LE DUEL
Dans lame, Pointurier fut accosté par le percepteur du Valdahon.
Ce percepteur était fort mal noté dans le pays par les autorités royalistes. On l'accusait d'avoir des correspondances secrètes avec les conspirateurs bonapartistes réfugiés en Suisse.
Il n'y avait absohiment rien de fondé dans ces suppositions qu'une
seule chose, c'est que le percepteur n'aimait pas le gouvernement des Bourbons, et qu'il avait l'imprudence de faire connaître à haute voix sa pensée.
Malgré la confiance que Pointurier avait en cet homme, il ne jugea pas prudent de lui présenter le capitaine. Il dit seulement que c'était un ancien soldat des armées impériales, réformé par les royalistes.
— Ah I vous avez été militaire, dit le percepteur à Baudouin ; eh bien I cela se rencontre à merveille. Selon mon habitude, toutes les fois que je viens à Besançon, je ne manque pas d'aller passer une heure au Café Granvelle. Je m"amuse à étudier les allures matamores des officiers royalistes; ils sont d'une insolence, d'une morgue et d'une hauteur absolument réjouissantes. Voulez-vous venir les voir?
— Non, dit vivement Pointurier, alarmé d'une telle proposition. Mais le capitaine ne fut pas insensible à cette invitation. Bravant
le danger de se montrer dans un lieu public, fréquenté par des officiers, il n'entrevit que le plaisir de se trouver un instant dans un café bien tenu, qui lui rappellerait les beaux jours de sa vie militaire.
Pointurier s'efforça de le détourner de son dessein, en lui répétant qu'il allait commettre une grande imprudence.
— Bah ! répliqua Baudouin, je ne parlerai pas, je me contenterai d'examiner la mine que peuvent faire des officiers royalistes qui s'adorent le nombril sans craindre que personne rabatte leur caquet.
Le percepteur, homme mûr et qui aurait dû être plus raisonnable que le capitaine, l'encouragea chaleureusement à pénétrer avec lui dans le café.
— Un ancien soldat de la Grande-Armée ne doit pas bouder devant des clampins comme tous ces traîneurs de sabres fleurdelisés, lui dit-il. Nous allons prendre un bon bol de punch à leur nez et à leur barbe...
— Surtout pas de provocations, dit Pointurier à Baudouin d'un ton résigné; songez qu'elles pourraient nous perdre.
— Je serai muet comme un goujon, repartit le capitaine.
Le café Normand, situé dans les dépendances du palais Granvelle, a été longtemps le rendez-vous de la meilleure société de la ville. Les officiers de certains régiments de la garnison y avaient formé une espèce de cercle, ouvert à tout venant, et les riches cultivateurs de la
Montagne, c'est-à-dire des villages de la partie haute du Doubs, ne manquaient jamais d'y venir prendre leur demi-tasse dans tous leurs voyages à Besançon.
Le percepteur, Baudouin et Pointurier purent donc pénétrer dans la grande salle de l'établissement sans que personne les remarquât.
A leur entrée, le café regorgeait de consommateurs. C'était jour de marché et beaucoup d'industriels de Baume, d'Ornans et de Pontarlier, restés à Besançon pour leurs affaires, s'étaient rendus en ce lieu afin d'y passer une partie de la soirée.
Les officiers d'un régiment d'infanterie venant de Paris occupaie-nt tout le fond de la salle, et plusieurs d'entr'eux jouaient au billard.
Le hasard voulut que le percepteur et ses deux compagnons, ne trouvant point de places vacantes, fussent obligés d'aller s'asseoir ancres d'une petite table, voisine de celle des officiers.
Ils s'installèrent sans que personne s'occupât d'eux.
Le bol de punch demandé par le percepteur fut apporté au bout de quelques instants, et il achevait de flamber, lorsqu'un jeune officier, se pavanant orgueilleusement dans son uniforme flambant neuf, s'écria d'une voix de petite fille :
— A propos, mes bons, j'ai une nouvelle renversante à vous apprendre.
— La duchesse de Fontenay, ta tante, est sans doute morte ?
— Non, malheureusement pour mes créanciers,
— Alors, Sa Majesté, le roi de France, a noaimé ton père chevalier de Saint-Louis?
— Penh! il l'est depuis des siècles.
— Voyons, de Barboul, dis-nous ta fnmouse nouvelle ou tais-toi. D'Armanty nous raconte des choses intéressantes.
— Connaissez-vous la belle Antonia, du théùîre de la Montausier.
— Si je la connais, fit d'.\rmanty, interrompant son récit, j'ai de bonnes raisons pour cela; elle a ruiné en quatre mois mon oncle, le vidame de Fontaineblanche, dont je suis l'unique hérilier.
— C'est une drôlesse, mais bien amusante, fil un grand lieutenant blond en levant la tête. J'ai sacrifié cent louis pour savoir si elle met ?es jarretières au-dessous ou au-dessus des genoux.
— Et qu'as-tu découvert?
— Par faveur spéciale, Antonia s'est montrée à moi sans bas, par conséquent sans jarretières.
— Dans le simple appareil d'une beauté qu'envient,..
— Le reste à la page suivante, dit le vicomte de Pimperdy, jeune homme d'environ vingt-cinq ans, brun comme un Espagnol, et dont le regard s'arrêta sur la table où se trouvait le capitaine Baudouin.
— Voyons, reprit d'Armanty en s'adressant au jeune ofûcier imberbe, dis-nous ce qu'a t'ait Antonia?
— Elle s'est fait arrêter.
— Pour avoir débauché un fils de famille mineur?
— Non; l'autorité ferme les yeux sur les bagatelles de ce genre.
— Alors, parle.
— Antonia est accusée d'avoir entretenu de secrètes relations avec les brigands bonapartistes.
— Ah ! la coquine! qu'elle nous ruine, c'est dans son rôle; mais conspirer contre le gouvernement paternel qui a jusqu'ici toléré ses vices, voilà un crime irrémissible.
— Elle mérite d'être enfermée pour toute sa vie, et si j'étais appelé à la juger... Mais on doit connaître les gredins avec lesquels elle conspirait, n'est-ce pas?
— On les connaît; il y en a même deux qui sont actuellement sous les verrous.
Baissant la tète pour dérober aux assistants les éclairs qui s'échappaient de ses regards, Baudouin écoutait, en proie à une vive anxiété, la conversation des officiers.
Pointurier, qui avait le pressentiment d'une complication fâcheuse, versa coup sur coup du punch dans les verres afin de hâter le moment de quitter le café.
— Les deux coquins dont tu parles ont-ils quelque notoriété? demanda le vicomte de Pimperdy au petit Barboul.
— Oui, certainement. L'un est le fameux commandant Verdot, le flls du comte Verdot de la Bergue. Il a renié sa famille et abandonné
-les traditions de ses ancêtres pour s'enrôler dans les bandes du Corse.
— Ah ! on le tient, ce félon; j'aime à croire que la Cour prévôtale en fera bonne justice. Et l'autre, est-ce aussi un renégat?
— Non ; l'autre est un manant de la plus belle eau, qui paraît avoir été l'âme damnée d'une Société secrète, les Indomptables, aujour-
d'hui dispersée. Cet individu se nomme Chardin, et il était à la tête d'une bouLique de charcutier, lorsqu'il a d'abord été arrêté pour avoir essayé d'assassiner un ancien lieutenant rallié et un officier appartenant à l'armée de nos bons amis les Prussiens.
. — Je me souviens parfaitement de cela; ce charcutier avait été enfermé dans le violon du poste de la rue Mauconseil.
— Et il a été délivré par une troupe de brigands de l'armée de la Loire qui ont surpris le corps de garde.
— C'est cela même; mais ce que vous ignorez, reprit l'officier imberbe, c'est que Chardin avait des accointances avec Antonia.
— Que dis-tu?
— Il est resté même quelque temps dans sa maison en portant sa livrée, et Donnadieu, l'habile chef de la police, a acquis la certitude que celte femme n'est pas étrangère au guet-apens dont on s'est servi pour attirer le malheureu.x lieutenant rallié dans une embuscade où il a trouvé la mort.
— Oui, ajouta l'officier blond, il paraît qu'il a été jugé et exécuté en deu.x ou trois minutes par une bande de bonapartistes commandée par le fameux capitaine Baudouin.
— Oh ! ce capitaine Baudouin ! s'écria le vicomte de Pimperdy en faisant un geste menaçant; si je le tenais dans un petit coin, je ne tarderais pas à lui prouver que le fer loyal d'un royaliste sait mettre à la raison les plus redoutables brigands!
En entendant ces mots, Baudouin fit un mouvement pour se lever, et Pointurier fut obligé de lui saisir le bras pour le retenir.
— Prenez garde! lui dit-il à voix basse; on nous examine.
-- Vous avez raison; maintenant je reconnais l'imprudence que j'ai commise en entrant ici.
— Nous allons finir vivement notre punch et partir.
— Partir, dit le percepteur, rien ne. nous presse, et la conversation de ces messieurs m'intéresse beaucoup.
