‹ Les quatre voyages du capitaine Lemuel GulliverChapitre 5 sur 17 · LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

LA RÉPUBLIQUE

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Le consulat. — Les biens privés des Tarquins conflsqués, jugement de Tite Live, — Champ de Mars, origine prétendue de l*ile Til>crine. — Conspiration, exécution des fils de Brutus dans le Forum. — Duste de Brutus. — Temple élevé par Brutus à la déesse Cama. — Mort de Brutus. — Valerius Publicola soupçonné à l'occasion de sa maison sur la Velia.— Dédicace du temple de Jupiter, fermeté sabine. — Porsena occupe la citadelle du Janicule. — Le pont Sublicius, Horatius Codés, histoire de sa statue.— Mutins Scsevola, les prés de Mutins. — Clélie, sa statue sur la Velia. — Bataille livrée par Aruns aux Ariciens, tombeau d'Aruns. — Rue et quartier étrusques origine de ce nom.— Porsena a été le maître à Rome. — Pour qoi la confédération latine embrassa la cause de Tarquin.— La gens sabine des Claudii passe aux Romains. — Bataille du lac Régille, emplacement du lac, apparition et temple de Castor et PoUux. — Dédicace du temple de Saturne.

• La révolution qui venait de s*accomplir était surtout rinsurrection d'une race. Les Sabins reprenaient l'empire que leur avaient enlevé les Étrusques; Taristocratie, presque entièrement sabine, triomphait. Elle eût pu se donner un roi de sa

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nation; mais ce nom de roi était devenu odieux à tous; et d'ailleurs une aristocratie, quand elle est toute-puissante, n'aime pas à se détrôner au profit d'un de ses membres. Celle-ci préféra donc tirer de son sein deux chefs annuels qu'on appela consuls.

La pensée de la république n'était peut-être pas nouvelle; on la prêtait à TuUius Servius; on croyait même qu'elle s'était manifestée après la mort de Romulus*.

Rome trouva chez ses ennemis l'exemple de ce qu'elle-même exécutait; depuis un certain temps, l'Étrurie avait remplacé la royauté à vie de son chef suprême par l'autorité de magistrats renouvelés chaque année.

On a remarqué aussi que, vers le même temps, plusieurs villes grecques de l'Italie méridionale s'étaient soulevées contre leurs tyrans.

A Rome, tout s'opérait dès lors par transition et par compromis. Les consuls furent décorés des insignes de la royauté, et, pour ne pas effrayer les imaginations inquiètes de ce qui pouvait la rappeler, il fut décidé que chacun des consuls porterait seul et tour à tour ces insignes pendant un mois.

On avait besoin de l'appui des plébéiens, dont les uns étaient riches et les autres étaient pauvres. Pour plaire aux riches, on remit en vigueur la consUtulion de Servius*, qui mesurait l'iniluence dans les votes à

* Cic, De Rep. tU,i^.

* On l'a nié; cependant le rétablissement des assemblées par cen-

GUERRE D'AFFRANCniSSEMENT. 263

la ricliesse; pour gagner les pauvres, on leur livra les biens privés de Tarquin. Cette politique pouvait êti'e habile, mais elle n'était pas généreuse ^

Les gouvernements nouveaux s'honorent en respectant le droit de propriété dans les gouvernements tombés *. Selon Tile Live, le sénat, mu par un sentiment d'équité, avait pensé d'abord que les biens privés des Tarquins devaient leur être rendus. Les envoyés du roi qui les réclamait, ayant profité de leur séjour à Rome pour ourdir la conspiration à laquelle prirent part les fils et les beaux-frères de Brutus, les sénateurs, emportés par la colère, dit Tile Live, abandonnèrent cette proie au peuple, afin qu'il perdit tout espoir de paix avec ceux qu'il aurait dépouillés'.

Malgré ce motif peu honnôte, il est vrai, d'une telle spoliation, le grave historien ne semble pas l'approuver, et cherche à l*excuser par la conduite déloyale des envoyés.

Une tradition rapportait une cause invraisem-

taries est un fait incontestable. Or toute la constitution de Servius était là.

* 11 y eut aussi des violences exercées contre les partisans des Tarquins. (Cic, De Bep., i, 40.}

* C'est ainsi que le gouvernement né de b révolution de 4830 conserva Ghambord à M. le duc de Bordeaux el Ût droit à certaines réclamitlons de la reine Caroline Bonaparte au sujet, Je crois, de TÉlysée.

» Tlt. Liv., u, 5.

