‹ [Les quatre sergents de la RochelleChapitre 98 sur 100 · I.KS OLATRK SKUt.KNTS DK LA lUK.IIELI.E · texte numérisé non relu

I.KS OLATRK SKUt.KNTS DK LA lUK.IIELI.E

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Le inalhiur salialtra sur voos et sur votre inérc.

l.iv. Jii'» — I'aiauii fnies, editours.

Alors, M"' Tournier se décida à ouvrir.

Rien ne peut donner l'idée de la stupéfaction qu'elle éprouva à la vue de cette espèce de singe, qui se rangea respectueusement sur le carré et annonça, avec son accent d'outre-Rhin :

— Montame la paronne de Montpeto !

La vieille dame, qui attendait avec impatience le moment d'entrer, s'avança en sautillant.

— Vous pouvez vous flatter de m'avoir fait faire le pied de grue à votre porte, dit-elle d'une voix flûtée, en jetant un regard moitié protecteur, moitié amical sur la mère et la fille.

Le teint légèrement rosé, cette dernière examinait avec un profond étonnement cette dame, dont la petite tôte d'oiseau se voyait à peine sous la vaste lucarne en forme de chapeau qui lui servait de coiffure.

— Bonjour, mes chères amies, leur dit-elle en se jetant dans l'unique fauteuil de la chambre. Je ne vous en fais pas un reproche, mais vous avez un escalier bien fatigant.

Reprenant son ?ang-froid, M"' Toucnier dit avec beaucoup de dignité :

— J'attends que vous me fassip?: connaître le motif qui nous procure l'honneur de recevoir votre visite, madame.

— Tout à l'heure, ma bonne; il faut que je donne des ordres à mon page. Approchez, Péters...

La porte était restée ouverte; le jeune Allemand fit deux pas en avant et s'arrêta devant sa maîtresse dans l'attitude d'un soldat prussien qui attend ce que va lui dire son colonel.

— Descendez et prenez dans ma voiture mon drageoir.

— Oui, montame la paronne.

— - Vous me l'apporterez sans l'ouvrir... Allez. Le page pirouetta sur ses talons et sortit.

Lorsque la porte fut refermée, la vieille dame prit une face-à-main, l'approcha de ses veux et regarda impertinemment Augustine.

— Pas mal... pas mal... murmura-t-elle ensuite. Quel âge a donc cette petite, madame?

La veuve du banquier rougit légèrement et répondit :

— Vingt ans.

— C'est le bon âge pour s'établir, et je suis venue vous voir dans le but de lui donner un mari.

Augustine, maîtrisant sa timidité, prit aussitôt la parole.

— Je vous remercie de l'intérêt que vous voulez bien me témoi- ;;:iier, madame; mais je me trouve heureuse avec ma mère et je ne songe point à la quitter, dit-elle.

— Très bien, petite; voilà comme une jeune personne bien élevée doit parler quand on vient lui proposer un mari à brùle-pourpoint.

— Madame...

— Mais celui qui m'a chargée de ses intérêts est un garçon sérieux, fort joli, ce qui ne peut vous déplaire, dans une belle position, et dont la conduite est tout à fait exemplaire.

M°' Tournier crut devoir intervenir.

— - Je me joins à ma fille, madame, pour vous remercier de l'intérêt que vous lui témoignez, dit-elle; mais je me suis fait une loi Je ne contrarier en rien sa volonté, et vous venez d'entendre quelles sont ses idées en matière de mariage.

La vieille baronne jeta un regard malin sur la jeune fille.

— Laissez-moi vous dire, ma bonne, que vous vous faites illusion sur les dispositions de votre enfant, reprit-elle. Jeune, jolie et spirituelle comme elle l'est, ce serait un meurtre de la condamner à user sa jeunesse dans les soins vulgaires du ménage.

— Madame...

