A VI
INCTDE.NTS DE VOY.'ir.;
Rien ne tiuubia l'exécution du programme fnif par l'épi.^ier Dugros pour faciliter la /uile du capitaine.
Le lendemain, à cinq heures et demie du malin, ce dernier attendait, sur la route, iea voitures de rniiiage conduites par Pointurier.
Après avoir pris congé de l'épicier et de son excellente petite
femme, qui avaient achevé de le transformer en charretier, il avait quitté Vermanton au moment où les premières lueurs du jour paraissaient à l'horizon, sans être vu de personne.
La pluie tombée pendant la nuit avait un peu détrempé le sol, et de nombreuses feuilles jaunes jonchant la route annonçaient Tapproche de l'hiver.
Enveloppé dans une chaude limousine et la tète couverte d'un long bonnet de coton à raies multicolores, le capitaine Baudouin s'était blotti derrière un mur en pierres sèches pour se dérober aux regards des passants, au cas où il s'en présenterait avant l'arrivée de Pointurier.
Il reconnut bientôt que ce n'était point là une précaution superflue. A peine huit minutes s'étaient-elles écoulées, qu'il aperçut au loin, sur la route, venant de Vermanton, deux cavaliers qu'il reconnut bientôt pour des gendarmes.
C'était en effet la correspondance d'Avallon.
Dans la situation du capitaine Baudouin, les gendarmes jouaient un rôle prépondérant. Leur uniforme lui inspirait une insurmontable répulsion, et à chaque instant il se heurtait contre ces agents de l'autorité, malgré les mesures qu'il prenait pour les éviter.
Et il ne pouvait songer à braver ceux qui s'avançaient vers lui ; la prudence la plus élémentaire lui commandait, au contraire, de se soustraire à leur vue.
11 se résigna donc à se coucher sur le sol et à attendre qu'ils fussent passés pour se relever.
Le hasard a parfois de singulières ironies.
Au moment où les gendarmes arrivèrent près du mur derrière lequel Baudouin se cachait, le cheval de l'un de ces cavaliers heurta une grosse pierre et tomba sur les genoux.
Malgré la défense récente qui avait été faite dans tous les corps de l'armée de s'abstenir d'employer des mots impies et surtout de prononcer des jurons, le gendarme dont le cheval venait de s'abattre proféra le plus énergique « nom de Dieu » qui eût encore résuriné aux oreilles d"une vieille dévote...
Il mit pied à terre, releva sa monture, raccommoda avec de la cordelette, destinée à un tout autre usage, la sangle de sa selle, qui s"éLait rompup, et ne remonta à cheval qu'après avoir adressé à son
bucéphale une verte admonestation à la Pandore, dont l'animal parut se soucier comme un poisson d'une boule de quilles.
Pendant ce temps, relativement fort long, le capitaine serrait les poings d'impatience derrière son mur.
Pointurier pouvait, à tout instant, arriver avec ses chariots et dépasser les gendarmes; ceux-ci ne manqueraient pas alors de lui demander pourquoi, contrairement aux règlements qui ne permettaient pas à un seul homme de conduire plus de quatre voitures, il en avait six.
Il serait alors obligé de parler de son camarade, resté malade à Vermanton, ce qui mettrait peut-être Baudouin dans l'impossibilité de profiter de l'occasion inespérée de fuite qui lui avait été offerte.
Tout à coup son inquiétude se convertit en crainte sérieuse. Il venait d'entendre au loin le grincement des moyeux mal graissés coni''e les essieux.
En prenant mille précautions, il releva un peu la iête et aperçut, à moins de deux cents pas, les chariots qui s'avançaient lentement.
Et les deux gendarmes étaient encore là, à dix mèlres de lui.
C'était à devenir fou...
Il se mordait les lèvres et se demandait s'il ne devait pas ramper jusqu'au bout du mur pour aller au devant de Pointurier, au risque de se laisser voir, lorsque les agents de l'autorité se décidèrent, enfin à se remettre en route; et, comme ils voulaient regagner le temps perdu, ils firent prendre le grand trot à leurs chevaux.
