VI, 7M
* Georg.f u, Ô35.
SERYIUS TULLIUS. 115
d'un mur les sept sommets ou les sept citadelles. En effet, la plupart de ces sommets avaient été des citadelles, et même, lorsque leur ensemble forma une cité unique, durant les troubles politiques, ils servirent parfois de citadelles. Ils reprirent ce caractère au moyen âge quand les barons romains se fortiliaient sur le Palatin, sur FAventin et sur le Caelius.
Même aujourd'hui, à Rome, il existe un esprit local dans certains quartiers.
Depuis les premiers temps jusqu'à nos jours, le fractionnement a été la condition naturelle de l'Italie. Les Romains ont fait violence à cet instinct profond de séparatisme, mais il a reparu après eux, au moyen âge; dans les villes d Italie, chaque quartier était souvent une république. Ceux de Sienne, pendant les courses de chevaux, sont presque en guerre civile, et jusqu'à ce qu'elles soient finies, quand on n'est pas de la même contrada^ on risque de se brouiller. A Rome, selon Niebhur, l'habitant des vignes de l'Esquilin, quand il descend dans la ville, dit : Je vais à Rome, Cette extrême division a produit un grand développement, mais aussi un grand éparpillement de forces individuelles. Elle a fait la grandeur des Italiens dans les arts et les lettres, leur faiblesse militaire et politique; elle a fini, après avoir enfanté leur gloire, par amener leur décadence.
Aujourd'hui, par un magnanime effort, ils veulent dompter la nature : ils veulent devenir un seul peuple.
Lltalie veut être. Ceux qui méconnaissent ce désir, de tous le plus légitime, sont bien aveugles, et ceux qui ne l'honorent pas, bien injustes.
Celte agglomération successive de diverses petites Romes en une cité unique fait comprendre comment on a pu passer en assez peu de temps de la ville du Palatin à la ville des huit collines, et dispense de supposer nécessaire, ce qui du reste n'est pas impossible, que le nombre des rois de Rome ait été plus considérable qu'on ne l'admet généralement.
Les savants qui se récrient en Allemagne contre la pensée que les Romains étaient un peuple de race mêlée (Misch-Voick) me semblent ne pas bien comprendre ses origines, et surtout n'en ont pas assez contemplé le théâtre. Chacune des collines de Rome, se dressant devant eux, aurait réclamé sa part dans la formation de la ville des huit sommets. La cité sabine surtout, qui en couvrit le plus grand nombre, aurait revendiqué la sienne.
D'ailleurs, d'assez grandes nations, la nation française et la nation anglaise, par exemple, sont de sang mêlé, sont sorties de l'association de deux peuples et du mélange de plusieurs races.
C'est même, je crois, la seule explication qu'on puisse donner de la supériorité de Rome sur les villes voisines, qui lui étaient pareilles dans les commencements. Elle leur devint supérieure, parce que, au lieu d'être comme elles une seule ville, elle fut plusiew's villes.
Institulions de Senrius. — Tribus locales substituées aux tribus de race. — Les -classes. — Principe du cens. — La propriété, fondement et mesure de l'importance politique. — Les Septa. — Rapport de la constitution de Servius et de celle de Selon. — Comment une constitulion à la grecque a-t-elle pu venir d'un chef étrusque? — Explication, rapport de Mastama avec les villes grecques de Campanie. — Origine grecque de la monnaie, des mesures, de l'écriture romaines. — Actes de naissance et de décès, trois temples. » Mort de Servius, cbant de la parricide. — Rue Scélérate.
Il fallait fondre ces éléments divers, il fallait surtout amalgamer l'élément sabin qui était aristocratique et l'élément latin qui était plébéien. Ce fut là le but de la politique de Servius , politique de fusion et d unité dont le temple de Diane et l'enceinte de Rome, monuments de fusion et d'unité, nous ont déjà révélé Tesprit.
Pour cela Servius fit deux distributions distinctes de la population, Tune, d'après le sol, en quatre tribus ; l'autre, d'après la richesse, en six classes.
118 L'HISTOIRE ROMAINE A ROMB.
Je parlerai d abord de la première.
Aux trois anciennes tribus, les Titiès, les Rhamnès et les Lucères, qui représentaient la distinction des races, de la Sabine, de la latine et de Tétrusque, il substitua des tribus locales dont chacune répondait non à une nationalité, mais à une région*. C'était porter un premier coup à la séparation des races que Tarquin avait déjà cherché à combattre.
L'ordre des tribus nouvelles comparé à celui des anciennes est digne de remarque : parmi les anciennes, les Titiès, c'est-à-dire les Sabins, tenaient le premier rang, les Lucerès, c'est-à-dire les Étrusques, le dernier*. Parmi les nouvelles *, la tribu Colline, celle qui occupe le Quirinal, le mont Sabin est la dernière ou Tavant-demière, et avec elle est nommée la tribu de l'Esquilin, sabin comme le Quirinal. La tribu du Palatin ou la tribu latine est la première' ou la seconde*;
• n est vrai que les trois races que Serrins voulait rapprocher habitaient en général des quartiers différents. Cependant cette diversité de demeure n'était pas absolue. Il y avait sur le Palatin des Sabins et sur le Cselius des Étrusques qui étaient restés parmi les Latins; il y avait au milieu des Sabins du Quirinal les Latins du coUis ÎMtiaris; et puis le principe de Timmobilité dans la séparation était ébranlé. On ne change pas de race, mais on change de quartier.
• Varr., De l. laL, v, 55; Cic, De Rep., n, 20. » Den. d'Haï., iv, 14.
• P. Diac, p. 368. Dans Tarron (De L. lat., v, 55), elle est la quatrième; mais Varron, qui énumère les tribus à l'occasion des anciens sanctuaires des Argéens, suit l'ordre de ces sancluaircs avec lesquels Servius mit en rapport ses régions, rattachant son institu-
la tribu de la Subura, qui comprenait le Cœlius, mont anciennement étrusque et devenu aussi latin depuis la prise d'Albe, est dite la seconde par Denys d'Halîcamasse, qui place avant elle la tribu du Palatin; les deux tribus latines avant les deux tribus sabines*.
On voit que les places ont changé : les Étrusques et les Latins qui venaient après les Sabins passent avant eux.
Outre les quatre tribus urbaines dont je viens déparier, Servius institua vingt-six tribus rustiques. Ce fut encore une institution favorable aux Latins. Les Latins étaient les propriétaires du sol. Les gentes sabinés durent bien s'établir aussi dans la campagne avec leurs clients, mais rien n'indique qu'elles aient dépossédé ceux qui l'occupaient avant elles. En instituant les tribus rustiques, en formant des agglomérations de propriétaires fonciers dans lesquels les Latins devaient former la grande majorité, en créant dans chaque tribu un lieu fortifié où les habitants pouvaient se réfu-
tlon noaTelle ft un antique souvenir. Les trois premières régions, la Suburane, la Palatine et l'Esquiline, correspondaient aux trois collines qui avaient formé le Septimoniium des Sicules et des Ligures. C'était une bonne raison de ne mettre la région du Quirinal qu'après les trois autres. En innovant, Servius semblait suivre un ordre Irèsanciçn, conservé par un vieux culte.
• Il n*est pas fait mention de TAvcntin, qui n'était point compris dans le Pomœrium; sa population latine était sans doute rattachée à la population latine du Palatin, comme la population Sabine du Viminal à la population sabine du Quirinal.
gîer^ s'ils étaient attaqués ou surpris, en unissant les membres de la même tribu par des liens étroits de confraternité, par des fôtes célébrées en commun', Servius donnait aux hommes de la campagne une organisation démocratique qui leur permettait de résister aux empiétements de l'aristocratie sabine, dont les superbes descendants devaient envahir un jour les terres de rÉtat, et à Tombre du droit de possession usurper le droit de propriété'.
L'organisation des tribus de la ville et des tribus de la campagne fut donc créée par Servius dans une intention favorable aux Latins, et, ce qui était à peu près la même chose, aux plébéiens *. Les patriciens, s'ils furent
* Den. d'Haï., iv, 15.
* Les Paganalia, qui étaient pour les tribus rustiques ce qu'étaient pour les tribus urbaines les Compitalia.
' La propriété, dit Nlebuhr, appartenait exclusivemont aux plébéiens; si on en excepte ce qui était sous les murs mêmes de la ville, la véritable propriété ne se trouvait qu'entre les mains de ces derniers. ^Niebuhr, ///«/. R., n, p. 161.)
* On pourrait opposer à cette assertion les noms des tribus rustiques, dont la plupart sont des noms de gentes patriciennes, Fabia, Gornelia, ;ï)milia, etc. Ces noms ne remontent pas à Servius; ils nous sont donnés à propos des tribus telles qu'elles existaient dans les premiers temps de la république, quand les patriciens étaient maîtres de tout et tendaient en toute cbose à dominer et à amoindrir les plébéiens. Alors les familles aristocratiques établies à la campagne avaient pu donner leur nom aux tribus au sein desquelles elles résidaient. Quelques-unes cependant, comme la tribu Lcmonia, près de la porte Capène, la tribu Pupinia, au pied de la montagne de Tusculum, avaient conservé une domination tirée du lieu qu'elles habi-
SUITE DE SERYIUS TULLIUS. t«l
compris dans les tribus, ce qu'a nié Niebuhr, y furent en petit nombre isolés, sans influence. Aussi les comices par tribus furent-ils toujours les comices plébéiens par excellence.
C'est l'institution des tribus encore plus que celle des centuries et des classes qui a fait que la mémoire du bon roi Servius a toujoui^s été chère aux plébéiens.
Celle-ci leur était favorable aussi, mais d'une autre manière, car elle donnait pour base aux droits de suffrage, non la condition de patricien ou de plébéien, mais, comme dans les pays constitutionnels, le cens, c cst-à-dire la propriété. Or les plébéiens possédaient en grande partie la terre et c'était eux que le commerce, dédaigné par T aristocratie, enrichissait.
En négligeant quelques variantes dans les chiffres partiels, la constitution de Servius était celle-ci :
ÎQute la population de Rome est partagée en 193 divisions, appelées centuries. Les centuries sont distribuées en six classes, en dehors desquelles sont 4 centuries d'artisans et 18 centuries de cavaliers.
La première classe comprend 80 centuries, les quatre suivantes en comprennent 90 ; la sixième classe n'en comprend qu'une seule. Avec les 4 centuries d'artisans et les 18 centuries de cavaliers, total 193 centuries.
Les citoyens sont rangés dans les différentes classes
taient. Je pense qu'il en avait été ainsi à Torigine de presque toutes les autres.
d'après leur propriété, qu'ils sont tenus de déclarer de bonne foi, comme en Angleterre pour la perception de ïincome tax.
Ceux qui possèdent plus de 100,000 livres ou as* (asses) constituent la première classe.
Les trois quarts, la moitié, le quart et le demi-quart de ce capital placent les citoyens dans Tune des quatre classes qui suivent la première.
La dernière classe,qui ne se compose que d'une centurie, renferme tous ceux qui possèdent moins de 12,500 livres ou qui ne possèdent rien du tout.
Les 18 centuries de cavaliers sont, les unes patriciennes, les autres plébéiennes.
Chacune des 193 centuries, quel que soit le nombre d'individus dont elle se compose, a un sufirage, c'està-dire une voix.
On voit qne c'est le droit que confère la propriété, substitué au droit que donne le nombre.
Une seule centurie, la dernière, était aussi nom-
* L'as était d'abord une livre de cuivre. Au sixième siècle, il était réduit à deux onces. Le prix des objets avait dû augmenter en proportion. M. Bôckh {Meir. urUers., 1838, p. 427) estime qu'il avait seulement ' quintuplé; il pense qu'on a quintuplé aussi les chiffres du cens de Ser- ▼ius Tullius pour les mettre en rapport avec la valeur diminuée du cuivre, et qu'il faut, par conséquent, les réduire au cinquième. Les cent mille as de la première classe descendaient ainsi à vingt mille. En 302 (Gottl., Rom, Verf,, p. 246), \m bœuf valait cent as et une brebis dix. A ce taux, le minimum de la propriété exigée pour faire partie de la première classe eût donc été équivalent à nn troupeau de deux cents bœufe ou de deux mille moutons.
breuse à elle seule que toutes les centuries^ de la première classe, cependant elle n'avait qu'ime voix contre quatre-vingts.
Les centuries exclusivement patriciennes de cavaliers au nombre de six ou de douze* n'avaient que six ou douze voix.
Les cinq premières classes, qu'on appelait les riches (locupletes)^ en avaient 170.
La prépondérance n'était donc accordée ni à la multitude ni à l'aristocratie, mais à la propriété, qui, en latin comme en français, s'appelait aussi la fortuney nom de la déesse favorite de Mastama.
Si les 18 centuries de cavaliers qui votaient les premières se réunissaient aux 80 centuries qui votaient immédiatement après, toutes ensemble pouvaient former une majorité de 98 voix contre 95, et rendre inutile la continuation du scrutin.
Un autre principe indépendant du nombre intervenait dans la constitution de Servius TuUius, un principe qui a été bien romain, mais qui, dans l'ongine, a
• Cic.De fl<?p., n, W.
* Selon qu'on voit la part faite aux centuries de cavaliers des trois anciennes tribus, doublées par le premier Tarquin, dans les six tuffragei accordés à six centuries de la constitution de Servius ou dans les douze autres qui, avec les six, formaient dans cette constitution les dix-huit tribus de cavaliers. (Voy. Gôttling, Geschichte der Bômiêehen Yerfaêwng, p. 253.) On n'est pas d'accord sur ce point; mais il est certain qu'aux anciennes centuries de cavaliers, Servius TuUius en avait ajouté de plébéiennes.
dû être sabin, car il dérive de Tétat patriarcal, le respect de l'âge.
Les centuries (hors celle des cavaliers) étaient ou des centuries d'hommes jeunes (juniorum), de 17 ans à 45, OU des centuries d'hommes âgés (seniorum), de 45 ans à 60 ; elles ne pouvaient être égales en nombre, elles étaient égales en droit, et il y en avait autant des unes que des autres, bien i^ue la première catégorie renfermât certainement plus de citoyens que la seconde.
L'organisation des centuries, c'était l'organisation de l'impôt, de l'élection, de la législature et de l'armée.
De l'impôt, puisque chaque citoyen payait en raison du chiffre de sa propriété et de la centurie à laquelle il appartenait*; de l'élection et de la législature, puisque chacune concourait à l'élection des hautes magistratures, à l'acceptation ou au rejet des lois, à la déclaration de la guerre et à l'établissement de la paix, dans la proportion du droit que lui donnait la classe dont il faisait partie; de l'armée, puisque la place que chaque classe occupait dans l'armée répondait à sa place dans la hiérarchie financière de Servius.
Le tribut se levait par tribus. Son nom même indique qu'au moins dans l'origine il a dû en être ainsi; il se percevait selon la propriété individuelle qui classait chacun dans sa centurie.
« Don. d'Iïal., v, 19; GoUling, Gesch. d Rom. Verfass , \\ 259. Sur
Le droit politique transporté des curies cl centuries patriciennes aux centuries en ti ès-grande parlie plébéiennes; du Comitium, lieu auguré, au Champ de Mars, lieu profane ; ce fut la grande œuvre de Servius. En même temps ce changement montre celui qui s'est opéré graduellement depuis rétablissement des Latins sur le Caelius, dans leur situation par rapport aux Sabins. La plebs latine a la faveur de la protection des deux premiers rois étrusques, qu'on commence à découvrir sous le deniier roi sabin ; la plebs latine remplit les vastes cadres des centuries. L'aristocratie sabine, si elle voulut rester à peu près pure, n'eut pour refuge que quelques centuries de cavaliers, lesquels avaient des égaux plébéiens; après eux votaient la première classe» la classe \ comme on disait, par excellence, qui pouvait tout décider et dans laquelle on était admis, qu'on fût Sabin ou Latin, patricien ou plébéien, pourvu qu'on fût riche.
Pour une élection ou pour im vote législatif, les centuries se rassemblaient hors de la ville au Champ de Mars dans ce qu'on appelait les Septa* ou les
les rapports des tribus anx centuries, voyex le très- savant et trèsingénieux ouvrage de H. Mommsen, intitulé Die Rômischen trilmSt d ms lequel l'auteur veut démontrer que la constitution par centuries repose sur la tribu. (P. 58.)
* Infîra classem, pour ce qui est au-dessous de la première classe; c'est de là que vient Texpression classique.
* Les Septa étaient voisins de la villa Publica, située vers Fextrémité méridionale du Champ de Mars; car elle était assez près du
126 I/HISTOIRE ROHÀIME A ROME.
Ovilia, le parc aux moutons, nom qui indique la forme primitive de ce lieu où s'assemblaient les centuries. C'était un espace entouré d'une barrière en bois^ On en fit un bâtiment magnifique au commencement de l'empire, alors qu'il n'avait plus de signification politique.
Longtemps on conserva la coutume d'élever sur le Janicule, ancienne citadelle de Rome, un drapeau rouge pendant tout le temps que duraient les votes du Champ de Mars pour avertir que l'ennemi n'approchait point, souvenir d'une époque où l'Étrurie s'étendait jusqu'au pied du Janicule.
Sans doute l'organisation créée par Servius fut une organisation militaire autant que politique. L'ensemble des classes et des centuries s'appelait l'armée {exercitus)^; le mot classis a un sens analogue'. Les classes s'assemblaient dans le Champ de Mars^ hors de la ville; elles y étaient soumises à Yimperiumy droit de vie et de mort du général sur ses soldats.
Dans la ville elles n'y auraient pas été soumises, et
temple de Bellone pour que de ce temple on entendit les cris des prisonniers que Sylla y faisait égorger. Or l'emplacement du temple de Bellone n'est pas douteux. Ce temple était près du cirque Fiaminien.
* Serv., Ed. i, 34.
s D'où cette expression pour convoquer les centuries : Goovoctre exercUum urbanam.
' Classis désignait dans rorigine un corps de troupe : pnetnd» classeSt armée rangée en balailie. Dans Tusage, ce mot désignait surtout r armée de mer, la flotte.
il est curieux de voir le peuple romain commencer par se mettre sous le commandement absolu de l'autorité militaire pour exercer des fonctions législatives ou pour des élections. Cela est bien contraire à nos idées, mais ne parait avoir presque jamais gêné la liberté des votes. A Rome, le pouvoir le plus exorbitant respectait cette liberté qui se déployait sans crainte devant lui.
A soixante ans, en devenant incapable de service dans Farmèe, on perdait le droit de voter dans l'assemblée *.
Chacune des cinq classes .était équipée différemment *, mais toutes, excepté la cinquième, avaient la lance sabine. L'influence sabine, effacée dans la portion politique, reparaissait dans la portion guerrière de l'œuvre de Servius*.
Parmi les artisans on n avait formé de centuries que pour ceux dont les métiers pouvaient être utiles à la guerre, les ouvriers en fer et en bois; on y avait joint la centurie des joueurs de trompe et celle des trompettes, mais ce serait, je pense, une erreur de ne voir dans
^ Il y avait dans les Septa des ponts sur lesquels on passait pour aller voler; de là l'cxpi-ession Sexagemrius de ponte. (P. Diac, p. 534.)
« TU. Liv., I, 43; Den. d'Haï., iv, 16-7.
' lia lu£tration des centuries, qui accompagnait tous les cinq ans chaque renouvellement du cens, et qui a donné à cette période de temps le nom de Uatrum, était peut-être une chose sabine antérieure à Servius TuUius, qui Taurait adoptéCi ou une chose étrusque. Nous avons vu que toute luslration, et en particulier calle des unai et des trompettes, venait des Sahins ou, par eux, des Étrusques.
rinslitulion de Servius qu'une institution militaire Je ne doute pas que Tinlention de Mastarna, chef guerrier, n'ait été d'organiser une armée, mais je crois qu'il a voulu aussi organiser un peuple.
Cefle organisation ne fut pas démocratique, si l'on enlend par démocratie la puissance du nombre. Ciccron, qui apparemment n'était pas pour le suffrage universel, loue Servius d'avoir empêché que les plus nombreux fussent les plus influents, ne plurimum valeant plurimi^; Denys d'Halicamasse prétend que ceux qu'il avait relégués dans la sixième classe, qui n'avalent qu'une voix, contents de participer d'une manière illusoire au vote général, ne s'aperçurent pas qu'en fait ils n'avaient sur ce vote aucune action*; ce n'était cependant pas bien difficile à comprendre.
Mais cette constitution était encore moins aristocratique, si par aristocratie on entend le privilège du sang. Elle était réellement populaire, tenant compte des situations véritables, proportionnant l'importance relative des citoyens à la propriété et attachant les devoirs militaires aux devoirs politiques, de manière à avoir une population armée et une armée d'hommes libres.
Roi étranger, Mastarna voulut unir sous son pouvoir et enfermer dans le cadre d'une même organisation l'aristocratie Sabine, son ennemie et son danger, la plebs latine, son alliée naturelle et sa force, ainsi
' Cic, De Bep„ ti, 23.
* Den.d'Ual.,i?,21.
qu'ils les avait unies dans les mêmes tribus locales et enfermées dans Tenceinte delà même muraille.
La tradition exagère volontiers ce qu'elle consacre. Servius avait substitué le vote gradué xles centuries ouvertes à tous au vote exclusif des curies patriciennes; on en fit un roi démocrate et presque républicain, un ennemi des patriciens, dont il avait restreint l'influence. Selon la tradition, il les avait forcés d'habiter au-dessous de sa demeure de TEsquilin dans le quartier des patriciens (viens patricius) * pour les tenir en respect. On le représentait comme le protecteur des pauvres*, auxquels il avait eu soin de soustraire toute influence sur la chose publique, et des esclaves ', pour lesquels on ne voit pas qu'il ait rien fait, mais auxquels, par une exagération malveillante, on étendait sa faveur pour les plébéiens. Sa mémoire resta chère aux uns et aux autres % elle le fut moins à Taristocratie. Les patriciens, disait-on % avaient voilé son image dont la vue excitait la douleur du peuple; et Virgile, qui ne manque pas une occasion de célébrer les origines des grandes familles romaines, interprète de
* Fest., p. 221; Via Urbana, Via di Santa Maria Maggiore, Via di Sanla Padenziana.