En ce moment l'officier blond dit au vicomte :
— Certes, je ne doute pas qu'un fidèle serviteur de Sa Majesté ait toujours le des.su3 avec les soudards de Buonnparte; mais, parmi ces derniers, le capitaine Baudouin est regardé, de l'aveu de tout le monde, comme un adversaire fort redoutable, et si j'avais un duel avec
2041 LA GllASSE AUX PATRIOTES
lui, je m'efforcerais de faire de mon mieux; mais rien ne me prouve que je sortirais vainqueur de cette affaire.
Le vicomte de Pimperdy haussa imperceptiblement-les épaules et répliqua avec aplomb :
— J'ai plus de confiance que vous en la force de mon bras, et si jamais ce scélérat, qu'on appelle le capitaine Baudouin, se trouve au bout de mon épée, les tribunaux n'auront plus besoin de s'occuper de cet aventurier, car justice sera promptement faite.
— Bravo! s'écrièrent plusieurs jeunes officiers, fous de royalisme, tandis que la majorité des autres garda le silence.
Ce silence, que le vicomte de Pimperdy envisagea comme un blâme de sa virulente manifestation, acheva de l'égarer, et il reprit, en jetant un regard de défi aux bourgeois, qui avaient interrompu leurs conversations pour l'écouter :
— Oui, je le dis à haute voix, afin que nul ne l'ignore; le capitaine Baudouin est un lâche, et je couperai les oreilles à tous ceux qui émettront une opinion contraire...
Le capitaine repoussa Pointurier qui essaya de le retenir, et il se leva, les sourcils froncés, les yeux étincelants, dominant de sa haute taille toute l'assemblée.
— L'homme qui vient de traiter, en son absence, le capitaine Baudouin de lâche a menti, dit-il d'une voix tout à la fois calme et vibrante.
Ces paroles produisirent un effet indescriptible sur les assistants. Tous se levèrent afin de voir le bourgeois assez audacieux pour s'attaquer aux officiers royalistes, en ce moment les maîtres de Besançon.
Quant au vicomte, qui était loin de s'attendre à être ainsi rabroué, il devint livide, puis, saisissant tout à coup le verre placé devant lui, il le lança à toute volée à la tête de Baudouin.
Celui-ci se baissa rapidement et Iç verre alla frapper un négociant de la rue des Granges. Alors, le capitaine, perdant tout sentiment de prudence, renversa la table auprès de laquelle il se trouvait, et par un bond prodigieux, il tomba en quelque sorte sur les épaules de l'officier...
11 le saisit à la gorge, et, sans la prompte intervention de Pointu-
Li;S QUATRE SERGENTS DE L.\ ROCHELL- -JOi;i
Il-t nrcut feu sur le comraanJaut ot sur soq eseorlo.
Liv. 157. — Favakk Ir^rcj, éditeurs.
TiU secours de leur mère, et aidé par son camarade, qui n'était que létrirement blessé, il essaya de faire subir les derniers outrages aux dtMix pauvres petites...
Les malheureuses enfants allaient devenir les victimes de ces brûles, lorsque leur père rentra tout à coup...
C'était un homme robuste, ressentant au plus haut point la haine de l'étranger.
Il ouvrit un placard dans lequel il était parvenu à cacher son sabrebriquet de pompier, puis il s'élança sur les deux Autrichiens, médusés par sa subite apparition, et leur fendit la tête avant qu'ils eussent le temps de se mettre en défense.
Les cris de la mère, des deux jeunes filles et des soldats attirèrent bientôt les voisins devant le cabaret, dans lequel une patrouille ne tarda pas à pénétrer...
Mais le pompier s'était empressé de fuir, et toutes les recherches qu'on fit pour le retrouver n'eurent aucun succès.
Alors le commandant de place fit amener Tournierà son bureau et lui déclara que s'il n'avait pas livré, le jour même, le pompier entre ses mains, il le ferait fusiller.
Il l'accusa surtout de n'avoir pas déposé toutes les armes de ses hommes à l'Hôtel de Ville, puisque c'était avec son sabre d'uniforme que le pompier avait tué les deux soldats, et comme le banquier s'efforçait de se justifier, il saisit la cravache qui était sur son bureau et lui cingla le visage...
Écumant de rage, Tournier porta la main à son front couvert de sang, et sortit en jurant de se venger.
Le commandant de place donna aussilôt l'ordre de l'arrêter. Mais ses* sbires arrivèrent trop tard; lorsqu'ils se présentèrent chez le banquier, celui-ci s'était enfui...
Cinq jours après cet événement, le commandant de place, accompagné d'une escorte d'une quinzaine d'hommes, se dirigeait vers le fort de .loux dans l'intention d'avoir une conférence avec l'officier chargé de la défense de la forteresse, lorsque, arrivé au lieu dit le Tournant de la Cluse, c'est-à-dire au point où la route se courbe en fer à chev.ll, il se heurta contre un obstacle imprévu.
Tout à coup une dizaine dliommes, armés de fusils de chasse et
de pistolets quittèrent les petites roches derrière lesquelles ils étaient cachés et firent feu sur le commandant et sur son escorte...
Celle-ci, surprise par cette embuscade, lâcha aussitôt pied en abandonnant trois cadavres, parmi lesquels se trouvait celui de leur chef...
Au lieu de se retirer prudemment comme ils auraient dû le faire, le banquier et ses hommes eurent la malencontreuse idée de vouloir compléter leur victoire et se mirent à poursuivre le.s Autrichiens, qui s'enfuyaient vers Pontarlier.
Ils ignoraient, ies iraprudonts, que le couiinuiiùaiil du fort de Joux avait envoyé un fort détachement au devant de son collègue.
Masqué par le tournant de la route, ce èétachemont se montra tout à coup et prit en queue Tournier et ses compagnons.
A la vue de ce secours, les hommes de l'escorte s'arrêtèrent et firent feu sur ceux qui les poursuivaient.
Le banquier et ses amis firent bonne contenance et brûlèrent jusqu'à leurs dernières cartouches...
Mais l'issue de cette lutte inégale ne pouvait faire l'objet d'aucun doute. Sans munitions, presque tous blessés, les pompiers refusèrent de se rendre et ils furent exterminés.
Comme Tournier, le père des jeunes filles outragées paya de sa vie son désir de se venger, et ies habitants du pays ont longtemps montré la place oii ces héroïques patriotes succombèrent.
Après la mort de son mari, M"" Tournier et sa fille Augustine quittèrent Pontarlier et allèrent habiter une assez jolie maison de campagne qu'elles possédaient au village du Valdahon.
Accablées par l'affreux malheur qui venait do les frapper, elles vivaient dans une profonde solitude, ne s'intéressant point aux événements dramatiques dont la France était le théâtre, et ne faisant d'autres sorties que pour se rendre le dimanche à l'église.
Elles ne recevaient qu'une seule visite, celle d'un jeune homme nommé Georges Tournier, architecte, qui venait une fois par mois de Besançon passer la journée avec sa tanle et sa cousine.
Blessé au début do lu campagne de Russie, Georges Tournier avait été renvoyé dans ses foyers, et il se disposait à reprendre du service lorsque le coup de tonnerre de Waterloo avait anéanti 1er espérances des [lalriotcs. *
Le jeune homme éprouvait une grande affection pour sa tante, qui était d'ailleurs une excellente personne, et il adorait sa cousine. Celle-ci, habituée dès son enfance à le regarder comme son futur mari, le payait largement de retour, et son unique bonheur consistait à aller attendre la voiture qui devait l'amener et à se jeter dans ses bras lorsqu'il paraissait.
Le mariage des jeunes gens devait se faire quelques mois après la fin du deuil des deux dames.
La fortune de M™^ Tournier était fort médiocre. La liquidation de la succession de son mari, faite dans des conditions déplorables, n'avait presque rien produit, et les ressources de la mère et de la fille se composaient de deux mille livres de rente et de la propriété du Valdahon.
Mais qu'importait à Georges Tournier? il était jeune, intelligent et possédait de son côté environ vingt-cinq mille francs.
Augustine était une ravissante brune, à la taille souple et élancée, oui était un objet de respect et d'admiration pour tous les habitants du Valdahon.
Lorsqu'elle passait dans les rues du village, enveloppée dans son costume de deuil et donnant le bras à sa mère, les paysans disaient : — Ce sont des saintes...
Et ils étaient très fiers de les compter parmi les habitants de leur pays.
M°" Tournier allait à la messe par habitude; elle n'était ni bigote ni sceptique, et, pour éviter les commérages, elle avait prié le curé de la paroisse de cesser ses visites chez elle.
Sans couleur polilique, elle avait instamment recommandé à son neveu Georges de s'abstenir de toute manifestation pour ou contre le gouvernement.
L'existence de M"" Tournier et de sa fille s'écoulait paisible, et rien ne pouvait faire supposer qu'elle serait troublée, lorsqu'un événement tragique vint tout à coup rouvrir la source de toutes leurs douleurs.
Les soldats étrangers qui occupaient les montagnes duDoubs changeaient fréquemment de résidence, et leurs promenades à travers le pays servaient, croyaient-ils, à maintenir les habitants dans une crainte salutaire.
Le Valdahon était un lieu d'étape.