Le capitaine éprouva un immense soulagement.
Bientôt le premier chariot, auprès duquel se trouvait Pointurier, arriva à sa hauteur.
Les gendarmes avaient disparu à un tournant du chemin.
Le capitaine escalada le mur et s'avança vers le voiturier.
Celui-ci no parut point surpris; mais, par mesuie de prudence, il dit à Baudouin :
— C'est de bonne heure que vous êtes en promonade, l'ami?
— En effet, répondit ce dernier; je suis venu me promener par 'ci d'après les conseils de l'épicier Dugros.
Le visage de Pointurier prit une expression amie aie.
— Vous êtes l'homme dont on m'a parlé? dit-il.
— Ll vous le brave voiturier qui doit m'aider à échapper aux rova-
listes. Touchez là, Pointurier; je suis sûr que nous aurons vite fait connaissance; ne pensez-vous pns comme moi?
— Tout à fait; vos traits me reviennent; on voit de suiie que vous n'avez pas froid aux yeux.
— Ni vous non plus, mon camarailo.
— Vous vous nommez Ferj^ux? m'a dit l'épicier.
— Oui,., murmura Baudouin; mais il serait prudent, je crois, d'abandonner ce nom et d'adopter celui du vuiturier dont je vais conduire les chariots.
— C'a été convenu avec M. Dugros. Ainsi vous vous nommez maintenant Stanislas Lebon. Vous êtes âgé de trente ans et vous êtes né à Flangebouclie, arrondissement de Baume, département du Doubs.
— Attendez, répliqua BuuJouin, qui iir.a un cainct de sa roche et écrivit ce que Pointurier venait de lui dire.
• — Maintenant, voici le fouet de Lobon et ses lettres de voiture; jetez un coup d'œil sur ces papiers e! en route, camarade.
Les chariots avaient continué de rouler et ils étaient dojà à une centaine de pas, lorsque Pointurier et le capitaine se mirent en marche pour les rejoindre.
On arriva à ce que les voituriers appelaient alors l'étape, c'est-àdire à l'auberge, où l'on s'arrêtait pour dîner.
Dans une grande partie de la France, le dîner se fait encore à midi, et le repas du soir, qui a lieu généralemenUJe sept à huit heures, se nomme le souper.
Personne ne fit attention à Baudouin, qui avait pris des manières et un langage conformes à sa condition apparente, si ce n'est une grosse servante qui demanda à Pointurier ce qu'était devenu Lobon.
— Il me rejoindra à Dijon, où il arrivera par la diligence, répoadit-il. Il s'est fait remplacer par le 'gaillard que vous voyez,
— Mais c'est qu'il n'est point mal du tout, son remplaçant, fit la donzelle en jetant un tendre regard au capitaine.
Cet incident n'eut pas de suite, et à une heure et demie de l'aprèsmidi, lorsque les chevaux eurent mangé, le petit convoi reprit sa marche du côté d'Avallon.
A deux heures et demie, Pointurier et Baudouin pariaient des campagnes qu'ils avaient faites en marchant côte à côte auprès des cha-
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riota, leurs fouets jetés sur le cou, lorsqu'ils aperçurent tout i. coup les silhouettes des deux gendarmes qui revenaient d'Avallon.
Le capitaine fit un geste d'impatience. Ces éternels gendarmes semblaient avoir pris à tâche d'empoisonner sa vie. Partout il en rencontrait. S'il avait suffi de leur livrer un combat acharné pour s'en débarrasser définitivement, ah! il n'eût pas hésité à les attaquer; mais, comme l'avait dit avec découragement un brave soldat accablé par le nombre de ses ennemis, ils étaient trop.
— Ne craignez rien, camarade, dit tout bas Pointurier à Baudouin lorsqu'il aperçut les chapeaux galonnés des cavaliers de la maréchaussée, ils ne s'occupent jamais des voituriers. nos ehov.iux et nos chariots nous servent de passeports.