— Lor.squ'elle connaîtra mon protégé, un garçon d'une fidélité exemplaire aux principes de la monarchie, pieux au point d'être cité en exemple aux jeunes gens de la ville par monseigneur l'archevêque, et qui, de plus, aime saintement mademoiselle votre fille, vous n'hésiterez pas, j'en ai la certitude, à lui accorder la main de celle enfant. Donc moi, baronne de Montpeto, qui compte parmi mes parents et mes alliés des ministres, des officiers généraux, je vous demande la main de M"' Tournier pour .M. Constant Galfon, secrétaire de M. le préfet du département, de plus mon protégé et mon ami.

Certaine de l'effet que produirait cette tirade sur deux petites bourgeoises, la vieille dame s'allongea dans son fauteuil, ouvrit le drageoir que son page venait de lui rapporter, y prit deux gros bonbons et se les introduisit délicatement dans la bouche...

.M"' Tournier et Augustine avaient échangé plusieurs regards pendant que la baronne parlait; lorsqu'elle se lut, la veuve du banquier, qui était restée debout, lui répondit lentement.

— Comme vous, madame, M. Constant Galfon nous fait beaucoup d'honneur en daignant s'abaisser jusqu'à nous faire des propositions d'alliance; mais, je vous le répèle, ma fille seule a qualité pour vous répondre.

La petite vieille releva vivement la tête, et l'on vit une flamme s'échapper de ses yeux éraillés.

— Seigneur! en quel temps vivons-nous? fit-elle, et la corruption a-t-elle assez profondément pénétré dans les rangs du peuple pour qu'une mère ne puisse plus se faire obéir de sa fille?

— Pardon, madame, repartit Augustine, jusqu'à ce moment je me suis fait une loi d'aller au devant des désirs de ma mère, et ce n'est pas aujourd'hui que je commencerai à manquer à ce devoir.

— Allons, puisque les idées révolutionnaires ont bouleversé toutes les cervelles, c'est à vous que je m'adresserai, ma petite, pour répondre à ma demande. Voulez-vous accepter la main de M. Constant Galfon, mon ami?

— Non, madame.

— Eh bien ! vous parlez carrément, ma belle. D'abord, connaissezvous M. Galfon?

— Je ne l'ai jamais vu et ne veux pas le voir.

La baronne fit un mouvement de vive contrariété.

— Pour parler en ces termes d'un jeune homme respectable, qui vous est présenté par M"° la baronne de Montpeto, parente de ministres, d'officiers généraux, et alliée au premières familles de France, il vous faut, ma mie, des motifs bien puissants.

— Pardonnez-moi, madame, mais je vous le répète, je ne veux pas me marier.

— Ce langage, dans la bouche d'une jeune fille, est singulier. Augustine ne répliqua pas.

— Et une seule chose peut le justifier. M"° Tournier releva la tête.

— Que voulez-vous dire, madame? demanda-t-elle avec dignité.

— Je veux dire que vous refusez mon protégé parce que vous avez un amoureux.

La jeune fille devint écarlate, et sa mère, qui ne soupçonnait point encore la nature des sentiments que le capitaine lui inspirait, la re-| garda avec élonnement.

LA CHASSE AUX PATRIOTES 20n

— Ma fille n'a pas d'amoureux, répliqua-t-elle avec énergie; nous vivons ici dans une retraite absolue à la suite de douloureux deuils de famille, et je ne permettrai à personne, pas même à vous, madame, de ternir notre réputation par des calomnies.

— Hein ! vous dîtes?... Prenez garde, ma bonne, on n'outrage pas impunément la baronne de iMontpeto; et, avant d'aller plus loin apprenez que je ne suis venue ici que pour vous épargner la douleur et la honte d'une arrestation...

En entendant ces mots, la mère et la fille furent atterrées et gardèrent le silence.

— Oui, je sais tout, continua l'enragée petite vieille. Si l'homme que vous recelez dans votre demeure n'est pas un amoureu.x, c'est tout au moins un conspirateur poursuivi par les autorités judiciaires.

Augustine jeta un regard désespéré du côté de la porte par laquelle on pénétrait dans le cabinet où le capitaine se tenait caché, et M"' Tournier balbutia avec humilité :

— Oh! madame... si vous saviez... On vous a trompée en vous disant que nous donnons asile à un proscrit...

