus du mur de clôture de la propriété.
Caché dans le feuillage de cet arbre, il avançait la tète pour regarder au dehors, lorsque la porte s'ouvrit...
Verdot et Chardin, brandissant, l'un une bêche et l'autre un énorme marteau, s'élancèrent tête baissée pour fuir.
Mais ils se trouvèrent tout à coup en face d'une demi-douzaine de soldats qui les couchèrent en joue.
— Rendez-vous où vous êtes morts! leur cria le sergent coinmandant le peloton.. ►
t,n une minute, il arriva auprùs du cabriolet.
LIv. £60. — Fayard Mrdi, ôdltcurî.
Les deux proscrits se rejetèrent vivement en arrière...
Mais il leur fut inapossible de fuir; les gendarmes et les agents de police venaient d'arriver dans le jardin.
Toute résistance était inutile; en un quart de minute, ils furent entourés, désarmés et ligottés...
Alors les soldats qui se tenaient devant la porte de la molle pt^'nétrèrent dans le jardin, et le t-ergent plaça une sentinelle devant cette porte, puis il conduisit ses autres soldats vers le pavillon où venait d'arriver le commissaire de police.
Nul*ne s'était encore avisé de lever la tête pour regarder dans les branches des arbres.
Baudouin mit à profit les quelques secondes de répit que les événements lui laissaient... D'un bond hardi, il s'élança par dessus ie mur de clôture et tomba dans la ruelle.
Surprise par cette manœuvre à laquelle elle ne s'aliendait pas, la sentinelle, jeune soldat peu familiarisé avec les prescriptions du service, se mit à jeter des cris pour donner l'alarme; mais il ne fit pas feu sur le fugitif, ce qui permit à ce dernier de parcourir une centaine de pas avant que les gendarmes et les agents de police pussent se mettre à sa poursuite...
Le capitaine était maintenant habitué à cette vie de périls et d'aventures, à laquelle le condamnait sa situation de proscrit. Les chasses incessantes dont il était l'objet lui avaient donné la soup'.cîse, Tagilité et le sang-froid qui distinguent certains animaux en bulte aux incessantes poursuites de leurs ennemis... Quand il eut atteint la zone des jardins qui entourent la ville, il se terra, c'est-à-dire qu'il se glissa prestement dans un trou creusé pour y enfouir des plantes destinées à être conservées pendant l'hiver, et il ramena sur lui une claie qui se trouvait dans le voisinage de ce trou.
Par un rare bonheur, Baudouin n'avait point été vu.
Bientôt les gendarmes, les agents de police et, derrière eux, les soldats débouchèrent de la ruelle et se répandirent dans la campagne.
Il ne vint à l'esprit d'aucun d'eux l'idée que le fugitif avait trouvé un refuge dans le sein même de la terre. Gomme ils n'aperçurent ni arbres, ni baraques derrière lesquels il pût se cacher, ils supposèrent qu'il avait réussi à gagner une propriété entourée d'une haie épaisse, Qa'cn voyait à une portée de fusil, et ile se dirigèrent de ce côté.
Dix minutes plus tard, les gendarmes, reconnaissant qu'ils avaient fait buisson creux, revinrent à leur caserne pour y prendre IciMs chevaux, et aussitôt ils se lancèrent à la poursuite du proscrit dans toutes les directions.
Comprenant que sa sécurité dépendait de l'immobilité qu'il gar d.-rait, le capitaine eut l'énergie de rester dans cette situation jusqu'à Il nuit, quoiqu'il souffrît horriblement, car il avait les janlbes repliées et il lui était tout à fait impossible de les étendre.
Depuis longtemps déjà l'obscurité avait remplacé le jour, lorsqu'il se hasarda à sortir de son terrier.
A. quelques centaines de pas, on voyait poindre çà et là des lumières aux fenêtres des habitations du faubourg, et on entendait les aboiements lointains de quelques chiens.
Le capitaine se coucha et appliqua son oreille sur le sol afin de s'assurer qu'il n'y avait point de chevaux en marche dans le voisinage.
Il se. relova satisfait en murmurant :
— Les gendarmes galopent à ma recherche bien loin d'ici... Je crois que je peux me rendre chez ce brave Giroud, le patron du Bourguignon, sans faire de mauvaise rencontre...
Une heure plus lard, Baudouin arriva à la fer-iie des JNuyers.
SCn LA ROUTE DE VERMANTON
Le caMitaine fut reçu avec un grand empressement par toute la famille du marinier; mais ces braves gens furent consternés lorsqu'ils apprirent que Verdot et Chardin étaient arrêtés.