* Fautor infimi generis hominum. (Tit. Liy., i, 47.) > Plut, Quxst. rom., 100; Fest., p. 343-5.
* Le petit peuple célébrait cette mémoire' toutes les nundines, jours de marché» parce qu'on croyait que Servius était mort un jour de nones et qu'on ne savait pas dans quel mois. (Hacr., Sot., i, 13.)
* Ov., Fait., fi, 585.
fSO L'HISTOIRE ROMAINE À ROME.
leurs rancunes par son silence, dans Fénumération des rois de Rome a omis Servius TuUius.
On lui attribuait rétrospectivement les mesures populaires que sous la république les plébéiens réclamaient sans cesse : une loi agraire* etTabolition des dettes. Il avait eu la pensée de remplacer la royauté par une république*. Tacite* en parle comme d'un roi constitutionnel, et le poète Accius, dans sa tragédie de Brutus, appelait Servius le fondateur de la liberté.
Mais, sans tenir compte de ces exagérations qui provenaient de la sympathie des uns. et de Tantipathie des autres, la constitution donnée par Vétrusque Mastama n'en reste pas moins un fait très singulier, une apparition des idées modernes dans Thistoire de Rome, qui étonne et dont il faut se rendre compte.
Ce qui frappe en elle d'abord, c'est une ressemblance extraordinaire avec la législation de Solon.
En effet, Solon divisa tous les citoyens en quatre classes d'après le revenu de chacun, et leur conféra les droits qu'avaient jusque-là possédés les patriciens d'Athènes, les Eupatrides, l'élection des magistrats et la sanction des lois. Chaque classe était taxée en proportion de sa richesse, la dernière ne Tétait point, mais ceux qui la composaient étaient exclus de toutes les
* Den. d'flal., it, 9; Cic, De liep., n, 21.
* TU. Liv., I, 481; Den. d'Haï., iv, 40.
* Sanctor legum fuit quisetiam reges obtempcrai'enl. (Tacit., Ann., II. 20.
chaînes publiques et, sauf en cas de nécessité, dispensés du service militaire.
On voit que la constitution de Servius TuUius et celle de Solon reposent exactement sur le même principe, et on pourrait dire de la première ce que Solon a dit de la sienne dans ce vers qui en exprime trèsbien Fesprit : Ceux qui avaient la puissance et la richesse étaient à la tète de la république.
La principale différence, c'est que la constitution de Solon était plus démocratique et moins guerrière que celle de Servius.
Chacune des quatre classes de Solon avait un droit égal de sufCragQ et leur pouvoir était plus étendu, les magistrats étaient responsables devant elles. Ces classes n'étaient pas une armée, n'étaient pas organisées militairement. 11 est seulement dit que dans la seconde on servait à cheval et que dans la dernière on ne servait point. A cela près, et sauf le nombre des classes, une des législations semble calquée sur Vautre.
Solon avait supprimé Tesclavage pour dettes, et on disait de lui qu'il avait aboli les dettes comme on le disait de Servius.
La ressemblance s'étend jusqu'aux détails matériels du mode d'élection, et les barrières en bois qui formaient les Septa se retrouvent dans les periphragmata de l'Attique.
Le cens donné pour base aux droits politiques n'était pas exclusivement propre à la législation deSolon. Il
existait dans plusieurs des républiques grecques de la Campanie , Cumes , Pouzzole, Naples*; il existait à Locres *. Ce principe était dominant dans les villes grecques de rilalie méridionale.
Mais comment une constitution grecque a-t-elle été importée à Rome par un roi étrusque?
Beaucoup de choses ont passé de la Grèce enÉtrurie. Dans la grande majprité des vaseô peints trouvés en Étrurie, Tart est grec, les sujets sont empruntés aux traditions héroïques et à la mythologie de la Grèce; il en est de même des personnages représentés, dont le nom est assez souvent écrit en grec. Ces communications s'expliquent par le commerce de TÉtrurie avec la Grèce, dont l'histoire de la famille de Tarquin nous a offert un exemple.
Elles avaient pu faire arriver aux Étrusques des notions sur l'état politique des cités grecques aussi bien que des vases, et on avait pu imiter leurs institutions comme on imitait leurs arts.
Quand on voit par exemple à Corinthe les chevaux des cavaliers fournis et entretenus par un impôt levé sur les veuves et les orphelins, ainsi qu'à Rome ceux des cavaliers ou, comme on dit, des chevaliers romains', et quand on se souvient que l'aieul de Tarquin était venu de Corinthe, il est bien difficile de
* Mommsen, R. Geseh., i, p. 126-7.
* Micali, 17^ avanli il dm, d. R,, n, a
* Cic., De Rep., u, 20 ; Tit. Liv., i, 43.
ne pas soupçonner dans cette reproduction d'un usage trop singulier pour qu'elle puisse être fortuite une réminiscence de la Grèce.
De même, le second roi étrusque a pu entendre parler de la législation de Solon qui était un peu plus ancien que lui. Il passait pour avoir le premier mis un signe sur la monnaie^ et M. Bôckh déclare* qu'à Rome la monnaie a été faite d'abord sur le modèle de la monnaie grecque.
Mais est-ce bien Mastama, et pourquoi n'est-ce pas Tarquin qui a introduit à Rome une organisation politique imitée de Solon et des cités grecques?
Comme cette question m'embarrassait, je suis allé me promener sur le mont Cselius, ou vinrent bien des siècles avant moi lesÉtrusques, conduits par Mastarna, et, tout en contemplant l'admirable vue dont on jouit du couvent des passionistes, plongeant mon regard dans la vallée qui séparait devant moi la montagne d'Âlbano des monts Sabins et qui fut la route de la Campanie, j'ai été frappé de ce fait, que le Cselius était la première des collines qu'on rencontrait du côté de la Campanie et que de ce côté on arrivait de plein pied sur le Cselius. Alors il m'a paru que Mastarna avait pu venir du Sud, 4e la partie de l'Italie très-anciennement grecque, et l'origine hellénique de sa constitution m'a été révélée.
* PI., Bist, nai,, uim, 13, % *Melr. Unterwch., p. 207.
154 L'HISTOIRE ROMAINE A ROtiE.
Il y avait, comme on sait, une Élnirie campanienne. Avant l'époque de Romulus*, les Étrusques avaient fondé douze villes dans l'Italie méridionale, comme ils en avaient fondé douze dans Tltalie centrale et douze dans ritalie du Nord.*
Pourquoi ce chef étrusque, ce Mastama que la tradition représentait comme ayant été chassé de son pays par la fortune (varia fortunâ exactus) et ayant amené sur leCaelius les débris d'une armée, n'aurait-il pas été chei*cher des aventures dans l'Étrurie méridionale et guerroyé peut-être contre les villes grecques de la Campanie, visité du moins des cités étrusques qui en étaient voisines?
Ainsi l'on s'expliquerait Tanalogie delà constitution de Servius TuUius et des constitutions de ces villes, même le rapport qui nous a frappé entre cette constitution et la législation de Solon, dont l'établissement récent et déjà célèbre pouvait bien être connu dans la Grèce italienne, el même dans l'Étrurie méridionale.
Ceci expliquerait encore pourquoi Ton attribuait à Servius TuUius l'introduction de la monnaie, des poids et des mesures', toutes choses dont à Rome Torigine fut en partie étrusque et en partie grecque, et souvent grecque encore quand elle venait par l'Étrurie.
1 Huit siècles avant Jésus-Christ. (Vell. Pat., i, 7; 0. MûUer, Etr,, I, p. 166.
• Aur. Victor, De Vir. i//., vn. Les principales mesures grecques furent peu modifiées en devenant romaines. (Hommsen, li. Gesc/i., i, p. 195.)
SUITE DE SERVIUS TULLiOS. 135
On croyait que Servius Tullius avait le premier mis une marque aux monceaux de bronze * (ses rude) dont la valeur était jusque-là uniquement dans le poids, et qui par cette marque purent avoir désormais une valeur de convention, ce qui en fit une véritable monnaie*.
On rapportait Tinlroduction de la monnaie tantôt à Numa', tantôt à Servius Tullius. Ce qui veut dire qu'on croyait devoir Timitation de la monnaie greco-étrusque* aux Sabins, et à Servius, Étrusque, mais qui avait été en contact avec la civilisation grecque dans l'Italie méridionale, l'imitation de la monnaie grecque *. C'est à cause de ce contact que Servius Tullius passait pour avoir été profondément imbu des connaissances de la Grèce •.
L'écriture fut aussi communiquée aux Romains par
les villes grecques deTItalie méridionale, leur alphabet
fut originairement celui de Cumes^ Aussi le premier
' On peut voir une très-belle collection de cette sorte de monnaie grossière, et des as marqués d'un signe qui vinrent ensuite, au musée Kîrcher dans le collège Romain. Les exemples les plus anciens de Vxs grav€j celui qui porte une empreinte, appartiennent à TOmbrie, très-anciennement élrusque. (Pauly, Real Encycl.f i, p. 179.)
* Cette marque permettait de changer la valeur de la monnaie, et fut peut-être pour Servius Tullius un moyen d'aider les débiteurs à s'exonérer, comme le fit Selon par le changement qu'il apporta dans la valeur de la monnaie.
» Cedr., Comp. hi»i„ p. 141.
♦ 0. Mûllcr, Manuel d archéologie, g 178. » Bock., Metr. llnlers , 206-7.
« Cic. De Bep., ii, 21.
^ Mominseu, Gesch., i, p. 197.
monument écrit dont il soit fait mention est le traité d'alliance conclu entre Servius et les populations latines, traité qui se conservait encore au temps de Denys d*Halicamasse^ dans ce temple de Diane sur l'Aventin que Servius, disait-on, avait construit à l'imitation du temple de l'Artémis d'Éphèse, et où était une statue de bois de Diane fort ancienne et semblable à une statue de la déesse qu'on voyait chez les Phocéens de Marseille*.
Rome commence à peine et déjà elle reçoit les influences directes de la Grèce, sans parler de celles qui encore plutôt et dès le premier Tarquin ont pu lui arriver par les Étrusques et antérieurement encore passer d'Étrurie à Rome par les Sabins.
La fixation de la monnaie, des poids et mesures, l'emploi de récriture, toutes ces choses qui sont le signe d une civilisation plus avancée, paraissent à Rome sous le roi qui y a établi une constitution analogue aux constitutions modernes. Tout cela se tient et s'explique, si Ton admet que Servius a pu connaître des institutions grecques semblables à celles qui furent les nôtres, par ces communications dont la position du Caelius m'a suggéré la première idée.
Servius Tullius, qui donnait à tous les citoyens un droit individuel en leur imposant un devoir envers rÉtat, qui les distribuait en centuries et en classes,
* Den. d'Haï., nr, «6.
• Strab,iy, 1, 5.
avait besoin de connaître exactement leur nombre. Aussi institua-t-il à cet égard des mesures de police analogues à ce que présentent des administrations assez perfectionnées : c'était probablement encore une imitation de ce que les \illes grecques possédaient en ce genre.
Les recensements se faisaient dans le Champ de Mars, à chaque lustre; pour les contrôler, il imagina d'établir un équivalent de nos actes de naissances, de nos tables de population et de nos actes de décès, mais en rattachant ces mesures aux cultes et aux temples de différents dieux. Il choisit ceux de trois divinités sabines, Junon Lucine, la Jeunesse et la Vénus funèbre, Libitina ^
n voulut qu'à la naissance de chaque enfant une pièce de monnaie fut déposée dans le temple de la première, une à Tépoque où Ton sort de Tadolescence dans le temple dela'Jeunesse^une à l'occasion de tout décès dans le temple de Libitina. De ces trois temples, le premier et le dernier étaient sur TEsquilin ou dans les environs de l'Esquilin, et du vicus Patricius habité par les Sabins, le second sur le Capitole , dépendant alors du Quirinal et comme lui très-sabin.C*étaient probablement les actes de l'état civil de l'aristocratie Sabine, des centuries' patriciennes de chevaliers. Pour la foule latine et plébéienne, Servius avait pris une me-
• Den. d'Haï., iv, 15.
158 L'HISTOIRE ROMAINE A ROflE.
sure générale. Aux fêles des Lares que chacun célébrait à la ville dans son quartier (compilalia), et à la campagne dans son district (paganalia) , il ordonna que tous, sans exception, contribuassent pour le sacrifice par une pièce de monnaie différente, selon qu'elle était offerte par un homme, une femme ou un enfant.
Bien qu il fût un chef guerrier, Mastarna fit trèspeu la guerre. Tite Live ne cite qu'une bataille gagnée sur les Étrusques de Veies près de Rome et sur leurs voisins ^ Denys d'IIahcarnasse parle de TÉtrurie tout entière révoltée, de vingt ans de guerre et de trois triomphes*. L'Etrurie, queTarquin n'avait pas conquise, ne se révolta pas sous Servius. Comme Numa, auquel Tite Live le compare', Servius avait autre chose à faire que de guerroyer. Numa avait organisé Rome religieusement, il l'organisa politiquement. Il fondit les trois races qui après lui cessèrent d'être distinctes, c'est de lui que datent réellement Rome et le peuple romain.
n est impossible de ne pas s'intéresser à ce bon et sage Mastarna, le meilleur des rois de Rome. Le but politique qu'il se proposa, les institutions qu'il fonda, et qui survécurent à la royauté même, ajoutent encore
• Tit. Liv., I, 42.
* Den. d'Haï., iv» 27. Denys semble se déniditir lui-même, car il De nomme, parmi les ennemis vaincus par Servius, (|ue les habitants de Véies et de Cures, dans le voisinage de Rome, et ceux de Tarquinii qui n'en était pas très-éloignée.
» Tit. Liv., I, 42.
à la pitié que fait nailre sa fin tragique et à l'horreur qu'inspirent ses meurtriers.
En lisant le récit de cette mort, on sent que la poésie populaire, qui s'entend à présenter la tradition par son côté le plus émouvant, a donné à celle-ci une physionomie dramatique, frappante surtout pour qui contemple il drame sur le théâtre où il a été joué.
Servius TuUius était vieux. La plebs, formée des Latins de Rome et des environs, entourait d'aflection et de respect le roi populaire qui avait constitué le peuple romain et Tavait placé à la tête de la race latine; mais dans sa famille se préparait le coup qui devait Tatteindre. Il avait deux filles portant le nom étrusque et ombrien de Tullie^ et mariées à deux fils ou petits-fils de son prédécesseur, l'un appelé, comme son père ou son aïeul, Tarquin; l'autre, Aruns. Tarquin, ambitieux et emporté, avait une épouse d un caractère honnête et doux. Son frère, Aruns, sans ambition et sans orgueil, était le mari de cette terrible Tullie qui seule figure dans l'histoire sous un nom qu'elle a rendu fameux en le déshonorant, et qui devait aller jusqu'au parricide.
Ici commence la tragédie ou plutôt le vieux chant épique, qu'on sent sous le récit lui-même très-poétique de Tile Live, et que j'ai essayé de retrouver.
CIUnT ne Là PARHIGIOE.
Elle disait, la fière Tullie : « Pourquoi les dieux m'ont-ils donnée à cet Aruns, qui ne.sait pa* désirer et ne sait pas oser? Que ne suis-je la femme de Tarquin ! Celui-là, c'est un homme; celui-là, il est vraiment né. d'un sang de roi.
« Je te méprise, ô ma sœur I toi, tu as pour époux un homme, et c'est toi qui ne sais pas o$er. »
Alors elle va vers Tarquin, la femme méchante et hardie, et elle lui dit : « Ton frère est un lâche; il ne mérite pas de régner un jour.
« Il est né pour le trône, et il ne s'indigne pas en voyant sa place occupée par un autre; il n'est pas impatient d'être roi.
« Et toi, Tarquin, on t'a donné une femme sans courage, qui n*a pas besoin que tu sois roi.
a Elle file la laine pour te faire un vêtement; mais à ce vêtement il manque une bordure de pourpre.
c( Oh ! vaillant Tarquin! si j'étais ta femme, je te filerais aussi un vêlement; mais je voudrais qu'il fût bordé de pourpre, quand cette pourpre de\rait être du sang. »
Tullie était ardente et superbe; Tarquin aussi était superbe, car c'est le nom qu'on lui a donné.
n était ardent comme elle; comme elle il eût volontiers trempé sa robe dans le sang.
Cependant il lui dit : « Ce serait le sang de ton père. » Elle répondit : a Ce serait la bordure de la toge royale de mon époux. »
« Ah! si c'était toi, vaillant Tarquin, si c'était toi dont j'eusse été la femme, mon époux serait roi. »
D la regarda, la belle TuUie, il la comprit, et il lui dit : « Tu seras la femme de Tarquin. »
Et, un peu de temps encore, voilà que Tautre TuUie mourait; et, un peu de temps encore, voilà qu'Âruns mourait aussi.
Puis le superbe Tarquin prit pour femme la tière TuUie; mais alors se vit un prodige : la victime immolée n'avait pas d'entrailles; cette victime était comme la fière Tullie.
Le vieux roi, que Tâge avait affaibli, fut consterné; le vieux Mastarna, qui avait vu tant de guerres, fut rempli d'effroi.
« Les dieux sont courroucés, disait-il; les signes sont funestes; je crains que le meurtre ne soit dans ma maison. )»
Pendant ce temps, la détestable Tullie ne cesse d'exciter son époux par ses discours et ses caresses, par sa colère et par ses reproches.
Le soir, ce sont les discours et les caresses; le matin, ce sont les reproches et la colère.
« Ohl si j'avais voulu un mari seulement pour ser-
142 L'HISTOTRE ROMAINE A ROME.
vir avec lui, je n*aurais pas manqué de maris; mais j'en voulais un qui se sentît digne de régner, qui se souvint que son père était roi.
« Si tu es celui que j'ai cru épouser, je t'appelle mon mari, je t'appelle roi. Sinon la chose est pire qu'elle n'était auparavant; car nous gardons la bassesse, et nous y avons joint le crime.
« Allons, debout, à l'œuvre! Tu n'es pas comme ton père ou ton grand-père, étranger; tu n'as pas à venir de Corinthe, de Tarquinii, tu es à Rome.
a Tu es dans ta maison de l'Oppius. Là sont les dieux de ta race; là est l'image de ton père.
« Les dieux de ta race, l'image de ton père, te saluent et te disent : « Sois roi. » Si tu n'as pas le cœur de l'être, pourquoi tromper chacun ici en te donnant pour un fils de roi?
« Retourne à Tarquinii, retourne à Corinthe, retourne à ta famille de marchands. J'ai cru que tu ressemblais à ton père; c'est à ton frère que tu ressembles.
a Tanaquil, une femme étrangère, la femme d'un aventurier, a pu donner deux fois l'empire, à son époux d'abord puis à son gendre; et moi, née d'un sang royal, je ne puis ni arracher l'empire ni le donner. »
Ainsi parle cette femme : le Mundus est ouvert, les larves furieuses sont sorties, les mauvais génies sont errants. Les larves furieuses, les mauvais génies, sont
SUITE DE SER^ÎIIS Tl'LLIUS. 143
entrés dans l'âme de Tullie; ils entrent aussi dans Tâme de Tarquin.
Aussi rusé que méchant, il s'en va sur le marché que fréquentent les habitants des huit collines.
Là viennent les Sabins du Capitole et du Quirinal, les hommes de la lance, les fils farouches de Janus; là viennent les vaillants hommes du Palatin, qui, un jour, ont pris aux Sabins leurs femmes et leurs lilles, et que les hommes de la lance n'ont pu chasser de Roma, FantiqueRoma.
Là viennent les Albains du Gœlius, qui, chaque soir, sont tristes quand ils voient le soleil à son coucher faire resplendir Tazur de leurs belles montagnes qu'ils ont perdues.
Là viennent les Latins dépossédés qui vivent dans la forêt de l'Aventin et dans la vallée des Myrtes. Chaque soir, ils sont tristes en regardant le Tibre couler vers la mer, en songeant qu'il coule du côté où furent leurs villes qui ne sont plus.
Tarquin va dans le Comitium, où siègent les curies des patriciens qui s'y rassemblent l'œil morne et se taisent; car, depuis que les centuries des plébéiens se réunissent dans le champ de Mars, ils ne savent plus sur quoi délibérer.
Tarquin leur dit : « Que faites-vous là, nobles pères? Vous vous taisez. L'esclave, fils d'une esclave, vous a dépouillé de vos antiques droits. Le vénérable Comitium, que Vulcain protège, a été déshérité pour le parc
aux brebis du champ de Mars : l'élable a remplacé le temple.
«c L'esclave aime les esclaves et les misérables; il hait les pères de la cité, il les opprime; il protège les anciens captifs, la plèbe étrangère du Gselius et de r Aven tin. »
Aux cavaliers, fils ardents des patriciens, il dit : « Le vieux chef de pillards ne peut plus monter à cheval; il n'a plus de butin à partager aux jeunes cavaliers; il ne donne plus rien à personne; il garde sa richesse pour bâtir des murs et des temples. »
Voilà ce que Tarquin répète chaque jour contre le bon Maslama, et les vieux patriciens le maudissent, et les jeunes patriciens le méprisent.
Le vieux roi, qui peut à peine marcher, ne sort pas de sa maison, et ne sait rien de ce qui se passe au dehors; le cœur de sa fille, de la fière Tullie, palpite d'une odieuse joie.
Un jour vient, et le superbe Tarquin descend dans le marché, entouré de cavaliers et de fantassins bien armés, précédé de douze licteurs qui portent des haches, vêtu de la robe blanche des rois étrusques, qui est bordée de rouge, car déjà il Ta trempée dans le sang.
En le voyant passer, le front hautain, Tair dur et menaçant, les marchands sont épouvantés; ils ferment leurs boutiques qui entourent le marché; les mères^ inquiètes, embrassent leurs enfants.