— N'essayez pas de nier, je sais tout.

— Je vous assure...

— .Mais ce secret n'est point encore divulgué... et je viens vous proposer un arrangement qui peut tout concilier. Acceptez la main de -M. Galfon, et je m'engage, sur l'honneur, à faire évader votre ami, votre protégé...

Ici il faut bien dire que la petite baronne n'avait nullement l'intention de tenir la parole d'honneur qu'elle engageait si facilement. Elle voulait faciliter au capitaine sa sortie de la maison de iM"" Tournier, mais une fois dans la rue elle ne répondrait plus de lui.

Comprenant l'imprudence des paroles qu'elle venait de prononcer, la veuve du banquier reprit avec calme :

— Nous n'avons point de protégé et nous ne donnons pas asile à un conspirateur. On vous a trompée.

— Ah ! c'est comme cola...

I.a vifilie baronne se leva et se dirigea vers la porte, derrière Inquelle son page attendait ses ordres; mais avant de sortir elle s arrêta.

— Prenez garde de vous repentir, dit-elle à la jeune (Jlle; si vous

me laissez partir sans me charger de porter une bonne parole à mon protégé, le malheur s'abattra sur vous et sur votre mère.

— Nous sommes habituées à souffrir, répliqua M"" Tournier, et les menaces ne nous feront jamais courber la tête...

Elle s'inclina pour faire comprendre à M"" de Montpeto que l'entrevue était terminée.

Après le départ de la baronne, Augustine se jeta, les yeux noyés de larmes, dans les bras de sa mère.

— Ah! maman, quel malheur! lit-elle en sanglotant...

— Rassure-toi, ma fille, rien n'est encore désespéré.

— Oh ! mes pressentiments ne me trompent pas... on va arrêter le capitaine...

— Peut-être... Il y a une cachette dans les greniers, ils ne songeront pas à aller le chercher là... Et si la fatalité s'acharnait sur nous; eh bien! nous subirions notre sort avec résignation; ce ne serait pas notre première épreuve.

— .Mais tu ne comprends pas que si le capitaine est arrêté, ses juges seront sans pitié, ils le tueront! s'écria la jeune fille d'un ton déchirant.

M°" Tournier hocha la tête.

— Ma pauvre Augustine ! fit-elle avec tendresse. Tu l'aimes, n'estce pas?

— Oui, maman, répondit la jeune fille dont les tempes étaient en feu. Je sens que s'il mourait, je ne lui survivrais point.

— Malheureuse enfant ! Et moi, ta mère, je ne suis donc plus rien pour toi?

— Oh! pardon! pardon!... Je suis folle... depuis quelques jours je soutiens une lutte horrible contre mon cœur; mais c'est fini, je suis vaincue... Mère! mère! aie pitié de moi...

M°° Tournier s'efforça de ranimer le courage de sa fille. Elle lui fit comprendre que, dans l'intérêt même de Baudouin, il ne fallait pas s'abandonner au désespoir; puis elle alla faire sortir le capitaine du cabinet où il était caché.

En un instant, elle le mit au courant de ce qui se passait...

— Quelqu'un a fait connaître à la baronne votre présence chez nous, dit-elle ensuite à Baudouin. Qui? Sans doute ce jeune homme.

LA CHASSE ALX PATHIOTES 2U;9

le secrétaire du préfet, qui veut épouser Augustine. Voyant ses prupositions repoussées, cet individu voudra se venger.

— Et bientôt le commissaire de police et les gendarmes seront ici, dit le capitaine d'un ton douloureux. On ne manquera pas de vous inquiéter pour m'avoir donné un asile, et, jusqu'à mon dernier moment, je serai torturé par la pensée d'être l'auteur de vos mau.\.

— • Oh! par pitié! ne parlez pas ainsi! fit Augustine enjoignant le mains... Si j'avais plus de courage, vous seriez libre; mais il est des sacrifices au-dessus de mes forces... je le jure, je ne serai jamais la femme de ce malheureux !