[Is songèrent aussitôt à mettre Baudouin à l'abri des poursuites acharnées auxquelles on allait se livrer dans le pays pour essayer de retrouver ses traces, et il fu' décidé qu'on s'arrangerait pour lui procurer, le plus rapidement po-^sible, les moyens de s'éloiiîuer d'Auxerre. et d'essayer de se réfugier en Suisse.
En attendant, le fils de Giroud se rendit le lendemain de bonnt heure à la ville pour chercher à savoir ce qui s'était passé -chez Ro bert, et voici ce qu'il apprit :
La présence des proscrits chez le juge de paix avait été signalée à la police par Honorine, la femme de chambre de M"" Robert, qui était la maîtresse d'un domestique de la préfecture.
Cette camériste était une mauvaise gale, qui avait conçu de la haine contre la femme du juge de paix parce que celle-ci donnait ses vieilles robes à une pauvre veuve chargée de famille, et elle épiait toutes ses actions pour pouvoir trouver les motifs d'une vengeance.
Ayant remarqué qu'elle donnait secrèlement des ordres au vieux Magloire, le jardinier, qui connaissait seul la présence des proscrits dans le pavillon, elle surveilla le bonhomme et ne tarda pas à découvrir qu'il se faisait remettre, par la cuisinière, des provisions douj. personne ne connaissait l'emploi, et que ces provisions ne sortaient pas de la maison.
Une fois sur celle piste, lu fine mouche, dont on ne se mëliail piiiiit, ne tarda pas à découvrir que plusieurs hommes se cachaient dans le pavillon dépendant de la maison, et que, selon toutes les probabilités, ces hommes étaient des personnages politiques, ennemis du gouvernement et recherchés pur la police.
La méchante fille, comptant sur une bonne récompense, alla immédiatement faire part de celle découverte au commissaire de police; celui-ci chargea un agent de prendre adroitement des renseignements auprès des domestiques de la maison, et la cuisinière, grosse mafflue dont l'intelligence ne dépassait pas la manipulation d'un gâteau au riz, avoua naïvement que depuis quelques jours elle faisait de la cuisine pour des personnes que Magloire devait nourrir en secret.
Du reste, on avait aperçu, à plusieurs reprises, pendant la nuit, des lumières aux fenèlres du pavillon, qui était pourtant inhabité.
Faire une descente de justice chez le juge de paix, homme riche et royaliste influent, parut être, aux yeux des magistrats, une démarche scabreuse, et ils se disposaient à demander à ce sujet des ordres au ministre, lorsque la femme de chambre, qui ne voulait pas perdre le bénéfice de son espionnage, arriva un matin chez le procureur du roi, et lui affirma, non seulement que son maître cachait trois proscrits chez lui; mais que ces proscrits étaient le fameux capitaine Baudouin,
le commandant Verdot, et un individu nommé Chardin qui paraissait être poursuivi comme eux par la justice.
Il n'y avait plus à hésiter et l'expédition fut résolue.
On a vu quel en avait été le résultat.
Interrogés par les magistrats, Verdot et Chardin refusèrent absolument de répondre aux questions qui leur furent adressées et oiî décida de les reconduire à Paris; puis le juge de paix fut arrêté.
Mais les autorités étaient furieuses, et le préfet dit au commissaire de police qu'il demanderait, sinon sa révocation, du moins son changement pour le punir d'avoir eu la maladresse de laisser échapper le capitaine Baudouin, celui dos proscrits à la capture duquel on tenait le plus...
Tous les maires des communes de l'arrondissement reçurent des ordres sévères au sujet des étrangers qui se présenteraient dans leurs localités, et toutes les brigades de gendarmerie se mirent en campagne.
— "Vous ne manquerez pas de recevoir la visite de ces gens-là, dit Baudouin à Giroud, lorsque le fils de ce dernier eut achevé son récit, et s'ils me trouvaient chez vous on vous arrêterait.
— Mais ils ne vous découvriront pas.
— Il y a toujours des gens complaisants, reprit le capitaine, et vous le voyez par ce qui nous est arrivé. chez M. Robert, il faut croire à rhonnèlelé de tout le monde et ne se fier à personne. Je quitterai votre maison la nuit prochaine.
— Où irez-vous, mon cher ami?
— Il me reste un peu d'argent, si vous le pouvez, vous grossirez légèrement mon magot, et, grâce à ces ressources, je me mettrai en route a pied, et je parviendrai, du moins je l'espère, à gagner la Suisse.