îi64 L'UISTOIRE ROMAINE A ROME.

blable de la formation de File Tibérine. On disait qui Tarquin avait fait ensemencer le champ de Mars, celte plaine qui encore sous Auguste séparait le fleuve de la ville, et dont la Rome moderne couvre la plus grande partie*; le sénat l'avait réservée aux exercices équestres, et ordonné que les blés déjà coupés et placés sur Taire fussent -jetés dans le Tibre. On ajoutait que les eaux du fleuve n'avaient pu enti^iner cet amas de paille et de grains, et, accumulant alentour les alluvions, avaient donné naissance à Tile qu'on voit encore aujourd'hui au milieu du Tibre.

n est difficile de lui reconnaître une pareille origine. Une île qui renferme une église, un couvent et un hôpital, n'a guère pu être formée autour de gerbes amoncelées. La rapidité du fleuve et sa profondeur s'y opposent également*.

D'ailleurs, on voyait dans cette île un temple consacré au dieu latin Faunus et une statue dédiée au dieu sabin Sancus, ce qui semble indiquer qu'elle avait été occupée à l'époque des Latins primitifs et à l'époque sabine, c'est-à-dire antérieurement à l'époque de Tarquin.

* Le champ de Mars s'étendait vers le nord au delà de Tenceinte de la Rome actuelle^ du côté de Ponte-Molle; car Strabon (y, 3, 8) place le lieu où Ait brûlé le corps d'Auguste au miUeu du champ de Mars.

* L'effet du courant rapide du fleuye est plutôt de détruire des Iles que d'en former. C'est ainsi qu'une petite Ue a été entraînée par la violence des eaux en 1788.

En ce qui concernait le champ de Mars, le droit des Romains était meilleur que pour les autres propriétés des Tarquins.

Le champ dédié à Mars, dieu national desSabins, et yers une des extrémités duquel s'élevait Fautel de ce dieu, avait probablement, dés le temps des rois sabins,été consacré à la religion, puis avait conservé en partie cette destination sous les premiers rois étrusques, et même après que Tarquin le Superbe Tavait usurpé; car il est question d'une vestale qui en donna une partie au peuple romain \

Le champ de Mars était le lieu où tout le peuple se rassemblait en centuries pour les élections.

Tarquin s'en était emparé en supprimant ces assemblées instituées par Servius.

Ces assemblées étant rétablies, le champ de Mars retournait naturellement au peuple.

Les consuls complétèrent le sénat, qu'avaient décimé les cruautés de Tai*quin en y faisant entrer des plébéiens et des chevaliers', c'est-à-dire des Latins etdes Sabins'.

Ainsi était de nouveau scellée la fusion entre les races, œuvre de Servius, et à laquelle avait concouru

* Plut., PubL, 7. Becker (Handb,, i, p. 655) pense qu'il s'agit peutêtre ici d'un Campuê Tiberinm au delà du Tibre. Mais ce champ est appelé (Gelï., N. AU., ti, 7) Tiberinum sive Martiiim.

* Tit. Uv., II, i.

» Yoy. 1. 1, p. 481.

200 L'HISTOIRE ROMAINE A ROHB.

loppression que Tarquin avait fait peser en commun sur elles.

Alors un grand danger vint menacer la republique.

Les envoyés de Tarquin à Rome y tramèrent une conspiration à laquelle prirent part plusieurs jeunes gens appartenant aux grandes familles sabines* alliées à la famille royale, deux fils et deux beaux-lrères de Brutus, neveux de Collalin.

La conspiration fut découverte pendant la nuit. Le matin qui suivit, Brutus était de bonne heure assis sur son tribunal au pied du Capitole; il fit comparaître devant lui ses deux fils, les condamna et les fit mettre à mort en sa présence dans le Forum. De même, au moyen âge, en Italie, les exécutions eurent souvent lieu sur la place publique qui servait de marché.

' Outre les deux fils de Brutus, sont nommés les Vitellii et les Aquilii. Les Vitellii étaient frères de la femme de Brutus; leur nom était sabin. Vitlu est le nom que les peuples sabelliques gravèrent sur leurs monnaies pendant la guerre sociale. On trouve sur les monnaies osques Viteliur, Il en est de même des Aquilii, neveux de GoUatin; leur nom venait d'aquiluSf noir, sombre, d'où aquila, Vaigle (Paul Diac, p. 22, 26), et Aquilo le vent noir, comme nous disons la bise» AquUuSf qui ne se trouve pas dans les auteurs latins, et Âquila, étaient des mots sabins. L'aigle, en Italie, vit dans les montagnes; il a dû être nommé par les peuples qui habitaient les montagnes, et ces peuples étaient sabelliques. D'autre part, je trouve un G. Aquilius Tusctts, consul en S67. Les Aquilii étaient une iamille sabine alliée h une famille éti'usquc.