Tarquîn monte les degrés de la Curie, et au sommet des degrés il fait placer le siège d'ivoire du \ieux roi Servius; il s'y assied. De là il regarde d'un air farouche la multitude qui se presse dans le marché et d'un air confiant les curies patriciennes qui remplissent le Gomitium.
D'une voix forte il appelle le héraut. Le héraut vient en tremblant, c Héraut, dit le Superbe, va citer Tesclave fils d'une esclave à comparaître devant le roi Tarquin. »
Puis il dit : a Après la mort de mon père, l'illustre Tarquin, l'aventurier Mastama est monté indûment sur le trône où devait monter le fils de Tarquin, sans qu'on ait proclamé l'interrègne^ sans qu'on ait assemblé les curies. C'est une femme qui lui a donné le trône.
« C'est ainsi qu'il a été roi. Comment a-t-il régné? Protecteur des hommes de race infime, comme eux haïssant ceux de noble origine, il a donné le suffrage à la multitude, il a abaissé les grands.
« Il a pris leurs terres et les a distribuées aux plus vils, à son gré et à son caprice. Voilà ce qu'il a fait, l'esclave fils d'une esclave. »
En ce moment, le vieux roi arrive; il monte les degrés de la Curie d'un pas que l'âge et la fureur font chanceler. D'une voix sévère il s'écrie :
« Qu'est ceci, Tarquin? quelle est celte audace de convoquer les Pères sans uion aveu et de t'asseoir à ma place sur mon trône? »
t46 L'HISTOIRE ROMAINE A ROME.
Tarquin répond : a C'est sur le trône de mon père que je suis assis. Le fils d'un roi y jest mieux placé qu'un misérable esclave. Assez longtemps dans ton insolence tu BS insulté ton maître. »
Mastarna suffoque de colère; il s'avance vers Tarquin d'un pas qui ne chancelle plus, avec la majesté et la fermeté d'un vieux roi oui a été un guerrier vaillant.
, Tarquin s'élance vers lui fiirieux et menaçant, et, d'un geste superbe, il lui fait signe de descendre les degrés de la Curie. Le vieux Mastarna reste immobile, et dit : « Retire-toi, meurtrier de ma fille, retiretoi. »
Alors Tarquin, l'orgueilleux Tarquin, ne se possède plus; il ouvre ses bras puissants, il saisit le vieux roi et l'étreint comme s'il voulait l'embrasser; mais il ne veut point Tembrasser, il veut lui donner la mort. Le fort jeune homme saisit l'infirme vieillard; il l'enlève de terre et le précipite au bas des degrés par où l'on descend de la Curie vers le Comitium au pied des fiers patriciens sabins.
Tout meurtri, tout sanghnt, étourdi de sa chute, le vieillard se relève. Ce coup terrible a intimidé les plébéiens, ses partisans, dans le marché. Les superbes patriciens du Comitium rient en le voyant rouler les degrés de la Curie, en le voyant se relever tout meurtri, tout sanglant.
Le vieux roi s'en va d'un pas boiteux regagner sa
demeure sur le Cispius, sa haute demeure qu'il a placée là pour dominer le quartier patricien, pour tenir sous ses pieds les méchants patriciens, les insolents Sabins, et les empêcher d'insulter les Romains du Palatin, les Latins de l'Aventin et du Cœlius.
Les Latins le plaignent, les plébéiens le plaignent; ils voudraient l'entourer, le suivre; les soldats de Tarquin les en empêchent.
Les hommes du Palatin, de FAventin et du Caelius. gémissent en le voyant passer; les soldats de Tarquin leur défendent de gémir.
Le vieux roi s'en va seul d'un pas lent et d'un pied boiteux, rftme brisée de douleur, et essuyant avec sa robe royale le sang qui dégoutte de son front audevant de ses yeux et Tempêche de voir son chemin.
Quand il arrive dans la Bonne-Rue, dans le quartier des Sabins, dans le quartier ennemi, on l'insulte, on le raille, on le menace. Voilà ce qu'a dû souffrir des arrogants Sabins le grand chef étrusque, le bon Mastarna.
Il était parvenu à l'extrémité delà Bonne-Rue et au commencement du Yicus-Virbius, par où Ton monte à cette partie de TEsquilin où était la demeure du roi.
Déjà il voit tout près de lui sa maison royale du Cispius, où il espère reposer son corps malade, n'être plus outragé comme un misérable, où il espère mourir en paix.
Mais, comme il passait devant le temple de Diane,
la grande déesse des Sabins, à laquelle Mastarna, pour être agréable aux Sabins, a dédié le temple de TAventin;
En ce moment, des soldats envoyés par Tarquin le rejoignent et lui disent : « Tarquin nous a commandé de te tuer. »
Le vieux guerrier ne peut se défendre; il ne leur répond point, il ne les regarde point; mais il lève les yeux vers le sanctuaire de la déesse, et lui parle ainsi :
ce 0 déesse Diane! j'ai mis sous ta protection les cités latines, et moi je protégeais les Latins de Rome; j'étais leur père, et ils étaient mes enfants.
« Aujourd'hui que je vais mourir, ô déesse I je te recommande mes enfants, les pauvres plébéiens de TAventin et du Cselius, et les forts habitants du Palatin, quoiqu'ils ne viennent pas me défendre, moi qui les ai défendus de leurs ennemis et de leurs tyrans.
« Que ce peuple latin de Roma, que j'ai délivré du joug des Sabins, soit un grand peuple; que le nom de Romain soit un grand nom, et que le nom de Sabin périsse !
<n Que Tarquin soit maudit I qu'il soit chassé de Romal
« Que mon sang n'y règne plus, puisque mon sang produit des monstres I »
Les Sabins de ce quartier, les patriciens de ce quartier, l'entendent, et ils sont saisis de fureur.
« Tuez, disent-ils aux soldats, tuez ce vieux chien d'Élrurie qui a opprimé les braves Sabins;
« Qui n'a eu de complaisances que pour les pâtres du Palatin, pour les marchands de bœufs de TAventin, pour les conducteurs de bêtes de somme du Caelius.
a Tuez-le, tuez-le bien vitel que le glorieux Tarquin règne 1 et, unis aux Étrusques, les Sabins écraseront les loups du Palatin, les bœufe de l'Avenlin et les mulets du Caelius. »
Et les soldats de Tarquin égorgent le vieux roi du Caelius, l'ami des Latins, Tami des plébéiens, et les Sabins du quartier sabin se réjouissent, et les patriciens du quartier patricien se réjouissent; car ils le regardent comme leur ennemi; ils sont bien aises qu'on Tait tué dans leur quartier.
Cependant Tullie, la détestable TuUie, était dévorée d'impatience dans sa maison de l'Oppius; car elle habitait, comme son père, un sommet de TEsquilin, mais un autre sommet.
Le père et la fille ne pouvaient demeurer ensemble et respirer le même air. Servius n'avait pas voulu que le meurtre habitât dans sa maison.
Tullie monte sur son char et se rend à la curie; elle monte les degrés où étaient quelques gouttes du sang de son père. Elle les foule aux pieds sans les voir; elle les aurait vues qu'elle ne se serait pas arrêtée.
Elle entre dans la curie. La présence des hommes n'arrête point cette femme effrontée. En présence des
150 L'HISTOIRE ROHAI^E A ROME.
Pères elle embrasse son mari, et le salue du nom de roi.
Puis elle s'élance en hâte pour aller à la demeure d'où le vieux roi Tavait bannie. Maintenant elle y va rentrer sans crainte, car elle espère y trouver son père mourant.
S'il devait vivre encore, que ferait-elle? Elle ne Ta dit à personne, excepté à Tarquin; mais elle est bien pressée, sans doute elle sait pourquoi.
Mais voilà qu*à l'extrémité de la Bonne-Rue, à l'entrée du Vicus-Virbius, devant le temple de Diane, voilà que le char de Tuliie, au moment où il allait tourner à droite pour gravir l'Esquilin, s'arrête tout à coup.
Les chevaux ont vu un cadavre au milieu de la rue, et ils se sont arrêtés; le cocher a vu le cadavre, et il reste immobile.
« Allons, cocher, dit TuUie, frappe de ton fouet les coursiers qui s'arrêtent; allons, mes bons coursiers, en avant; j'ai hâte d'arriver. »
Les chevaux se cabrent au lieu d'avancer; le cocher ne peut lever le fouet sur eux; l'horreur a pétrifié son bras.
L'altiëre Tuliie le gourmande, mais toujours il demeure immobile.
Enfin elle avance la tête pour voir l'obstacle; le cocher lui montre le cadavre, et lui dit : « C'est le cadavre de ton père. »
Elle regarde, puis elle lève la tête, et voit au haut
de la montée du Yicus-Yirbius la maison royale, la maison où elle va être reine et Tarquin roi.
Et elle dit au cocher : « Eh bien, passe sur le car davre de mon père. »
Le char de Tullie a passé sur le cadavre de son père. Les os de son père ont crié sous les roues; le sang de son père a jailli sur elle.
Elle n'a pas entendu les os crier, elle n'a pas vu le sang jaillir; elle ne voyait que la maison royale au sommet du Yicus-Yirbius, la maison où elle sera reine et où Tarquin sera roi.
La rue où ceci s'est passé ne s'appellera plus la Bonne-Rue, mais la rue Scélérate ; elle s'appellera comme la scélérate Tullie.
Quelques jours après, elle est allée dans le temple de la Fortune, que Mastarna, le favori de la Fortune, avait élevé à la déesse, qui la protégé longtemps, et qui a iini par le trahir;
A la déesse qui venait la nuit par sa fenêtre le visiter dans sa demeure, et qui, ainsi qu'une femme légère, quand il a été vieux, l'a abandonné.
Et comme Tullie s'approchait de la statue de son père, qui était dans le temple, la statue s'est voilée la face pour ne pas voir la scélérate Tullie.
J'ai cherché à retrouver l'accent populaire du poème
antique en traduisant le beau récit de Tite Live, dans la langue rude et cadencée qui devait être celle de ce vieux chant en y introduisant quelques détails tenant à des circonstances que Tite Live ne connaissait pas ou qu'il n'a pas rappelées, et que Tétude des lieux et des races m'a permis de retrouver et d'apprécier.
Cette fois le poème qui a transmis l'événement tragique était un poème romain, non un chant sabin, comme le chant du Vélabre. Un poème animé de l'esprit sabin n'eût point montré, comme le fait la narration de Tite Live, dont ce poème a fourni les éléments, tant de sympathie pour Servius TuUius,
Cette apparition du sentiment romain dans la légende est pour moi un signe historique de l'avènement du peuple romain.
Après avoir tenté cette recomposition approximative du récit primitif, je reviens à l'événement lui même, que je crois véritable, au moins dans son ensemble^ car la poésie populaire n'invente pas les faits, elle les raconte à sa manière, et décrit fidèlement les lieux.
La fidélité de cette description, reproduite par ceux qui avaient reçu la tradition telle que la poésie Tavait feite, permet d'assister à la tragédie jusqu'à la dernière scène, comme si on était guidé par un témoin oculaire.
Servius, s'éloignant de la demeure des rois sabins sur la Velia, qui fut encore celle de Tarquinius Priscus, et qui d'abord avait été la sienne, alla, le pre-
mîer des rois de Rome, habiter un sommet de l'Esquilin, nommé Cispius (Sainle-Marîe-Majeure), du côté de son agger, du côté où Rome était le plus menacée *. n était aux avant-postes contre les Sabins.
Son gendre, Tarquin, suivant la tradition, habitait aussi sur TEsquilin, mais plus au sud, près du bois de hêtres, appelé Fagutal', qui était voisin de Tautre sommet de TEsquilin, TOppius (San-Pielro-in-Vincoli).
Je voudrais suivre les pas de Servius Tullius depuis la curie jusqu'au lieu où il tomba, et où la tradition Taisait passer le char de sa fille sur son cadavre.
Je n'affirme point la réalité de ce monstrueux événement, que je suis encore plus loin de rejeter. Quoi qu'il en puisse être, la tradition était précise et détaillée dans ses indications topographiques; elle n'avait pas de doute sur le point où le fait s'était accompli. Je dois dire que je n'en ai pas moi-même sur le lieu qu'elle indiquait.
Servius Tullius, après avoir pris le chemin raccourci qui partait du pied de la Velia et allait du côté des Cannes, atteignit le Vicus-Cyprius (Via Urbana).
Parvenu à l'extrémité du Viens- Cyprins, le roi fut atteint et assassiné par les gens de Tarquin auprès d'un temple de Diane*.
C'est arrivée en cet endroit, au moment de tourner
* Solin., I, «5.
« Solin.. I, 2e.
» Tit. Liv., I, 48; Ov., Fait., vi, 603.
à droite * et de gagner; en remontant le Vicus-Virbius, le Cispius, où habitait son père, que les chevaux s'arrêtèrent; que Tullie, poussée par Timpatience fiévreuse de Tambition, et n'ayai^t plus que quelques pas à faire pour arriver au terme, avertie par le cocher que le cadavre de son père était là gisant, s'écria : « Eh bien, pousse le char en avant. »
Le meurtre s'est accompli au pied du Viminal, à l'extrémité du Vicus-Cyprius, là où fut depuis le Vicus- Sceleratus, la rue Funeste.
Le lieu où la tradition plaçait cette tragique aventure ne peut être sur l'Esquilin : mais nécessairement au pied de cette colline et du Yiminal, puisque, parvenu à l'extrémité du Yicus-Cyprius, le cocher allait tourner à droite et remonter pour gravir TEsquilin. U ne faut donc pas chercher, comme Nibly , la rue Scélérate sur une des pentes', ou, comme Canina* et M. Dyer*,
* Cette désignation précise de Tite Live i^énnet de déterminer le lieu tragique. C'était à Textrémité du Vicus Gyprius, auquel Ton arrivait en descendant des Garines, et qui ne pouvait être que le chemin entre FEsquilin et le Yiminal, appelé aujourd'hui Via Urbana, à l'endroit où il fléchit vers la droite et prend le nom de Via di Santa Maria luaggiore. Cette dernière rue correspond au Vicus Virbius. On place en général le Vicus Cyprins sur l'Esquilin, malgré les paroles de Tite live et d'Ovide, qui tous deux le placent au-dessoui de l'Esquilin. Denys d'Halicamasse (iv, 39) dit que c'est le Vicus Virbius, et non le Vicus Cyprins, qui fût appelé Voie Scélérate, mais la première de ces deux rues n'était qu'une continuation de la seconde.
* Nibb., Rom. ont, n, p. 832.
s Can., Esp. top., p. i07.
* Dict. de Smith , ii, p. 824.
sur le sommet de TEsquilin^ d'oùFon ne pouvait monter sur TEsquilin.
Tullie n'allait pas sur TOppius (San-Pietro in Vincoli), dans la demeure de son mari, mais sur le Cispius, dans la demeure de son père *• C'était de la demeure royale qu*elle^allait prendre possession pour le nouveau roi.
Quand Tullie osa pénétrer dans le temple où était la statue de son père, la statue se voila '. D'autres disaient qu'il fallut la voiler, parce que sa vue réveillait la douleur immense et toujours croissante du peuple^.
Sans croire à ce miracle, je suis disposé à admettre la vérité de cette formidable histoire, prise dans son ensemble. Ce sont là de, ces faits extraordinaires qui restent dans la mémoire des peuples, et que la poésie naive des âges anciens doue, pour ainsi dire, au lieu qui en fut témoin.
Ce fait sinistre a beau être perdu dans le lointain des âges et à demi voilé par les nuages de la tradition, quand on se sent au lieu où elle l'a placé, il semble revivre, et on croit Tapercevoir.
* Summus Gyprhis Viens ne veut pas dire seulement au sommet de la rue, mais aussi à l'extrémité de la rue, comme : Sutnmis digitis, du bout des doigts.
* Tite Uve (m, 48) dit le contraire, mais Ovide [Fasi., vi. 605) le dit positivement, et les Fastes d'Ovide ont été écrits en grande partie d'après Varron.
» Ov., Fast, VI, 57«, ♦Ov.. Ftf«/.,vi,5834.
150 L'BIÎ^TOIRE ROMAINE A ROME.
Je n'oublîer&i jamais le soir où, après avoir longtemps cherché le lieu qui vit la mort de Servius et îc crime de Tullie, tout à coup je découvris clairement que j'y étais arrivé, et m'arrêtant plein d'horreur, comme le cocher de la parricide, plongeant dans Tombre un regard qui, malgré moi, y cherchait le cadavre du vieux roi, je me dis : c< C'était là I »
Question de rinfluencedcsÉlrusques sur Rome, présomption tirée de monuments et de la topographie.— Origine et formation du peuple étrusque. — Rapports de l'Ëtrurie avec la Grèce, TOrient, les populations germaniques.— Ce que les Romains ont reçu des Étrusques. — Ghiffires, monnaie, calendrier, les cloches, les moulins à bras, etc. — Jeux : pugilat, courses de cheTsux et de chars; jeuc séculaires : le tiieU étrusque. — Représentations dramatiques, combats de gladiateurs, pompe royale et patricienne, pompe triomphale d'origine étrusque. — Ce qu'il y eut d'étrusque dans la religion et dans Torganisation politique, dans le système militaire et dans Tagricnlture des Romains. — L'art romain fut étrusque jusqu'au jour où il fut grec. — Architecture, sculpture, musique. — Tableau de Rome sous les rois étrusques
Après avoir eu deux rois étrusques, Rome était-elle devenue étrusque, et jusqu'à quel point Tétait-elle devenue?
La science allemande tient aujourd'hui peu de compte des influences de TÊtrurie sur les origines de Rome. Un de ses plus illustres représentants.
M. Mommsen *, rejette, avec un dédain quelque peu su perbe, ces influences auxquelles ont cru, après les anciens, d'autres savants non moins illustres, et parmi eux Oltfrid MûUer.
Je voudrais me trouver à Rome avec M. Mommsen. J'aurais sans doute beaucoup à y apprendre dans ses doctes entretiens; mais si j'étais assez heureux pour y faire quelque promenade historique avec lui, je tâcherais de le rendre moins sévère pour lopinion des anciens et d'Ottfrid Mûller, qui est aussi la mienne.
J'irais voir avec lui le mur de la Rome du Palatin, construit à la manière étrusque, et dont une partie est encore là pour nous montrer les Étrusques donnant à Rome naissante son plus ancien rempart; les restes de l'enceinte de Servius Tullius, également étrusque et qui avait trois lieues de tour; la Cloaca maxima, ce prodigieux travail d'utilité publique, qui est visiblement étrusque; puis je le prierais de contempler en esprit le grand cirque, établi entre deux collines; sur Tune des cimes du Capitole, le temple de Jupiter avec ses trois Cella, selon le rite étrusque, et les statues en terre cuite dont son faite
* Les droits légitimes de l'Ëtrurie à une influence réelle exercée sur les Romains au temps des rois ont été revendiqués par un Toscan profondément versé dans l'histoire de Rome ei du droit romain, M. P. Capei, dans les archives historiqua d'Italie (Nuov. Ser., t. IV), ce recueil fondé par M. Vieusseux, et qui a concouru, comme tout ce qu'a fait ce patriote universellement honoré, à la régénération de lltalie.
était orné, et qui était l'œuvre d'artistes étrusques. Puis, passant le pont Saint-Ange, nous serions en cinq minutes dans l'ancienne Étrurie, et aurions par là le sentiment de sa proximité.
Le chemin de fer nous mènerait en une heure à Cervetri, et en deux heures à Civita-Vecchia, près de Cornelo. A Cenetri et à Cometo, nous trouverions les nécropoles considérables de deux villes étrusques voi* sines de Rome et Tarquinii.
Je prierais M. Momnfôen de réfléchir que l'Étrurie, si proche, était un pays déjà en rapport avec la Grèce par le commerce et les arts avant le temps des Tarquins. Il me semble difficile qu'à la première vue M. Mommsen ne fût pas ébranlé dans son opinion et repoussât aussi complètement l'idée qu'un grand pays civilisé a pu exercer quelque action sur une ville qui l'était beaucoup moins et qui était à ses portes. Peutêtre il se sentirait disposé à plus d'indulgence pour les nombreux témoignages des anciens en faveur des emprunts faits par les Romains à la civilisation étrusque.
Mais, avant de déterminer ce que Rome a reçu des Étrusques, il est nécessaire de se demander ce qu'était et d'où venait ce peuple.
J'épargnerai au lecteur, et je réserve pour un autre ouvrage, la discussion des renseignements assez souvent contradictoires que les anciens nous ont laissés sur ce sujet et les systèmes très-divers dont ils ont fourni aux modernes les matériaux.
Que sont les Étrusques, appelés Tyrrhéniens par les Grecs? Venaient-ils de la Lydie, comme le veut Hérodote? Des montagnes de la Réthie (le pays des^ Grisons) et ont-ils envahi FÉtrurie, suivant Thypothése de Niebuhr*?
Je m'en tiens à l'assertion de Tite Live. Il est trèsvraisemblable, comme le rapportent Pline* et Justin', que des Étrusques de l'Italie septentrionale aient été chassés par les invasions celtiques. On explique ainsi les traces des Étrusques qu'on a cru trouver dans les Alpes.
Toutes ces choses seront discutées ailleurs, mais ne peuvent Tétre ici.
Ici je dirai seulement que les Tyrrhéniens étaient des Pélasges. Ils paraissent être arrivés en Étrurie par mer, et avoue établi le centre de leur puissance précisément dans cette ville de Tarquinii, d'où est venu Tarquin.
Quels qu'ils fussent, les Étrusques refoulèrent au nord les Ligures, au sud et à l'est soumirent une grande nation sabellique, les Ombriens, premiers habitants du sol, auxquels, selon Pline, les Étrusques prirent
' Cette hypothèse repose sar l'analogie du nom de Rasena que portaient les Étrusques (Den. d'Haï., i, 30, inscr. de Pérouse) et du nom des Réthiens, habitants du pays des Grisons, ressemblance qui n'est pas bien firappante, et sm* un passage de Tite Uto (t, 33) qui dit que les Réthiens dont des Étrusques réfugiés dans les Alpes.