— Ah ! mon cher capitaine, quels dangers vous allez alfruntcr.
— Il ne peut rien me survenir de plus mauvais que ce qui est arrivé à Verdot et à Chardin... Pauvres amis! la prison les attend, peutêtre i'échafaud.
— Non, non, répliqua vivement Giroud, le gouvernement des Bourbons, qui est déjà si haï dans les campagnes, reculera devant ces mesures barbares.
— N'en croyez rien, mon nmi: tous les patriotes qui tomberont
entre les mains des royalistes seront impitoyablement immolés; ne pouvant régner en paix par la magnanimité, le gros LDuis veut s'imposer par la terreur.
— La France ne se réveillera donc pas?
— Oh ! si, je l'espère, j'en suis sûr, mais quand?...
Le soir de la même nuit, Baudouin, après avoir serré à plusieurs reprises dans ses bras les membres de la famille Giroud^ sortit de la ferme des Noyers, vêtu d'une blouse de paysan et armé d'un énorme gourdin retenu à son poignet par une lanière de cuir.
Baudouin avait pris la résolution de suivre les grandes routes, où il courrait moins de danger que dans les chemins de traverse, car il pourrait, jusqu'à un certain point, y éviter les surprises.
Gir-oud l'avait forcé à accepter une somme relativement importante, qui, jointe à ce qui lui restait ^de l'argent du petit vétérinaire, lui permettrait de subvenir à tous ses besoins pendant un certain temps.
Le patron du Bour gin gnon lui avait, en outre, remis une paire de bons pistolets de poche et un grand couteau catalan.
Avec son solide gourdin, le capitaine était suffisamment armé pou^ tciiiî'tête à plusieurs adversaires.
Pendant la première heure de marche, il eut constamment l'oreille aux aguets. Au moindre bruit insolite; le murmure du vent dans le feaillage, les dernières vibrations d'une cloche, les aboiements lointains des chiens de garde, il s'arrêtait et restait immobile, tout prêt à se jeter dans le fossé de la rOute ou à se réfugier derrière les haies s'il survenait quelque complication menaçante.
Puis il s'enhardit peu à peu.
L'air était tiède et les étoiles scinlillaicnt dans un ciel lumineux qui lui rappelait les belles nuits d'Italie.
Son esprit se reporta bientôtvers Paris, oià se trouvaient les deux. créatures aimées qui constituaient sa fomillo.
Quand les reverrait-il? Peut-être jamais...
Cette idée fit passer un frisson de terreur dans tous ses membres, et il serra avec force son bâton, en murmurant deux ou trois jurons énergiques.
Mais ses pensées rinvinrent bientôt plus graves. I! songea à ses =imis, martyi's de leur patriotisme. Us allaient attendre sous les verrous
LA CHASSE AUX PATiUOTES 1009
le dénouoment, à coup sûr tragique, de leur lutte audacieuse contre un gouvernement exécré.
A l'aide d'un effort énergique, ne serait-il pas possible de renverser ce régime de honteuse compression et de délivrer ses amis?
Le capitaine reconnut, la mort dans l'âme, que le "peuple n'était porfit encore suffisamment préparé pour briser ses chaînes.
Le nombre de ceux qui abhorraient les Bourbons était assurément plus considérable en France que celui de leurs partisans, mais nul lien solide ne les réunissait; à peine existait-il un germe, dans les grandes villes, quelques-uns de ces comités qui devaient prendre, quelques années plus tard, sous le nom de ventes de carbonari, une si grande importance dans le pays.
Baudouin songeait à ces graves questions, quand il entendit derrière lui le bruit d'une voiture.
Elle arrivait si rapidement qu'il eut à peine le temps de se jeter de côté pour éviter d'être vu par celui qui la conduisait. ' C'était un cabriolet qui passa comme une flèche.
Dissimulé derrière le tronc d'un tilleul il put voir que les rênes du cheval étaient tenues par une femme paraissant âgée d'une vingtaine d'années.
La voiture se trouvait déjà à environ deux cents mètres et le capitaine avait repris sa marche, lorsqu'il entendit tout à coup crier d'une voix déchirante :
— Au secours ! à l'assassin!...
Le cheval venait d'être arrêté; car, à la clarté bln^arde des étoiles, Baudouin vit parfaitement le cabriolet en travers de la roule.
Les cris devinrent bientôt si lamentables que l'ancien officier n'hésita pas à se porter au secours de la personne qui appelait à son aide.
En une minute il arriva auprès du cabriolet...