En arrivant près des deux hommes, les gendarmes s'arrèlèrent.
— Rien de nouveau, les amis? leur demanda le plus ancien.
— Rien, monsieur le brigadier, répondit Pointurier ne dédaignant pas d'avoir recours à la fiatlerie pour se concilier les bonnes grâces des agents de l'autorité; quand je dis rien, je me trompe.
— Ah ! vraiment.
— Oui; on ne comprend pas qu'on laisse les routes dans un état pareil; elles sont presque partout inondées, défoncées, le gouvernement devrait bien mettre ordre à cela.
• En entendant parler du gouvernement, le vieux gendarme passa la main sur ses favoris et fronça les sourcils.
— Sufficit, dit-il d'un ton bref; subséquemment, ce n'est pas à des pékins dans votre genre qu'il est permis de pnrler politique. Attendez qu'on vous interroge pour répondre.
— Mais, monsieur le brigadier, je ne crois pas avoir dit de mal, répliqua humblement Pointurier; la roule, ça nous regarde un peu.
— Rompez, et attention à ce que je v.iis vous denvuidor.
— Je vous écoute, monsieur le sous-officier.
— Non, sous-officier, pas encore tout à fait, mais ça viendra bientôt, fit le vieux gendarme en se rengorgeant. Pour lors, vous n'auriez pas rencontré dans votre route une espèce de particulier suspect ?
— Si; repartit le capitaine, qui jugea à propos d'intervenir dans la conversation, dans la crainte d'éveiller les soupçons des gendarmes s'il continuait à garder In silence; nous avons vu tantôt, au
moment d'arriver à l'étape, un homme de haute taille, vêtu d'une façon bizarre, et qui a pris le chemin de traverse en nous apercevant.
~ Mille buffleteries, c'était pect -être le fameux capitaine Baudouin qui a brûlé la politesse aux camarades à Auxerre. Voyons, l'ami, nonobstant, et pour être agréable à notre monarque bien-aimé, essayez de vous rappeler comment ce révolutionnaire était habillé?
Baudouin eut l'air de consulter sa mémoire, puis il fit la description par à peu près du costume qu'il portait, lorsqu'il s'était échappé de la maison du juge de paix.
— Par la couronne de notre saint père le Pape, le vagabond dont vous parlez n'est autre que le capitaine Baudouin i s'écria le vieux gendarme, et d'après ce que je présuppose il a rétrogradé vers le village de la Vineuse pour se jeter du côté de Toucy... Alerte, Bridet, nous allons lui appuyer une chasse carabinée, et j'espère bien que cette capture me vaudra les galons qu'on m'a depuis si longtemps promis, et à vous une jolie gratification...
Sans prendre la peine de remercier les voituriers, les gendarmes lancèrent leurs chevaux au galop, et ils disparurent bientôt derrière la colline.
— Vous connaissez donc ce fameux capitaine Baudouin? demanda ensuite Pointurier à son compagnon.
— Pourquoi cela?
— C'est que vous venez d'indiquer son signalement aux gendarmes, tel que je l'ai entendu répéter hier soir à l'auberge de la Croix-d'Or.
— Eh bien ! oui, j'ai servi dans son régiment.
— Tiens, tiens, c'est drôle... Enfin, c'est tout de même un fameux lapin; quand j'ai quitté Paris avec mes chariots, on ne parlait que de lui et des tours qu'il jouait à la police.
— Je crois, mon camarade, que c'est sa haine pour le gouvernement des Bourbons qui fait sa plus grande force.
— Eh bien! moi, je ne les aime pas plus que lui, les Bourbons; cependant je n'aurai jamais sa bravoure ni son génie. Ah ! s'il s'agissait de se donner un bon coup de torchon pour jeter toute cette racaille d'émigrés, de prêtres et de propres à rien hors la France, je serais là, et je vous certifie que je ne bouderais pas, mais il ne faudrait point me demander autre chose.
