PRÉFACE
Dans l'avertissement placé à la tête du premier volume des Œuvres complètes (édition de 1829) , J'ai dit : «J'ai longtemps « fait des vers avant de descendre à la prose. Ce n’était qu'avec
regret que M. de Fontanes m'avait vu renoncer aux Muses : moi-même je ne les ai quitlées que pour exprimer plus rapidement des vérités que je croyais-utiles. »
* Dans la préface des ouvrages politiques j'ai dit : « Les Muses furent l’objet du culte de ma jeunesse; ensuite je continuai d'écrire en prose avec un penchant égal sur des sujels d’imagination, d'histoire , de politique , et même de finances. Mon
remier ouvrage, l'Essai historique, est un long traité d'histoire et de politique. Dans le Génie du Christianisme , la pojitique se retrouve parlout, et je n'ai pu me défendre de l'introduire jusque dans l'Itinéraire et dans les Martyrs. Mais. par l'im possibilité où sont les hommes d'accorder deus aptitudes « à un même esprit, on ne voulut sortir pour moi du préjugé « commun qu'à l'apparition de la Monarchie selon La Charte. » Vous avez fait beaucoup de vers, me dira-t-on : soit: mais sont-ils bons? voilà tonte la question pour le publie.
Je sais fort bien que ce n’est pas à moi, mais au publie, à trancher cette question. Je ne pourrais appuyer mes espérances que sur une autorilé grave à la vérité, mais peut-être fascinée par les illusions de l'amitié. Je vais présenter quelques observations dont je ne prétends faire aucune application à ma personne : je le dis avec sincérité, et j'espère qu'on le croira.
Les grands poëtes ont été souvent de grands écrivains en prose; qui peut le plus peut le moins; mais les bons écrivains en prose on! été presque toujours de méchants poëtes, La difüculté est de déterminer, lorsqu'on écrit aussi facilement en prose qu'en vers el en vers qu’en prose, si Ja nature vous avait fait poëte d’abord el prosaleur ensuite, ou prosateur en premier lieu, et poëte après.
Si vous avez écrit plüs de vers que de prose, ou plus de prose que de vers, on vous range dans la catégorie des écrivains en vers ou en prose , d'après le nombre et le succès de vos ouvrages.
Si l'un des deux talents domine chez vous, vous êtes vite classé.
Si les deux talents sont à peu près sur la même ligne, à l’in- Stant on vous en refuse un, par cette impossibilité où sont les hommes d'accorder deux aptitudes à un méme esprit, comme je l'ai déjà remarqué. On vous loue même excessivement de ce que VOUS avez, pour déprécier ce que vous ayez encore, mais ce qu’on ne veut pas reconnaître ; on vous élève aux nues, pour vous rabaisser au-dessous de tout. L'envie est fort embarrassée, car elle se voit obligée d'accroître votre gloire pour la détruire > etsi le résultat lui fait plaisir, le moyen lui fait peine.
Répétez, par exemple, jusqu'à satiété que presque tous les grands talents politiques et militaires de la Grèce , de l'Italie ancienne , de l'Italie moderne, de Allemagne , de l'Angleterre, ont été aussi de grands talents littéraires; vous ne parviendrez jamais à convaincre de cette vérité de fait la partie médiocre et envieuse de notre société. Ge préjugé barbare qui sépare les talents n'existe qu’en France, où l’amour-propre est inquiet, où chacun croit perdre ce que son voisin possède, où enfin on avait divisé les facullés de l’esprit comme les classes des citoyens. Nous avions nos trois ordres intellectuels, 1e génie politique, le génie militaire, le génie litléraire, comme nous avions nos trois ordres politiques, le clergé, la noblesse et le tiers état; mais dans la constitution des rois ordres intellectuels, &£ était de principe qu'ils ne pouvaient jamais se trouver réunis dans la mêmechambre, c'est-à-dire dans la même tête. se” .
Le gouvernement public dont nous JouIssons maintenant fera disparaître peu à peu ces notions dignes des Welches. Il était tout simple que dans une monarchie militaire, où l’on n'avait besoin ni de l’étude politique ni de l'éloquence de Ja tribune, les lettres parussent un amusement de cabinet ou une OcCupalion de collége. Force sera aujourd'hui de reconnaître que le consul Cicéron était non-seulement un grand orateur, mais encore un grand écrivain, comme César était un grand bistorien et un grand poëte,
De ces considéralions (que, pour le dire encore une Bi fe présente dans un intérêt général, nullenient-dans celui de mia vanité) je passe à l'historique de mes poésies.
Si j'avais voulu tout imprimer, le publie n’en aurait pas été quille à moins de deux ou trois gros volumes. Je faisais des vers au collège, et j'ai continué d’en faire jusqu’à ce jour + Je me suis gardé de les montrer aux gens. Les Muses ont été pour moi des divinités de famille, des lares que je n’adorais qu’à mes foyers. Les poésies, en très-petit nombre, que je me suis déterminé à conserver, Sont divisées en deux classes , savoir : les poésieséchappées: à ma première jeunesse, et celles que j'ai composées aux différentes époques de ma vie. J'en ai marqué les dates autant que possible , afin qu’on pût suivre dans mes vers, comme on a Suivi dans ma prose, l'ordre chronologique des idées, et le développement graduel de l’art.