On devait loger les troupes et leur fournir, non seulement place au feu et à la chandelle, comme cela se faisait pour les militaire français, mais on exigeait qu'ils fussent abondamment nourris.
Afin de s'épargner des ennuis à ce sujet, M°" Tournier envoyait à l'auberge les soldats que la mairie lui adressait.
Tout alla bien ainsi pendant quelque temps, mais un jour un lieutenant autrichien, qui avait reçu un billet de logement pour lui et son brosseur au nom de M"" Tournier, refusa absolument de se rendre à l'auberge.
On lui avait sans doute dit que l'intérieur de la dame chez laquelle i! devait loger était plus confortable que celui des cabaretiers, et il voulait profiter du privilège que lui donnait son grade et aussi sa qualité d'envahisseur.
M""^ Tournier insista, pria, alla même jusqu'à offrir une certaine somme pour déterminer ce pandour à accepter un logement dans l'auberge du village, il fut sourd à toutes sollicitations.
Déposant bruyamment son sabre sur la table, il déclara d'une façon péremptoirc qu'il ne sortirait pas de la maison.
Il fallut se résigner.
Mais l'officier autrichien n'e.xigeait pas seulement d'être servi d'une façon luxueuse, il voulait que M°" Tournier et sa fille prissent place à ses côtés.
Et comme Augustine, effrayée par ses regards, se relirait dans sa chambre, il la saisit brutalement par le bras et la poussa sur une chaise placée auprès de lui...
Un éclair passa dans les yeux de i\l°" Tournier, et elle saisit un lourd flambeau de bronze avec l'intention évidente de le jeter à la tête du misérable.
La jeune fille eut peur...
— Oh! maman, je t'en conjure, dit-elle en adressant à sa mère un regard suppliant; un peu de patience...
L'Autrichien se mit alors à rire.
— Pas commode, la vieille dame... murmui-u-t-il dnns son jargon, mais si elle fait la méchantf^, on l'attachera...
Il prit ensuite la bouteille d'cau-de-vie qu'il s'élail fait sorvi' et eii versa plein son verre.
20u.i LA CHASSE AUX PATRIOTES
II l'avala d'un trait, puis il se pencha vers Augustioe pour l'embras-er...
Celle-ci le repoussa avec force et s'enfuit...
Malheureusement son pied heurta un tabouret et elle tomba sur lo parquet...
L'officier s'élança sur elle comme un butor. Etant très vigoureux, il l'enleva dans ses bras et la jeta sur un de ces petits canapés, connus en Franche-Comté sous le nom de délassantes, et il allait pratiquer sur elle les derniers outrages, sans s'occuper du voisinage de sa mère, lorsque la porte vola en éclats...
Fou de rage, Georges Tournier, qui venait d'arriver au Valdahon, se précipita sur le misérable et le saisit à la gorge avec une lelle force que la langue de l'Autrichien sortit presque entièrement de sa bouche...
Ses traits se contractèrent, son teint devint violet et ses gros yeux roulèrent en tous sens dans leurs orbites...
11 fit quelques mouvements spasmodiques, et quand le jeune homme le lâcha il était mort !
Le soldat servant de domestique à l'officier s'était élancé dans la rue, en poussant des cris désespérés, au lieu de se porter au secours de son chef...
Ces cris avaient attiré non seulement les voisins, mais bien encore une demi-douzaine d'Autrichiens faisant partie du détachement de l'officier, et, en moins d'une minute, la maison fut cnvf.hie par ces soudards.
La jeune fille s'était évanouie, et M"" Tournier se jeta devant son neveu pour l'empêcher d'être massacré...
Les soldats, rendus furieux par la vue de leur chef éteniUi sur le parquet^ avaient mis le sabre à la main, el, tandis que l'un d'eux assénait un coup du plat de son arme sur la tête de la dame, les autres se précipitèrent sur Georges, qui s'était emparé d'une chaise, et un combat terrible se livra dans cette chambre...
Combat dont l'issue ne pouvait être douteuse.
Le jeune architecte abattit avec sa chaise le premier soldat qui s'avança vers lui ; mais il reçut en même temps un coup de sabre qui lui fendit le crâne.
11 tomba pour ne plus se relever, car les pandours, ivres de sang, S' jetèrent sur lui et le hachèrent à l'envi...
Quand le maire du Valdahon arriva, ii ne trouva qu'un corps réduit en bouillie sanglante étendu sur le plancher et le cadavre de l'officier autrichien, qui avait été mis sur le canapé par ses soldats.
Secourues par de charitables voisines, .M'™ Tournier et sa Glle reprirent peu à peu connaissance...
La gendarmerie arriva el procès-verbal des faits tragiques qui venaient' de se passer fut dressé. On fut obligé de reconnaître que l'officier autrichien était l'unique auteur de tout le mal, et comme l'on n'était plus en élat de guerre, des ordres très sévères furent donnés par les chefs de l'armée d'occupation afin que de pareilles scènes ne se renouvelassent plus. On alla même jusqu'à punir de peings disciplinaires les soldats qui avaient frappé M"" Tournier et tué son neveu.
Après ce drame sanglant, la veuve du banquier, à moitié folle de douleur, ne voulut pas habiter plus longtemps le village ofi elle avait vu périr si misérablement son neveu, presque son fils: et, d'accord avec sa fille, qui était constamment noyée dans les larmes, elle quitta le pays et vint se réfugier à Besançon.
Dans la mesure de ses moyens, Pointurier s'était toujours efforcé de lui être utile. Toutes les fois qu'il vehait à Besançon avec ses voitures, il lui apportait des fruits, des légumes, du beurre et des volailles qui lui étaient envoyés par le fermier chargé de garder sa propriété; aussi .M°" Tournier avait pour lui une estime réelle.
C'était chez cette dame que le voiturier se proposait de conduire le capitaine.
Elle occupait sur la place en hémicycle de la Préfecture un logement composé de trois pièces et d'une cuisine, situé au troisième étage.
Ses fenêtn.s =e trouvaient en face de la Préfecture, et si M"" Tournier consentait à recevoir le fugitif chez elle, nul ne songerait bien CPrtainemenI à aller le chercher en ce lieu.
Lorsque Pointurier eut mis. en quelques mots, le capitaine au cour.'Mit de son projet, Baudouin hocha la tête.
— Lu dame dont vous parlez doit être, je n'en doute pas, uno fort bonne personne, répliqun-t-il ; mais elle reculera certainement
devant la. perspective des dangers que lui ferait courir ma présence chez elle.
— Je ne réponds pas que ma démarche aura du succès, reprit le roulier; mais dans votre situation il ne faut reculer devant aucune tentative.
— Celte dame a une fille, m'avez-vous dit; c'est assez pour l'empêcher de me recevoir.
— M"° Augustine Tournier est aussi bonne que belle; d'ailleurs, lorsque j'aurai assuré à ces dames que vous êtes un homme d'honneur, incapable de leur manquer de respect, elles ajouteront foi à mes paroles.
— Allons! je vois, mon cher ami, que vous avez pris la résolution dfe m'accabler de vos bienfaits.
— Voulez-vous bien vous taire, capitaine. En cherchant à vous soustraire à vos persécuteurs, je travaille autant pour la France que pour vous...
Les deux compagnons avaient erre un peu au hasard dans les rues depuis qu'ils avaient quitté le théâtre du duel, prenant surtout soin d'éviter les patrouilles qui sillonnaient la ville.
Lorsque Baudouin eut consenti à suivre le voiturier chez M"" Tournier, il se mirent silencieusement en marche et atteignirent bientôt la rue de la Préfecture.
Tout à coup Pointurier s'arrêta.
Une idée désagréable venait de l'assombrir.
L'Hôtel de la Préfecture avait^ jour et nuit, une sentinelle devant la grande porte.
.^ 11 était presque impossible d'entrer dans la maison de M"'' Tournier sans attirer l'attention de cette sentinelle. Il fallait s'armer d'audace ou renoncer à l'espoir de trouver im refuge en ce lieu.
Pointurier avait autant de sang-froid que d'énergie.
— ■■ Venez, dit-il au capitaine en reprenant sa marche ; nous nous embusquerons au coin de la place, et nous attendrons qu'une patrouille occupe la sentinelle pour nous faufiler dans la maison.
— Qui nous en ouvrira la porte?
— Moi. Cette maison n'a pas de concierge, et M"'" Tournier ellemême m'a indiqué le secret de la serrure, connu du reste, non seu-
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE :20il
Us accoururent pic-; de leur cuiiiiraUc eu-iidu sjr ij sol
L!v. UiC. — l'AYAno ffi'TCi. «iauoar».
?0i2 LA CHASSE AUX PATRIOTES
! loi-, l'armée du gros Louis eût certainement compté un lieutenant de moins dans ses rangs.
Tous les camarades de M. de Pimperdy s'étaient bien élancés à son secours, mais ce fut le voiturier qui empêcha Baudouin de l'étrangler.
En l'élat, l'affaire ne pouvait manquer d'avoir des suites. Deux officiers paraissant assez raisonnables s'approchèrent du percepteur et de Pointurier.
— Vous comprenez, messieurs, leur dirent-ils, que notre ami, M. le vicomte de Pimperdy, officier dans l'armée de Sa Majesté le roi Louis XVIIl, ne ,peut rester sous le coup de l'injure et de l'agression dont il vient d'être l'objet.