Un homme, monté sur le brancard, s'efforçait do jeter hors de la voiture la jeune femme qui s'y trouvait, en lui disant d'un ton menaçant :
— .\h I gueuse ! cette fois je te tiens, tu y passeras, foi do Claude !...
— Cannillo ! fit le capitaine surgissant tout h coup.
Il souleva l'homme en le saisissant par les reins et le jeta sur In roule comme un paquet...
— Oh ! merci ! merci ! fit la jeune femme en sanglotant !
Son agresseur, pris d'une grande frayeur, se releva rapidement, enjamba le fossé et se mit à fuir à travers les champs sans que Baudouin songeât à le poursuivre.
Instinctivement, il avait compris que, s'il arrêtait ce coquin, il serait obligé de le conduire auprès des autorités du pays.
— Je ne sais pas comment vous remercier, murmura la jeune femme tout en rajustant ses vêtements; sans vous j'étais perdue.
— Rassurez-vous, madame, le misérable est plus désireux de se soustraire au châtiment que de renouveler son attaque. Vous le connaissez ?
— Si je le connais, c'est Claude Verpilleux, notre ancien garçon. Il dit que je l'ai fait renvoyer par mon mari, et il a juré de se venger... comme il est parti de chez nous depuis plus de six mois, j'ai eu le tort d'oublier ses menaces.
— Vous avez en effet commis une imprudence en voyageant seule pendant la nuit; ce qui vient de vous arriver est une leçon dont vous ferez bien de profiter... Là, voilà votre cabriolet remis en bon chemin. Je vais vous donner les guides, votre cheval n'est pas ombrageux, vous pourrez reprendre votre route.
— Mais si vous me quittez, le scélérat, qui n'a pas dû beaucoup s'éloigner, est capable de revenir... Oh! je vous en prie, ne m'abandonnez pas...
Le capitaine fut très embarrassé* En accompagnant cette jeune femme, il ne pouvait manquer de faire quelque rencontre compromettante.
— Vous allez loin? lui demanda-t-iL
— Oui. Je vais à Vermanton, oii M. Dugros, mon mari, est établi épicier depuis deux ans. Encore une fois, je vous conjure de ne pas me quitter. Il y a de la place dans le cabriolet, et si vous allez du côté de Vermanton ça vous épargnera la peine de faire la route à pied.
Baudouin hésitait, mais la jeune femme insista si vivement pour le faire monter auprès d'elle qu'il finit par céder.
— A la moindre apparence de danger, se dit-il, je quitterai lo voiture; dans tous les cas, je mettrai pied à terre avant d'arriver à Vermanton.
Peu à peu le ciel s'obscurcit, le vent se mit à siffier dans les arbres,
Li:S QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE
Vie 10 su\^ hf'nrfiix d'' vou-i -rm-r n :niin, rvon .:' o^rl
Liv. '.51. — Faïaku UCTCi, Clltours.
et au bout d'une vingtaine de minutes la pluie commença à tomber.
— Vous voyez que vous avez bien fait de vous mettre à l'abri dans ma voiture, dit la jeune femme à Baudouin d'un ton tout :'i fait rassuré. Vous allez me trouver bien curieuse; d'après voire coaLume, on doit croire que vous êtes un campagnard des environs; mais, vos manières et la façon dont vous vous exjjrimez prouvent le contraire.
— 11 ne faut pas s'en rapporter aux apparences, répondit évasivement le capitaine. Je demeure à la ferme des Noyers, à trois quarts de lieue de l'autre côté d'Auxêrre.
— Chez M. Giroud, le maîire-mari! ici? reprit vivement M°° Dugros.
— Oui; vous le connaissez?
— Je crois bien, c'est le c: usin de mon maii.
Baudouin ne sut s'il devait se réjouir de cet incident, et il se promit de se tenir sur la réserve, tout en essayant de savoir si les opinions politiques de l'épicier étaient de nature à lui inspirer ("-s craintes au cas où il se trouverait en face de lui.
Heureusement, W'° Dugros était bavarde, et, lorsqu'elle ne fut plus sous l'influence de la peur, elle raconta au capitaine l'histoire de son mari, après luf avoir fait connaître les motifs de l'agression d: ;-.t elle venait d'être l'objet de la part de son ancien garçon.
Celui-ci avait essayé de lui faire la cour. Repoussé par la jeune femme, il avait tenté de la surprendre au lit, un soir que t^on mari T-i-iit absent; mais elle s'était défendue si énergiquement que Claude, eflV. yé par ses cris, s'était décidé à se retirer.