Je me représente avec un frisson d'horreur cette terrible scène. Brutus assis sur la plate-forme du Vulcanal el impassible; les rigides patriciens au-dessous de lui dans le Comitium; plus Iqin, dans le marché, la multitude émue que sa dureté étonne; au milieu du marché, ses fils attachés au poteau; la hache du licteur qu'il regarde abattre la tête de l'un, puis la tête de l'autre; à sa gauche, le temple de Jupiter élevé par les Tarquins sur une tête coupée; à sa droite, le temple du dieu qui dévorait ses enfants, le temple de Saturne.

Brutus vit battre de verges et décapiter ses fils sans détourner la tête, sans changer de visage, sans montrer la moindre émotion.

Plutarque va plus loin*, et dit que, pendant le supplice de ses fils, il ne cessa de les regarder avec colère.

Les anciens ont admiré cette insensibilité. Les Ro« mains regardaient toute émotion tendre comme une faiblesse. L'impassibilité de Brutus leur semblait une vertu. On blâmait Cicéron des regrets passionnés qu'il donnait à sa fille, et lui-même était près de s'en accuser. Pour nous, la tendresse de Cicéron l'honore; nous consentirions à admirer un père qui, pour obéir à son devoir, condamnerait ses fils et les regarderait mourir, à condition qu'il en souffrit beaucoup. Pour les Romains, il était beau que Brutus ne souffrit

* Plut., PttW., ô.

268 L'HISTOIEE ROMAINE k HOME.

pas OU du moins ne parût pas souQrir. A cet égard, nous valons mieux que les Romains.

Peut-être vais-je manquer de respect envers la mémoire de Brutus;mais d^ins cette affectation d'insensibilité, dans l'empressement avec lequel il vient lire les lettres surprises de ses fils et les fait frapper les premiers, je crains, outre les deux sentiments que lui prête Virgile, Tamour de la patrie et Tamour de la gloire*, d en surprendre encore un autre, le besoin de donner un gage à la république. Les républiques naissantes sont soupçonneuses. CoUatin, parce qu'il s'appelait Tarquin, fut obligé de s'exiler sur l'invitation de son beau-père et de Brutus lui-même. Brutus aussi tenait aux Tarquins par sa mère et par sa femme, nièce de Collatin. Ne voulut-il point rassurer les défiances auxquelles Collatin fut sacrifié, et aller au-devant de ces défiances qui auraient pu l'atteindre? Je ne compare point un supplice juste à la mort de Louis XYI et Brutus au duc d'Orléans; mais la situation était la même. Elle ne fit point commettre à Brutus un crime, mais peut-être lui fit-elle déployer un plus grand appareil de sévérité.

Si je voulais amuser par un contraste entre la réalité antique et l'art moderne, analogue à celui dont j'ai parlé, à propos du tête-à-tête de Lucrèce et de Sextus, tel que l'a représenté le peintre Cagnacci, je

A Ville il amor patrix lauduuique iinmensa cupido.

citerais un petit tableau de Lippi dans lequel Brutu5 est représenté en pantalon collant et en bottefs^ tiolles\ J'aime mieux conduire mon lecteur au paaÛ8 des Conservateurs ^ et me placer avec lui devant l'admirable buste en bronze du premier Brutus

Ce buste peut être ressemblant : une statue en bronze, œuvre d'un artiste étrusque (alors il ne s'en trouvait pas d'autres à Rome), fut placée au Capitole à côté des statues des rois.

Rien ne prouve que cette statue n'existait plus à Tépoque où la tête du fondateur de la république fut gravée sur les médailles de la gens Junia, qui prétendait descendre de lui, et le buste a pu être fait d*après ces médailles. Les images en cire des ancêtres ont pu aussi transmettre et conserver dans cette famille 11mage d'un ancêtre vrai ou supposé. Celle-ci semble faite d'après un moule en cire pris sur le visage du mort, coutume qui n'était pas inconnue aux Romains*, n est donc permis de voir dans le huste du Capilole un vrai portrait de Brutus'; il est ditlicile d'en douter en le contemplant.

* Dani la galerie dn palais Pitti, à Florenoe.

* Les images des ancôtres, Dlacées dans Tatrium des maisons romaines, n'étaient pas des statues, mais seulement des masques en dre. (0. VtUl., Mon. dtÂrOt., 183.)