— Nous le comprenons, répliqua Pointurier, sentant l'impossibihté d'éviter une rencontre.
Le capitaine avait saisi un journal pour se donner une contenance.
— Quel est le nom et la position sociale de votre ami?
— Il se nomme Stanislas Lebon; il exerce, comme moi, le métier de roulier et habite le village de Flangebouche.
— Connaisse;i-vous les motifs qui ont pu le déterminer à commettre les actes déplorables dont nous lui demandons raison au nom de M. le vicomte de Pimperdy?
. — Je crois les deviner. Mon camarade Lebon a servi, en qualité de soldat, dans le régiment de cuirassiers du capitaine Baudouin, et il a conservé tant de vénération pour son ancien chef qu'il n'a pu l'entendre traiter de lâche sans prendre sa défense.
Les deux officiers échangèrent un regard; l'explication que leur donnait Pointurier leur .parut assez naturelle.
Quant au percepteur, peu habitué à être mêlé à des scènes de ce genre, il se tenait à l'écart; mais il était bien décidé à assister Baudouin en qualité de témoin.
— Alors, l'affaire s'arrangera facilement, dit l'un des officiers; entre un ancien militaire et un lieutenant de l'armée de Sa Majesté, une rencontre au sabre ou à Tcpée est indiquée.
— , A votre choix, fit le roulier; mais je dois vous prévenir, messieurs, que mon camarade et moi nous sommes obligés de quitter Besançon demain à la première heure; il faudrait donc que la rencontre eût lieu ce soir... tout de suite, si la chose est possible.
— Pour cela, nous allons consulter notre ami.
— Hàlez-vous, messieurs, car, je vous le répète, notre temps ne nous appartient pas...
Pendant que les officiers s'éloignaient, le capitaine se rapprocha du voilurier et du percepteur.
— Eh bien I leur demanda-t-il, où, quand et comment se bat-on?
— Nous l'ignorons encore; mais, de grâce, ne restez pas dans cette partie de la salle, où les militaires vous jettent de mauvais regards.
Bientôt les témoins du vicomte revinrent auprès de Pointurier.
— Voici les conditions que nous apportons de la part de notre ami, lui dirent-ils. La rencontre aura lieu dans vingt minutes, sur l'esplanade qui est en face de l'hôpital Sainî-Jacques; et, malgré toutes nos sollicitations pour obtenir que le combat cesse au premier sang, M. de Pimperdy veut que la rencontre ait un dénouement tragique
— Enfin, c'est un duel à moiL?
Les ofûciers s'inclinèrent et Pointurier leur dit :
— Soit, nous acceptons. Dans l'intérêt de celui dont vous êtes les témoins, je vous conseille de vous faire accompagner par un médecin.
Lorsque le capitaine connut les conditions du combat, il pria le maitie du café de lui indiquer un lieu où il serait libre pour écrire; et, au bout d'un instant, il reviut vers ses témoins.
— Tenez, dit-il à Pointurier, si par hasard je venais à succomber, je vous bL'iaiï^ fort obligé de laire parvenir ce billet à son adresse.
C'était une lettre dans laquelle il faisait ses adieux à sa sœur et à sa cousine.
Un moment après, c'est-à-dire di.x minutes plus lard, le capitaine Baudouin, Pointurier et le percepteur se promenaient sur l'esplanade déserte qui se trouvait devant la grille de l'hôpital Saint-Jacques, et où on a élevé depuis des bâtiments destinés à servir d'anne.xe à l'arsenal.
Le ciel était sombre; on voyait à peine quelques faibles lumières aux fenêtres de l'hôpital; une masse noire, formée par les arbres de la promenade, se confondait avec le mont Chaudanne ; et, en dehors des deux réverbères à l'huile qui se balançaient aux angles des bâtiments de Saint-Jncques, aucune lueur n'éclairait l'esplanade.
Bientôt un groupe de qualro personnes surgit des ténèbres.
Le vicomte de Pimperdy arrivait avec ses deux témoins et le chirurgien major de son régiment.
Puis, un peu plus loin, Pointurier vit deux ou trois ombres se mouvoir lentement.
Tout à coup, chacun des témoins du vicomte sortit une lanterne de dessous son manteau, et deux jets de lumière éclairèrent le lien de la rencontre.
L'un des officiers remit une de ces lanternes sourdes à Pointurier en lui disant à voix basse :
— Nous allons examiner ensemble le terrain et mesurer ensuite les armes que nous venons d'apporter.
Les témoins du vicomte s'étaient munis de deux épées de combat prises dans la panoplie de leur ami, qui était regardé comme le plus habile tireur du régiment.
Ils n'avaient aucune crainte pour M. de Pimperdy. Tout au contraire, ils jetaient des regards de pitié sur le capitaine Baudouin, en déplorant le barbare usage qui allait transformer, en quelques minutes, ce corps superbe en cadavre.
Le terrain reconnu, les armes examinées, le plus ancien des deux officiers remit une épée à chacun des combattants; puis, lorsque les deux témoins qui porLaieni, les lanternes eurent pris les places qui leur avaient été assignées, l'officier dit d'une voix grave :
— Allez, messieurs...
Les adversaires tombèrent en garde.
A peine le capitaine eut-il tâté le fer de son adversaire qu'il reconnut qu'il avait devant lui un homme d'une supériorité hors ligne en escrime... Alors il se promit d'être prudent et de ne rien donner au hasard.
Étonné de toujours rencontrer le fer de son adversaire pour parer les coups savants qu'il lui portait, le vicomte commença à se troubler et à devenir nerveux.
Le capitaine devina ce qui se passait dans son esprit en le voyant multiplier ses coups avec une espèce de fureur.
Quant à lui, il s'était borné, jusqu'à ce moment, à se couvrir, c'està-dire à parer les bottes de son adversaire sans riposter.
Pourtant ce duel ne pouvait s'éterniser. Baudouin, agissant avec générosité, ne voulnt pas tuer le fougueux officier, et il se borna à
lui faire une petite saignée à l'avant-bras. Les témoins dirent d'arrêter.
Mais, loin de cesser le combat, le vicomte se jeta à corps perdu sur le capitaine, et il l'aurait transpercé de part en part si celui-ci n'avait pas eu le temps de se remettre en garde.
Cet acte sauvage fut le signal de la défaite de l'officier. Baudouin lui porta un coup terrible en lui disant à voix basse :
— Je suis le capitaine Baudouin...
Le vicomte tomba en poussant un cri de rage!...
Mais, si bas qu'il eût parlé, le capitaine avait été entendu par d'Armenty, l'un des témoins du malheureux vicomte.
Cette imprudence, jointe à celles qu'il avait commises en entrant au Café Normand et en relevant la provocation outrecuidante de M. de Pimperdy, le plagait dans une situation fort dangereuse et lorsque le chirurgien major s'élança au secours de son adversaire, il crut qu'il allait être arrêté.
En ce moment, les officiers, qui avaient assisté de loin au duel, accoururent près de leur camarade étendu sur le sol.
Plusieurs d'entre eux, dont l'exaspération avait pris des proportions menaçantes, voulurent prendre la place du vicomte et continuer le combat. iMais le lieutenant d'Armenty avait heureusement des principes plus généreux que ces jeunes écervelés.
Comprenant tout ce qu'il y aurait de vil et de bas dans l'action de livrer un proscrit qui venait de tenir héroïquement tête à une douzaine d'adversaires implacables, il s'approcha de Baudouin et lui dit rapidement à voix basse :
— Je n'ai pas entendu les paroles que vous venez d'adresser à mon malheureux ami ; parlez, je vais m'efTorcer de protéger votre retraite.
Pointurier entraîna aussitôt le capitaine i;[ il dit au percepteur qui marchait auprès de lui :
— Merci de votre assistance. Regagnez votre hôtel, car vous seriez, en ce moment, plutôt un embarras qu'un secours pour nous, et préparez-vous à répondre demain aux autorités judiciaires au sujet du duel... Vous déclarerez que vous avez assisté, sur sa demande, en qualité de témoin, un roulior habitant un village voisin de votre résidence...
\ deux cents pas plus loin, le percepteur, ignorant encore que le
' roulier, compagnon de Pointurier, lut le capitaine Baudouin, quitta ces derniers pour retourner à son hôtel.
— Pardonnez-moi de vous avoir compromis, dit ensuite Baudouin à Pointurier. J'ai entassé aujourd'hui sottises sur sottises; on eût dit que j'étais poussé par un mobile mystérieux, plus puissant que ma volonté.
— Ce qui est fait est fait, répliqua philosophiquement le voiturier, il ne faut pas regarder en arrière, mais bien en avant.
— En avant! fit le capitaine en hochant la tête; je sais bien ce qui arrivera; je serai infailliblement arrêté et peut-être vous aussi.
— Oh ! moi, je parviendrai facilement, du moins je l'espère, à me débrouiller. Personne ne pourra m"accuser d'avoir facilité l'évasion du capitaine Baudouin; je ne vous connais ofue comme charretier. Et puis, ce brave lieutenant, le témoin de notre adversaire, est le seul qui sache qui vous êtes.