Craignant les effets de la colère de l'épicier, si elle lui racontait ce qui s'était passé, la jeune femme s'était bornée à lui dire que ce garçon lui avait parlé grossièrement, en refusant de faire une besogne qu'elle lui commandait, et elle l'avait prié de le renvoyer.
Mais, depuis sa sortie de la maison, Claude avait trouvé le moyen de la menacer en secret de sa vengeance, et H eût infailliblement réussi à accomplir ses desseins criminels, si le capitaine ne s'était point trouvé là pour la secourir.
Lorsqu'elle eut achevé cette partie de son récit, ce dernier lui dit :
— L'homme qui. a osé vous attaquer sur la route pendant la nuit est un misé-'able capable de tout pour se ven^ier; dans votre intérêt
LA chassp: aux patriotes 200:5
et dans celui de votre mari, vous ne devez pas hésiter à déposer une plainte contre lui.
— Vous me servirez de témoin, monsieur? répliqua la jeune femme, car le gredin est sournois et il soutiendra aux gendarmes que je l'accuse à faux.
— Certainement... balbutia le capitaine, bien résolu à s'éloigner le plus promptement possible du pays et se repentant du conseil qu'il venait de donner.
— 11 faut que j'aie un témoin pour qu'on m'écoute, car mon m^i'i est mal vu des autorités.
— Pourquoi cela, madame?
— Ah! voilà... il a été militaire et il avait une pension qu'on lui a retirée lorsque le gouvernement des curés est revenu.
— Une pension en qualité d'ancien militaire ? demanda Baudouin vivement intéressé; dans quel régiment servait-i! donc?
— Il était maréchal des logis au 3' cuirassiers, et il a été blessé à la jambe par un éclat d'obus.
— Au 3° cuirassiers, reprit vivement le capitaine; et il se nomme?
— Dugros.
— Dugros, mois je l'ai connu.
— Vous? fit la jc'uno i'einine surprise: alor:5, vous êtes aussi un ancien militaire?
Baudouin hésita. Dcvnlf-i! livrer son secret à une personne qui pouvait le trahir? il se souvenait bien d'avoir eu sous ses ordres, lorsqu'il était lieutenant, un sous-officier du nom de Dugros, qui avait, en effet, reçu un congé de réforme à la suite d'une blessure; mais depuis son retour dans ses foyers, ce militaire pouvait être devenu royaliste. S'il en était ainsi, rien ne lui disait qu'il n'essayerait pas de se concilier les sympathies des autorités en le livrant...
A tout hasard, le capitaine résolut de se tenir sur la réserve.
— J'ai été soldat, cela est vrai, répliqua-t-il; mais je ne me battais pas, j'étais infirmier.
— .'\h ! je comprends, et vous vous souvenez d'avoir soigné mon mari lorsqu'il a été blessé.
— C'est cela.
— Eh bien ! je voni n<5siirf qu'il =iTa cnnlr'iit do vous voir; après le service que vous m'avez rendu, vous ne pouvez refuser do mue-
compagner jusque chez nous. Dugros est un brave garçon, rempli de cœur, et il m'en voudrait si je ne lui procurais pas l'occasion de vous remercier. Et puis, vous ferez connaissance ; vous lui parlerez du temps où il était soldat et du cousin Gii'oud, qu'il aime beaucoup, parce que, je puis vous confier cela, il a les mêmes opinions politiques que lui.
— Alors, votre mari n'est pas royaliste?
— Pour ça, non. Tout au contraire, c'est un vrai patriote, et il a l'habitude de dire tout haut ce qu'il pense; ça nous fait même du tort.
Pendant le reste de la conversation qu'il eut avec la jeune femme, le capitaine put facilement se convaincre qu'il n'avait absolument rien à craindre ni d'elle, ni de son mari ; et, lorsque le cabriolet arriva auprès de Vermanton, il dit à la jeune femme :
— Pour vous prouver, madame Dugros, la sympathie que m'inspire le cousin de mon ami Giroud, je consens à m'arrêter chez vous un instant.
— C'est-à-dire que vous y passerez le reste de la nuit; nous avons un lit à vous offrir, et Edouard ne vous laissera certainement pas repartir à une heure du matin...
Quand le c.ibriolet passa dans la rue principale de Vermanton, on ne voyait plus de lumières aux fenêtres, et la nuit était si obscure qu'un étranger à la localité aurait eu beaucoup de peine à empêcher le cheval de faire fausse route.