— Nous perdons un temps précieux, reprit le capitaine. La première mesure éprendre, c'est de vous mettre à l'abri des poursuites. Pour cela il faut que je sorte de chez vous.

— Vous n'aurez pas fait cinq pas dans la rue que vous serez arrêté, reprit M°" Tournier. Les soldats du poste, dont le factionnaire se promène en face de la maison, doivent déjà avoir des ordres, et, au lieu de nous mettre à l'abri du danger, vous nous livrerez avec vous.

— S'il faut aller en prison, je ne me révolterai pas, dit la jeune fille avec énergie.

— Oh ! mademoiselle, pardonnez-moi de vous avoir placée dans cette affreuse situation. Et vous, madame, comment pourrai-je jamais m'excuser de vous avoir causé de tels chagrins?

— Vous venez de le dire, capitaine, nous perdons un temps précieux. Ecoutez-moi, et surtout ne repoussez pas mes conseils; seuls ils peuvent vous sauver.

— Parle vite, maman; il me semble déjà entendre résonner les pas des gendarmes dans l'escalier.

— Eh bien ! nous avons un grenier, séparé du grenier de la maison voisine par une mince cloison qui ne s'élève pas jusqu'à la charpente du toit. Un homme, robuste et adroit comme vous, capitaine, peut grira[ier lu long de cette cloison, l'enjamber et se laisser glisser dans le grenier de l'autre maison.

— En effet, dit Baudouin, cetto manœuvre n'a rien d'impossible pour moi.

— Une fois dans ce grenier, continua M°" Tournier, vous guetterez lu moment où personne ne sera dans l'escalier; vous descendrez

vivement et vous sortirez de la maison par la porte qui s'ouvre dans la rue voisine. Vous courrez le risque de faire de mauvaises rencontres, mais on ne peut pas conjurer ce danger.

— Oh ! maman ! que tu as donc d'esprit ! s'écria Augustine en embrassant sa mère.

Puis, se tournant vers Baudouin, elle lui jeta un regard d'une tendresse infinie, en lui disant :

— Réussissez à vous enfuir, capitaine, c'est le seul moyen de me consoler de votre départ.

M°" Tournier sentit des larmes mouiller ses paupières ; les paroles de sa fille indiquaient l'étendue de son amour, et elle frémit en songeant aux malheurs que cet amour pouvait causer à la pauvre enfant...

Le capitaine fit immédiatement ses préparatifs pour quitter la maison. Il brûla tous les papiers, tous les journaux et tous les objets de nature à laisser croire aux autorités qu'un homme avait séjourné dans l'appartement.

11 saisit une paire de ciseaux et coupa à la hâte ses favoris, repoussés depuis qu'il avait quitté Auxerre; puis, après avoir refusé l'argent que M°" Tournier voulait lui remetti-e, il lui dit, avant de sortir du logement pour gogner le grenier par où il devait s'enfuir :

— Vous me rendriez bien heureux, madame, si vous me permettiez de vous embrasser, avant de vous quitter peut-être pour toujours.

— Oh ! de grand cœur, capitaine...

Toute tremblante, le visage en feu, les yeux humides de larmes, Augustine tendit à son tour les bras à Baudouin, en lui disant :

— Et moi, capitaine, ne m'embrasserez-vous pas aussi?

Sans attendre la réponse de ce dernier, elle s'élança à son cou, lui présenta son front et le serra avec passion contre sa poitrine...

L'image de Flavienne passa en ce moment comme un éclair dans l'esprit du capitaine et lui fit éprouver la sensation d'un remords.

A peine Baudouin avait-il gagné le grenier que la veuve du banquier lui avait indiqué qu'un commissaire de police, suivi de quatre gendarmes et de plusieurs agents, parut à l'extrémité de la rue Neuve, aujourd'hui rue Charles-Nodier.

Augustine, qui ne s'était pas mise à la fenêtre depuis le jour où le capitaine s'était présenté dans la maison, n'avait pu résister, après

LES gr. VTRE SERGENTS DK I.A HoCIIKI.LK

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S'il avait levé les ypuv t\f inmi ci'it- il .-lurnii il(i;uu' l'alarmo.