LES QUATub: SERGENTS DE LA ROCHELLE > 2017
ra^ si vito, CJinaradc, j'ai quelque cùoso à vous dcmamlor.
l,lv. çr.S. — PAYAno frAroî, ôdltoura.
— Je vois que vous êtes un vrai patriote, camarade.
— Çii je m'en flatte ; à l'occasion j'ai déjà pu et je pourrais encore le prouver. Quant à vous, Ferjeux, plus je vous reprarde, plus i vuus écoute, et moins je crois que vous n'avez été qu'on simple soldat.
— Cependant Dugros a dû vous renseigner à ce sujet.
— C'est justement ce que l'épicier m'a dit qui a éveillé mes soupçons... Il m'a tellement recommandé d'avoir des égards pour vous que cela m'a étonné. Un simple lascar sait se contenter de peu; et puis, vous avez parfois une façon de parler qui sent presque le commandement... Tenez, voulez-vous que je sois franc?
— Allez, je vous écoule.
— Eh bien ! vous ressemblez beaucoup plus à un officier déguisé qu'à un soldat non gradé.
Pointurier était observateur; il avait Lien vite deviné que le protégé de Dugros, n'était pas ce qu'il voulait paraître, et son amourpropre était froissé du peu de confiance qu'on avait en lui.
Baudouin connaissait les hommes; il comprit que le voiturier était incapable de commettre un acte déloyal, et il résolut spontanément de lui dire la vérité.
— Ainsi vous supposez que je ne me nomme pas Ferjeux, et que j'ai eu un grade dans l'armée? répliqua-t-il.
— Non seulement je le suppose, mais j'en suis sûr. ■ — Eh bieni vous avez raison.
— Ah!
— Je ne suis pas le soldat Ferjeux poursuivi pour avoir manqué de respect à un royaliste, mais bien le capitaine Baudouin, sous le coup d'une accusation capitale.
— Le capitaine Baudouin, répéta vivement le voiturier en ôtant son bonnet... Ah! merci d'avoir eu confiance en moi... Cré mille tonnerres ! j'ai tout de même eu de la chance de pouvoir vous rendre service.
— Maintenant que vous me connaissez, je désire qu'il n'y ait rien de changé dans nos relations. Comme tout à l'heure, ou mieux que tout à l'heure, vous serez désormais mon camarade, mon ami... Je sais d'ailleurs par Dugros que vous êtes un vrai patriote, et qu'on vous a chargé de remplir une mission secrète à Dijon.
— Oh! si peu de chose... Enfin je suis bien heureux do vous oon
LA CHASSE AUX PATRIOTES 2Uis
naître et d'avoir votre estime... Si vous saviez comme vous êtes populaire dans les faubourgs de Paris. Je crois que si vous alliez vous mettre à la tête du peuple et que vous marchiez sur les Tuileries, le gros bonhomme ne trônerait pas longtemps sur sa chaise percée.
— Mon cher ami, je l'ai constaté à regret, mais le moment n'est pas venu de faire une tentative sérieuse pour chasser les despotes ; je parle plus encore des aristocrates, retour de l'étranger, que du roi. 11 faut faire de la propagande sans relâche et convaincre les citoyens de !a nécessité de faire une réforme radicale avant d'entreprendre une lutte ouverte...
Lorsque le capitaine Baudouin et Pointurier arrivèrent à Avallon, ils étaient déjà ensemble comme de vieux amis.
Afin d'éviter des questions indiscrètes, le voiturier ne logea pas dans son auberge habituelle, et le capitaine remplit son rôle de charretier avec une si parfaite aisance que le garçon d'écurie de rétablissement dit, en hochant la tête :
— On voit bien que ce grand particulier-ià est né tout près d'une écurie; en voilà un qui connaît les chevaux...
A la table commune de l'auberge, oij se trouvaient deux ou trois gros marchands de grains et plusieurs paysans riches, le capitaine Baudouin, qui avait imité avec succès le langage populaire, dcsopila tout le monde en débitant des contes rustiques. Les convives s'empressèrent de le fêter en faisant apporter plusieurs bouteilles de vin « bouché », et lorsqu'il se retira pour aller prendre un peu de repos, tous lui secouèrent fortement la main.