> Plin., HUt. nat., m, 20 (24).
' Jusl., xs, 5.
trois cents villes seulement il ne fallait pas dire les Étrusques, mais les Tyrrhéniens, c est-à-dire les P6lasges^ Les Pélasges et les Ombriens ont formé le peuple étrusque*.
La langue étrusque est encore un mystère.
Nous lisons sans peine les caractères étrusques; mais nous nous arrêtons là : le sens des mots nous échappe. Aujourd'hui on interprète assez couramment les hiéroglyphes; on commence à déchiffrer les inscriptions cunéiformes de Ninive et de Babylone, et celles de Persépolis n'ont plus de secret. On est arrêté devant l'étrusque sans pouvoir faire un pas pour y pénétrer.
On a essayé tous les moyens : on a cru expliquer les inscriptions étrusques par l'hébreu et par le slavon, par l'hébreu surtout. A l'heure qu'il est, un savant italien et un savant allemand traduisent l'étrusque au moyen de l'hébreu. Malheureusement les traductions de l'un ne ressenâblent pas aux traductions de l'autre.
* Que les Tyrrhéniens fussent des Pélasges venus par mer en Étrurie ne me semble pas douteux, et je crois que Tarquinii, la patrie des Tarquins, de bonne heure en rapport avec la Grèce, fut le siège principal de leiu* puissance, comme le pense Oitfrid Mûller.
* Celte opinion de M. Lepsius sur l'origine du peuple étrusque me parait la plus simple et la plus vraie. L'hypothèse qui fait des Ombriens un peuple gaulois repose sur un témoignage isolé (Sêrv., ÂHn., XII, 752), démenti par les noms sabelliques des lieux que les Ombriens onl habités. Les Ombriens étaient si peu étrangers à l'Italie, qu'ils étaient considérés comme l'un des plus anciens peuples de l'Ilalie. (Den. d'Haï., i, 49.)
u. il
Je crois que la marche à suivre pour arriver à Tinterprétalion de la langue étrusque est indiquée par la composition de la population de rÉtrurie.
Cette population fut à moitié ombrienne et à moitié pélasge. La langue qu'elle parlait devait donc contenir des mots ombriens et des mots pélasges.
C'est par les dialectes sabelliques et par le grec qu'on devait attaquer l'étrusque.
L'étrusque était une langue rude. Il semble que quelque chose s'est conservé de celte rudesse dans le parler des Florentins, qui mettent une aspiration à la place du c, et prononcent, au lieu de graxia^ hrazia.
L'extrême contractiou qui est dans le génie de la langue étrusque rend très-difficile de reconnaître sa parenté avec une langue quelconque. ,
Cette contraction est moindre dans une inscription très-antique et où l'élément pélasge semble moins altéré.
M. Lepsius * y a montré quelques rapports avec le grec. Dans un assez gfrand nombre d'inscriptions, les noms propres sont précédés du mot mi, qui parait correspondre à eimi; en grec, je suis. Le verbe, qui exprime l'existence, est fondamental en ce qui conce ne la parenté des langues.
D'autre part, plusieurs noms de villes et de fleuves en Étrurie appartiennent évidemment à un dialecte
• Ty»rhetier Peiasger, p. 40-5.
sabellique; on ne peat en rendre compte que par l'ombrien.
Quelques-uns ont une physionomie grecque * qui trahit leur provenance pélasgique; mais un assez grand nombre est sabellique, par conséquent ombrien *.
Les noms de lieux sont tenaces; ils résistent à la conquête d'une race, à l'envahissement d'une langue. En France, beaucoup sont encore gaulois. L*idiome celtique, qui a laissé peu de traces dans notre vocabulaire, s'est cantonné là.
Ce mélange de deux races* se manifeste dans la religion comme dans la langue. On trouve en Étrurie des dieux pélasges avec des noms étrusques*, et des dieux sabelliques' qui n*ont pu y être iutroduits que par les Ombriens.
* Pise, Pyrgoi, Âlsium.
* Panni les tilles, l'ancien nom de Clusium Camars est le même que celui de Cameriai ville sabine; Artena en Ëtrurie et chez les Vols> ques. Comparez Fregenœ et Fregell», Sutrium et Satricum. Fereniirwm et Ferentina tiennent de Feronia, ditinité sabellique. Parmi les fleuves, VUmbro a certes un nom ombrien.
* Jundasque a sanguine avorum
Mxcnwi Ualis permixfâ »tirpe colonos.
(Sil. It., PutUc., If, 722-3.)
* Hephaistos (Vulcain) s'appelle Sethlans. Dionysos (Bacchus) s'appelle Phupbluns.
* Vertumne (de vertere)t Vertumnus ou Vortumnus, Voltumna, la déesse à laquelle était consacré le temple auprès duquel s'çssemblaient les représentants des douze villes étrusques. Plusieurs divinités de rÉtrurie avaient des dénominations ombriennies : Junon était
Avant de chercher ce que les Étrusques ont pu donner aux Romains, il faut chercher ce qu'ils ont pu recevoir et transmettre après Tavoir reçu.
Sans parler de ce qui chez eux était pélasge et trèsantique, ils ont reçu des Grecs le principe de leurs arts "et leur alphabet.
Les peintures qui décorent les vases trouvés en Étrurie, et que, pour cette raison, Ton a longtemps nommées étrusques, offrent une reproduction des divers styles de la peinture grecque, depuis le plus ancien jusqu'au plus perfectionné, avec quelques altérations introduites par le goût indigène. Il en est de même des peintures qui sont tracées sur les parois intérieures des tombeaux ^ Cette ressemblance avec les modèles grecs confirme la tradition d'après laquelle Tarquin aurait amené avec lui des artistes corinthiens*.
L'architecture étrusque a également suivi des modèles grecs. L'ancien ordre toscan n'était qu'un do-
appeléè Ctfpra, mot sabin qui Teut dire banne. Le nom de Mantus^ le Pluton étrusque, a la même racine que le nom des mânes, et cette racine est, pour la raison que j'ai dite, le mot sabin manus, bon.
^ Les plus belles de ces peintures, celles où le style grec est le plus purement reproduit, ont été découvertes par M. Noël des Vergers et feu M. François dans une tombe près de Voici.
* Le nom de Tun de ces artistes, nommé par Pline (zxzv, 45] Eucbeir, s'est retrouvé dans une inscription étrusque. L'aii. de modeler rargile florissait à Gorinthe. On a été frappé de la ressemblance des vases corinthiens et de ceux de Tarquinii; sur les rapports qui ont existé entre les deux villes, voyez 0. HQUer (£/r., i, p. 194.)
LA ROME ËTRIJSQUE. 165
rîque altéré. Le système de construction que l'on remarque dans les murs étrusques et dans les anciens murs de Rome est grec.
L'alphabet étrusque est un anden alphabet grec qui date du temps où l'on écrivait encore en Grèce de droite à gauche. Cette direction, qui était celle de récriture phénicienne, s'est conservée dans l'écriture étrusque*.
Outre les relations manifestes de la Grèce et de l'Êtrurie, on trouve aussi en Étrurie des traces évidentes d'un rapport , quelconque des Étrusques avec l'Assyrie et rÉgypte. Ce rapport peut n'avoir rien à faire avec leur origine, et ne prouver autre chose que l'étendue de la navigation de ces Pélasges, qui, sous ce nom et sous celui de Tyrrhéniens qu'on leur a donné dans l'antiquité, sont représentés comme de grands navigateurs.
Sans sortir de Rome, on peut voir d'assez nombreuses preuves de ces rapports de l'Étrurie et de l'Orient : c'est avant tout, au Vatican, la parure d'un prêtre, trouvée dans un tombeau de Caere; les ornements dont elle se compose sont d'un aspect assyrien et égyptien tout ensemble*. On y remarque des fi-
< Il ne faut donc point voir là, comme on Ta fait, une preuve de l'origine sémitique de cette dernière écriture.
' Ces monuments du m'usée grégorien où les influences babyloniennes et égyptiennes se confondent, a dit un archéologue éminent que la science a perdu trop tôt, M. I^enormant.
gures ailées, pareilles à celles des cylindres babyloniens.
En ce qui concerne TÊgypte, la ressemblance des figures qui couvrent les murs de ces temples avec les peintures tyrrhéniennes avait déjà frappé Slrabon*. Oltfrid MùllerTa signalée après lui*. On a découvert dans des tombeaux étrusques plusieurs de ces vases à tète humaine qu'on appelle canopes; seulement ils ont des bras, ce qui n est pas égyptien *.
Les pierres gravées qui ont la forme de scarabëeSi si fréquentes en Egypte, où le scarabée est un symbole hiéroglyphique, abondent dans les tombes étrusques.
Sur ces scarabées eux-mêmes sont tracés de véritables hiéroglyphes \
Sur un grand nombre d'ustensiles en bronze parait la fleur du lotus, ce symbole si souvent répété dans les représentations égyptiennes; on trouve l'image de Tâme figurée à la manière égyptienne par un oiseau à tète humaine; enfin dans la collection Campana sont deux singulières statues en terre cuite dont le costume fait penser à la Perse, et les traits,
« Str., xvn, 1,28.
* Kl. Schrift.t >, 199-100. A propos de certains vases trouvés en Ëtrurie.
* Mie, Ant. pop. pi., xiY, xv.
* Quelques-uns semblent une imitation de l'art égyptien; mais il y en a qui, je crois, viennent de l'Egypte. Ceux qu'on lit sur un vase tire d'une tombe non loin de Csere veulent dire : vingt'-cmq mesurée de parfum. (Abek., MiU. /!.. p. 270.)
surtout la forme des yeux, font penser aux nations lartares. D'autre part, certains tombeaux * étrusques sont très-semblables aux sépultures des rois de Lydie, d*où Hérodote fait venir les Tyrrhéniens.
Y a-t-il dans la langue et dans le peuple étrusque un élément sémitique, c'est-à-dire quelque chose des langues et des races de la Syrie, de la Judée et de l'Arabie, comme pourrait le faire croire la tradition d'une origine lydienne? Cela est loin d'être démontré; mais Fétat de la science ne permet pas de le nier absolument.
Ce qui parait plus certain, c'est le rapport des Étrusques avec Tes populations germaniques. Douze dieux portant le même nom, Aesar* (les Ases), et destinés à mourir dans une révolution du monde, voilà ce que Ton rencontre avec quelque surprise dans la religion des Étrusques et dans la religion des Scandinaves.
De même, au-dessus de ces douze divinités, est une puissance supérieure et inconnue : en Élrurie, les dieux mveloppés *, et un dieu dont on ignore le nom; en Scandinavie, un dieu que l'obscurité environne, le noir Surtur.
De plus, Tagès, le révélateur de la doctrine étrusque, est un nain savant, comme le sont les nains de
^ Les portes de beaucoup de tombeaux, notamment celles de Gastel d'Asso, près Viterbe, ont cette forme particulière que présenteDt seules dans le monde les portes égyptiennes
• Suet., Oa., 97.
» Sen., Nat. Qusui,, n, 4
TEdda. Le siège des dieux étrusques est au nord. Les communications de TÉlrurie avec les régions septentrionales de l'Europe ont pu être amenées par le commerce de Faoïbre Jaune qu'on recueillait aux bords de la Baltique.
Nous savons très-peu de choses des Étrusques avant l'époque où ils furent soumis par les Romains.
A partir de cette époque, ils soiît célèbres par leur sensualité et leur obésité.
Ce dernier trait se retrouve souvent dans les statues placées sur les tombeaux peu anciens; mais d'autres statues montrent au contraire des corps maigres, des traits anguleux. C'est probablement le type ancien du peuple étrusque, type qui reparait dans les figures florentines du moyen âge, et dont le visage sévère et fortement prononcé de Dante offre un remarquable exemple.
La tradition du caractère primitif des Étrusques, conservée par Virgile, les représente comme un peuple belliqueux, tandis que tous les témoignages nous les montrent, après la conquête romaine, comme un peuple amolli. ^
Un changement semblable s'est produit dans le caractère des Toscans modernes, avant et après les Médicis et leurs successeurs. Les effets de toutes les servitudes sont les mômes*.
* Plus heureux que leurs ancêtres, les Toscans viennent d'être délivrés d'une domination qui, pour son malheur, s'était fait étrangère.
Après ces indications rapides de ce qui est propre à l'ancienne Ètnirie, j'arrive à Tobjel qui nous intéresse particulièrement à Rome : la détermination de Tinfluence que les Étrusques ont exercée sur les Romains.
Cette influence, il ne faut ni l'exagérer ni la méconnaître; il faut tâcher d'en démêler la nature et d'en préciser retendue. On ne doit pas la chercher dans la comparaison des idiomes; un très-petit nombre de mots étrusques se retrouvent dans la langue latine. Sans cela, on serait moins embarrassé pour lire les inscriptions étrusques.
Ces inscriptions nous présentent des mots dont le sens est ignoré, mais qu'il ne serait pas difficile de reconnaître s'ils avaient passé en latin; or ces mots, nous ne les reconnaissons point; mais il est entre les deux civilisations d'autres ressemblances que nous pouvons reconnaître.
Ce qu'on appelle les chiffres romains, de l'aveu de tout le monde, sont des chiffres étrusques ^
Livrés à eui-mêmes dans des circonstances que la politique du dehors semblait s'étudier à leur rendre difficiles, ils ont prouvé que leur énergie n'était point perdue sans retour; car ils ont montré la plus rare et la plus enviable, celle qui persévère et se contient.
< 0. NûlL, Kl. Schrift., h p. 219; Etr., i, p. 314. Ces chifGres, avant d'être romains, avaient-ils toujours été étrusques? Ce qui pourrait en faire douter, c'est que ce système de numération n'a pas pour principe le nombre douze, mais le nombre dix ou plutôt le nombre cinq, ce qui n'est point étrusque.
Pour la monnaie, les poids et mesures, toutes ces choses vinrent de la Grèce à Rome, soit directement*, soit par Tintermédiaire de TÉlrurie.
L'année de douze mois, attribuée à Numa, fut introduite par les Sabins; mais ce nombre douze montre qu'elle était primitivement étrusque, car le système duodécimal se retrouve partout en Ëtrurie. Les ides *, les nundines', étaient aussi étrusques.
Je signalerai en passant quelques emprunts de détail que les Romains ont faits aux Étrusques. L'usage des cloches, usage qui a existé dans la Rome antique^
* C'est ropinion de M. B6ckb (Metr. Unters.i p. 207); mais les poids et les mesures, selon lui (p. 209), étant venus de Gorintbe, la monnaie, qui est en rapport ayec eux comme dans notre système actuel, a^pu en venir aussi en passant par TÉtrurie, dont les relations avec Gorinthe sont connues. 0. Mfiller donne à la monnaie romaine une origine étrusque. (Etr,^ i, 308.) On l'a attribuée à Numa, comme plusieurs autres institutions étrusques apportées par les Sabins (Yoy. t. n, p. 376 et sui?.); on l'attribuait généralement à un roi étrusque, Servius Tullius (Mastama).
* Le nom des ides qui divisaient le mois en deux parties était formé d'un mot étrusque ou ombrien qui voulait dire partager. (Varr., De L lot,, VI, 28.)
' La semaine de sept jours, comme la nôtre, terminée par une nundine, remontait certainement aux Étrusques (0. MOU., Ki, Schrifl., I, 213); car à chaque nundine ils allaient saluer leur roi. (Macr., Soi,, i, 15.) Le nombre 0, ainsi que les autres divisions de 12 : 3, 4, 8, 5, étaient des nombres favoris chez les Étrusques; le neuvième jour était le jour où les paysans venaient à Rome pour le marché; ils y viennent encore le dimanche et staliomient au pied du Gapitole, comme par une antique habitude. La plupart des boutiques sont fermées, mais celles des Juifs sont ouvertes.
* Pline lait figurer des cloches ou clochettes dans sa description
LA ROME ETRUSQDE. 17i
et a pris une extension démesurée dans la Home moderne, que Rabelais appelait à bon droit la ville sonnante; l'usage des moulins à bras, qu'on croyait avoir été inventés à Volsinii*, dont on voit sur les monuments la meule tournée par un cheval, et que j'ai vu encore aujourd'hui mis en mouvement par des femmes dans la ville de Segni. Cette invention, quelque simple qu'elle puisse être, rappelle le génie agricole des Étrusques, comme la manière de se ceindre avant le combat, nommée cinctus gabinus^j rappdle leur génie guerrier, et l'invention des becs de vaisseaux', appelés rostres, qui donnèrent leur nom à la tribune romaine, rappelle leur génie maritime.
L'art de découvrir les sources fut transporté de rÉtrurie à Rome. De cet art, très-véritable peut-
qu'a donne, d'après Vairon, du tombeau de Porsena. (PI., Hiêt, nat.f ! XXXVI, 10, 8.) Le mot italien campana (cloche), qui est peut-être un mot de la latinité Ytilgaire conservé, comme il y en a d'autres exem- | pies, dans le dialecte moderne, indiquerait pour cet usage étrusque | une origine campanienne. \\ n'y aurait à cela rien d'extraordinaire; ! car on sait que les Étrusques habitèrent la Campanie. Auguste fit • mettre des clochettes au temple de Jupiter Tonnant, et dit qu'il serait le portier du Jupiter Capitolîn. n y avait donc une cloche chez ) les portiers de l'ancienne Rome pour annoncer les visiteurs. Dans la Rome moderne, il n'y a pas aux portes plus de sonnettes que de portiers.
* PI., Eiit. nat.y xxxvi, 29.
• 0. Millier [Etr., n, p. 121) croit le Cinctus Gabmus étrusque d'origine et venu à Rome par Gabie, où Ton trouve d'autres traces de la civilisation étrusque.
» PI., Hist., nat., vn, 57, 17.
172 L'UISTOIRE ROTIAINE A ROME.
être, est née une superstition qui s'est répandue dans tout le monde romain, et que prétendent encore posséder ceux qui se s'^rvent de la baguette divinatoire K
Les jeux publics forment une partie essentielle et caractéristique de la civilisation d'un peuple; il n'est donc pas indifférent de signaler ce qu'en ce genre les Romains reçurent des Étrusques.
Ce furent premièrement le pugilat et les courses de chevaux, que les Étrusques eux-mêmes avaient probablement appris à connaîtro dans leurs communications avec les Grecs.
Comme ces courses eurent lieu d*abord dans le champ consacré au dieu sabellique Mars, je crois, avec Tite Live, qu'elles lurent introduites à Rome sous les rois sabins*; elles précédèrent la construction du cirque, attribuée au premier roi étrusque, et se continuèrent dans les prairies du champ de Mars, quand déjà depuis longtemps le cirque existait.
Les jeux séculaires dont l'origine se rattache au culte sabin et à une légende sabine* sont aussi proba-
* 0. MiUl., Etr., II, p. 340-2.
• Tite Live (i, 35) place l'introduction des courses de chevaux, qu'il fait venir d'Étrurie, sous le roi sabin Ancus Marlius. Ces courses sont figurées dans les tombeaux étrusques. L'histoire du char qui vint de Veies s'abattre au pied du Capitole, e< donna son nom à la porte Ratumena (PI., Hisi. nat., vni, 65, 2) ferait croire que les courses de (Mrs existaient à une époque ancienne dans les villes d'Étrurie
» Voy. 1. 1, p. 232.
LA ROMF. ÉTRUSQUE. 173
blement des jeux étrusques importés à Rome par les Sabins, car l'idée du siècle est une idée étrusque.
Pour les Étrusques un siècle était une période d'existence dont la fin était annoncée par des signes. Il y avait un siècle des dieux, au bout duquel ils devaient mourir et le monde changer. Le siècle des hommes se composait du nombre d'années que vivait celui qui, entre ses contemporains, était supposé avoir vécu le plus longtemps. Aussi les jeux séculaires ne se célébrèrent-ils pas d'abord tous les cent ans, mais à des époques indéterminées, quand un malheur public ou un prodige funeste faisait penser qu'un changement de la société approchait.
Les Romains ne furent jamais sensibles comnie les Grecs aux nobles plaisirs de la scène. Us n'eurent ni tragédie ni comédie entièrement nationales; supprimant le chœur, principe et condition essentielle de la tragédie antique; ils firent de Torchestre, qui, en Grèce, \m était réservé, une place d'honneur pour les patriciens. ,
Celtp disposition différente du théâtre grec et du théillre romain, montre à elle seule la différence du génie des deux peuples. Les Romains préférèrent toujours aux jeux du théâtre les combats de l'amphithéâtre ^ et les courses du cirque. En cela ils ressem-
^ Dans le théâtre de Taormine, en Sicile, M. Ginain a reconnu que l'on avait arrangé les choses de manière à pouvoir transformer ce théâtre, dont il a domié une belle restauration, eu une arène destinée
blaietit aux Étrusques, desquels ils tenaient ces combats et ces courses.
Cependant l'Ëtrurie leur donna aussi leurs premiers histrions, et ce mot est étrusque; il est vrai que ces histrions paraissent s'être bornés à exécuter des danses au son de la tlûte. Toutefois, de ces danses mêlées de vers satiriques, sortit la comédie romaine ^
Les combats des gladiateurs qui, avec les courses des chars, furent la passion constante et le divertissement préféré des Romains, ces hideux combats leur vinrent certainement des Étrusques probablement par la Cainpanie *, où ce peuple sombre avait transporté un usage barbare.
Dans Forigine, ils faisaient partie du culte des morts. Au lieu de leur immoler, comme dans les temps antiques, des victimes humaines', on for-
aux combats de gladiateurs, plus conformes que les représentations dramatiques au goût des Romains.
* Til. Liv., Tii, î. Le théâtre de Fiesole, dont les ruines subsistent, était-il antérieur à la conquête romaine et le produit d'un art purement étrusque, comme l'ont pensé Niebuhr et 0. MQUer? (0. MOller, KL Schrifl,, i, 496.) J'ai peine à l'admettre*: il me semble qu'on n'eût point élevé des monuments aussi considérables pour y exécuter des danses ou des pantomimes. J'en dirai autant du théâtre de Ferento, dont une partie, selon M. Deimis (£/r., i, p. 206), est étrusque.