LIv. liiJl. — Kavahii friTcs, t-ditcurs.

2082 LA CHASSE alX irAini .lS

son départ, au désir de voir ce qui se passait dans la rue, et elle venait d'ouvrii- un des vantaux de la croisée.

— Les voici, maman, dit-elle en se rejetant vivement en arrièr-^.

— Pourvu que le capitaine ait le temps de passer dans le grenie.voisin avant qu'on n'aille pratiquer des fouilles en cet endroit, répliqua M"" Tournier... Ferme la fenêtre, Augustine, et surtout ne te iai?se pas intimider par les agents de la justice.

— Oh! tu verras, maii::,n, comme je serai forte.

La jeune ûlle s'assit auj^iiès de la table, prit sa broderie et se mil à travailler avec ardeur.

M™' Tournier alla chercher du linge et' l'étala devant elle.

Les quelques minutes qui se passèrent ensuite furent cruelles pour les deux femmes. Certaines de subir une douloureuse épreuve, elles désiraient que leur supplice se fît attendre le moins longtemps possible.

Enfin, un bruit de pas lourds et cadencés, auquel se mêla un cliquetis de ferrailles causé par les sabres des gendarmes, résonna dan? l'escalier.

— Ils sont là! fit Augustine à voix basse.

— Ne te dérange pas, c'est moi qui vais les recevoir... Bientôt un violent coup de sonnette retentit.

M""' Tournier ne bougea pas.

On sonna de nouveau à plusieurs reprises; puis, une voi.x de tête, sifflante comme celle d'un serpent, fit entendre les paroles suivantes :

— Au nom de la loi, ouvrez !

Sans se presser, la veuve du banquier se dirigea vers la première pièce et elle ouvrit la porte.

— M"" Tournier? demanda le commissaire de police, petit homme à mine de furet, qui avait sanglé son ^bdomen dans la fameuse écharpe blanche, si chère à la valetaille de la Restauration.

— C'est moi, monsieur, que désirez-vous? demanda la digne femme.

— Madame, j'ai une mission tout à la fois grave et pénible à remplir. Nous avons la certitude que vous recelez un homme poursuivi pour des crimes entraînant la neine capitale, et je vous somme de nous le livrer.

M°" Tournier ne sourcilla pas.

— L'impression que me cause votre visite est un profond éloiinement, répliqua-t-elle; je ne comprends pas ce que vous voulez dire.

— Eh bien ! je vais essayer de me faire comprendre...

Le commissaire de police, qui avait fait garder la porte de la rue par un piquet de fantassins empruntés au poste de la préfecture, laissa deux gendarmes dans la première pièce, et pénétra, avec les deux autres gendarmes et des agents en bourgeois, dans la seounde chambre.

A la vue d'Augustine, dont la rare beauté le frappa, il s'inclina et dit presque galamment :

— Je regrette d'être obligé de vous déranger, mademoiselle, mais je dois obéir à la loi.

La jeune fille se souleva à demi, s'inclina, puis se rassit et continua sa besogne.

Le magistrat se pinça les lèvres ; il croyait que, devant l'appareil de la justice, tout le monde devait montrer sinon du respect, au moins de la crainte.

— Au fait, reprit-il avec désinvolture, vous pouvez nous épargner l'ennui de faire une perquisition dans votre demeure. Vous êtes la fille de iM'"° Tournier?

— Oui, monsieur.

— Alors, vous devez savoir qu'un homme, un individu poursuivi pat- 1.1 justice, se cache chez vous?

— Monsieur, j'ignore absolument ce que vous me demandez.

Le magistrat ne put maîtriser un mouvement de mauvaise humeur.

— II paraît que c'est un parti pris, répliqua-t-il. Prenez garde d'augmenter encore les embarras de votre situation. La loi est fort sévère pour ceux qui recèlent des criminels afin de les soustraire à la justice. En avouant franchement que vous donnez asile à un proscrit, diint vous ne connaissez pas toute la culpabilité, vous pouvez vous Concilier l'indulgence des magistrats, tandis qu'en persistant dans votre faute, il est indubitable que vous serez fort sévèrement traitée.