Bientôt Baudouin aperçut, à une petite distance, une boutique dont les vitraux étaient faiblement éclairés.
— C'est là chez nous, lui dit la jeune femme en lui désignant la maison du bout de son fouet; mon mari m'attend... Ah! le voilà qui sort de la boutique; il a reconnu le trot du Blond...
Le cabriolet s'arrêta et un homme de haute laille, boitant légèrement, s'avança une lanterne à la main.
— Bonsoir, Christine, dit-il; il ne t'est rien arrivé, heureusement; c'est bête comme tout; j'étais inquiet... à l'avenir, je ne te laisserai plus voyager seule...
Tout à coup, l'épicier fit un mouvement de profonde surprise ; à la clarté blafarde de la lumière de la lanterne, il venait d'apercevoir Baudouin, qui se disposait à descendre de la voiture.
— Hein! fit-il; quel est cet homme?
— Reçois-le bien, Edouard, répondit vivement M"'"" Dugros, car, sans lui, tu ne- m'aurais pas revue...
— Que dis-tu ?
— Tout à l'heure, quand la voiture sera remisée et que le cheval sera à l'écurie, je te raconterai tout ce qui s'e^l passé...
Pui=, ?p tournant vers le capitaine, elle l'inviia à entrer dans la boutique pour se reposer en attendant le retour de son mari.
Quant à elle, elle monta dans sa chambre, afin de changer de vêtements.
La boutique de.Dugros était irrande et bien tenue; mais Baudouin s'y trouva mal à l'aise, car les volets n'étnienl pas fermés, et l'on pouvait apercevoir de la rue ce qui se passait dans l'intérieur.
Le capitaine porta sa chaise derrière une pile de savon dressée au milieu du magasin qui lui servit à se masquer, et il attendit le retour des épiciers en proie à une certaine inquiétude.
Il se demandait s'il n'avait pas commis une imprudence en acceptant l'hospitalité de la jeune femme, s.ins avoir l'autorisation du mari. La qualité d'ancien soldat de l'armée impériale de ce dernier n'était pas une garantie de sécurité suffisante; car le retour des Bourbons avait été la cause de nombreuses palinodies parmi les gens timides ou intéressés.
Ce fut M™" Dugros qui revint d'abord le rejoindre.
— Je n'ai pas jugé nécessaire d'éveiller notre garçon, lui dit-elle; c'est un grand dadais, curieu.x et bavard, et il est inutile qu'il sache ce qui s'est passé sur la route. Voulez-vous venir de ce côté...
La jeune femme introduisit Baudouin dans l'arrière -boutique, servant de'salle à manger, et l'invita à s'asseoir auprès du feu.
Une collation avait été préparée par l'épicier, et M""" Dugros s'empre=:sa de l'augm^nler, de façon à pouvoir offrir un souper convenable à son liùli'.
Dugros ferma les volets delà boutique, après avoir mis son cheval à l'écurie, puis il rentra.
Sa femme allendait son retour avec impatience; elle avait dit au capitaine :
— Nous allons voir s'il vouï reconnaîtra.
L'épicier avait les traits rudes; néanmoins, sa physionomie exprimait la franchii^e, et il avait biiMi la tournure d'un ancien cuir.issicr.
Lorsqu'il entra dans l'arrière-boutique, le capitaine se leva et lui dit :
— Vous voyez, monsieur, que j'ai agi sans gène en acc( ant l'invitation que M'™ Dugros m'a faite.
L'épicier ne répondit rien, mais ses traits se contractèrent (■[ il cligna des yeux à plusieurs reprises.
Il se demandait où il avait vu cet homme, portant un costun' c de paysan, dont le visage ne lui était pas inconnu..,
Tout à coup, il s'écria :
— Je ne me trompe pas; vous êtes mon ancieii lieutenant!. .
— Plus bas, je vous en prie.
— Oui, oui, je vous reconnais parfaitement... Est-ce que, par hasard, vous seriez ce fameux capitaine Baudouin, dont les journau.x parlent tous les jours, et qui fait tant courir la police et la gendarmerie?
— Un capitaine, se dit la jeune fomme; je m'explique maintenant sa bravoure... Ce gueux de Claude n'a pas pesé lourd entre ses mains.
Obéissant à l'entraînement de la sympathie qu'il ressentait, le proscrit répondit à voix basse :
— Oui, je suis le capitaine Baudouin.
— Ah ! que je suis heureux de vous serrer la main, mon officier, repartil Dugros... Jamais votre souvenir n'était sorti de ma mémoire; mais comment se fait-il que j'aie la chance de vousT-ecevoir chez moi?