* Alhen., iv, 39.
' Serv., jEn.f m, 67. Les sacrifices humains ont existé chez les Etrusques; au quatrième siècle, les Tarquiniens Immolèrent trois cent b'jpt Romains captifs. (Tit Liv., vn, 15.) Tarquin le Superbe avait iniuolé, disait-on, un enfant â Mania. (Macr., Sal , i, 7.)
çait des caplifs à s'enlr*égorger en leur honneur.
Une coutume mexicaine singulièrement semblable permettait aussi à un homme condamné à mort de périr en combattant tous ceux qui se présentaient
Un usage semblable dans l'Ètrurie, où celui qui présidait à ces exécutions s'appelait le bourreau^, fait voir combien le peuple qui Thabita aimait la guerre et le sang, deux choses qu'après lui aima toujours le peuple romain.
Daos la molle Campanie, la mollesse se mêlait à la férocité. Ce n'était plus une religion terrible des morts qui exigeait des luttes homicides, c'était la volupté blasée et un sanguinaire épicuréisme.
Les combats de gladiateurs amusaient la fm des repas; comme dit Silius Italicus*, le meurtre égayait le festin.
Rome, en les adoptant, leur rendit d'abord leur caractère de sacrifice funéraire*; mais avec le temps, elle aussi en fit un atroce amusement ^ Elle y ajouta un raffinement nouveau : Fhomme livré aux bêtes fé-
* C'était le sens de Lanio, semblable à Loniêtat mot étrusque. (Isid. Or, X, 247, éd. de Basles, 1577.)
• SU. Il, Punie., XI, 54.
' Les premiers combats furent célébrés par deux frères du nom d Brutuspour honorer la n:émoire de leur père. (Val. Max., n, 4, 7.) i * Une trace de l'origine étrusque de ces combats s'y conserva toujours. Un personnage qui représentait le dieu infernal assommait avec un marteau les gladiateurs mourants. Le Charon étrusque, en cela différent du Charon grec, est arm ? d'un marteau.
17G L'HISTOIRE ROMAINE A ROBlE.
roces et les tueries d^animaux que les Étrusques ne paraissent pas avoir connues. Rome, qui n'a pas inventé beaucoup dans les arts, a inventé cela.
Au point de vue de l'art, il faudrait s en féliciter si l'humanité le permettait; car, sans gladiateurs, il n'y aurait pas eu de Cotisée.
L'Étrurie possède les restes de plusieurs amphithéâtres. Celui de Sutri, assez bien conservé et dominé par de grands arbres, est d'un effet imposant. S'il était antérieur à la conquête romaine, le type du Colisée serait en Étrurie ^ Mais l'Étrurie, qui a eu avant les Romains des courses de chevaux et de chars, des combats de gladiateurs, de grossières représentations dramatiques, n'a pas eu, je croîs, avant elle de théâtre et d'amphithéâtre, pas plus (qu'elle n'a eu de cirques *.
Rome, en accueillant dans son sein ces jeux de diverses natures, la première a créé pour eux des monuments.
Les monuments sont moins anciens que les usages qui leur donnent naissance : il y a eu un culte dans les bois sacrés avant qu'il y eût des temples.
Tout ce qui à Rome était pompe, ornement, magni-
• C'est l'opinion de M. Donnis. (Denn., Etr,y i, p. 94, 7.)
* Dans un tombeau étrusque, la Grotta délie Bighe, à Gorneto (Denn., Etr.t n, p. 187), il n'y a pas de cirque. Les spectateurs des courses sont placés sur une plate-forme qui semble en bois, assez fidèle image de celles que remplacèrent les gradins du grand cirque.
fiœnce extérieure et décoration du pouvoir, venait d'Élrurie. Il y avait dans le costume et les attributs de la royauté étrusque une splendeur inconnue à la royauté sabine. Ce fut elle qui introduisit à Rome ces insignes de Tautorité dont héritèrent, malgré la sévérité des mœurs privées, les magistrats de la république. De la royauté étrusque * vinrent le sceptre d'ivoire avec Taigle qui le surmontait, la chaise curule, la robe bordée d'or et de pourpre, la toge à palmettes, les licteurs portant des faisceaux, mais sans la hache*; ils n'en ont jamais dans les peintures étrusques. A ce qui n'était qu'un signe de majesté Rome ajouta un signe terrible de pouvoir.
Le costume des patriciens prit également, par le contact des Étrusques, plus de splendeur. Eux aussi portèrent le bâton d'ivoire comme les rois, et celui qui, assis dans sa chaise curule, sans réfléchir au dadger, frappa de ce bâton le Gaulois insolent qui osait toucher sa barbe était digne de le porter.
Les patriciens revêtirent le laticlave étrusque. Leur pied chaussa les sandales de pourpre appelées sandales tyrrhéniennes*. Ils mirent sur leur tête le galerus des Lucumons, cette coiffure qu'un aigle prophétique avait enlevée et replacée sur le front de Tarquin, à son entrée dans Rome.
* Tit. Liv., I, 9; Florus, i, 5; Macrob., Satum-t i, 6.
* Ceci rectifie une erreur des anciensi qui ont cru que la hadie était dans les faisceaux étrusques. (Den. d'Haï., m, 61.)
» 0. MûUer, Kl. Schri/t., i. p. 188; Eir., i, p. 271.
La bulloy cette petite boule d'or, signe distinclif des jeunes patriciens, et dans laquelle on mettait un fasdnum destiné à les préserver du mauvais œil S ce qui montre que cetle superstition, enôore vivante et dérivée des Pélasges, avait été portée par eux en Étrurie comme dans le reste de Tltalie, et, en Grèce, la bulla était un ornement étrusque*.
On la suspendait au cou des triomphateurs pour les préserver des menaces et des périls de la félicité'.
La pourpre triomphale elle-même était de provenance étrusque, non le triomphe, le triomphe ne pouvait être que romain, comme son nom *; mais tous ses accessoires avaient été empruntés aux fêtes de TÉtrurie; seulement, d'une vaine magnificence, d'une procession majestueuse, d'une fun%ione, comme on dirait aujourd'hui à Rome, où l'on appelle fonction tout ce qui amuse l'oisiveté, les Romains avaient fait une cérémonie sérieuse, une splendide récompense de la conquête.
Avec Tarquin, qui, disait-on, était monté le premier sur un char de triomphe au Capitole, nous sommes loin du triomphe pédestre et rustique de Romulus. Déjà les pompes de TÉtrurie, telles que les représentent les monuments de ce pays % ont été ap-
• Marq., Handb,, ly, 128.
• Juvénal l'appelle Vor étrusque, (SW., t, 161.)
> Macr., Satum.f i, 6; Pl„ HUL nat.t zxnn, 7» 4. ^ Trtumpe^ dans le chant des frères Ârvales.
• 0. MQll., Eir., n, p. 198^.
pliquées à rehausser la victoire. Suivons donc le triomphateur, et son cortège, comme nous suivons au même lieu le cortège du pape, quand il vient pour une solennité religieuse dans Téglise d'Araceli.
Le triomphateur est debout sur son char, traîné par quatre chevaux, et semblable au quadrige d'argile qu^il peut contempler sur le sommet du temple de Jupiter Capitolin.
Derrière lui, on soutient au-dessus de sa tête la couronne élrusque % c'e^t-à-dire une couronne de feuilles de chêne en or entremêlées de pierres précieuses; toute pareille à celles que nous ai ons pu voir l'autre jour dans la collection Campana.
Autour de lui sont les licteurs, vêtus de rouge comme les porteurs du pape. Lui-même a le visage peint en rouge : aussi bien que le Jupiter d'argile du Capitole*; car il doit ressembler à Jupiter, il est Jupiter.
On voit déjà que plusieurs choses sont venues aux Romains de l'Étrurie; mais deux choses, les plus importantes, la religion et Forganisation politique de Rome, prises dans leur ensemble, n'en sont point venues : dans lune comme dans l'autre, l'influence de rÉtrurie se fait pourtant sentir.
Aucune des grandes divinités romaines n'est une divinité primitivement étrusque.
Les Lares, ces petits dieux du carrefour et du foyer,
* Tertull., De Coron., xnu » Ser?., Ed., vi, M.
ont un nom étrusque*; mais ils ont entièrement changé de caractère en se faisant romains. Dans TÉtrurie, ils étaient des puissances funèbres ailées; à Rome, ils ont perdu leurs ailes et sont devenus des puissances bienfaisantes.
Le génie latin n'était pas sombre comme le génie étrusque.
Plusieurs des anciens dieux pélasgiques se retrouvent en Étrurie ; ils n'ont point passé de la religion étrusque dans la religion romaine, car ils portent dans cette religion des noms différents de leur nom romain •; ils portent un nom grec*, un nom ombrien* ou un nom étrusque *•
Les dieux voilés, enveloppés (involuti)^ ces puissances mystérieuses dont on ne savait ni le nombre ni les noms, qui, dansja mythologie étrusque, dominaient Jupiter lui-même, ne paraissent point dans la
* Ce nom Lar ou Jju se retrouve souvent sur les vases ^ï^rurie, tracé auprès de figures ailées et terribles.
• Excepté Paies, divinité pélasge et Tune des trois grandes divinités étrusques.
• Jupiter s'appelle Thina (Zêna), Vénus (Thalna), de thallô, germer, et Touran, à*Ourania,
* Les cultes que nous avons trouvés chez les Sabins doivent avoir existé chez leuis frères et leurs voisins les Ombriens, qui faisaient partie de la population étrusque. Tel est celui de Junon, appelé, en Étrurie, Cupra, ce qui veut dire en sabin la bonne (Sir., v, 4, 2), et Mkierva (Menerfi!)t déesse sabellique dont le nom est formé du radical mens, qui n'est point étrusque.
' Vulcam, Sethlans; Dionysos (Bacchus), Pliuphluns.
religion romaine. Le dieu suprême de ce peuple libre était un dieu libre.
Les douze dieux Consentes furent acceptés par les Romains; le sénat put s'arranger de ces conseillers de Jupiter, qui semblent représenter dans TOlympe aristocratique des Étrusques les douze Lucumons d'Étrurie.
Leurs statues s'élevaient dans le Forum romain; en bronze, comme presque toutes les statues étrusques *; elles représentaient six dieux et six déesses. Les déesses étaient donc admises au conseil du Jupiter étrusque.
Ainsi Tanaquil fut la sage conseillère du premier Tarquin, et Tullie la détestable instigatrice du second. Les femmes paraissent avoir été placées en Étrurie plus haut qu'en Grèce •, et y avoir occupé un rang pareil à celui qu'occupèrent les matrones dans la société romaine.
Les dieux Consentes ne figurent point dans l'histoire religieuse du peuple romain. Cependant leur culte subsista jusqu'à la fin de l'empire. Ils avaient à
*• Et en bronze doré, ce qui était on procédé de Fart étrusque. (Varr., De i?. r.,i, 1.)
* Les enfants portaient le nom de leur mère aussi bien que de leur père. La mère du mort est indiquée dans les inscriptions funéraires dû l'Étnirie (0. MOller, Kl Schrift., h p. 173), comme dans celles de l'Egypte. Les femmes honnêtes prenaient place à c6té des hommes dans les iestins, ce qui n'avait point lieu en Grèce, et qui esi représenté dans plusieurs tombes étrusques.
Rome un temple dont les débris ont été de nos jours retrouvés et remis en place.
Leur sanctuaire avait été construit au pied du Capitole; cette colline, si anciennement étrusque et sur laquelle le premier roi étrusque de Rome éleva un temple selon le rite de sa nation, a trois divinités : Jupiter» Junon et Minerve.
Fidèles à Tantique génie de la race latine, les Romains avaient donné le nom de dieux Consentes à douze divinités protectrices de l'agriculture; mais ils avaient été obligés d'emprunter la plupart au moins de ces divinités aux Sabins ^
Je l'ai dit, c'est à l'Étrurie que les Sabins euxmêmes avaient emprunté le dieu Terme, qui me parait être l'Hermès pélasge*.
J'ai parlé aussi des dieux fulgurateurs anciennement en possession du Capitole avant que la foudre de Jupiter vint remplacer le leur. La religion fulgurale était essentiellement étrusque. Les Étrusques avaient neuf dieux' qui lançaient la foudre. On a remarqué, et j'ai pu l'observer moi-même, que les ora-
* Dans rénumération qu'en fait Varron (De R, rwUy i, i), nous retrouvons en majorité les divinités sabines : le Soleil, la Lune, Robigo, Flore, Minerve.
« Sur des vases étrusques, Hermès est appelé Tlmrm, ThurmSt et Thertné. Ce qu'on nomme des Hermès sont des Termes au sommet desquels une tête est placée, et qui souvent rappellent par un signe très^xprossif le caractère générateur de Thermes pélasge.
Là ROME ÉTRUSQUE. 185
ges sont fréquents en Toscane. Le Capitole, sommet isolé et dans l'origine couvert de grands arbres, devait aussi les attirer. C'est à quoi sans doute Virgile faisait une allusion quand il disait en langage poétique, parlant du Capitole primitif :
« Là on a vu souvent Jupiter secouer sa noire égide et appeler à lui les nuages K »
Parmi les dieux fulgurateurs du Capitole était Summanus, celui qui lançait les foudres nocturnes, et dont la statue fut placée sur le sommet du temple de ce Jupiter qui devait le faire oublier. Là fut aussi Yéjovis, le Jupiter funeste, le dieu des Jules, race funeste à la liberté.
Certaines particularités du culte romain trahissent des influences de TÉtrurie, bien que, pris dans son ensemble, il leur soit étranger.
L'usage d'enfoncer un clou dans le mur de la Cella de Minerve au Capitole était un usage étrusque*, et la fête de la Purification des trompettes sacrées une fête étrusque*.
La trompette fut un instrument national de VÉtrurie, que les Tyrrhéniens avaient apporté d'Asie *.
Cette fête se célébrait en Thonneur de Minerve', ce
* Virg., iC»., VIII, 353-4.
« Tit. Liv., Yii, 3.
* 0. Mùller, Etr.y n, p. 50.
5 Ibid., p. 51.
' Les Quinquairus. Dans ce mot et dans les mots analogues, Quin^ quatrm et Sexatrtu usités chez \e&TuiCulam (Varr., De L. UU.ySif 14) ,
qui me fait croire qu'elle avait été instituée par les Sabins, d'autant plus qu'en même temps les Saliens exécutaient dans le Comitium leurs danses guerrières.
Dans une répétition de cette fêle en l'honneur de Minerves et où figuraient cette. fois les joueurs de flûte, instrument de même cher à l'Étrurie *, ceuxci, après être allés processionnellement au temple de Minerve, couraient çà et là, portant toutes sortes de costumes, même des vêtements de femme, et disant des bouffonneries'.
Je crois, en lisant ces détails, assister au carnaval romain.
Ce qui appartient réellement aux Étrusques, c'est la divination, et ce corps d'enseignement touchant les présages par le vol des oiseaux, par l'inspection des entrailles, par la contemplation du ciel, par l'observation de la foudre, qu'allaient étudier les jeunes patriciens romains, l'art augurai étant un moyen politique dont ils étaient appelés à se servir un jour.
Les indices prophétiques fournis par les oiseaux remontaient probablement aux Pélasges. Les prê-
la terminaison atrus semble avoir été une terminaison venue des Om briens, comme le culte de Minerve fiit porté par eux en Ëlrurie; des prêtres ombriens sont nommés dans les tables engubines AtierU,
' Quinquatrus minores.
* 0. MQUer, Etr. n, p. 200.
» Gensorin., 12, 2.
tresses de Dodone consultaient le vol des colombes; à Ronie, on observait le cri des corneilles consacrées à Junon ^ pour en tirer la connaissance de l'avenir.
Ce vieux préjugé subsistait encore au temps de Virgile».
Les Étrusques en* firent une science compliquée. Les Romains attachèrent une importance particulière à ce que ce genre d'observation avait de plus puéril, le bon appétit et le piétinement des poulets sacrés. Ce peuple fort, mais prosaïque, a toujours eu du goût pour les superstitions mesquines.
Les signes tirés de l'inspection des entrailles furent dans le monde l'objet d'une croyance plus générale. Bien qu'elle ait existé en Grèce 'comme en Italie, on ne peut rapporter avec quelque certitude son origine aux Pélasges, car elle a existé chez beaucoup d'autres peuples *.
Mais ce qu'on ne trouve à peu près nulle part ailleurs que chez les Étrusques et à Rome, c'est la con-
* On a trouvé un autel consacré aux corneilles de Junon au delà du Tibre, là où Festus (P. Diac, p. 64) nous apprend qu'on leur rendait un culte.
« Yirg., EcL, i, 18.
> 0. Nûller, Etr., n, p. 186 et suiv. Comparez ce que dit Pausanias (ti, 2, 2], d'une statue auprès de laquelle étaient représentées les entrailles d'un chien qui avait le ventre ouvert, avec une représentation du même genre qu'on peut voir dans la salle des animaux, au Vatican.
* En Asie Mineure, chez les JuiCs, à Garthage (Pauly, Encycl.t n, p. 1158); elle existait aussi chez les peuple? ligures.
486 L'IlISTOlRi: ROBIAINE A ROME.
templation méthodique du ciel et la science de la foudre.
L'augure, se plaçant en esprit au nord, où étaient les dieux, regardait comme eux le midi ^
D se tournait aussi vers l'orient '; la direction vers Test a prévalu dans Yorientation des basiliques chrétiennes '.
A la division idéale du ciel correspondait la division réelle de la terre, base de la propriété. Chez les Étrusques, la propriété territoriale avait pour ainsi dire sa racine dans le ciel. Aussi elle fut profondément respectée des Romains, comme de tous les peuples libres.
* Fest., p. 339.
* Tit. Liv., I, 18. L'augure fait asse( ir Numa sur une pierre toiu*née au midi; mais lui-même S3 tourne vers Torient, car il a le midi à sa droite et le nord à sa gauche.
* Yitruve (it, 5) veut que la statue du dieu et par suite Ventrée du temple soient tournées vers le couchant, pour qu'en regardant cette statue on regarde Torient. Dans la basilique chrétienne, le même principe a fait adopter une disposition contraire, aûn que le prêtre, qui dans le rite ancien officiait tourné vers le peuple, eût en face de lui l'orient. Cette disposition se montre à Rome dans la plupart des basiliques, sauf quand il y a eu dans la nature du lieu une raison de faire autrement, comme à Saint-Paul, où la voie Ostienue empêchait l'église, dont l'emplacement était fixé par la catacombe, de s'étendre vers rorient; Saint-Pierre, Sainte-Marie-Majeure, Saint«Jean de Latran, Sainte-Marie in Trastevere, sont tournées plus ou moins directement vers l'est; à Saint-Laurent hors des murs, on a transporté l'entrée de réglise primitive de l'est à l'ouest, parce que l'usage avait prévalu d'officier en tournant le dos au public. Le changement survenu dans le culte a amené ce changemo t d'oricnlalion.
LA ROME ÊTnUSQDE. 187
Les tribus rustiques étaient plus considérées que les tribus urbaines. Le jour où les terres furent concentrées en un petit nombre de mains, la constitution fut menacée; le jour où elles furent confisquées par la proscription, la constitution fut détruite.
L'art des arpenteurs élait étroitement lié à la délimitation des diverses parties du ciel. C*était un art sacré qui faisait partie de la doctrine des augures. Niebuhr ne doutait pas que de nos jours il ne se fût conservé, dans certains procédés employés par les paysans romains pour limiter et abomer leurs champs, des pratiques instituées par la discipline étrusque.
Le camp romain aussi était orienté d'après les règles de la science augûrale, tourné vers lorient et divisé par deux rues qui se coupaient à angle droit comme les deux lignes que le bâton recourbé de Taugure dessinait dans le ciel. L'une des portes du camp, la porte Decumana, était ainsi nommée, parce qu'on l'ouvrait à l'extrémité d une de ces deux lignes, appelée elle-même decumanuè
La science de la foudre semble particulière à TÉtrurie; elle naquit, je crois, sur le sol étrusque.
Les diverses parties de Fart divinatoire étaient dans les mains de deux classes d'hommes bien diiïérentes, les aruspices et les augures.
Les aruspices étaient des devins étrusques, établis à Rome ou qu'on y faisait venir pour les consullcr. Ils observaient le vol des oiseaux, les entrailles dcîs
victimes. Us ne partageaient point le ciel en régions; ils ne divisaient point la terre.
Dans Torigine, les aruspices n'étaient pas des prêtres; ils ne formaient point un corps dans l'État. C'était une compagnie, un collège^ comme on disait; ce collège avait un président. Ils ne jouirent jamais d'une grande considération, et finirent par être tout à fait méprisés.
Les aruspices de village (vicani) ressemblaient à nos charlatans.
C'est des aruspices que Caton disait que l'un d'eux ne pouvait en regarder un autre sans rire*. Caton ne se fût pas permis cette plaisanterie à propos des augures.
Les augures faisaient les mêmes <^hoses que les aruspices; mais, de plus, armés du lUuus^ bâton recourbé semblable à la crosse des évêques, et dont le nom était étrusque*, ils délimitaient les espaces célestes et les propriétés terrestres. Ils formaient dans l'État une magistrature inamovible, dont longtemps l'entréxC ne fut ouverte qu'aux patriciens.
Hais leur art était un art étrusque, et c'est pour cela qu'on envoyait les jeunes patriciens l'étudier en
' Gic, De DHf.t n, 24. Ailleurs, Cicéron distingue les augures romains des aruspices étrusques.