— Monsieur, je ne connais ni criminel ni proscrit, répliqua Aupustinc avec une singulière énergie, et vous me permettrez de vous dire que vous perdez votre temps en essayant de m'inlimider.

Le commissaire de police hocha la tête avec colère, puis s'adressa de nouveau à la veuve du banquier.

— Écoutez-moi, madame, lui dit-il ; je vais, dans votre intérêt et dans celui de votre fille, faire un dernier appel à votre bon sens et à votre raison. Il est certain qu'un inconnu, soupçonné d'être le fameux capitaine Baudouin, accusé de meurtre et de conspiration, a été vu chez vous. Depuis plusieurs jours vous le logez, vous l'hébergez, et |.ar cet acte coupable vous vous exposez à être comprise dans les poursuites dont il est l'objet. Ne persistez pas dans la détestable voie où vous vous êtes imprudemment engagée. Livrez -nous cet homme afin de nous épargner, ainsi qu'à vous, les ennuis d'une perquisition. Du reste, nous saurons bien découvrir cet individu, quelque bien caché que soit le lieu oia il se trouve.

M"" ïournier ne répondit pas.

— Une dernière fois, je vous somme de me conduire auprès de l'homme que nous cherchons! ajouta le magistrat d'un ton menaçant, ou je vais être dans la nécessité de m'assurer de vous.

Loin de se laisser intimider par les paroles du commissaire, .AI""' Tournier releva la tête avec assurance.

— Les personnes assez viles pour dénoncer un proscrit vous ont trompé, monsieur. Il n'y a ici que ma fille et moi.

— Nous sommes sûrs du contraire.

— V'ous reconnaîtrez bientôt votre erreur; mais, afin de vous édifier sur mon caractère, je tiens à vous dire que, si un malheureux avait eu assez de confiance en ma loyauté pour implorer mon appui, j'aimerais mieux endurer le plus cruel supplice que d'avoir la lâcheté de le livrer à ses bourreaux !

— Je ne croyais guère, en mettant les pieds chez vous, madame, pénétrer dans l'antre d'une jacobine. Gendarmes, veillez sur cette femme et sur sa fille. Quant à nous, ajouta-t-il en s'adressant aux agents, nous allons examiner avec soin tous les coins de cet appartement, et nous déterreront sans doute le bel oiseau qui s'y cache.

Augusline s'était levée et elle avait pris les mains de sa mère...

En quelques instants, les policiers retournèrent tous les meubles et découvrirent bientôt le lit du capitaine, dressé dans le cabinet: mais ce fut tout.

Ce lit, dont l'oreiller exhalait encore une légère odeur de tabac,

fut pour le commissaire la preuve qu'un homme avait couché récemment en ce lieu.

11 menaça de nouveau M°" Tournier, en la sommant de lui dire par qui ce lit avait été occupé, sans parvenir à ébranler sa fermeté.

Ne trouvant pas ce qu'il cherchait dans l'appartement, le magistrat fit sonder tous les recoins de Tescalier, puis, il envoya deux agents explorer les greniers.

Après un minutieux examen, ceux-ci revinrent assez penauds ; nulle part ils n'avaient découvert les traces du fugitif. Pourtant un gamin de cinq à six ans, dont les parents habitaient une chambre située au dernier étage de la maison, leur avait dit qu'un homme « tout vilain » était entré dans les greniers un moment auparavant.

Ces agents n'étaient pas de la force de nos policiers parisiens, car ils n'avaient pas remarqué qu'on pouvait aller du grenier d'une maison dans celui de l'habiLation voisine, en passant par dessus la cloison qui les séparait.

Furieux de son échec, le commissaire de police poussa l'abus de ses prérogatives jusqu'à pratiquer de minutieuses perquisitions chez tous les locataires de la maison.