— C'est vrai.
— Et s'il avait voulu vous livrer aux autorités, rien ne lui était plus facile.
— Allons, je reconnais que pour être royaliste, on n'en est pas moins homme de cœur. J'ai contracté une grande dette envers ce jeune officier.
— Il ne vous en réclamera pas le paiement, et il faut laisser toute préoccupation de côté à ce sujet; mais vous ne pouvez songer à retourner à noire auberge.
' — Si je ne pensais pas aux services que je peux encore rendre à notre parti, je cesserais cette lutte presque désespérée.
— Que feriez-vous?
— J'irais dire aux magistrats : Les massacres que vous avez fait commettre par vos satellites et le sang que vous avez fait couler sur l'échafaud n'ont pas encore pu rassasier vos féroces appétits ; eh bien ! je vous apporte ma tête.
— Est-ce vous, capitaine Baudouin, dont l'énergie et la bravoure sont devenues aujourd'hui légendaires en France, qui tenez un tel langage; je ne vous reconnais plus.
— Les forces de l'homme ont des limites... J'avoue que la mort du malheureux officier qui vient de périr de ma main m'a causé un si douloureux effet que mon courage s'en ressent.
LA CHASSE AUX PATRIOTES 20i
— Chassez ces idées. Vous avez lutté en soldat contre un soldat qui vous avait insulté; vous n'avez absolument rien à vous reprocher, si ce n'est d'avoir eu un mouvement généreux qui a failli vous coûter la vie. .Maintenant il s'agit de savoir ce que vous allez faire. La soirée est avancée et de nombreuses patrouilles sillonnent les rues; à tout prix-, il faut les éviter.
— Vous voyez bien, mon cher ami, que je suis pris dans une impasse. Les portes delà ville sont fermées, et demain matin, lorsqu'elles se rouvriront, elles seront gardées par les agents qui auront l'ordre d'arrêter au passage, sinon le capitaine Baudouin, du moins l'ancien soldat du gouvernement tombé, coupable d'avoir provoqué publiquement et tu'"' eu duel un des fidèles officiers de Sa Majesté le roi Louis XVIII. Et lorsqu'cn "'Q tiendra, on découvrira bien vite mon identité.
Pointurier comprenait parfaitement que le capitaine avait raison, et il se rongeait les poings de rage en songeant qu'il n'avait aucun moyen de soustraire son compagnon nnx terribles dangers qui le menaçaient.
Il connaissait bien plusieurs individus à Besançon; mais la plupart étaient des industriels avec lesquels il n'avait eu que des relations d'affaires, et les autres appartenaient à la catégorie des aubergistes.
— Je n'ai qu'un parti à prendre, dit le capitaine, c'est d'aller rao loger, pour la nuit, dans un des meilleurs hôtels de la ville, où l'on ne songera peut-être [>oint à venir me chercher, et d'essayer do m'échapper de Besançon demain matin en me faufilant dans quelque voiture de paysan. On ne visite ordinairement pas ces voilures lorsqu'elles sortent.
Pointurier hocha la tête.
— Eu ai:is-anl ainsi, vous courez neuf chances sur dix d'èlro arrêté, dit-il.
— Alors, que faire?
Tout à coup, le roulier se frappa le front comme un homme dan?, le cerveau duquel vient d'éclore une idée lumineuse.
— Si j'osais... murmura-t-il.
— Quoi, mon ami ?
— Dans la situation où vous vous trouvez, il ne faut pas reculer devant les mesures audacicu5e:<.
— Parlez >je suis prêt à tout tenter.
XVIH
.ES DAMES TOURMEQ
Poinlurier venait de se souvenir d'une dame Tournier, qui avait quitté le village du Valdahon avec sa fille, huit mois auparavant, pour venir habiter Besançon.
L'histoire de cette dame était terrible.
Après les désastres de la campagne de Russie et la prise de Paris, lis alliés s'étaient abattus sur la Franche-Comté comme des vautours sur une proie longtemps convoitée. Leurs cruautés et leurs déprédations ne tardèrent pas à lasser la patience des habitants, et, dans plusieurs occasions ceux-ci essayèrent de résister à leur implacable tyrannie.
A cette époque, le banquier Tournier, le mari de la dame dont on vient de parler, étnit capitaine de la compagnie de pompiers de Pontarlier. Afin de se conformer aux exigences des envahisseur?, les armes des pompiers avaient été déposées à l'Hôtel de Ville.
Des soldats étrangers les gardaient. Outre cela, les noms de tous les hommes composant la compagnie avaient été remis au commandant de la place.
Un jour, ou plutôt une nuit, deux Autrichiens, pris de boisson, s'introduisirent dans un petit cabaret du faubourg Saint-Pierre, et, après avoir fait bombance sans bourse délier, il leur prit fantaisie d'adresser des galanteries plus que pimentées aux deux jeunes filles de la maison.
Bientôt même, ils poussèrent le cynisme jusqu'à exiger que ces malheureuses enfants, dont l'une avait à peine quatorze ans, les reçussent dans leur lit...
La mère entra en fureur et cassa une bouteille sur la tête de l'un de ces coquins.
Mal lui en prit, car l'autre brigand se jeta sur elle, la frappa comme une brute; puis, se retournant vers les jeunes filles, accourues
LES QL VTIŒ SERGENTS DE L\ ROCHELLE
Luur ulK'f n'uvanra pour donner le mot d'ordre.
, .»iii> fri'ics, i-ditcurs.
lement de tous les locataires, mais bien encore de la plupart des voisins.
— Et si cette dame refuse de me recevoir?
— Un bon moyen d'assurer le succès d'une démarche comme celle que nous allons faire, c'est de croire qu'elle réussira.
Le voiturier et Baudouin étaient embusqués depuis près d'un quart d'heure au coin de la maison située à l'angle de la rue et de la place de la Préfecture, lorsqu'une patrouille apparut dans le lointain.
— Tout va bien, dit Pointurier; cette patrouille passera à quelques, pas de nous sans nous voir, quand elle aura été reconnue par le poste.
— Qui vive ! cria bientôt la sentinelle.
Les soldats s'arrêtèrent et leur chef s'avança pour donner le mot d'ordre.
Les formalités ordinaires accomplies, la patrouille continua sa marche; et ceux qui l'avaient reconnue rentrèrent dans le corps de garde.
Mais, pendant ce temps, Pointurier et le capitaine se glissèrent prestement le long de la façade de la maison, dans laquelle ils pénétrèrent sans que personne les remarquât.
— Ouf! fit le voiturier en s'arrêtant dans Ja cour; nous avons bien exécuté la manœuvre, il s'agit maintenant de s'orienter...
A cette époque, on n'éclairait pas les escaliers, même dans les maisons les mieux tenues, et Pointurier fut obligé d'avancer avec beaucoup de prudence pour ne pas attirer l'attention des locataires, dont les portes s'ouvraient sur les paliers par lesquels il était obligé de passer.
Enfin, après de laborieux tâtonnements, il arriva au troisième, suivi de près par Baudouin.
— Arrêtez-vous ici et cachez-vous dans l'ombre, dit le voiturier au capitaine; je vais entrer seul chez M°" Tournier, et je viendrai vous chercher si, comme je l'espère, elle consent à vous rece\ .ir,
— Allez, murmura Baudouin à voix basse.
Il faut reconnaître que ce dernier ne croyait pas du tout au succès de la démarche tentée par son compagnon, et il songeait à ce qu'il ferait lorsque Pointurier viendrait lui apprendre qu'il avait échoué.
Avant de frapper à la porte de M"* ïournier, le voiturier tendit l'oreille afin de savoir s'il entendrait parler dans l'appartement.
Rien, aucun bruit n'arriva à lui, si ce n'est le tic-tac d'une de ces grandes horloges comtoises comme il y en avait alors dans presque toutes les maisons.
— Au petit bonheur, se dit Pointurier.
Et il frappa deux coups secs contre le panneau de la porte. Un froufrou d'étoffe se fit bientôt entendre, puis le bruit des pas d'une personne marchant dans l'appartement retentit sur le parquet.
— Qui est là? demanda une voix de femme.
— .Moi, madame Tournier.
— Vous... Je ne vous connais pas.
— Pointurier, le voiturier du Valdahon.
— Ah ! très bien ! je suis à vous...
Une demi-minute se passa, puis la veuve du banquier, vêtue d'un simple peignoir, ouvrit la porte en disant :
— Que se passe-t-il d'extraordinaire?
— Plus bas, je vous en prie... il s'agit d'une affaire grave.
— Ah! mon Dieu! encore un malheur... entrez vile... Pointurier traversa une petite pièce dans laquelle se trouvait un
lit de jeune fille, puis il pénétra dans la salle à manger.
C'était une grande chambre simplement meublée, dont le principal ornement était le portrait du banquier en costume de capitaini' des pompiers.
Assise auprès de la table placée dans le milieu de la pièce, .M"° Augustine, éclairée par un quinquet à réflecteur, se livrait à un travail de broderie.
A la vue du voiturier, elle se leva et répondit affectueusement à son salut.