— Gava bien, mon capitaine, lui dit Pointurier à voix basse avant de se mettre au lit. .Je n'ai jamais vu de farceur de village aussi gai que vous...
Le lendemain, le capitaine et Puinluricr se remirent en route, et ils arrivèrent à Dijon sans avoir fait de fâcheuses rencontres.
Le voilurier devait s'arrêter deux jours dans cette ville, tant pour reposer les chevaux que pour y décharger l'un de ses chariots et reprendre d'autres marchandises destinées à être transportées à Lausanne.
Il devait en outre s'acquitter do la mission secrète qui lui avait été confiée à l'nris.
Pfiiniiin.-r erindiiU^' spï rli,, lin! .; rluns une auberge du faubourg
qui se trouve sur la route de Genlis, et le capitaine Baudouin se promit de profiter de l'occasion pour essayer de voir un des membres du comité des Indomptables, avec lequel Bureau avait entretenu des relations.
Sous son costume de roulier, portant la trace de la poussière et des averses reçues sur la grande route, nul ne se fût avisé de supposer que se trouvait le conspirateur recherché par toute la police du royaume.
II put se promener pendant plusieurs heures dans les rues de Dijon sans que personne songeât à s'occuper de lui, et s'il n'avait pas eu la malencontreuse idée de faire une visite à l'avoué Rambard, le correspondant de Bureau, son passage dans cette ville n'eût donné lieu à aucun incident regrettable pour lui.
Lorsque la voiture de Pointurier fut déchargée et rechargée, ce dernier s'achemina vers la demeure de la personne pour laquelle il avait des dépêches, tandis que Baudouin alla de son cùté chez l'avoué Rambard.
Son entrée dans l'élude de ce dernier produisit une certaine surprise; l'avoué n'avait guère l'habitude de recevoir des clients aussi mal accoutrés, et l'un de ses clercs, jeune garçon à mine de furet, dit à ses collègues, quand le capitaine fut entré dans le cabinet de Rambard :
— Drôle de mine que celle de ce chirretier; si ce n'est pas un bonapartiste déguisé, c'est un chenapan qui vient soutirer de l'argent au patron. Avez-vous vu quel regard il m'a jeté quand je lui ai demandé ce qu'il voulait?
Les autres clercs, qui avaient de bonnes raisons pour tenir celui qui venait de parler à distance, baissèrent la tête et continuèrent leur besogne sans répondre.
Voyant que la visite du capitaine se prolongeait, le jeune clerc se souvint tout à coup qu'il avait une course à faire au Palais de Justice et il sortit précipitamment.
— Où pensez-vous qu'il va? demanda le maître-clerc aux jeunes gens qui venaient de relever la tête.
— Sans doute faire une visite à sa blonde, répondit l'un de ces derniers.
• — Alors, "ille se nomme Groussot? répliqua un autre.
— Groussot; mais c'est le nom du commissaire chef de la police.
— Je ne dis pas non.
• — En ce cas, notre collègue est un espion?
— Qui en doute ici?...
Lorsqu'on avait dit à lavoué qu'un roulier, disant se nommer Stanislas Lebon, désirait lui parler, Rambard parut surpris. Mais il repartit promptement :
— Faites-le entrer...
A la vue du capitaine, sur lequel il jeta un rapide coup d'œil, il se leva aussitôt; puis, après avoir refermé la porte de son cabinet, il dit à Baudouin, en se plantant devant lui :
— Parlez, que voulez-vous?
— L'affranchissement du pays.
Les tempes de l'avoué se colorèrent légèrement et il tendit la main au visiteur.
— Donc, nous sommes frères, dit-il...
Puis, il désigna un siège à Baudouin, s'assit en face do lui et ajouta :
— -Maintenant causons, nous sommes libres.
— Je suis un ami de Hureau.