* 0. MOller conclut ingénieusement du même nom donné à une trompette et au bâton augurai, également recourbé, que lituut venait d'un mot étrusque dont lo sens était recourbé. (Elr,, u, p. 212^
Élnirie. L'exercice de l'art augurai était d une grande importance, puisque les chefs de la république, qui, eux aussi, dans une certaine mesure, pouvaient toujours Texercer, avaient le droit, sous prétexte que les auspices n'étaient pas favorables, de dissoudre une assemblée, d'empêcher une élection.
Frein bizarre mis aux emportements populaires, mais frein puissant, et qui souvent fut utile. Le gouvernement de Rome dans l'antiquité fut déjà, à quelques égards, un gouvernement sacerdotal, mais à cette condition que le sacerdoce fût aux mains de Taulorilé civile, en cela semblable au régime politique des Étrusques, chez lesquels le Lucumon était prêtre parce qu'il était roi.
Je n'ai pas encore parlé des prodiges qui tenaient une aussi grande place dans la superstition chez les Romains d'autrefois que les miracles chez leurs plus crédules descendants. Les prodiges dans la Rome antique n'étaient pas toujours des faits merveilleux, comme les statues qui clignaient des yiux, secouaient la tête ou se couvraient d'une sueur sanglante, faits que ne manque jamais de rapporter Tite Live, aussi gravement que les bonnes femmes de Rome en racontent de tout semblables attribués à une image de saint ou de madone; mais des faits véritables, et qui semblaient extraordinaires . les naissances des monstres, les pluies de pierres^ tous les événements singuliers, un bœuf, par exemple, qui montait
ICO L'niSTOIRB ROMAINE A ROME;
jusqu'au troisième étage et sautait par la fenêtre.
Celaient les augures et les prêtres romains qui étaient chargés de constater et d'interpréter des incidents si funestes K
Mais Texpiation du prodige s'accomplissait suivant les règles de la discipline étrusque'.
C est que Tobservation des prodiges, tombée chez les Romains à l'état de superstition puérile, se liait chez les Étrusques, plus spéculatifs que les Romains, à une haute doctrine. Ils pensaient' qu'à la fm de chaque âge du monde il s'opérerait une transformation dans la société, une palingénésie, comme dirait Ballanche, qu'annonçaient certains signes au moyen desquels on pouvait la pressentir. En changeant la nature des signes, en les dierchant non dans le monde physique, mais dans le monde moral, on doit croire à la doctrine étrusque.
A Rome, la politique du sénat se servait de l'intelligence prétendue des signes du temps pour dominer; aujourd'hui la politique doit les consulter pour réussir.
L'étude des influences de TÊtrurie sur la religion romaine nous a conduit à la politique qui à Rome absorbait tout. Cherchons maintenant si les institutions étrusques sont entrées pour beaucoup dans les institutions romaines.
* Cic, De Leg.f n, 9.
•Val. Max., 1, 1,1 B Plut., 5^2/, 11.
Là ROME ÉTRUSQUE 191
Je me hâte de le nier, et c est une des raisons qui m'empêchent de croire que Rome ait été primitivement une colonie étrusque, coiiirae le voulait d'abord Niebuhr, ou ait, sous les Tarquins, fait partie de l'Étrurie, comme le pensait Ottfrid Mùller. Rome a été dominée par trois rois étrusques; elle a, par cette raison, siu* plus d'un point, subi l'influence de l'Étrurie, mais elle n'a pas été incorporée à un royaume étrusque, elle n'a jamais été foncièrement étrusque. Est-ce à dire que trois rois de celte nation aient gouverné Rome sans laisser de trace de leur gouvernement? Non, sans doute. Mais ces traces furent peu profondes. Les bases de l'organisation politique des Romains avaient été posées auparavant par les rois sabins, et la forme nouvelle que lui donna Mastama n'était pas étrusque, mais grecque. Cependant l'organisation politique de Rome se ressentit de son contact avec l'Etrurie, mais seulement dans une certaine mesure qu'il faut déterminer.
D'abord on doit écarter ce qui, étant commun aux nations italiotes et aux Grecs, semble appartenir aux Pélasges, et que les Tyrrhéniens, qui étaient Pélasges, ont pu apporter en Étrurie, comme d'autres Pélasges ont pu le communiquer aux Sabins et par eux aux Romains.
Telle est la division en tribus S en fratries ou cu-
* La forme des noms de ces trois U*ibus, Titiès, Rhamnès, Lu-
i02 L'HISTOIRE ROMAINE Â ROME.
rics*9 en gentes*, antérieure chez les Romains à l'arrivée des rois étrusques, importée par les Sabins, qui avaient pu la recevoir des Pélasges.
Les Pélasges tyrrhéniens ont pu importer ces institutions; c'est ainsi que Mantoue a pu être divisée en trois tribus et en douze curies*. Il y eut aussi des tribus à Caere*, ville qui avait été pélasge avant qu'elle fût étrusque.
L'existence d'un sénat chez les Étrusques ne prouve point que celui de Rome soit venu du leur; car on en trouve un chez beaucoup d'autres peuples, et en particulier chez divers peuples latins et sabelliques. '
Rome n'a point été aristocratique parce que l'Étrurie rétait avant elle, mais parce qu'il y avait une aristocratie chez les Sabins, ses premiers maîtres, et dans les villes latines, dont la population, qui a formé Tordre des plébéiens, a pu fournir aussi quelques
cerès, était étrusque (tome II, p. 62), c'est-à-dire avait une tenrinaison étrusque.
* Un Lucumon éUit à la tôte de cnaque curie étrusque. (Serr.. i£ii., z, 202.)
* U y avait des genUs puissantes dans la très-aristocratique Etrurie; seulement ceux qui les formaient, les chefs et les clients, ne paraissent pas, ainsi que dans les gentes sabines et plus tard dans les pentes romaines, avoir porté le même nom. (0. MûU., £/r., i, p. 401,
» bervius, ^n,, x, 202. Cette interpretauon oe gem tUi triplez^ populi sub génie quaiemi, est combattue par 0. MOlier. {Elr,, j, p. 138.)
•GoBtU., R.yerf.t^i9.
grandes familles, Iransportées de leur pays natal sur le Cœlius et sur TAventin.
La distance qui séparait raristocralie de la plebs romaine, la dureté superbe de la première, ce qu'elle eut d'abord d'exclusif, le caractère sacerdotal qu'elle devait à la possession des aruspices, tout cela peut être né ou au moins s'ôlre développé beaucoup par l'action de l'aristocratie étrusque, que tous lés témoignages s'accordent à montrer comme à la fois féodale et sacerdotale, séparée très-fortement du reste de la nation, lequel était dans une condition d'infériorité complète et de vasselage, si j'ose ainsi parler.
Mais ce fut la grande supériorité de Rome que l'ordre plébéien y compta toujours davantage, et qu'il fallut toujours compter avec lui.
On ne voit chez les Étrusques d'autres dieux que les conseillers de Jupiter. C est un sénat divin. A Rome, il y a une foule de petits dieux, populaires : plebs numtnitm, dit Arnobe, la plèbe des dieux. L'Olympe est toujours un reflet de la terre. Partout, si vous voulez comprendre l'homme, regardez les dieux qu'il s'est fait.
Niebuhr et 0. MùUer* cherchent chez les Étrusques l'origine des clients; mais, selon moi, l'existence des grands dans sabins suffit à l'expliquer. Il en est de
« 0. MûU., Etr.y I, p. 577.
même pour les cavaliers ou chevaliers, que ce dernier trouve aussi chez les Élrusques K
Enfin le même auteur va jusqu'à déclarer, ce qui me paraît bien hardi, que l'organisation municipale romaine est sortie tout entière de l'isopolitie étrusque*.
Dans tous les cas, il resterait aux Sabins T honneur du patriciat et aux Latins la gloire du plébéianisme de cette populatiqn latine qui, privée d'abord des principaux droits politiques, puis de Tadmissibililé aux charges publiques, obtint ces droits de la constitution de Servius Tullius, et parvint à acquérir l'admissibilité à toutes les fonctions par une lutte persévérante. On ne voit rien, chez les Étrusques, de pareil à cette lutte qui fit la grandeur de Rome en faisant sa force, en développant Ténergiedes deux ordres par une résistance habilement ménagée et par une guerre de conquête opiniâtrement soutenue jusqu'au jour où, comme il arrive à tous les conquérants, la plebs romaine se perdit par l'excès de son triomphe.
La royauté existait à Rome avant les Élrusques; mais je crois que par eux elle prit plus de majesté quand elle s'entoura de licteurs, revêtit la robe bordée de pourpre et porta le sceptre d'ivoire; elle en acquit une autorité nouvelle. Un sage roi s'en servit pour fondre les classes et les races, pour accorder à
« 0. Mail.,K/.Scftft/:, I, p. 167.
■ Parce qu'il considère Caere comme le plus ancien mup.icipa romain.
tous ceux qui possédaient une participation au pouvoir politique prudemment mesurée. Après lui, un roi insensé fut aveuglé par la pompe de celte royauté, détruisit Tœuvre de son prédécesseur et périt.
Si l'organisation politique de Rome, dans son fond, n est point étrusque, son organisation militaire fut en grande partie l'œuvre d'un roi étrusque. * L'Étrurie, si amollie, si corrompue après qu'elle eut perdu son indépendance, avait été un pays vaillant, illustré par la guerre ^ Les hommes du Palatin aussi étaient vaillants, et l'intrépidité des Sabins était célèbre.
Hais ce fut l'Étrusque Hastama qui, en constituant le peuple romain, constitua Farmée romaine.
Ce fut lui sans doute qui donna à cette armée la disposition de la phalange hellénique'. Sous lui, les différentes pièces de l'équipement du soldat grec s'introduisirent dans l'équipement du soldat romain; la longue lance hellénique, le bouclier rond d'Argos ', le casque aux ailes rabattues sur les deux joues, les jambards pareils aux knémides de l'Iliade, toutes ùes ar-
* Fortis Etruria (Virg., Georg.^ n, 533); bello prsclara. (Virg., JSn . ▼ni, 480; Tit. Liv., x, 16.) -
» 0. MûUer, Etr., i, p. 590; Kl Schrifl., i, p. 171.
' U faut y ajouter la iance légère, hazta veUiariSf arme propre aux vélites; les flèches et les frondes (0. MûU., Etr., i, p. 205-6) apj^artenaient originairement aux Étrusques; un des noms du casque, eamSf élait étrusque. (Isid., Or. y xvui, 14.)
mes offensives ou défensives * que l'on trouve dans les tombeaux étrusques, et dont cliacun a pu admirer une très-belle coUeclion dans le musée Campana, devenu la propriété de la Fcance.
Ces armes étaient grecques. Il n'y a là rien qui surprenne, puisque l'organisateur de l'armée romaine fut ce Mastama qui, dans ses expéditions, avait, je pense, appris à connaître la civilisation des villeè grecques de lltalie méridionale. Il pouvait bien leur emprunter des armes comme il leur empruntait des lois.
Rome ne doit pas plus aux Étrusques ses goûts agricoles que ses vertus guerrières. La Rome sabine n'était point étrangère h l'agriculture, et la Rome latine était agricole depuis Saturne, c'est-à-dire depuis la plus antique apparition des Pélasges * dans le Latium; mais lÉtrurie, pays fertile, pays qui produisait tout% l'Ëtrurie ne l'était pas moins. La Toscane est encore
* Un singulier rapport entre les idées guerrières des Romains et le culte étrusque de la foudre a fait appeler par les premiers le butin fait sur l'ennemi manubix, coups de tonnerre, comme s'ils étaient un don des dieux fulguraleurs. (Fest., p. 129.)
* Plus j'ai avancé dans la composition de cet ouTrage, plus je me suis convaincu de ce que j'ai mis en avant comme un doute, savoir : que l'arrivée de Saturne dans le Latium et les commencements de civilisation qu'il y introduit par l'agriculture représentent dans la tradition un ancien débarquement des Pélasges sur le littoral, peut-élre le même qui amena à Tarquinii les Pélasges, que les Grecs appelèrent Tyrrhéniens.
* UififOfiOi, (Diod., ▼, 40.)
aujourd'hui une des coiilrées de l'Europe où Tagriculture est la plus perfectionnée '.
Le nain savant Tagès, le fondateur de la discipline étrusque, sort d'un sillon, et un de ses livres sacrés paraît avoir été un traité sur la culture de TÉtrurie. Dans la patrie du dieu Terme, où la propriété rurale était sous là protection des dieux, Fagriculture a dû être en honneur.
A Rome, Tinfluence de trois rois sortis d'un tel pays dut lui être favorable. Par eux, le génie de l'Étrurie dut agir sur l'agriculture, comme sur la guerre, en la régularisant.
L'agriculture était dans les mœurs des populations sabines et surtout des populations latines; mais il est permis de croire qu'elle fut disciplinée par l'art de l'arpenteur, que nous avons vu se rattacher à la science sacrée des Étrusques.
C'est dans les beaux-arts que se manifeste surtout l'influence exercée par l'Étrurie sur les Romains, influence reçue de la Grèce avant d'être transmise à Rome, mais dans laquelle il y a aussi une part pour le génie étrusque lui-même; car ce génie paiticulier modifia jusqu'à un certain point les types grecs en les adoptant.
L'architecture étrusque était grecque d'origine; ce qui reste en Étrurie de vieilles murailles ressemble beaucoup aux murs des villes grecques, et, comme
* Lettres de LulUn de Chaleauvieux.
je Tai dit, ce qu'on a appelé l'ordre toscan est le dorique altéré.
Cette architecture, venue des Grecs, fut Tarchitecture primitive des Romains.
Les murs de l'époque de Romulus, comme ceux des rois étrusques, sont très-semblables aux murs de Fiesole et de Volterre.
La muraille de TAventin présente la même alternance de pierres parallèles et perpendiculaires au plan du mur*, et même ce bossage qui a été repris dans Tarchitecture de la Toscane moderne et qui donne un air de si imposante rudesse au palais Slrozzi et au palais Pitti.
L'atrium, cette cour intérieure entourée d'un portique quadrahgulaire qui de la maison romaine a passé dans le cloître chrétien, dans la maison mauresque et se retrouve dans le patio espagnol, l'atrium qui n'existait pas dans la maison grecque', l'atrium est étrusque*.
* Par une réminiscence d^un goût antique, eUe se montre encore à la fin de la république dans le tombeau de Csecilia Metella et au commencement de Vempire dans le grand aqueduc de Claude, derrière Santa-Croce in Gerusalemme.
« Vitruve Taffirme (n, 10) ; les maisons de Pompeii sont donc construites d'après le type romain et non d'après le type gi*ec. Bien qu'en pays grec, Pompeii et Herculanum étaient des villes romaines. Les noms de leurs habitants, que font connaître les inscriptions ou qu'à Pompeii on lit près de la porte des maisons, sont des noms latins.
* Varr., De L, ht., v, 161. M. Dennis a retrouvé dans les tombes étrusques toute la disposition de la maison romaine.
Le style de la sculpture étrusque fut d'abord un slyle dur et sec, comme celui de l'ancienne sculpture grecque qu'elle imitait. On peut s*en convaincre au milieu des richesses du musée grégorien.
U est remarquable que la dureté, la sécheresse, une certaine roideur étrusque, aient aussi caractérisé les commencements de la statuaire florentine dans les temps modernes. Ce caractère est bien sensible chez un grand artiste toscan, le Yerrocbio, qui fut le maître de Léonard de Vinci.
Mais pas plus dans Tancienne que dans la moderne Étrurie, cette roideur n'exclut une certaine beauté sévère. Évidemment le peuple étrusque avait le goût des arts et méritait le nom d'ami de Vart ^ que lui donnait Athénée.
Pourquoi les vases, faits à Timitation des Grecs en si grand nombre et quelquefois d'une beauté incomparable, se trouveraient-ils en Étrurie plus que partout ailleurs?
Il fallait bien que le génie des arts fût inné dans cette race, qui les a introduits dans la Rome antique et les a ranimés dans l'Italie moderne.
En Grèce, on admirait sous Périclès*, les lampes d'Étrurie; à Rome, déjà du temps de Caton on voulait
« Athen., it, 60.
• Athen., ib.
200 L'HISTOIRE ROMAINE A ROlilE.
que tout dans les maisons fût étrusque, et, au dire de Pline S les vases et les statues étrusques étaient répandus sur toute la terre.
L'architecture étrusque régna dans Rome jusqu'à ravénement de Tarchitecture grecque. Les Romains eurent un style à eux, mais ils n'eurent jamais un art qui leur fût propre.
Même devant Tart grec, Tart étrusque ne disparut pas de Rome. Auguste plaça dans sa bibliothèque du Palatin un Apollon, dans le goût de lÉtrurie', qui contrastait, par sa grandeur colossale, avec les statuettes étrusques*.
Au troisième siècle, Tertullien * disait que les statues étrusques avaient inondé la ville.
On ne saurait s'en étonner en voyant deux mille statues dans la ville de Volsinii' (Bolsena).
Les Étrusques excellaient dans Tart de modeler la terre et de couler h bronze, qu'ils savaient dorer.
Presque toutes les statues qui nous restent d'eux sont en terre, quelques-unes en bronze, un petit nombre en pierre, presque point en marbre*. Les carrières de Luni, qui étaient sur leur territoire, ne fu-
* PI., Hist. mLy ixxv, 46; xxxiv, 7.
•Pl,£fw^ntff.,xxiv, 18.
* Tyrrhenà sigilla.
* Tert., Apobg,, 25.
» PI., Hist,nat.,Ttsiv, 7( G).
* Il en existe cependant, nolainmenl dans une tomb<^ de Csere.
rent exploitées que dans les derniers temps de la république romaine.
Us avaient aussi des statues en bois ^
A Rome, les premières statues dont on fasse mention sont Tœuvre d'artistes étrusques et en terre cuite : sous le premier Tarquin, le quadrige placé au faite du temple de Jupiter, et qui, dans le four, s'était enflé démesurément, ce qu'on avait jugé être un signe de la future grandeur de Rome, à laquelle, si la légende est ancienne, on croyait déjà; la statue de Jupiter et la statue d'Hercule.
Puis vinrent les statues en bronze^ la statue de Vertumne, dieu étrusque, dans le quartier étrusque', et qu'on attribuait à Mamurius, le Dédale sabin, la Louve du Capitole, d un travail antique, comme le disait Denys d'Halicarnasse'.
Elle n'est pourtant pas plus ancienne que la fin du cinquième siècle *, et montre qu'à cette époque la sculpture à Rome portait encore l'empreinte du génie étrusque. La Louve du Capitole me semble un produit de Fart romain à demi formé par l'art de l'Êtrurie, et débutant dans toute sa grossièreté et
* Par exemple, une statue antique de Jupiter taillée dans un cep de vigne, et qui existait à Populonia. (PI., Bût, nat., n?, S, i.)
* Propert., iv, 2, 61.
» Den. d'Haï., i, 79.
* Cette louye, qu'on voit dans le palais des Conservateurs, est, conune je l'ai dit, bien probablement celle qui fut placée près de r antre Lurcrcal (environ trois siècles avant Jéstis-Chrisl^
toute sa force. Ce bloc de bronze représente un animal dont le poil est fanlastiqup, dont l'attitude est roide, mais dont le caractère est vigoureux, l'expression puissante, et qui respire la férocité primitive de Rome.
L'art de la poterie étrusque passa de bonne heure à Rome par les Sabins, puisque Numa était dit avoir institué la confrérie des potiers.
Comme nous n'avons aucune peinture romaine antérieure au temps où les arts de la Grèce pénétrèrent à Rome, nous ne pouvons déterminer ce que la peinture romaine put devoir à celle des Étrusques. Celleci ne parait pas y avoir joui d'une grande faveur. On n'a pas trouvé de vases peints à Rome, et le premier peintre romain est l'aïeul de l'un des plus anciens historiens romains, Fabius Pictor.
Mais nous savons que la musique religieuse et guerrière des Romains et leurs principaux instruments étaient un emprunt fait à l'Étiiirie.
L'emploi de la flûte qui accompagnait tous les sacrifices*, les chants en l'honneur des morts, les représentations dramatiques, même la déclamation des orateurs, jusqu'au travail, disaient les Grecs moqueurs,
* Les joueurs de flûte s'éiant retirés à Tibur, parce qu'on leur avait enlevé le droit de prendre leur repas dans le temple de Jupiter, on ne pouvait plus accompagner les sacrifices des cbants accoutumés. (Tit. Liv., IX, 30.) Cela montre à quel point les joueurs de flûte étaient considérés comme des personnages religiei x et leur art comme une partie essentielle du culte public.
des boulangers et des cuisiniers, et jusqu'aux coups de fouet que les maîtres faisaient donner à leurs esclaves ^ l'emploi de la flûte était commun aux Romains et aux Étrusques*, et la passion de ceux-ci pour cet instrument si célèbre, qu'un Grec, qui la poussait à l'excès, fut appelé le Ttjrrhétiien*.
La trompette aussi était tyrrhénienne, tant la trompette droite * que la trompette recourbée •; l'orgue enfin, soit \k air, soit à eau, s'appelait flûte tyrrhénienne*, et par conséquent appartenait primitivement aux Étrusques.
A Rome, l'art dans toutes ses parties fut étrusque jusqu'au jour où il fut grec. Les Romains n'y apportèrent jamais ce génie naturel qui crée, pas plus dans les temps modernes que dans l'antiquité. On ne peut dire qu'il y ait une école romaine. Au moyen âge, Rome seule en Italie ne produit pas un grand artiste, comme elfe ne produit point de poètes et à peine des chroniqueurs.
^ Atlien., IV, p. 154.
• .... Tibicine lusco.
(Oy., De Art. Am.,uH{.) » Allien., xiii, 86.
• En latin, tuàa; en grec, (jAXmy^; toutes deux ditos tyrrhéniennes par les poètes. (Micali, It. avant, il dom. dei Rom,, i, 25.)
'^ Le lituus, d'un mot étrusque qui devait vouloir dire recourbe, car lituus clait aussi le nom du bâton augurai, également recourbé par en haut. (0. MOU., Etr., ii, p. 212.)
• 0. MQll., Efr., u, p. 205-6.