— C'est monsieur qui est venu à mon secours sur la route, répliqua vivement la jeune femme.
— Au fait, c'est donc sérieux ce que tu m'as dit en arrivant?
— Malhpureusementoui. Claude, que tu as mis dehors et qui avait menacé de se venger, m'a attendue sur la route, à deux lieues et demie d'ici, et il s'est jeté sur moi comme une bête féroce...
— Ah ! le brigand! malheur à lui s'il me tombe jamais sous la main ! s'écria l'épicier en levant le poing.
— Quelles étaient ses intentions? je n'en sais rien; mais il m'avait saisie à la gorge et il voulait me ieter hors du cabriolet, lorsjue monr sieur, qui avait entendu mes ci-is, s'est élancé à mon secours...
— \h ! capitaine, voilà un service que je n'oublierai jamais, dit Dugros d'unMon de profonde reconnaissance.
— Il a empoigné cette canaille de Claude et l'a lancé sur la route. Je croyais qu'il était tué, mais il s'est presque aussitôt relevé et s'est enfui à travers les champs, ajouta Christine.
— Ah! le scélérat!... Demain matin, sans plus tarder, j'irai le àoncer à la gendarmeire.
— Si vous désirez m'être ot^i, .(u,, , u d i.nlea rien, dit le capitaine.
— Certainement que je tiens à vous être agréable; jamais je ne pourrai assez payer le service que vous m'avez rendu en vous portant au secours de ma femme; mais pourquoi l'arrestation de ce lUiséruble Claude vous déplnrait-elle?
— Vous oubliez, mon cher Dugros, que le capitaine Baudouin est poursuivi avec acharnement par la police royaliste. En dénonçant la tentative criminelle dont M"" Dugros a été l'objet, il faudra nommer l'homme qui est venu à son secours, ou tout au moins indiquer le lieu où on pourra le retrouver; ce serait le moyen de faire découvrir mes traces à la gendarmerie.
. — C'est vrai, je ne pensais pas à cela, répliqua l'épicier. C'est égal, je m'arrangerai pour infliger à ce brigand de Claude un châtiment qui vaudra bien celui que la justice lui administrerait s'il tombait entre ses mains...
On se mit à table, et la jeune femme dit à son mari que le capitaine connaissait i;-)rticulièrement le cousin Giroud.
Les confidences commencèrent. On parla longtemps politique. Dugros était membre d'un comité secret qui avait des ramifications dans une grande partie de la Bourgogne.
Il était question d'une prochaine manifestation républicaine, qui devait avoir lieu à Dijon. Cette manifestation ne fut jamais faite par suite de la scission qui se produisit entre les impérialistes et les républicains.
Tandis que les partisans de Napoli'en parlaient d'organiser une expédition, qui serait chargée d'aller délivrer l'e.v-empereur, retenu prisonnier à Sainte-Hélène, ceux qu'on appelait alors jacobins voulaient une révolution radicale, c'est-à-dire le renversement do la mo narehie et le rétablissement de la République.
Dugros, comme le capitaine Baudouin, était de ces derniers; aussi ne lardèrent-ils pas à être complètement d'accord.
Mais tous deux reconnurent que le capitaine Baudouin ne devait pas s'arrêter à Vermanton. Cette localité était trop voisine d'Auxerre. d'oià le bruit fait par l'arrestation de Verdot et de Chardin allait se répandre dans toute la France, pour qu'il n'y fût pas exposé aux plus grands dangers.
■ — J'ai, je crois, le moyen de vous permettre de gagner la Suisse sans être inquiété, dit ensuite l'épicier à Baudouin; mais vous ne pourrez partir qu'après-demain. Vous resterez secrètement ici jusqu'à ce moment.
— Quel est ce moyen ? demanda le capitaine.
— Vous savez que le service du roulage est fait, en ce qui concerne les départements de l'Est, par des chariots à quatre roues. Un voiturier conduit ordinairement trois ou quatre de ces chariots.
— Je sais cela.
— Or, j'ai appris à l'auberge de ]& Croix d'Or, pendant la soirée, qu'un des voituriers arrivés hier à Vermanton est tombé subitement malade, si bien que son camarade va être obligé de retourner chez lui, c'est-à-dire dans les montagnes du département du Doubs, en conduisant six chariots : trois à lui et trois à son camarade. Par un singulier hasard, le voiturier resté valide est un ancien soldat, ennemi acharné du gouvernement actuel; nous avons causé ensemble à ce sujet... Je crois même que cet homme est chargé de remettre des depêches chiffrées, émanant de deux généraux en disponibilité, à un comité de Dijon.