Obligé de se retirer bredouille, il prévint brutalement M""' et M"° Tournier de la sévère surveillance dont elles seraient l'objet, et il laissa deux gendarmes, outre la sentinelle de la préfecture, pour veilltjr sur la porte de la rue.

Le capitaine avait bien réussi à passer d'un grenier dans l'autre sans laisser de traces sur la cloison. Mais une fois dans le grenier de l'habitation voisine, il reconnut qu'il était enfermé

La serrure de laporte était d'une remarquable solidité, et Baudouin usa deux morceaux de bois taillés on pointe pour faire sauter la gâche.

Enfin, il peut sortir de sa prison.

.Mais il n'osait se lancer dans l'inconnu, M°" Tournier n'avait pu lui donner aucun renseignement sur les locataires et sur la disposition des lieux de la maison où il se trouvait.

D'abord il quitta le grenier et, du haut de l'cscalifr en échelle qui y conduisait, il écouta...

Nul bruit n'arriva jusqu'à lui.

il descendit ensuite jusqu'au troisième étage en marchant sur la pointe des pieds.

208(3 LA CHASSE AUX PATUlOIi'S

11 s'arrêta tout à coup...

A travers la porte d'un appartement occupé par un avoué, ainsi que l'indiquait la plaque de cuivre apposée sur un panneau, il entendit un bruit de voix accompagné de longs éclats de rire...

— Diable ! se dit-il, il faut décamper avant que quelqu'un sorte de l'étude.

Et il s'empressa de descendre à l'étage au-dessous.

Avant de continuer son chemin, le capitaine se pencha sur la rampe de l'escalier, et il entendit distinctement une conversation intéressante pour lui... Une servante demandait des renseignements à un domestique du voisinage, au sujet des événements qui avaient provoqué la présence de la police dans la maison de la place de la Préfecture.

— .\insi vous êtes sûr qu'il s'agit d'un brigand? dit la servante au domestique.

— Tout ce qu'il y a de plus brigand ; il paraît qu'on ne peut pas le regarder sans mourir de peur.

— Ah! mon Dieu! pourvu qu'on l'arrête... Il me semble que sj je le rencontrais, je deviendrais folle.

— On ne sait pas... Monseigneur l'archevêque a dit chez mon maître, hier soir, que c'est un échappé de l'enfer, et qu'il doit se nourrir de chair humaine.

— Seigneur! Jésus ! est-ce possible ! S'il allait mettre la main sur mon petit, qui est en nourrice rue Battant, il serait capable de le mettre à la broche, le scélérat !

— Peut-être bien ; avec des coquins pareils, il faut s'attendre à tout. Heureusement la bête est cernée et on ne tardera pas à sonner l'hallali.

— Vous voulez dire qu'on va l'empoigner?

— Je l'espère.

— Que le bon Dieu vous écoute I

— ■ Il peut d'autant moins s'échapper qu'on a mis des sentinelles autour de tout le pâté de maisons. A la porte, dans la rue, il y a deux gendarmes, la carabine au poing.

— Vous me rassurez...

Le domestique et la servante baissèrent ensuite la voi.x; puis, tandis que la dernière rentrait chez elle, l'autre sortit de la maison.

LA CHASSE AUX PATKlUTES

— Diable! se dit le capitaine en tâtant dans ses poches ses pistolets qu'il ne quittait plus, la retraite est coupée; on a sans doute décou^fert mes traces. Il ne me reste qu'un seul parti à prendre, c'esl de me faire tuer en me défendant...

Tout à coup le front du fugitif s'assombrit.

Une idée, qui lui revenait toutes les fois qu'il était sur le point d'engager une lutte contre les agents de l'autorité, venait de se repré- ^^enter à son esprit : les hommes qu'il allait immoler étaient des Français exécutant une consigne qui leur était imposée.

Il comprit tout ce qu'il y a d'odieux dans un combat engagé contre des compatriotes. Mais que pouvait-il faire? Se laisser prendre afin d'être ensuite égorgé comme un agneau.

— Allons, se dit-il, j'éviterai autant que cela me sera possible de répandre le sang; pour le reste, je ne peux rien décider...