A la Renaissance, elle ne peut se glorifier que de Jules Romain; mais au moyen âge elle gouverne le monde moral par la papauté, et, s'il y avait eu alors un Virgile, il aurait pu encore lui dire :
a Que d'autres sachent mieux travailler l'airain; toi, ne songe qu'à soumettre le monde à ton empire. »
Eicudant alii spirantia mollius œra,
Tu regere imperio populos. Romane, mémento.
De même, dans l'antiquité, Rome a peu de grands artistes. Presque aucun de ses grands écrivains n'est né dans son sein; tous à peu près appartiennent aux races sabelliques. Mais dans l'antiquité, comme dans les temps modernes, Rome attire tout à elle. Virgile y vient de Mantoue et Horace de Venosa, comme Raphaël d'Urbino et Michel-Ange de Florence.
Ayant déterminé presque minutieusement la part des Étrusques dans la civilisation romaine, nous connaissons maintenant tous les éléments de cette civilisation; encore bien peu avancés dans l'histoire romaine, nous pouvons dire : Rome est fente.
Nous savons ce que lui ont apporté les Pélasges, les Sabins, les Étrusques, et ce qui est arrivé jusqu'à elle, par l'Étrurie et par la Campanie, des influences de la Grèce.
Arrêtons-nous un moment, et, nous plaçant au faite
du temple de Jupiter Capitoliii, comme un voyageur du haut de la tour du Capilole contemple la Rome moderne, voyageurs au sein de la Rome antique, contemplons cette ville qui a déjà plusieurs fois changé d'aspect depuis que les Latins primitifs ont pris les premiers possession du Capitole; cette ville où des tribus de Sicules et de Ligures sont venues se poser sur les sommets, de nos jours effacés pour la plupart ou disparus, du Septimontium; où les Pélasges ont construit sur le Palatin cette petite forteresse de Roma qui devait donner son nom à la plus mémorable cité de l'univers; où les rudes Sabins se sont établis à côté d'eui sur les huit collines; cette ville où les Étrusques ont formé des établissements partiels sur le Capitole et sur le Caelius avant de régner sur elle; où Romulus, le dernier venu, se saisissant d'une forteresse abandonnée, a entouré dune muraille les cabanes de pâtres et de réfugiés dispersées sur le Palatin; où, après lui, les rois sabins ont fondé la véritable Rome en organisant sa population mêlée autour de leur culte et de leur patriciat, et commencé en opposant la plebs à leur propre aristocratie, Tœuvre de la fusion politique des races, essayée par le premier des rois étrusques et consommée par le second.
La Rome latine et la Rome sabine sont devant nos yeux.
Le Palatin est toujours la partie la plus*rustique de
Rome, lui qui en sera un jour le quartier le plus splendide.
On n'y voit encore que dâ6 habitations champêtres, entremêlées de quelques sanctuaires sabins. Les Latins, transportés par Ancus Martius, défrichent l'Aventin, dont la forêt commence à s'éclaircir.
Les Latins d'Albe habitent sous les chênes du Cselius. Des temples sabins sont disséminés en assez grand nombre sur TEsquilin, sur le Viminal et surtout sur le Quirinal.
Un pont de bois réunit les deux rives du Tibre; la forteresse d'Ancus Martius domine le Janicule.
Le champ de Mars est une grande prairie où se font des courses de chevaux au bord du Tibre. Le Forum est un marché entouré de boutiques. Le Comitium, enceinte découverte, reçoit les patriciens; la curie, le sénat.
Mais la royauté étrusque est venue et a commencé à faire de Rome une ville monumentale. Le grand cii*que existe. On creuse le grand égout. Le temple de Diane, centre nouveau de la confédération latine, a été bâti parmi les lauriers de TA ventin et l'enceinte en bois des Septa dans le champ de Mars, où le peuple s'assemble pour le vote et les revues.
Une forle muraille, hérissée de tours, environne la ville. Enfin, en regard du Capitole sabin s'élève, sur le mont Tarpéien, qui vient de changer de nom, le temple de Jupiter.
Ce sont des monuments plus considérables. C'est l'œuvre d une nation plus avancée dans les arts et la civilisation. Une magnificence inconnue vient remplacer la rudesse sabine et la pauvreté latine. La demeure des rois étrusques participe à cette magnificence. Le Lucumon a construit des palais là où Tatius vivait parmi les troupeaux, dit Properce * dans une élégie où respire un sentiment vrai du contraste que devait présenter Rome avant et après Tavénèment des rois étrusques.
Le fond de la population est toujours formé de pasteurs, d'agriculteurs, de marchands, tous soldats; d'un mélange alors égal de deux races, Latins et Sabins, au sein desquelles on peut reconnaître le type et T idiome des Sicules et des Ligures, dont quelques-uns ont dû rester.
Mais au-dessus de ces populations est un certain nombre d'Étrusques. Ils sont graves, religieux, guerriers, magniflques. Leur religion est pompeuse et pleine de superstitions. Ils contemplent le ciely ils observent le vol des oiseaux, ils écoutent la voix de la foudre, ils annoncent les prodiges et enseignent à les expier. Les patriciens, en s'emparant des auspices, prendront le caractère d'un corps sacerdotal. Le gouvernement sacerdotal est bien vieux à Rome.
* Prima galerilus posuit prœtoria lucmo,
Magn ique pars Talio rcrum erat inter oves. (Proporl.,iv [\\ 1, eo.)
208 L'UlSTOiRË UOMAlNE A HOME
A l'époque où nous sommes encore, Rome a déjà comme un clergé qui gouverne le peuple par les pratiques pieuses, par l'appareil des cérémonies; il y a des processions, il y a surtout cette procession triomphale du Capitole qui se renouvellera tant de fois à mesure qu'une contrée, puis une autre, sera subjuguée par les Romains.
Enfin il commence à y avoir des Romains. Fortifiés par le concours de leurs frères les Latins de TAventin et du Caelius, citoyens transplantés de villes vaincues, et, pour cette raison, plus respectables, plus civilisés qu'un ramas de pâtres et d'aveiUuriers, les habilantc peu nombreux, mais résolus, du Palatin, ont acquis quelque importance. Ils forment depuis le premier Tarquin la tribu des Rhamnès; ils ont profité pour leur part de la pobtique inaugurée par les rois sabins eux-mêmes, poursuivie plus hardiment par les rois étrusques, et qui consistait à opposer la pl^bs latine à Faiistocratie sabine, politique consommée parla constitution de Servius. Le nom de peuple de r antique Roma, de romain, est devenu celui de toute la population latine; il finira par être celui des Sabins eux-mêmes, qui avaient imposé le leur aux Latins quand ils régnaient sur eux. Désormais Sabins et Latins s'appelleront indifféremment Romains et Quirites; car un pouvoir étranger à tous deux les confondra sous sa domination en un même peuple. ^
Tyrannie et grandeur de Tarquin. — Sa politique à l'égard des Sabins et à l'égard des Latins. — Fériés latines, temple de Jupiter sur le mont Albain. — Assemblée des Latins près de l'eau Ferentina, meurtre d'Herdonius. — Prise de Gabie. — Guerre contre les Vote-
* ques. — Colonies dans les villes pélasgiques de Signia et de Girceii. — Le monte Circello chez Homère et chez Virgile, souvenirs de la magicienne Gircé. — Temple de Jupiter Gapitolin; son architecture, sa forme, sa grandeur. — Travaux imposés par Tarquin, la cJoaca maxima. — Tarquin envoie consulter l'oracle de Delphe ; premiers rapports de Rome avec la Grèce. — Les livres sibyllins. — Feinte stupidité de Brutus, fable née de son nom. — Lucrèce Sabine, GoUatie Sabine, Brutus Sabin. ^ Expulsion des rois. — Jugement sur Tarquin.
Après Servius Tullius, idéal du roi populaire, parait Tarquin le Superbe, idéal du tyran ; il y a peutêtre de rexagération dans ce que la tradition rapporte de l'un et de Fautre^; la tradition aime le constraste et force quelquefois les choses pour le rendre plus
Par exemple, que Tarquin ait immolé un enfant à la déesse Mania. u. 14
210 L'HISTOIRE ROMAINE k ROME.
frappant. Mais au fond elle est vraie, et je crois que Tarquin fut un tyran.
Son surnom et sa chute en sont la preuve. Ce surnom était pris en mauvaise part' : il ne put ôlre donné au moins tout haut à Tarquin qu'après son bannissement*.
Servius avait régné par un vote du sénat, sans consulter le corps des patriciens •. Tarquin ne consulta ni le sénat ni les patriciens \ C'était encore plus que Servius manquer d'égards envers les Sabins', qui formaient la meilleure partie du patriciat. Mais Servius Tullius s'était appuyé sur les Latins et les plébéiens, ce que ne fit point Tarquin, et celui-ci finit par avoir tout le monde contre lui.
L'impie Tarquin laissa le corps de son beau-père, égorgé par son ordre, sans sépulture. Tout son régne, commencé par un crime et qu'aucun droit ne consacrait, fut marqué par la ruse et par la violence.
Il mit sa volonté à la place de la loi. Il abrogea la
* *. 'expression sttperben'en rend qu'imparfaitement la portée. Selon Nonius Marcellus (p. 351), superbus équivalait à fuper, truculentus; guivant Lydus (De Mem.Febr , iv, 3), à cruel,
* Jusque-là, il n'eut que deux noms, son prénom, Lucius (le Lucumon), et son nom de gens (Tarquinius), comme tous les rois sabins et étrusques de Rome, excepté le premier Taïquin, qui eut trois noms.
* Primus ii^ussu populii Toluntate patrum régna vit. (Tit. Liv., i, 41.)
* Ut qui neque populi jussu, neque auctoribus pairiàus regnarel. (Tit. Liv., I, 49.)
* Le premier Tarquin avait adopté le surnom de PriscM (vieux Sabin), pour être agréable aux Sabins; le second ne fit rien de pareil.
constitution de Servius Tullius; il détruisit l'œuvre de conciliation de son sage prédécesseur. Le champ de Mars vit sans doute encore des revues, mais il ne vit plus l'assemblée réellement populaire où tous les intérêts étaient représentés. Dans son horreur pour les associations indépendantes, instinct constant du pouvoir absolu et que les empereurs romains devaient pousser si loin \ il interdit jusqu'à celles qui avaient pour objet le culte des dieux. La religion, qui parfois ménage le despotisme, est toujours sa victime.
Tarquin chasse l'ancien sénat de la curie et en compose un nouveau de ses créatures, s'entoure d'une garde dévouée et remplit Rome d^espions. On croit lire rhistoire d'un petit tyran italien du moyen âge et des despotes de tous les temps.
On a aussi le spectacle plus triste encore de la conduite des nations qui les subissent ; les patriciens se consolent de la perte de leurs droits en voyant le peuple écrasé par la main qui les en a dépouillés; bientôt l'oppression les atteint eux-mêmes, et alors le peuple se réjouit en voyant leur misère et leur abaissement.
Il faut le dire, ce règne inique fut brillant. Tarquin domina la confédération latine, étendit le territoire
' Môme les meilleurs. Voyei les lettres de Trajan à Pline, à propos de corporations d'ouvriers (Fp. Plin, et Traj., 54 (43); à propos de chrétiens, 96 (97). Trajan s'oppose aux conFréries {heterix), qu'il pa ralt beaucoup redouter.
romain; il éleva de grands et utiles monuments; il n'en a pas moins été justement chassé par les Romains et maudit par Thistoire, car il opprima le pays qu'il avait agrandi. Il semblerait que d'abord il voulût faire quelque chose pour les Sabins, c'est-à-dire pour le patriciat, et cela entrait dans son plan de réaction contre l'œuvre antisabine et antipatricienne de Servius Tullius. Il éleva un temple au dieu sabin Sancus Fidius *; il quitta l'Esquilin et vint d'abord habiter la Vélia \ résidence des rois sabins, comme avait fait le premier roi étrusque. Mais s'il eut un moment cette politique, il y renonça bientôt. Celle qui suivit pendant tout son règne fut au dedans l'oppression de tous, Sabins et Latins, plébéiens et patriciens. Mais au dehors il voulut s'appuyer sur les Latins pour dominer la puissance de la nation sabine, toujours hostile à l'ascendant étrusque, qui avait remplacé le sien. La haine, la défiance de Tarquin envers les Sabins se montrent bien dans le traitement qu'il fil éprouver à un duumvir portant le nom étrusque de Tullius. Celui-ci avait communiqué à un Sabin les prescriptions sacrées contenues dans un livre confié à sa garde; Tarquin le fit mettre dans un sac et jeter à la mer •. *
* Den. d'Haï., n, 60. Denys dit que Tarquin n'avait pas consacré ce temple selon le rit romain. 11 avait suivi le rit sabin ou peut-êlrc le rite étrusque.
• Plin., Hist. nat.t xxxiT,i3.
» Val. Max., i, i, 13.
TARQUIM LE SUPERBE. 215
Continuateur en cela seulement de la politique de Servius Tellius, Tarquin voulut conserver la position que son prédécesseur avait prise à la tète de la confédération latine et fit célébrer les fériés sur le mont Albain ; les fériés latines auxquelles assistèrent les représentants des quarante-sept cités ^ Les fériés ou fêtes latines étaient une institution très-ancienne dans le Latium, qui peut-être remontait aux Pélasges*. On immolait un bœuf, symbole antique des populations du Latium, puis on divisait son corps et chaque cité en avait sa part.
Les fériés latines se célébrèrent toujours sur le mont Albano depuis Tarquin. Cest à lui qu'on peut attribuer l'érection du temple de Jupiter Latial, dont les derniers restes n'ont élé détruits qu'à la fin du dixhuitième siècle par le dernier des Stuarts*. Tarquin pensa sans doute faire une chose agréable aux Latins, que hors de Rome il ménageait par politique, en rétablissant le culte de Jupiter Latial sur le mont Albain, anciennement consacré au culte du dieu protecteur de la confédération latine.
* Den. d'Haï., nr, 49.
* Leur origine était attribuée à Faunos, le représentant des Latins primitifs ou rattachée à la venue d'Ënée.
' Quelques pierres seulement ont été conservées, parce que les moines du couvent des pasrionnistes en ont eu besoin pour bâtir le mur qui soutient un jardui. Selon Piranesi, la grandeur du temple était considtrable, il avait deux cent quarante pieds de longueur et cent vingt en largeur, la moitié, ce qui est dans le goût étrusque.
314 LIIISTOIRB ROMAINE A ROME.
Servius, qui avait élevé à Tégalité les Latins de Rome, avait donné pour centre à toute la confédération le temple de Diane sur une des collines occupées par eux, TAventin. Tarquin, qui avait retiré aux Latins de la ville les droits politiques dont la constitution de Servius les faisait jouir, ne voulut pas qu'ils eussent sur leur colline de TAvcntin le lieu de réunion des nations latines et le reporta sur le mont Albain où il avait été primitivement, quand Albe existait.
Le mont Albain, qui s'élève à trois mille pieds au dessus de la mer et domine tout le Latium, allait mieux au Superbe, visant dans tous ses monuments et dans tout son règne à la grandeur et à la magnificence, que rhumble Aventin, lun des séjours de la plebs latine favorisée par Servius et méprisée par Tarquin.
Tarquin voulait être comme Servius le chef de la confédération latine, mais, en cela différent du bon roi Servius, dans Tintérét de sa politique, il ne recula pas devant un meurtre.
Les chefs latins s'étaient réunis pour délibérer dans un bois sacré près la source de Teau Ferentina ^,
* Ad caput Ferentinœ quod est sub monte Albano. (Fest., p. 341.) On reconnaît en général l'eau ferentine dans le ruisseau qui coule au fond d'un ravin pittoresque et au pied des murailles noires de Marino. Mais la source capuê doit être cherchée plus haut. Cette eau était dédiée, comme son nom l'indique, à Feronia, déesse des peuplades sabelliques, et en particulier des Sabins; ce qui montre que ce lieu avait été occupé par des populations sabines, mais il devait être latin à répoque où les Latins s'y assemblaient.
TARQUIN LE SUPCRBE. 215
au-dessous d'Albe, ville consacrée autrefois à ces réunions, maintenant détruite, centre aboli de l'association latine, mais resté sacré dans les souvenirs, et dont, pour cette raison, on aimait toujours à se rapprocher.
Au jour marqué pour l'assemblée, Tarquin n'y parut que le soir; dans son sans-géne orgueilleux de despote, il s'était fait attendre toute la journée.
Un chef sabin d'Aricie, Tumus Herdonius S indigné d'une telle insolence, éleva une voii libre contre cet homme qui se jouait du Latium rassemblé, et dont la conduite envers ses sujets n'était pas de bon augure pour ses alliés. Herdonius ouvrit l'avis que chacun retournât chez soi. Quand Tarquin parut, il s'excusa de son retard, il avait été occupé à réconcilier un père avec son fils, sur quoi l'opiniâtre Herdonius déclara qu'une telle affaire eût dû être terminée brièvement par ces mots : « Malheur au fils qui n'obéit pas à son père I » Cette opposition véhémente d'Herdonius pouvait tenir à sa qualité de Sabin ; les Sabins étaient les adversaires naturels des Étrusques. Aussitôt Tarquin résout la mort du confédéré trop indépendant, pour frapper de terreur les alliés comme les Romains. Des esclaves gagnés déposent des armes dans la maison d'Herdonius. Le lendemain, le roi l'accuse de conspi-
^ Ce nom Herdonius est sabin. Le Sabin qui une nuit s'empara du Capitole s'appelait Herdonius. U y avait une iriile d'Herdonia en pays sabelllque. Turnus Herdonius serait donc d'une famille sabine établie dans la ville latine d'Aricie.
216 L'HISTOIRE ROMAINE k ROME.
rer contre lui, contre les chefs latins, et allègue en preuve de celte accusation les armes qu'on trouvera cachées dans sa demeure. On y trouve en effet les armes que Tarquin y avait fait mettre. Il se rencontre toujours des gens disposés à croire que les ennemis des puissants sont des criminels. On inflige à Herdonius un supplice barbare, il est précipité la nuit, à l'endroit qu'on appelait la tête de la source de Ferentina, et Ton enfouit son corps sous des claies chargées de pierres amoncelées. Cette tragique histoire s'est passée dans le bois charmant de Marino.
Le matin suivant, les chefs étaient de nouveau réunis près de l'eau qui recelait le cadavre d'Herdoruus, et dont le murmure rappelait le sort de quiconque résistait à Tarquin. Profitant de la terreur dont les esprits sont frappés, celui-ci impose aux Latins un traité inégal. Tels étaient les moyens qu'employait la politique de Tarquin.
Un autre fait achève de peindre cette politique à la César Borgia.
Près de Rome était Gabie, ville antique *, d'une grande importance % peut-être anciennement pélas-
* Gabie est la première ennemie de Rome. La Subura, petite bourgade ligure, eut à se défendre contre elle. C'est contre elle que furent construite ce qu'on appelait le mur de terre des CarineSy et peut-être ragger de Servius Tullius; c'était pour veiller aux tentatives de Gabie que ce roi s'établit sur l'Esquilin.
• Très-peuplée et três-considérablp, selon Denys d'Halicarnasse
gique s et où paraisseat s'être établis des Sabins * et des Étrusques ':
Tarquin voulait soumettre Gable. Pour y parvenir, il eut recours à la ruse : son troisième fils, Seitus, feignit avoir à se plaindre et à se venger de son père, et vint oiBrir ses services aux défenseurs de Gabie. Reçu parmi eux, il est bientôt mis à leur tète, les séduit par ses libéralités, et achève de les tromper en leur faisant remporter quelques avantages sur les troupes de Tarquin.
(iT, 53), qui «Tait tu les restes de son enceinte. Il subsiste de Gabie quelques ruines.
* Solin (n, 10) lui donnait pour fondateurs deux frères siciliens, dont les noms sont grecs, GaUUui et Biuit et des premières syllabes de chacun de ces noms tirait le nom de Gabie, étymologie absurde; mais les deux héros grecs peuvent indiquer la tradition d'une origine pélasgique. Le nom de Gabie se rattache plutôt aux dieux Gabires, diis CabesuSt dans une inscription trouvée près de là. C'est Gabie, dont le territoire était assez considérable pour être opposé au territoire romain, qui a donné son nom au monte Gavi (et non Gavo), mons Gabui ou Cabus au moyen ftge.
* Le culte de Junon, déesse sabine, anciennement existant, y révèle la présence des Sabins, à moins que ce culte rappel&t seulement la Junon pélasgique.
' On ne saurait doiher que Gabie ne fût, comme Tusculum et Ardée, un des points situés sur la rive gauche du Tibre, où s'étaient étabtis les Étrusques. C'est parce que Varuspicine de Gabie était renommée que l'on supposait que Romulus et Rémus avaient reçu, disaiU-on, leur instruction augurale dans cette ville. Le champ gabinien avait ses auspices, comme le champ romain. (Varr., De L. laL, v, 33.) Nous avons vu que la manière de ceindre sa robe, appelée ànclue gabinvi, était une coutume étrusque. (0. MOU., Etr., i, S67.)
Tout le monde sait la réponse muette que fit celui-ci au messager de son fils» qui lui demandait un conseil, se contentant d'abattre sous les yeux du messager des tètes de pavots. Sextus comprit d'autant mieux que les tètes de pavots étaient un des objets par lesquels l'adoucissement de la religion avait remplacé les victimes humaines, et il fit tomber les tètes des principaux habitants de Gabie. Cette politique scélérate, n'étonne point venant du meurtrier de Servius et de Fauteur de la mort de Lucrèce, mais il faut reconnaître que le slratagène employé par Sextus pour s introduire dans Gabie rappelle celui de Zopire pour pénétrer dans Babylone \ et l'apologue des tètes de pavots abattues, un conseil du même genre donné par Thrasibule, tyran de Milet à Périandre, tyran de Corinlhe*; peut-être ces deux faits ont-ils passé de la légende grecque dans la légende romaine, si elles ne remontent toutes deux à une légende commune et plus ancienne à une légende pélasge. Mais de ce que la tradition place un événement en deux endroits, il ne s'ensuit point que cet événement ne se soit passé nulle part. De ce qu'un jour Servius jeta, dit-on, un drapeau dans les jangs ennemis pour que ses soldais allassent Ty chercher, il ne s'ensuit point que le grand Condé n'ait pas jeté son bâton dans les lignes de Fribourg.