— Vous ne connaissez pas les noms de ces généraux? demanda le capitaine, vivement intéressé.
— Le voiturier les ignore; c'est un serviteur modeste, qui paraît être heureux de pouvoir être utile aux patriotes.
— Vous êtes sûr de lui ?■
— Autant qu'on peut être sûr d'un homme dont la physionomie inspire une entière confiance.
— Vous le verrez dans la journée?
— Oui, mais je ne vous ferai pas connaître. Je lui dirai seulement qu'un ancien camarade du régiment, suspect aux autorités, désire se
Il a plis le cLieirUu Je waveno i\x nous apercevant.
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rendre provisoirement en Suisse, afin d'y attendre que les événemenls politiques lui permettent de rentrer en France sans être inquiété.
■ — C'est cela... Je connais non seulement les chevaux comme cavalier, mais bien encore comme charretier, et vous pouvez lui donner l'assurance que je mènerai convenablement, jusqu'à destination, les trois chariots de son ami malade.
M"" Dugros prépara à la hâte un lit dans un cabinet attenant à la chambre à coucher, et son mari conduisit ensuite le capitaine en co lieu.
L'épicier recommanda à son hôte de ne pas se montrer le lendemain matin, car son garçon ne lui inspirait que peu de confiance.
— S'il vous découvrait, ajouta-t-il, il pourrait, soit par bêtise, soit par méchanceté, vous compromettre sérieusement. Lorsqu'il fera jour, je vous apporterai moi-même à déjeuner, et j'irai trouver le voituricr dont nous avons parlé.
Il est presque inutile de dire que Baudouin dormit fort mal. Los événements qui venaient de se succéder n'étaient pas de nature à le rassurer sur l'avenir.
Presque tous ses amis étaient sous les verrous; la persécr.-ion, un instant ralentie, était redevenue plus violente et plus acharnée que jamais. Le comte d'Artois, aiguillonné par les partisans de l'ancien régime, qui avaient juré d'exterminer tous les libérau.x, exerçait une sinistre influence sur la magistrature et le clergé. Il suffisait d'être signalé comme n'assistant pas à la messe et n'allant pas à confesso pour recevoir la visite des gendarmes.
Les prisons se remplissaient; la misère, cette horrible misère que les épizoolies^ le manque presque absolu des récoltes et les lois d'exception devaient faire arriver, quelques mois plus tard, à son suprême degré, la misère commençait à désoler les pauvres habitants des campagnes.
Tandis que les malheureux paysans se privaient de nourriture et vendaient leurs dernières guenilles pour payer les écrasants impôts votés par les Chambres, messieurs les émigrés réclamaient avec acharnement le fameux milliard d'indemnité destiné à entretenir leur luxe insolent et à payer les caresses des belles dames aux pieds desquelles ils se vautraient.
Le capitaine s'efforçait en vain d'écarter les sombres pensées qui assaillaient son esprit, quand Dugros pénétra dans son réduit.
— J'ai de bonnes nouvelles à vous annoncer, lui dit-il; je viens de v(ir Poiiiluiier et il a été encliaiité de la proposition que je lui ai faite.
— Pointurier? demanda Baudouin.
— C'est juste; j'avais oublié devons dire son nom; Pointurier est le voiaii-ier dont je vous ai parlé; il étaitfort embarrassé avec ses six chariots, et il al'aif. se voir dans la nécessité d'en laisser trois à la Croix d'Or si je ne lui avais pas offert votre concours.
— Que lui avez-vous dit à mon sujet?
— Je vous ai présenté comme un ancien soldat de rarméc de la Loire, nommé Ferjeux, poursuivi pour avoir manqué de respect à un offirier royaliste... Il partira demain matin au petit jour avec ses six chariots, et vous irez l'attendre à trois kiloniùtres d'ici,
— Très bien !
— Vous prendrez !•■ nom de son camarade malade, Stanislas Lebon, et vous serez obligé de faire la besogne de ce dernier aûn d'écarter les soupçons. Grâce à celte combinaison, j'espère, mon capitaine, que vous pourrez gagner facilement la Suisse.
— Merci, mon brave Dugros. Je ne vous écrirai point dans la crainte de vous compromettre en vous adressant une lettre venant de l'étranger; mais, à son prochain voyage à Paris, Pointurier vous dira coumicnt les choses se seront passées.