— J'ai reçu hier de ses nouvelles; il est parvenu à se réfugier en Suisse.
— Lui, du moins, échappera aux griffes des royalistes. Merci, monsieur Rambard, de ce que vous venez de m'apprendre. La plupart de nos amis sont aujourd'hui sous les verrous, et je craignais pour lui. .Mais avant d'aller plus loin je dois vous dire mon nom.
— J'allais vous le demander.
— Je suis le capitaine Baudouin.
— Hein ! fit l'avoué en tressaillant. Je n'espérais pas avoir le bonheur de vous serrer la main... Comment avez-vous pu échapper à la meute royaliste acharnée à votre poursuite?
— Vous le voyez, en me cachant sous le costume de roulier. J'ai trouvé de braves gens qui n'ont jias craint de compromettre leur liberté pour me venir en aide... Quelques-uns d'entre eux ont même été arrêtés, et l'inquiétudo que j'ai sur leur sort me tourmente vivement...
— Je puis vous renseigner à cet égard, répliqua l'avoué, du moins
en ce qui concerne les événements auxquels vous avez été mêlé à Auxerre.
— Ah! oui, les journaux vous ont sans doute instruit à ce sujet?
— Précisément, la Gazette de France-, rocgane royaliste par excellence, raconte avec un grand luxe de détails votre fuite presque miraculeuse et la capture du commandant V'erdot. ainsi que celle de Chardin, le brave garçon qui nous a déjà rendu tant de services... Ah! capitaine, que je suis donc heureux de vous voir; seulement une vague inquiétude jette une note sombre sur ma joie... Vous savez que le pays est encore occupé par les alliés. Le gouvernement a été informé qu'une vaste conspiration se prépare dans l'Est. On commence à craindre la fusion de nos comités, et, dans le cas d'une explosion, il est certain que les soldats étrangers feraient cause commune avec les royalistes. Puis, afin d'enrayer tout mouvement populaire, le gouvernement doit nous expédier prochainement Donnadieu, un des plus habiles chefs de la sûreté de Paris.
— Ah! Donnadieu doit arriver à Dijon? dit Baudouin.
— On l'attend un jour ou l'autre. Comprenez, mon cher .capitaine, à quels dangers vous vous exposeriez si vous restiez plus longtemps dans cette A-ille; Donnadieu doit vous connaître?
— Il me connaît.
— Je vous en conjure, dans l'intérêt de la noble cause à la défense de laquelle nous nous sommes voués, quittez au plutôt Dijon. Une fois que vous serez en Suisse, je donnerai des ordres à mes correspondants de Berne et de Lausanne pour qu'ils mettent à votre disposition tout l'argent dont vous aurez besoin ; mais, je vous le répète, ne restez pas un jour de plus dans cette ville.
— Merci, cent fois merci de l'intérêt que vous me témoignez. Vous êtes bien l'homme dont notre ami m'a fait si chaleui'eusement l'éloge, mais je ne puis partir de Dijon que demain.
— Pourquoi cela?
Le capitaine fit alors connaître exactement à l'avoué la situation dans laquelle il se trouvait. Il ne pouvait voyager avec quelque sécurité qu'en continuant à exercer le métier de voiturier. Grâce à la protection de Pointurier, un vrai palriote aus^i, celui-hà, il lui serait très facile de quitter la France sans être inquiété.
— Soit, mon cher capitaine, lui dit Rambard, je me ii^mU h vos
raisons; mais permettez-moi de vous engager à quitter le moins possible votre auberge. Ici le pavé est aussi dangereux pour les amis do la liberté que le cratère d'un volcan. Si les événements me le permettent, j'irai passer une ou deux journées avec vous en Suisse; en attendant, je vais vous remettre une petite lettre de crédit pour mon correspondant do Lausanne...
L'avoué se plaça à son bureau et écrivit rapidement un billet qu'il tendit au capitaine, quoique celui-ci prétendît avoir assez d'argent pour subvenir à ses besoins les plus pressants.