Elle était complètement vêtue de noir, et son beau visage portait encore l'empreinte de ses récontes douleurs.
— .\sseyez-vous, Pointurier, dit la veuve du banquier, et faitesmoi vite connaître l'objet d'une visite fuite si tard !
La jeune fille, non moins surprise que sa mère, jeta un profond regard tiu voiturier.
— En un mot comme en cent, voici do quoi il est question; tantôt vous recevrez toutes les explications nécessaires. Madame Tournii.r,
je connais assez votre caractère généreux pour être sûr que vous ne répondrez pas par un refus à la demande que je vais votrs adresser.
— Parlez; de quoi s'agit-il?
— Il s'agit de sauver la vie à un homme poursuivi pour politique. M"" Tournier fit un soubresaut et son teint pâle s'empourpra.
— Mais vous savez bien, Pointurier, que, depuis mes malheurs, je suis complètement étrangère à ce qui se passe en dehors de chez moi.
— Je sais, madame Tournier, que vous avez un grand cœur eî que vous ne souffrirez pas qu'un brave soldat, un digne patriote tonibn entre les mains de ses bourreaux lorsque vous pouvez le sauver.
Augustine releva la tête. Son beau visage exprima en ce moment de sublimes sentiments de générosité. Une flamme passa dans ses grands yeux, encore humides des larmes que leur arrachait le souvenir de ses malheurs.
— Au nom de ton affection pour moi, chère maman, accueille la demande de Pointurier, dit-elle en jetant un regard suppliant à sa mère.
— Encore faut-il savoir quel est cet homme?
— Eh! qu'importe! c'est un malheureux qui implore ta pitié; au nom de mon pauvre père, mort victime de son ardent patriotisme, au nom de la mémoire de mon cousin Georges, ne repousse pas la prière de Pointurier, qui est aujourd'hui notre seul ami !
M"" Tournier hocha la tête; elle était visiblement ébranlée.
— Enfin, quel est le nom de ce proscrit? demanda-t-elle.
— Le capitaine Baudouin, répondit le voiturier, qui connaissait assez la veuve du banquier pour ne pas hésiter à lui accorder sa confiance.
— Le capitaine Baudouin! reprit vivement la jeune fille; celui dont tous les journaux racontent les étonnantes aventures?
— Lui-même, répondit le voiturier.
Sans laisser à sa mère le temps de parler, Augustine dit vivement :
— A ce grand patriote, notre maison sera toujours ouverte; où est-il ?
— A votre porte, répondit Pointurier.
— Alors, courons lui dire d'entrer...
— Aue-ustine!... fit M"" Tournier en fronçant les sourcils
Mais déjà la jeune fille avait ouvert la porte et elle s'élança dans l'escalier.
— Par ici, dit F'oiiilurier au capitaine; j'étais sûr de trouver chez les excellentes dames Tournier des cœurs d'or...
Baudouin entra timidement, en faisant de profonds saluts à la veuve du banquier et à sa fille; puis il dit en hésitant :
— Vous savez qui je suis, mesdames?
— Vous êtes notre hôte, répliqua vivement Augustine; et tant que vous serez malheureux et persécuté, vous regarderez notre demeure comme la vôtre.
— Oh I mademoiselle, mon ami m'avait fait le plus touchant éloge de vos qualités, reprit Baudouin ; mais je m'aperçois tout d'abord qu'il est resté bien au-dessous de la vérité.
La jeune fille rougit; et sa mère, qui avait gardé jusqu'à ce moment une certaine réserve, séduite par l'extérieur du capitaine et par l'expression de franchise de sa physionomie, lui dit vivement :
— Augustine a plus de perspicacité que moi, monsieur, je me plais à le reconnaître; car elle a deviné tout d'abord que l'hôte présenté par Poinlurier était un homme digne de notre estime et de notre admiration. Capitaine Baudouin, touchez là, vous êtes chez vous.
On employa une vingtaine de minutes à se donner les explications nécessaires, et lorsque Pointurier songea entin à regagner son auberge, il eut la consolation de laisser son ami en lieu de sûreté.
On s'empressa d'improviser un lit dans un cabinet pour y installer le capitaine, qui espérait bien quitter Besançon avant huit jours pour gagner la Suisse; en attendant, il fut convenu, non seulement qu'il ne sortirait point, mais qu'il ne se montrerait pas aux fenêtres.
Le digne Pointurier éprouva, le lendemain du duel, de grands ennuis. Au moment où il se disposait à quitter Besançon avec ses voitures, deux gendarmes vinrent lui dire que le procureur du roi désirait lui parler; et, comme il se montrait peu disposé à se rendre à l'appel de ce magistrat, on lui mit délicatement les menottes et on le conduisit au Palais de Justice.
On ne savait pas encore que l'adversaire de l'officier tué sur la place de l'FIôpital-Saint-Jacques était le capitaine Baudouin; mais on supposait que c'était un des licenciés de l'armée de la ï.oire, et l'on voulait s'assurer de sa personne.
D'Armenty n'avait pas révélé le nom du capitaine.
Sévèrement interrogé, Pointurier avoua ce qu'il lui était impossible de dissimuler. C'est-à-dire qu'il déclara que son compagnon de voyage ayant été retenu à Vermanton par une grave indisposition, l'homme qui s'était battu la veille avec l'officier royaliste lui avait offert de conduire les voitures du malade et il avait accepté avec empressement ses services.
— Sans lui j'aurais été fort embarrassé avec mes six chariots, ajouta-t-il, et comme il connaît très bien le métier de roulier, je n'ai pas songé à lui adresser des questions qui auraient pu le déterminer à me planter là, ce qui m'eût mis dans un grand embarras.
— Ainsi, vous ignorez son nom? dit le magistrat.
— Absolument; mon camarade malade se nomme Stanislas Lebon, j'ai continué à appeler ainsi son suppléant.
— Et si cet homme est, comme tout le fait supposer, un criminel poursuivi par la justice, vous vous êtes rendu coupable de complicité dans les faits qu'on lui reproche.
— Dame ! monsieur le procureur, je n'ai pas pensé que je faisais du mal en prenant, pour m'aider dans mon métier, un homme qui savait travailler.
— Nul ne doit ignorer la loi, repartit le magistrat d'un ton grave.
— C'est peut-être vrai, monsieur le procureur du roi; mais je peux vous certifier que, parmi les neuf cents habitants de Valdahon, vous n'en trouveriez pas le quart d'un capable de réciter son Code; el pourtant ce sont presque tous de braves gens.
— C'est bien, je n'ai nul besoin de vos appréciations. Retournez à vos voitures, mais n'oubliez pas que nous avons l'œil ouvert sur vous, et qu'à la moindre peccadille on saura où vous prendre...
Pointurier quitta le cabinet du magistrat avec une visible satisfaction. On venait de lui enlever un poids énorme de dessus la poitrine, et il aurait été pleinement satisfait s'il avait osé faire une visite à M"" Tournier avant de quitter Besançon.
AugusLine s'habitua tout d'abord à voir le capitaine constamment auprès d'elle. La société de son hôte adoucissait visiblement les regrets que lui faisait éprouver la mort tragique de son cousin Georges.
LA CHASSE AUX PATRIOTES 20fi3
Elle se surprit même bientôt à penser que seul le capitaine Baudouin pourrait la consoler de la disparition de son ami d'enfance.
Cœur de jeune fille qui soupire dans de telles conditions est bien près de subir les tyrannies de l'amour.
Augustine n'échappa pas à la loi commune, et cinq jours aprè^ l'entrée du capitaine dans la maison, elle l'aimait comme elle n'avait peut-être jamais aimé le jeune architecte.
Baudouin ne soupçonnait nullement ce qui se passait dans le cœur de la jeune fille. Tout au contraire, il lui parlait souvent de sa sœur, et se plaisait surtout à faire l'éloge de Flavienne.
S'il s'était donné la peine d'examiner la physionomie d'Augustine lorsqu'il lui parlait de sa cousine, il aurait bien vite deviné qu'une vive jalousie commençait à s'emparer de M"' Tournier.
Au moment où le capitaine se réfugia chez la veuve du banquier, un jeune homme, employé dans les bureaux de la préfecture, et qui avait sa chambre dans les combles de l'Hôtel, s'efi'orçail d'attirer sur lui l'attention de la jeune fille.
LA CAl'TURE
Constant Galfon, secrétaire du préfet, était le fils de l'ancien valet de chambre du marquis de Varclans, qui avait suivi son maître dans l'émigration, et qui était mort à son service en Allemagne.
Recueilli et élevé par une vieille dévote revenue à Besançon après le 18 brumaire, le jeune Galfon était d'abord entré dans une maison de commerce en qualité d'employé comptable; puis, lorsque les Bourbons étaient enfin parvenus à remonter sur le trône, qu'ils ne devaient pas conserver longtemps, le marquis de Varclans avait facilement placé dans l'administration le fils de son ancien valet.
Constant Galfon n'avait rien de bien saillant ni dans son extérieur, ni dans son caractère, à part son embonpoint.
C'était un gros joufflu, plutôt petit que grand, avec des yeux bleus à fleur de tète, un teint violacé et des cheveux bruns et plats.