* Le style est de la fin de la république. Le buste a dû ôtre exécuté quand le meurtre de César par le v^Mud Brutus raviva la mémoire du premier*

Voilà bien le visage farouche, la barbe hirsute^ les cheveux roides collés si rudement sur le front, la physionomie inculte et terrible du premier consul romain; la bouche serrée respire la détermination et Ténergie; les yeux, formés d'une matière jaunâtre, se détachent en clair sur le bronze noirci par les siècles et vous jettent un regard fixé et farouche. Tout près est la louve de bronze. Brutus est de la même &mille. On sent qu'il y a du lait de cette louve dans les veines du second fondateur de Rome, comme dans les veines du premier, et que lui aussi, pareil au Romulus de la légende, marchera vers son but à travers le sang de§ siens.

Le buste de Brutus est placé sur un piédestal qui le met à la hauteur du regard. Là, dans un coin sombre, j'ai passé bien des moments face à face avec Timpitoyable fondateur de la liberté romaine.

Cet homme, d'une énergie formidable, passait pour avoh* élevé sur le Caelius un temple à la déesse Carna ou Cardea, qui présidait au cœur, aux entrailles, aux parties vitales, à l'énergie physique et à l'énergie morale, que l'on confondait.

La déesse Carna était une de ces divinités chargées de veiller sur quelque partie de l'organisation, qui, ainsi que toutes celles qui se rapportaient à un détail de l'existence physique, était véritablement ro-

^ Non bsc barbula qaa iste (Qodiiis) delectatur, sed illa horrida quam in statuts anliquis et imaginibus videmus. (Cic. pix) M. Cselio, 1 i.)

GUERRE D'AFFRANCniSSEMENT. ^71

Tnaine^, faisait partie de la croyance indigène et n'avait point été communiquée, comme les grandes divinités, aux Sabins et aux Latins par les Pélasges. C'est pour cela que le temple de Carna s'éleva sur le Cxlius, mont Latin depuis Tullus llostilius.

Carna était une divinité populaire du foyer qui défendait les enfants des êtres malfaisants. Brutus lui avait \oué un culte, sans doute parce qu'il se regardait comme le protecteur du berceau de la république.

Passionnément attaché à sa patriotique entreprise, Brutus, après lui avoir sacrifié ses fds, donna pour elle sa vie.

Il tomba dans la première bataille livrée par les Romains aux maîtres qui voulaient de nouveau les asservir. Tarquin était allé implorer le secours de Tarquinii et de Véies. Ce secours lui fut accordé. Ces deux villes étrusques armèrent pour rétablir à Rome le pouvoir d'une famille étrusque. Brutus accourut pour les repousser. Les armées se rencontrèrent sur le territoire sabin^ Aruns, un des fils de Tarquin et Brutus, fondirent l'un sur Tautre, et, emportés pai leur furie, se percèrent mutuellement de leurs lances.

* Garna ou Cardea fut mise par les Sabins en rapport avec leur dieu Janus. (Ov., Fast,, vi, 101 et suiv.)

* C'était dans un pré appelé, comme Brutus lui-même, Jitniits, près d'un bois consacré au héros Horatius. Nous avons vu que Bru tus cl Horatius étaient Satiins. Près de là était la ibrôt Ar^ia, nom qnï parait également avoir été sabin. Voyez plus loin.

Les matrones portèrent le deuil de celui qui avait vengé la pudeur de Lucrèce *.

Après sa mort, les soupçons populaires, toujours prompts à s'éveiller, se portèrent sur son collègue Valerius. C'était cependant un Sabin de la vieille roche, il avait toujours soutenu vigoureusement Brutus contre les faiblesses de Collatin, qui voulait sauver ses neveux quand Brutus coniiamnait ses fils, et il devait mériter ce nom de Publicola *, ami du peuple, qu*a porté une église de Rome, SantOrMaria de Publicolis^ voisine du palais de la famille, Santa-Groce, qui prétend descendre de Publicola.

Malgré tous ses droits à la faveur populaire, Vale* rius fut soupçonné, parce qu'il habitait une maison qu'on trouvait trop grande sur la Velia, cette hauteur

^ Elles voulurent à sa mort prendre son nom et s'appeler BrutUe. Le mot BriUuê, qui, nous l'avons vu, avait divers sens en latin, est devenu Titalien bnUto, qui veut dire laid. Les Romaines de nos joiurs ne désirent certainement pas être appelées brtUte, et ce nom ne leur convient nullement.