En ce moment, la porte de l'appartement sur le palier duquel il se trouvait s'ouvrit, et un homme d'une soixantaine d'années, à l'aspect maladif, sortit de l'antichambre et descendit l'escalier sans apercevoir le capitaine, qui s'était vivement rejeté en arrière.

— S'il avait levé les yeux de mon côté, il n'aurait pas manqué de donner l'alarme, se dit ce dernier. Je crois que ce que j'ai de plus prudent à faire est de remonter au grenier.

Il avait déjà franchi plusieurs marches, lorsqu'il entendit une voi\ crier au-dessus de lui :

— P.ir ici ! Venez vite... Je vous disais bien qu'il avait franchi la cloison d'en haut...

Le capitaine reconnut qu'il était pris entre deux feux; il ne pouvait ni remonter ni descendre.

Pourtant il allait essayer de sortir de la maison par la force, lorsqu'il découvrit que la porte de l'appartement qu'avait quitté le vieillard était restée entr'ouverte.

Sans hésiter, il la franchit, puis il s'empressa de ia refermer.

Malgré les précautions qu'il prit pour ne pas faire de bruit, il avait été entendu, car une voix de femme, une voix affaiblie, cria à plusieurs reprises :

— C'est vous, Armand!... Vous êtes revenu à cause do l'affaire de riiommc qu'on poursuit. . .Mais arrivez donc me rassurer...

2088 LA. CHASSE AUX PATP.IOTES

Baudouin comprit que s'il ne répondait pas la personne qui parlait allait venir, et qu'à sa vue elle jetterait des cris d'alarme...

— De l'audace, se dit-il; il faut tout tenter avant de se livrer.

Il entra doucement dans la chambre d'oîi partait la voix et déco.-vrit une vieille dame, à demi couchée sur un canapé.

En apercevant le capitaine, elle ressentit une si grande frayeur qu'elle ne put prononcer un seul mot.

• — Oh! madame, je vous en prie, n'appelez pas, lui dit Baudouin d'un ton suppliant. Je suis un proscrit; on me poursuit pour délit politique, et si on m'arrête...

Il n'acheva pas ; la vieille dame, qui avait pu dominer en partie sa terreur, se leva tout à coup et se précipita vers une fenêtre...

Elle l'ouvrit rapidement et se mit à crier :

— A moi ! au secours ! à l'assassin ! . . .

Le capitaine fit, en une seconde, le tour de la chambre; toutes les portes de cette pièce étaient fermées, excepté celle par laquelle il était entré. U eut alors la pensée de se glisser derrière le canapé et d'attendre en cet endroit, les pistolets aux poings, qu'on vînt l'attaquer.

La vieille dame ne cessait de crier, et si Baudouin avait su que son mari était un conseiller de la cour royale, il aurait compris qu'il n'avai/ aucune pitié à espérer d'elle.

Mais les événements se précipitèrent. Au moment où le fugitif se dirigeait vers le canapé, la porte du salon s'ouvrit violemment et deux gendarmes le mirent enjoué avec leurs mousquetons.

— Rendez-vous où vous êtes mort! s'écria Donnadieu, le fameux chef de la police politique, dont la tète apparut derrière celle des gendarmes.

Baudouin se dit, pendant que cette scène se passait, qu'il lui resterait l'espérance de s'évader pendant son transfert à Paris, et il répondit à Donnadieu :

— J'ignore pourquoi vous voulez m'arrèter, mais je ne ferai aucune résistance; je suis à la disposition de la justice...

— Oui, jouez la comédie, répliqua le policier en s'approchant avec deux agents, tout en ordonnant aux gendarmes de ne pas abaisser le canon de leurs carabines. Je vous tiens enfin, capitaine Bau-

Li:S OUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE

Muii-iour, ji- sm^ ciiUc rcuicnl ;i vutit- service. Llv. 2t)'.'. — Kaïahu frcres, ùililcurs.

douin, et je ne vous lâcherai que pour vous remettre entre les mains des magistrats de la Cour prévôtale...

— C'est ce que nous verrons, se dit le capitaine.

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