Afin de faire sa cour à la camarilla royaliste, il n'avait jamais consenti à changer sa culotte ancien régime contre le pantalon porté par tous les jeunes gens de son âge.
Compassé, méthodique, sachant juste ce que doit savoir un grattepapier de dernière catégorie, Galfon affichait avec ostentation des principes religieux qu'il oubliait volontiers le soir, quand il se glissait sournoisement dans le taudis de quelque grisette complaisante de hi rue Battant.
Mais, en plein jour, lorsqu'il recevait quelque naïf paysan dans son cabinet de la préfecture, ou qu'il rencontrait à Granvelle des membres de l'aristocratie bizontine, le bon papelard prenait un air si modeste, si humble, si respectueux, qu'il avait fini par intéresser à son sort les voltigeurs, retour de Coblenlz, et les anciennes farceuses du Petit-Trianon.
Il est presque inutile d'ajouter que cet intéressant personnage entendait une messe basse tous les matins, qu'il se faisait remarquer chaque dimanche par son recueillement à la grand'messe de la cathédrale Saint-Jean, et qu'il communiait chaque semaine avec ferveur et à Pâques « humblement ».
Enfin, il était complet en tartuferies.
Pour être cagot, on n'en est pas moins homme, surtout lorsqu'on a l'heur de ne pas faire partie de la troupe de mâles ratés, dont le sous-bondieu se sert dans la chapelle sixtine pour ofl'rir ses hommages à Celui que nul ne connaît.
Constant Galfon, méprisant les odalisques de rencontre, était devenu subitement amoureux de M"" Tournier.
De sa fenêtre, percée dans les combles de la Préfecture, il avait aperçu la jeune fille, et depuis ce moment les heures qu'il ne passait pas à son bureau, ou à expédier ses momeries religieuses, il les employait à examiner sournoisement Augustiiie à l'aide d'une bonne lorgnette.
Quand son amour eut suffisamment cuit dans son jus, et qu'il se sentit brûlé des feux dévorants qui réduisirent l'infortuné saint Antoine à chercher des dérivatifs à son ardeur dans la société de l'animal domestique qui produit le jambon, le secrétaire du préfet se dit
LES Ol \Tl\i: SEKdKNTS DE LA ROCHELLE
I-.--tu iiHif, mon gros ;iiuijiir. rij-urtil l;i\pi!l'- li.'im
'.I. — Kavaiiii frcros, cilitciirs.
i066 LA CHASSE AUX PATRIOTES
qu'il était temps pour lui de songer à satisfaire les impérieuses aspirations de son cœur.
El, comme un simple fermier qui s'est oublié jusqu'à mêler sa chaussure, au pied de son lit, avec celle de sa servante, il songea à se marier. Avec cette différence toutefois que la vertu de la jeune fille dont il voulait posséder légalement les charmes était parfaitement intacte. M"'Tournier le connaissait si peu qu'elle ignorait son existence.
Constant Galfon fit prendre des informations sur l'état de fortune de la mère d'Augustine, et sur la conduite de cette dernière avant son arrivée à Besançon.
Le résultat de son enquête, en ce qui concernait la fortune de M""" Tournier et les opinions professées par son mari, ne répondit pas tout à fait à ses désirs.
Le banquier était mort dans une lutte contre « nos bons amis les alliés », et il avait laissé à sa veuve d'assez maigres ressources; pour- ■ tant elle vivait de ses rentes.
Quant à ses principes religieux et à ceux de sa fille, rien à dire. Ces dames assistaient chaque dimanche à la grand'messe, et l'on supposait qu'elles s'approchaient de temps en temps de la sainte table...
D'ailleurs, le gros, le gras, le joufflu secrétaire de la Préfecture dépérissait chaque jour, et on voyait le moment oà il passerait à l'état déplorable de chat de gouttière.
L'excellente baronne de Montpeto, qui avait autrefois rôti le balai à la cour de Marie- Antoinette, s'intéressait d'une façon touchante à ce fils de vilain resté fidèle à la bonne cause.
Elle l'interrogea maternellement, en lui pinçant les joues, fiasques comme des blagues à tabac vides, et obtint l'aveu de son amour.
La vieififf* sauterelle tressaillit au souvenir de ses cascades, et se dit qu'il fallait avoir pitié des tourments d'un jeune homme qui avait crié à haute voix : « Vivent les Bourbons ! » sur la place de l'Hôtelde-Viile le jour où Louis l'impotent, secouant sa nouvelle venette, avait quitté Gand pour rentrer une seconde fois à Paris.
— Je me charge de vos intérêts avec plaisir, dit la baronne de Montpeto au jeune Basile, à la suite des confidences de ce dernier, et demain, sans plus tarder, j'irai demander à M"" Tournier la main de sa fille pour vous.
Jamais jubilation n'avait encore égalé celle que le secrétaire du préfet ressentit, lorsque la baronne lui fit connaître ses intentions.
Quoi ! cette ravissante jeune fille, dont le front était orné d'une auréole de naïve innocence et de sublime virginité, allait bientôt lui appartenir! Il pourrait déposer sur son visage divin, sur son cou d'une blancheur éblouissante, sur son sein opulent, dont le souvenir le faisait fortement loucher, cette provision de baisers délirants qui lui brûlaient les lèvres !
Il deviendrait son amant, son ami, son maître; et pourrait réclamer d'elle, sans qu'elle osât les lui refuser, ces caresses ineffables qui transportent les amoureux dans le trente-sixième ciel !
C'était vraiment là un rêve du paradis, et il est probable que, malgré sa dévotion à outrance, si le diable était venu lui dire qu'il ne posséderait Augustine qu'en la payant de son âme, il n'eût pas hésité à accepter le pacte.
Mais, ô déception des félicités humaines! lorsqu'on croit toucher au but de ses désirs, on se heurte contre un obstacle qui détruit, en moins d'une minute, l'échafaudage laborieusement élevé pour préparer son bonheur.
La veille du jour où la galante invalide de la cour de iMarie-Antoinette devait aller demander à M"" Tournier la main de sa fille pour son protégé, celui-ci fit une découverte qui le précipita du faîte de la plus suprême félicité dans les sombres abîmes du désespoir...
En braquant sa lorgnette sur la fenêtre de la salle à manger de .M™' Tournier, il avait découvert, à travers les rideaux de mousseline, la silhouette d'un homme, assis dans une attitude familière auprès do la jeune fille.
Et ce qu'il y avait de plus terrible dans cette découvcMio, n t homme était jeune et ses traits paraissaient beaux.
Constant Galfon ferma les yeux et porta la main sur son cœur, qui sautait dans sa poitrine.
Il crut un instant qu'il allait mourir...
Mais la colère, la jalousie, le désir de la vengeance, tous les sentiments les plus violents s'emparèrent de lui... 11 se leva, le visago empourpré, tendit le poing et s'écria avec rage :
— Cet homme, je le tuerai !
On pourrait supposer que, mû par la fureur qui le dévorait, Cons-
tant Galfon se promettait d'envoyer, le lendemain, deux de ses amis auprès du mystérieux inconnu qui lui volait l'amour de M"" Tournier, pour lui proposer un duel à mort.
Point; M. le secrétaire du préfet était bien autrement fort. En sa qualité d'employé dans la haute administration du département, il avait de fréquentes relations avec la police.
On vivait à une époque où il n'était pas prudent de s'attirer l'inimitié des gens en place, quelque infime que fût leur situation. Cet homme, cet inconnu, qui avait l'audace de s'établir dans une maison voisine de la préfecture, comme s'il avait été chez lui, ne pouvait être qu'un aventurier. On le surveillerait sans qu'il s'en doutât, et on finirait par découvrir un joint pour le faire coffrer...
Après avoir pris cette résolution, Constant Galfon saisit de nouveau sa lorgnette pour examiner encore celui qu'il regardait comme un dangereux rival.
Mais M"" Tournier avait fermé les grands rideaux de sa fenêtre, en se promettant de ne plus commettre, à l'avenir, l'imprudence qui avait permis au secrétaire de la préfecture de voir ce qui se passait chez elle.
Galfon ne dormit pas pendant la nuit qui suivit sa découverte. Comme toutes les personnes en proie à de vives craintes, il essaya t de se rassurer et se disait que l'homme aperçu chez .M""' Tournier pouvait être un parent, un ami, venu là pour traiter une affaire d'intérêt; puis il rejetait tout à coup cette idée, sautait au bas de son lit et jurait de ne prendre aucun repos avant d'avoir exterminé celui qu'il croyait être son ennemi.
A six heures du matin, il était debout.
Son premier soin fut daller chez le boulanger le plus rapproché et qu'il supposait, avec raison, être le fournisseur de M"' Tournier, pour savoir si cette dame n'avait pas fait, la veille, une provision de pain plus grande que celle qu'elle faisait habituellement.
La boulangère, ignorant dans quel but on lui adressait une semblable question, répondit qu'en effet M"" Tournier se faisait apporter, depuis quelques jours, un gros pain au lieu d'un petit, ce qui lui faisait supposer qu'elle devait avoir une amie chez elle...