Tous mes premiers vers, sans exception, sont inspirés par l'amour des champs; ils forment une suite de petites idylles sans moutons, et où lon trouve à peine un berger. J'ai compris les vers de 1784 à 1790, sous ce titre : Tableaux de la nature. Je n'ai rien ou presque rien changé à ees vers : composés à me époque où Dorat avait gâté le goût des jeunes potes, ils n’ont rien de maniéré, quoique la langue y soit quelquefois fortement inverlie ; ils sont d'ailleurs coupés avec une liberté de césure que l’on ne se permellait guère alors. Les rimes sont soignées , les mètres, variés , quoique disposés à se former en dix syllabes. On retrouve dans ces essais de ma Muse des descriptions que j'ai transportées depuis dans ma prose.
C'est dans ces idylles d’une espèce nouvelle que le lecteur rencon{rera les premières lignes qui aient jamais été imprimées de moi. Le neuvième tableau fut inséré dans l’Almanach des Muses de 4790; il y figure à la page 205, sous ce titre que je lui al conservé : Amour de La campagne, par le chevalier de C**, On en parla dans la société de Ginguené , de Le Brun, de Cham
POËÈMES DIVERS. |
Pour offrir son encens au Dieu de la nature, Le roseau qui frémit au bord d’une onde pure,
jet de mon début dans la carrière littéraire. Après avoir fai
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fort, de Parny, de Flins, de La Harpe et de Fontanes , avec lesquels j'avais des liaisons plus ou moins étroites. Je prenaisemal mon temps pour faire ma veille des armes dans l'Afmanaeh des Muses ; on était déjà en pleine révolution, et ce n'était plus avec des quatrains qu’on pouvait aller à la renommée. PA EC Voici ce que je lis dans les Mémoires inédits de ma vie, a
tableau des diverses sociétés de Paris à cette époque et le portr des principaux acteurs, je dis : | : : 31000
« On me demandera : Et l'histoire de votre présentation, que « devint-elle? — Elle resta là. — Vous ne chassâtes donc plus « avec le roi après avoir monté dans les carrosses? — Pas plus « qu'avec l’empereur de la Chine. — Vous ne retournâtes donc « plus à la cour? — J'allai deux fois jusqu'à Sèvres, et revinsà « Paris. — Vous ne tirâtes donc aucun parti de votre positiontet « de celle de votre frère? — Aucum. — Que faistez-vous donc} « — Je m'ennuyais. — Ainsi vous ne sentiez aucune « — Si fait : à force d’intrigues.et de soncis , je parvins, parda « protection de Delisle de Sales, à la gloire de faire insérer dans « lAlmanach des Muses une idylle (Amour de la campagne) « dont l'apparition me pensa faire mourir de crainte et d’espé- « rance. » |
Au retour de l’émigration, mon ami M. de Fontanes, qui con naissait mes secrets poétiques, m’engagea à laisser insérer dans le Mercure les vers intitulés /a Forét. Tandis que j'étais à Londres, M. Peltier avait publié dans son journal mon imitation del RE. de Gray sur un Cimetière de Campagne. Cette imitation à été: réimprimée en 1828 dans les Annales romantiques. Les Ta pièces ont été publiées pour la premiére fois en 1828, dans l'édition de mes OEuvres complètes.
Forêts, dans vos abris gardez mes vœux offerts! A quel amant jamais serez-vous aussi chères ?
TABLEAUX DE LA NATURE. Dans vos sombres détours en rêvant égaré, sé. J'éprouve un sentiment libre d'inquiétude. (De 1784 À 4700.) Prestige de mon cœur! je erois voir s'exhaler Ne LI Des arbres, des gazons, une douce tristesse : : Cette onde que j’entends murmure avec mollesse , PREMIER TABLEAU. Et dans le fond des bois semble encor m'appeler. KVocrION 1 Oh! que ne puis-je , heureux , passer ma vie entière | | | Ici, loin des humains! — Au bruit de ces ruisseaux ; Je voudrais eélébrer dans des vers ingénus Sur un tapis de fleurs, sur herbe printanière, Les plantes, leurs amours, leurs penchants inconnus , Qu'ignoré je sommeille à ombre des ormeaux ! | L'humble mousse attachée aux voûtes des fontaines, | Tout parle, tout me plaît sous ces voûtes tranquilles * : L'herbe qui d’un tapis couvre les vertes plaines , ! Ces genêts, ornements d’un sauvage réduit ; | Sur ces monts exaltés le cèdre précieux Ce chèvrefeuille atteint d’un vent léger qui fuit, Qui parfume les airs et s'approche des cieux Î Balancent tour à tour leurs guirlandes mobiles. É | |
Le tremble au doux parler, dont le feuillage frais Remplit de bruits légers les antiques forêts,
Et le pin qui, croissant sur des grèves sauvages, Semble l'écho plaintif des mers et des orages : L'innocente nature et ses tableaux touchants Ainsi qu’à mon amour auront part à mes chants.