* Herodot., m, 154 « W., V, 96.
Un fait vrai peut se répéter dans Thistoire; un fait légendaire peul se reproduire dans la réalité.
Tarquin déposa le traité qu'il fit avec Gabie, si déloyalement prise, dans le temple de Fidius^, le dieu de la Bonne Foi, impudence qui méritait d'être conservée par rhistoire. On a même dit qu'il avait élevé ce temple à ce dieu. C'eût été de la part du perfide Tarquin un hommage bien hypocrite à la bonne foi *.
Gabie, autrefois si puissante, était bien déchue à la fin delà république'; elle avait presque entièrement disparu au commencement de l'empire \ et Lucaîn * a chanté ses ruines comme Properce a chanté celles de Véies. Elle offre aujourd'hui d'assez remarquables ruines, qu'on croit appartenir au temple de Junon*.
Tarquin, aussi habile qu'il était pervers, cherchait à se créer des influences dans les villes du Latium. Pour le dominer plus sûrement, il donna une de ses filles à un personnage puissant de Tusculum, Octavius Mamilius \ Sabin d'origine.
* Den. d'Haï., iv, 5».
Mrf.,a, 60.
» Cic, ProPlemCfix.
* Hor.. Ep., I, il.
» Luc, Phars., m, 392.
* La Junon sabine, la même que Vhera pélasge. Ces ruines conservent donc le souvenir des deux plus anciennes époques de Gabie, l'époque pélasgique et l'époque sabine.
"^ De ses deux noms, le premier, OctavitUf était le nom de la gens Octttvia, celle d'Auguste, et originaire de Velletri, payssabellique; le second, Mamîlius. doit être sabin, soit qu'il vienne du dieu sabin
220 LMllSTOIRE ROMAINE A ROME.
Nous avons déjà trouvé des familles sabines établies dans Albe et dans Aricie ; nous en trouvons une à Tùsculum. Il semble en résulter que des familles sabines formaient en partie laristocratie des villes du Latium aussi bien que de Rome.
L'alliance de famille d'une fille de Tarquin avec un habitant de Tùsculum ne saurait surprendre, car Tùsculum, comme son nom l'indique, devait avoir eu quelque rapport avec rÉtrurie, et avoir été, si elle ne Tétait encore, plus ou moins étrusque.
Tarquin, qui ménageait les Latins au dehors pour assurer sa domination sur eux, ne ménagea en rien les Sabins; il leur fit la guerre ^ Mais sa principale entreprise fut dirigée contre un autre peuple de race sabellique, les Volsques.
Tarquin porta le premier la guerre chez les Volsques; il prit Suessa Pometia, leur métropole ', dans le voisinage des marais Pontins. Alors la frontière ro-
Mamers (Jtfomertis filius, comme Jfamercas], soit qu'il oflre une auti*e forme de ^fjnlius (Mani filius; ManuSf mot sabin). La tour Mamilia était dans la Subura, au pied de l'Esquilin, que nous avons vu avoir été habité par les Sabins Cette tour était celle à laquelle on allait clouer la tête du cheval sacrifié dans le champ de Mars, sacrifice qui appartenait à la religion sabine, comme le prouvent le choix de la victime, le lieu de Timmolation, et la coutume de porter la tête de ce cheval, quand ce n clait pas à la tour Mamilia, à la Regia de Numa, et de faire dégoutter le sang de sa queue sm^ l'autel de la déesse Sabine Vesla.
* Den. d'Haï., iv, 59. Tite Live ne parle pas de cette guerre.
* Slrab., V, 34
maine n'est plus à deux lieues, comme sous TuIIus Hosiilius, mais à une vingtaine de lieues, et le premier pas est fait smf la route conquérante par laquelle le sud de Vltalie, la Sicile, la Grèce, TAsie enfin devaient être ouvertes à l'ambition romaine.
Deux villes volsques seulement entrèrent dans la confédération latine. L'une d'elles, AntiumS touchant au pays latin, et originairement latine ou pélasge, ce qui est peut-être la même chose ; l'autre, Ecetra, qu'on place à Monte-Fortino •; il en fut de même des Herniques, population de la montagne, mais qui, parmi les autres nations sabelliques, joua toujours un rôle à part et fut presque constamment l'alliée de Rome. La vue du pays qu'occupaient les Berniques fait comprendre la politique qu'ils suivirent; pressés et comme cernés par les Volsques, les iEques et les Marses, ils durent chercher contre ces formidables* voisins un appui dans l'alliance du peuple romain.
On parle aussi des deux colonies envoyées par Tarquin du même côté, l'une à Signia (Segni), chez les Herniques ; l'autre à Circeii (monte Circello).
Je doute que sous Tarquin Rome fût assez peuplée
* A cause de son nom Antium, qui \ient du grec antit en face^ en face de la mer, et des traditions qui rapportaient sa fondation à un fils d'Ulysse et de Circé (Den. d'Haï., i. 72), ou au Troyen Ascagne. (Sol., II. 16.)
« Abek., MUtelit., p. 75 Nibby (Dm/., i, p. 203) croit reconnaître prcs de Monte-Fortino les restes d'Artena.
222 i^'UISTOIRE HOMAINB À ROME. *
pour envoyer des colonies. Dans tous les cas, ce n est pas une de ces colonies qui a construit les murs cyclopéens, et pour moi pélasgiques, de Segni. Segni est avec Alatri et Norba la ville qui dans cette partie de l'Italie offre les murailles à polyèdres irrëguliers les mieux conservées. Cette enceinte peut se suivre encore dans toute son étendue ; elle est du style pëlasgique le plus massif et par conséquent le plus ancien. D'ailleurs, nous connaissons Tarchiteclure du temps des rois étrusques, cette architecture était étrusque; sous les rois, les murs deSignia eussent été construits, comme le furent ceux de Rome, en blocs quadrangulaires et non en blocs irréguliers.
Circeii fut d'abord une ville pélasgique, on le voit par les débris de ses murs à construction polygonale, et son nom la rattachait aux souvenirs d'Ulysse et de Troie. A Circeii nous rencontrons la tradition homérique localisée; nous mettons le pied dans la région de VOdysséey mais c'est l'extrémité de celte région vers l'Occident; c'est le pays lointain et mal connu des Grecs, où ils reléguaient leurs fables. Homère, si exact dans la peinture des contrées que lui ou les chantres populaires ses devanciers ont pu connaître; Homère, à lelte distance, à cet horizon confus et reculé du monde de sa poésie, ne sait plus rien de la vraie configuration des lieux; il appelle l'Ile de Circé une terre basse K Le
' Ody$$,, XI, 135.
TARQUÏN LE SUPERBE. 223
monte Circello, qui, en effet, \u de loinj semble détaché de la côte, n*est pas une ile, mais un promontoire qui élève à une assez grande hauteur son impo* santé pyramide *.
Virgile, qui avait vu de près le monte Circello en allant à Brindes avec Horace et Mécène, ne parle plus d'une île , mais seulement de la terre de Circé *. Il y place des bois solitaires qui retentissent des chants de la déesse ; ce sont les bois de chênes, de lauriers, de myrtes qu'on y voit encore ; enfin il appelle Circé la fille du Soleil, peut-être parce que le mont Circello apparaît avant tout ce qui Tentoure dans les rayons du matin et semble chaque jour naître des feux du soleil.
La tradition des enchantements de Circé est vi-^ vante au monte Circello. Tout le monde y connaît la magicienne Circé, qui habitait une forteresse sur le haut de la montagne. Ses regards fascinaient les voyageurs et les attiraient : au moyen d'une drogue (farmaco) elle les endormait ; avec une autre elle les réveillait. Vinrent deux frères : Tun fut endormi, le second feignit de dormir, puis il força la magicienne de boire la liqueur funeste, et avec, la liqueur bienfaisante il ranima son frère.
' Peut être le nom de Circeii était-il un nom pélasgique venu du mot kirkoê (en grec cercle), à cause de la forme ronde du moiito Circello, et cette circonstance topographique art^lle donné lieu à la tradition poétique qui a mis là Circé.
* ^n.y vu, iO.
224 L'HISTOIHE romaine â ROME.
Voilà ce qu'est devenue la tradition d'après laquelle Circé changeait les hommes en animaux, et fut contrainte par Ulysse de leur rendre la formq humaine.
La grotte de Circé est très-redoutée aujourd'hui, d'après ce que raconte M. de Boustetten *.
c( Ayant proposé à quelques paysans de Circello de m'accompagner dans la grotte, ils refusèrent, lorsqu'un soldat à grandes moustaches étant venu à nous, je lui dis : En voilà un qui ne nous refusera pas. Mais l'homme aux moustaches, ayant appris de quoi il s'agissait, s'enfuit à la seule proposition de nous suivre chez Circé. »
Ce fut avec l'argent pris chez les Volsques*, disent les anciens, que Tarquin le Superbe bâtit le temple de Jupiter Capitolin, commencé par le premier Tarquin.
L'église d'Araceli, qui s'élève sur l'emplacement du temple de Jupiter, montre l'effet qu'il devait produire si l'on transporte par la pensée la façade du temple sur le côté opposé à la façade et au grand escalier d'Araceli.
Le temple était tourné vers le midi, tandis que la direction de l'église est plus à l'est; tourné ainsi
* Voyage sur le théâtre des six derniers livres de VÉtiéide, p. 73.
' Ce bulin pouvait être considérable; les Voisques, habitants des montagnes, mais qui tenaient à la mer parleur port d'Antium, étaient une nation à la fois belliqueuse et navigatricc, et le commerce maritime avait pu les enrichir.
TAUQUIN LE SUPERBE. 225
le temple regardait le Forum. Du Forum on voyait les colonnes de la façade, les statues et le quadrige d'argile qui décoraient le faîte de Fédifice.
Sans quitter le Capilole on peut se donner aujourd'hui le spectacle qu'on avait alors du Forum. Un basrelief, placé dans Tescalier du palais des Conservateurs représente le triple temple dédié à Jupiter, à Minerve et à Junon. Il est vrai qu'il fut refait plus tard, mais nous savons qu'on le rebâtit suivant l'ancien modèle. Il se composa toujours des trois cellas indiquées dans le bas-relief par trois portes K
Le Capitole fut l'oeuvre des Tarquins. Le Capitole, quel nom ! toute la grandeur romaine est dans ce nom.
Il n'en subsiste rien aujourd'hui, si ce n'est quelques restes de ses substructions enfouies sous terre " et quelques pans de murailles dans Tintérieur du couvent des Franciscains d'Araceli.
Mais nous connaissons son architecture et ses di-' mensions ; nous pouvons le regonstruire en idée et le contempler par l'esprit sur cette colline où rien ne le rappelle, mais qu'on ne saurait gravir sans émotion, car le Capitole a été là.
Le temple s'élevait sur une haute plateforme. Sa
' Un bas-relief du musée du Louvre représente également le temple du Capitole,
disposition était cdie des temples étrusques décrits par Vitruve % avec quelques modifications.
En avant de sa façade étaient trois rangs de colonnes, et une seule file de colonnes le long de ses deux côtés *. Il était presque carré, car sa longueur qui était de 200 pieds romains (à peu près le pied anglais), n excédait sa largeur que de quinze pieds'.
Dans l'intérieur de la œlla consacrée i Jupitel* était la statue en argile de ce dieu, assise et tenant d'une main la foudre aussi en argile^ de lautre vb scegire^ cet ornement royal de l'Ëtrurie.
Uon ne voit pas que Tarquin ait commencé un monument coâsidâcaUe, mais il était appelé à continuer ceux qu'avaient commencés ses prédécesseurs, fin tout, il devait consommer à Rome les destinées de la monarchie étrusque.
Tarquin mit la dernière main au grand Cirque. 11 termina presque le temple de Jupiter, dont les fondements avaient été jetés p&r le premier Tarquin. U com^
> Vitr., rr, 7, 1. Le temple de Jupiter, composé de trois cents, étsli plus large par rapport à sa longueur que les temples étrusques. Les trois rangs de colonnes de sa liaçade en comptaient chaorn six. Le emple étrusque décrit par l^tni^ en a quatre seulement. (Âbek., MUtelU,y p. 221.)
« On lui en donne deux d'après un passage de Denys d'Halicarnasse (iv, 61), mais il parait qu'il faut préférer la leçon du manuscrit Chigi et substituer inr>(S à itnXé»,
» Dm. d Ual., iT, 44; Tit. Liv., l ^.
pléla le mur de Servius Tullius, et acheva le grand égout (Cloaca Maxima).
Ua égwxl est lie monument qui atteste le plus la puissance des rois étrusques, et celui qui leur a le mieux survécu»
J'ai dit que c'était aujourd'hui la mode en Allemagne de nier ou au moins d'amoindrir le plus possible rinflueoce de TÉtrurie sur les Romains. Quand on effacerait des auteurs anciens tous Jes passages qui attestent celle influence on n'aurait rien fait, si on ne supprimait la €loaca Maxima, et ce ne serait pas une petite affaire.
Car la Cloaca Maxima est certainement un ouvrage étrusque; les matériaux dont elle est composée S la construction de ses murs et de sa voûte sont étrusques.
La voûte, par laquelle l'architecture romaine se distingue de Tarchitecture grecque, la voûte est une imitation des Étrusques *. On la trouve assez iréquem^ ment dans les monuments de rÉtrurie'; elle parait
* Elle est comme les murs des rois en tirf, sekm le mode étrosque. En plusieurs endroits où les égouts ont été refaits» on trouve l'em* ploi du travertin et môme de la brique ; la présence du travertin a été signalée aussi dans la Cleaca Maxima^ mais M. Abeken (MittelH*t p. 171), la nie formellement. Dans tous les cas, le travertin ne prouverait rien autre chose qu'ime réparation. Pour les briques, est-il bien sûr que les Étrusques, si habiles à manier Targile, n'aient pas connu la brique employée anciemiomentenAsie et en Egypte?
« 0. mûU., Etr., i, p. 258.
* Duns des tombeaux, dans la citerne de Volterre, aux oatrémités
avoir été étrangère à la Grèce *; elle était inconnue aux Pélasges *.
Une partie de la Cloaca Maxima, dont la largeur est de \ingt pieds', existe encore parfaitennent conservée; il n'y manque pas une pierre. Du côté où elle débouche dans le Tibre, on voit le triple cintre de sa voûte; quand les eaux du fleuve sont basses, on peut y pénétrer en bateau, comme fit Agrippa lorsqu'il fut chargé par Auguste de Tinspection et de la réparation de tous les égouts.
Les anciens ont remarqué le caractère d'utilité des premiers monuments de Rome, et l'ont judicieusement opposé à la fastueuse inutilité des pyramides.
Tito Live, Strabon, Pline, Cassiodore, en présence des anciens égouts, exprimaient un sentiment d'admiration que la vue de la Cloaca Maxima nous fait éprouver aujourd'hui.
Tite Live, parlant du cirque et des égouts construits > par les Tarquins, disait : c( C'est à peine si notre magnificence moderne a pu égaler de tels travaux. »
de rémissaire d'Albano qui est étrusque, dans la ToiTe di Sainte Manno, près Pérouse. Dennys (Etr., i, 393) cite sur les bords de la Marta une voûte toute semblable à celle de la Cloaca Maxima, mais d'ime dimension plus considérable. Les voussoirs ont cinq ou six pieds; ceux de la Cloaca Maxima n'ont que deux pieds et demi, la moitié.
* On l'attribuait a Démocrite, mais Démocrite est postérieur au ègne de Tarquin.
' Ils ont toujours en Grèce et en Italie, à Mycène comme à Arpi« um, employé la fausse voûte à retrait, sans clef.
5Tit. Liv.,i. 50.
TARQUIN LE SUPERDE. 223
Strabon admirait ces canaux ^ souterrains dans lesquels on aurait pu faire passer une charrette chargée de foin.
Pline * déclarait ce travail le plus grand de tous. Avec la pompe de son style et quelque exagération, il parlait de montagnes creusées en dessous, de la ville suspendue sur ces cavités, théâtre d'une navigation souterraine. Puis il s'écriait :
a Le sol est ébranlé par la chute des édifices, par \c$ tremblements de terre, et cependant ces constructions durent inexpugnables. »
Près de dix-huit siècles se sont écoulés depuis que Pline parlait ainsi, et ce qui Tétonnait nous étonne. Nous ressentons cette stupeur dont parle Cassiodore'*, et, durant bien des siècles encore, d'autres l'éprouveront après nous.
Oui, Ton est stupéfait de tant de grandeur et de solidité. Je ne croyais pas qu'il fût possible d'admirer si fort un égout.
La Cloaca Maxima faisait partie d'un vaste réseau de conduits souterrains dont elle recevait le tribut qu'elle allait décharger dans le Tibre. Sous la république, on a dépensé en une seule fois pour le réparer une somme de cinq millions \
* StP., V, 3, 8.
* Hisi. nat., xxxvi, 2i; i, 4,
5 Cass. Var., Ep.iii, 30. ^.
* Dell. d'Ha!., III, 07.
Sans doute cet ensemble d'égouts a été agrandi plus tard; mais tout ce qui servait à dessécher le Vélabre et ses dépendances remonte aux Tarquins, s'il ne remonte pas plus haut; car avant le dessèchement toute cette partie de Rome était inondée.
Le système de conduits des Tarquins devait commencer au pied de l'Esquilin» dans la Subura, au delà du petit Vélabre. -
Les poissons du Tibre, du temps de Juvénal, arrivaient jusque-là*.
D'autres rameaux descendaient du Capitole; d'autres encore venaient, en passant sous le Forum et le grand Cirque, aboutir au conduit principal*.
Les égouts existèrent de bonne heure chez les Grecs', et paraissent avoir été connus des Pélasges*; mais la voûte de la Cloaca Maxima prouve ici une origine étrusque.
D'ailleurs, les Étrusques étaient très-habiles dans tout ce qui se rapporte à l'écoulement des eaux*; leurs travaux de dessèchement vers les bouches du Pô étaient célèbres. On a dit même que la méthode d'assainissement au moyen des colmate^ qui de nos jours
* Juv.,Sfl/., ▼,i03.
* Abek., MUt. it., p. 475, ir2; Nibb., B. ont,, i, p. Gj4. ' Ceux d'Agrigente. 0. MOU.» Man. <farchéol., g 82.
* Égouls d'Arpinum, ville où se voient des murs pélasgiques. (Murray, flawd^ S. t/., p. 50.)
» 0. MûU., Eir, I, p. 22C-3K
TAROUIN LB SUPERBE. 231
a rendu salubre le vd di Chiana^ était employée par les Étrusques.
ioul iuhcuurt donc à confirmer ce que nous apprend l'hisloire et que Toeil confirme, savoir : que la Cloaca Maxima fut Touvrage des rois étrusques*.
En me laissant aller, après Pline et tant d'autres, à l'admiration qu'inspirent les restes de la Cloaca Maxima, j'ai oublié, comme il arrive trop souvent, à quel prix étaient achetés ces grands travaux qui font l'étonnement des siècles; des travaux pareils sont Tœuvre des despotes. Les despotes aiment la pierre; car la pierre est docile, les blocs se laissent entasser les uns sur les autres en édifices réguliers, image de Tédifice social que le maître trouve beau de construire à la toise et au cordeau en entassant par assises symétriques les hommes, et, quand le maître est guerrier, les cadavres. Le gigantesque sourit à leur orgueil, et puis
* fis ont eu à Rome des imitateurs. Ce travail caché, mais utile, a été à toutes les époques poursuivi par les Romains, qui, dans leurs^ constructions, visaient moins à rapparence qu'à l'utilité. A Rome, on a reconnu sur une foule de points des conduits souterrains quelquefois d'une grande étendue; au pied du Capitule, on en voit dél)OUcher un du côté du Forum. Sur TAventin, les Dominicains de Sainte- Sabine en ont découvert trois étages communiquant par des puits verticaux. Les papes ont continué en ceci, comme en plusieurs autres choses, l'œuvre des anciens Romains. <r Nulle ville, dit Nibby (R. ont. , I, p. C5i), ne peut s6 glorifier de travaux aussi considérables en ce genre. Elle est enlre-coupce en tout sens d'égouts anciens et modernes, de sorte que, si on en avait le plan sous les yeux, ce serait, un inextricable labvrinthe. »
r>2 L'HISTOIRE ROMAINE A ROME.
cela occupe le peuple, comme le fait sagement observer Denys dllalicarnasse ' après Aristote : tandis qu'il est courbé sous les moellons, il ne songe pas à relever la tète; on le fait manœuvre pour qu'il ne songe pas à être ciloyen.
Le peuple souffrait beaucoup de ce travail forcé et qui s'exécutait par corvée; il avait été interrompu, ce semble, en grande partie du moins, sous Servius Tullius, et ce ne fut pas peut-être une des moindres causes de sa popularité. Les hommes savent parfois moins de gré au pouvoir de ce qu'il fait pour eux que de ce qu'il ne leur fait pas souffrir.
Ces travaux, repris par Tarquin avec l'impétuosité de son caraclère, contribuèrent à le faire détrôner. L'histoire de la Cloaca Maxima joue un grand rùio dans l'histoire de la Rome des rois.
Le creusement des égouts, exécuté sous terre, dans des endroits humides et malsains, élnit odieux aux sujets de Tarquin.
f Denys d'Halicarnasse ' fait adresser par Brulus aux Romains ces paroles :
« Ils vous forçaient, comme des esclaves achetés, à mener une vie misérable, taillant la pierre, coupant le bois, portant d'énormes fardeaux et passant vos jours dans de sombres abîmes. »
Il fallait que la condition de ceux auxquels Tarquin
' Den. d'Haï., IV, 44. V. Schwegl., /J. G<?«c/i., i, p. 781-2.