Le boucher et l'épicier de la veuve du banquier donnèrent à l'amoureux des renseignements semblables. Les voisins, interrogés au sujet
de la présence d'un étranger chez cette dame, parurent fort étonnés et répondirent qu'ils n'avaient pas la moindre connaissance de ce fait.
— Qu'est-ce que cela signifie? se demanda Galfon. En cherchant h me venger d'un rival, je vais peut-être livrer aux autorités un ennemi du gouvernement.
Le secrétaire de la préfecture se dirigea vers la demeure de la vieille baronne de Montpeto et il lui raconta ce qu'il avait découvert.
— Tu as vraiment du flair, mon petit Constant, répliqua la baronne en pinçant, jusqu'au sang, la joue du jeune homme, et maintenant je te réponds du succès de la démarche que je vais faire pour toi.
— Vous voulez aller chez M"" Tournier, malgré ce que je viens de vous dire ?
— Parfaitement. Si l'inconnu que tu as vu chez elle est un rival sérieux, je verrai par quels moyens on pourra le combattre ; et si, comme je le suppose, cet individu est un de ces malandrins dévoués à l'ogre corse, qui cherchent à saper le trône de notre bien-aimé roi, tu t'attireras les faveurs ministérielles en le faisant arrêter.
— Oui, madame la baronne, mais je perdrai à jamais l'espoir de devenir le mari de M"° Tournier.
— Es-tu naïf, mon gros amour, repartit la vieille baronne en clignotant les yeux: je me charge de ramener le cœur de cette fillette, au cas où il serait égaré, à des sentiments raisonnables; d'ailleurs sa mère doit être des nôtres, puisqu'elle s'acquitte régulièrement de ses devoirs religieux.
Galfon hocha la tête, il n'était point convaincu; ce qu'il vovait do plus clair dans tout cela, c'est que s'il faisait arrêter l'hôte mystérieux de iM™" Tournier, la fille de cette dernière le prendrait en haine.
Avant tout, il désirait savoir si l'inconnu aimait Augustine et s'il avait l'intention de l'épouser.
Enfin il résolut de faire arrêter cet homme, tout en prenant den précautions pour ne pas laisser deviner qu'il l'avait dénoncé.
— Cet individu est peut-être ce fameux bandit, nommé le capitaine Baudouin, qui a égorgé traîtreusement, dit-on, un officier de l'armée du roi sur la place di; riiôpital-Saitit-,I.M'i[ii("^, pi'ii(l,iiit la luiit, fit-il.
Tout à coup, il se fra[ipa h; front.
— Et moi qui ne songeais pas à cela, ajouta-t-il.
— A quoi donc?
— T Hier soir, M. le préfet a reçu la visite de M. Donnadieu, un des plus habiles chefs de la police politique de Paris.
— Ensuite.
— Il a suivi, pas à pas, la trace du capitaine depuis qu'il a été sur le point de se l'aire prendre à Auxerre. Cet audacieux conspirateur a parcouru la Bourgogne déguisé en charretier. Il était parvenu à tromper un roulier de la Montagne qui l'avait pris à son service, et c'est bien lui, en effet, qui a tué M. de Pimperdy.
— S .ige donc, mon petit Constant, à la gloire qui te reviendra si l'hùle inconnu de M"" Tournier est ce célèbre brigand et s'il est arrêté par tes soins, reprit la baronne.
— Je vous le répète, madame, cette gloire serait bien terne pour moi si elle me faisait perdre M"' Augustine.
— Gros bêta, c'est le contraire qui arriverait. La haute position que te vaudrait ce signalé service rendu à notre cause te placerait sur un piédestal, et cette jeune fille serait trop heureuse de devenir ta femme.
— Oui, mais comment s'assurer...
— Je te le répète, laisse-moi agir, mon gros. Vrai, tu deviens chaque jour plus rose et plus appétissant, et si j'étais encore à l'époque oîi je jouais à la fermière avec la princesse de Lamballe, dans les bosquets du Petit Trianon, eh ! eh! on ne sait pas... je pourrais bien te prendre pour mon berger...
La petite vieille rit au souvenir de ce bon temps des farces royales et donna un coup sur les doigts à Galfon avec son journal, en ajoutant :
— Va dire au bon abbé Larfouillat que j'irai souper ce soir avec lui; j'ai d'intéressantes nouvelles à lui apprendre au sujet de M"* de Créon, et reviens me voir à cinq heures... Allons, partez, mauvais sujet...
La baronne de .Monpelo avait conservé l'habitude de s'habiller avec une puérile coquetterie. Ajoutant au costume assez simple des dames de l'époque un assortiment de fanfreluches et de rubans, souvenirs de Versailles, elle ressemblait, avec son grand chapeau en
auvent, sa robe étriquée et l'énorme ridicule suspendu à son poignet, à une véritable caricature.
Cette petite vieille avait un page à son service. ,
Péters, jeune Bavarois ramené d'Allemagne. Avec son nez relevé, ses gros yeux de faïence, ses jambes cagneuses et sa livrée jonquille, il avait beaucoup d'analogie avec ces grands singes couverts d'habits pailletés que les jeunes Savoyards font danser dans les foires pour gagner quelques petits sous.
Pour donner plus de solennité à la démarche qu'elle allait taire, la maligne vieille donna à son cocher l'ordre de tirer de la remise l'antique carriole, qui ne prenait l'air que les jours de gala.
Pourtant de son hôtel de la place Saint-Quentin au domicile de M"" Tournier la distance n'était pas grande; mais la baronne savait que le meilleur moyen de se donner de l'importance est de jeter de la poudre aux yeux des badauds, et elle n'avait aucune raison pour supposer que M"" Tournier faisait exception à la règle commune.
Donc, à onze heures du matin, la vieille baronne de Montpeto fil arrêter son antique guimbarde devant la maison de la veuve du banquier.
On ne fit pas beaucoup attention à cet équipage, car on en voyait de temps en temps sur la place de la Préfecture
Le page suivit sa maîtresse et ce fut lui qui sonna à la porte de •M"" Tournier.
Celle-ci n'attendait aucune visite, par l'excellente raison qu'elle n'en recevait point, et l'heure des fournisseurs était passée.
Du reste, ceux-ci se contentaient de frapper et ne sonnaient jamais.
Au moment oii Péters tira le cordon de la sonnette, Baudouin lisait attentivement le journal de la préfecture, dans lequel on affirmait que l'adversaire de M. de Pimperdy, l'officier tué si malheureusement sur la place de l'Hôpital-Saint-Jacques, était un des soldais licenciés de l'armée de la Loire. On disait même que ce pouvait bien être le fameux capitaine Baudouin, dont on avait signalé le passage à Dijon.
D'après l'opinion de ce journal, le capitaine n'avait pas quitté Besançon et il devait être caché dans quelque maison de cette ville.
Baudouin lisait à haute voix et Augustine suivait sa lecture avec le plus vif intérêt.
— Ah ! mon Dieu ! (il la jeune fille d'un ton orofondémenl ému en
déposant sa broderie sur la table qui était devant elle; il n'y a plus à en douter, capitaine, on est sur vos traces.
• — Je le crois, mademoiselle, repartit ce dernier d'un ton calme ; aussi mon devoir est-il tout tracé. Je ne veux pas vous exposer à être persécutées, vous et madame votre mère, par ceux qui me poursuivent; lorsque la nuit sera venue, je quitterai cette maison.
— Oh ! non, ne partez pas, je vous en conjure; ce serait le moyen infaillible de vous livrer à vos ennemis.
— Eh ] que m'importe ! tout plutôt que de vous compromettre.
— Ne parlez pas ainsi, capitaine, car vos paroles me déchirent le cœur... Si on vous arrêtait, mon Dieu! je le sens, j'en mourrais de douleur.
L'accent de la jeune fille était si profond, si sincère, que Baudouin leva les yeux sur elle et l'examina avec beaucoup d'attention.
Alors, il comprit tout à coup ce qui se passait dans le cœur d'Augustine; elle l'aimait et il ne l'avait point encore deviné...
Troublé par la découverte qu'il venait de faire, le capitaine prit la main de la jeune fille, la lui serra avec force et lui dit :
— Oh ! mademoiselle, jamais, entendez-le bien, jamais je n'oublierai ce que madame votre mère a fait pour moi... Je ne puis vous offrir que l'amitié d'un frère ; mais ce frère n'hésiterait point à sacrifier sa vie, et plus que sa vie, son honneur pour vous être utile.
M"' Tournier était en ce moment dans la première pièce de l'appartement, où elle s'occupait des soir^s du ménage.
Le coup de sonnette de Péters la fit tressaillir, et elle vint dire précipitamment à Baudouin :
— Je ne sais quel est le visiteur qui se présente ; mais je vous en prie, capitaine, rentrez vite dans le cabinet.
— Oh! maman... j'ai peur... murmura Augustine saisie d'une vague frayeur.
— Courage, mademoiselle, lui dit le capitaine en lui serrant encore la main; aucun danger ne nous menace.
Tandis que Baudouin s'enfermait dans son réduit, M°" Tournier dit à sa fille en la ramenant dans la première pièce :
— Viens et efforce-toi de paraître calme.
Étonné de ce qu'on n'ouvrait pas la porte, le page sonna de nouveau.