— Prenez toujours ceci, lui dit-il, ce sont des fonds du Comité. Maintenant je vais vous reconduire et justifier votre visite devant mes clercs.
Rambard serra afTectueusement les mains de Baudouin et sortit de son cabinet en disant à haute voix :
— Je ne vous engage pas à faire un procès; je vous le répète, le cheval que vous avez perdu était vieux et usé... A une autre fois.
Le jeune clerc, qui s'était absenté un instant, avait repris sa place, et lorsque le capitaine passa devant lui, il lui jeta un regard de côté.
— Va, va, mon bonhomme, se dit-il, ton affaire est réglée. Baudouin sortit rapidement de la maison, et, au lieu de flâner-
dans la rue, il se dirigea vivement vers son auberge.
Il avait fait à peine quarante pas quand un agent de la police municipale, suivi de deu.x individus en bourgeois, se plaça devant lui.
— Pas si vite, camarade, lui dit-il; j'.ii quelque chose à vous demander.
Le capitaine fit un soubresaut.
— Que voulez-vous? dit-il d'un ton br>.r,
— Vos papiers!
Baudouin eut d'abord l'envie de saisir l'agent à la gorge et de l'étrangler; mais il eut la prudence de se retenir.
— Mes papiers, rép!iqua-t-il ; si vous voulez venir à mon auberge, je vous les montrerai; je ne les ai pas sur moi.
— Vraiment, vous vous figurez donc que je suis à vos ordres; dunnez-moi vos papiers ou je vous conduis au bureau de .VL le commissaire, chef de la police de la ville.
En jetant un regard autour de lui, le capitaine vit les doux indi-
vidus qui accompagnaient l'agent s'approcher, et il aperçut à quelques pas plusieurs soldats en promenade.
Une lutte engagée dans ces conditions; en plein jour, aa centre de la ville, ne pouvait lui être favorable, et il résolut de recourir à la patience.
— Vous voyez bien que je suis un roulier, répliqua-t-il; mes chevaux et mes voitures sont logés à l'auberge du Cheval Blanc, à l'autre bout de la ville. Je me nomme Stanislas Lebon et j'ai un compagnon de voyage, bien connu à Dijon, le sieur Pointurier, qui vous répondra de moi.
— Ta ! ta ! ta ! vous avez la langue trop bien pendue pour un roulier, mon gaillard; il faut me suivre de bonne volonté, sinon...
L'agent de police flt le geste de mettre la main au collet de Baudouin. Celui-ci lui lança un tel regard qu'il recula; mais les deux individus en bourgeois se placèrent tout à coup aux côtés du capitaine.
— Comme je ne veux pas causer de scandale, dit ce dernier, je consens à aller chez le commissaire.
— Il consent, fit l'agent de police en haussant les épaules; en voilà un particulier qui ne manque pas de toupet.
Le bureau de M. Groussot, commissaire en chef de Dijon, n'était heureusement pas éloigné, et, cinq minutes après, Baudouin, accompagné de son escorte et suivi d'une douzaine de badauds, y arriva.
Le commissaire était occupé, eî le capitaine fut obligé d'attendre pendant près d'une heure que le magistrat daignât interrompre sor importante besogne pour l'interroger.
Baudouin était assez inquiet; il ne voyait pas la possibilité de tenter une évasion avec des chances de succès.
Qu'{\Jlait-il se passer? Découvrirait-on son identité? et si on la découvrait, le reconduirait-on à Paris? C'était probable.
L'agent qui l'avait arrêté interrompit sa méditation en lui disaiit d'un ton brutal :
— Allons, vous, le charretier, venez et que ça ne traîne pas... Baudouin gravit un petit escalier qui aboutissait au bureau du
commissaire et se trouva bientôt en face de ce dernier.
Groussot était occupé à compulser des papiers et il ne leva pas ia tê'.e pour regarder le prisonnier qu'on lui amenait.
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE 202i
S'il rcfn«c de r'^pircr inin Innocence, Je rihan^îo.