*Et non PUlneola, ami des plébéiens. Ce qui lui fit donner son surnom, ce fut son respect pour les craintes de tous, plébéiens et patriciens, qui redoutaient également le retour de la tyrannie, ce fut surtout la loi Valeria, qui maintenait le droit de provocation au peuple. Sous Tullus Hostilius, c'était l'appel aux curies patriciennes, maintenant aux centuries, à la fois plébéiennes et patriciennes, qui étaient le peuple, le véritable peuple, c'est-à-dire tous les citoyens investis des droits po* litiques. Quand Âppius Claudius se fit démagogue pour devenir tyran, il flatta les plébéiens qu'il voulait tromper. Celui-là, on l'appela Pie» bkola. (Tit. Liv.,ui, 33.)

que Ton distingue à peine aujourd'hui, et dont Tare de Titus marque le sommet. Quand on lit l'histoire de Valerius en présence des

lieux tels qu ils sont de nos jours, on a pcuic à comprendre la susceptibilité du peuple romain et les passages des auteurs anciens qui se rapportent à la Vélia.

On disait que la maison de Valerius, bâtie sur un sommet escarpe qui dominait le Forum*, serait une citadelle inexpugnable ^

Pour se rendre compte des ombrages qu'elle inspirait, il faut songer que la Velia a bien changé d'aspect : elle a été presque aplanie pour faciliter le passage des triomphateurs qui avaient à la gravir d'un côté et à en redescendre de l'autre quand ils venaient du grand cirque au Capitole, et pour donner une base horizontale au temple de Vénus et de Rome construit par Adrien.

Mais, dans l'origine, la Velia comptait parmi les sept collines du Septimontinmf comme le Palatin, et, si l'on descend jusqu'au sol antique du Forum, on trouve que la cime de la Velia, même abaissée comme elle est aujourd'hui, s'élève encore de cinquante-trois pieds'' au-dessus de lui.

Lorsque cette hauteur était plus grande et la col-

* Plut, Pubi.,iO.

* Tit. Liv., II, 7.

» Beck., De Mur. et Port, Rm., p. 45; Handb., i, p. 252. ». 18

274 L'HISTOIKE ROMAINE A ROME.

line taillée à pic, on conçoit qu'une maison placée à sa cime parût dominer le Forum et le menacer.

Ainsi le spectacle des lieux, qui semble être en désaccord avec la tradition, cesse de la contredire quand on étudie leur histoire.

Il fait plus, il la confirme; car, si cette tradition n'eût été contemporaine de l'état ancien des lieux, on n'eût pas imaginé plus tard des cii constances que leur disposition changée ne suggérait plus.

L'inquiétude que faisait naître Thabitation de Yalerius avait encore une autre cause. La Yelia avait été la demeure de deux rois sabins, TuUus Hostilius et Ancus Martius, puis des deux Tarquins. Les Yalerius y étaient établis depuis plusieurs générations pro« bablement avec leurs clients, ce qui explique pourquoi leur demeure était si vaste. Us y avaient leur sépulture de famille. C'était donc une petite bourgade Sabine.

Quand les patriciens se rassemblaient dans le Comitium et les plébéiens dans le marché, ils voyaient au-dessus de leur tète comme un diâteau-fort sabin voisin de Tune des demeures de ces rois étrusques qu'ils venaient de bannir.

Ces souvenirs d'oppression produisaient leur crainte aussi bien que la position menaçante de la demeure féodale des Valerius.

Le sentiment d'effroi qu'elle leur causait était pareil à celui qu'inspiraient aux Romains du moyen âge

les tours des barons, que le peuple, dès qu'il était le maitre, se hâtait de démolir.

Valerius n'attendit pas qu'on se portât à cette extrémité, et il vint habiter au pied de la Velia. C'est le premier triomphe des plébéiens sur raristocralie romaine et la première concession de celte aristocratie.

Car c'était aux plébéiens qui se réunissaient dans le marché placé immédiatement au-dessous de la Velia, c'était à eux que leur origine latine devait surtout rendre suspect un lieu fortifié par la nature et redoutable par l'occupation héréditaire desSabins.

L'Iiistoire du temple de Jupiter est étroitement liée à l'histoire de la révolution qui fonda la république. Les travaux auxquels le tyran condamna le peuple pour l'achever plus tôt contribuèrent à soulever contre lui les populations opprimées. Mais il ne lui fut pas donné de dédier ce temple, œuvre magnifique de sa puissance. Le superbe fut puni dans son orgueil. A un consul obscur, Horatius Pulvillus, échut Thonneur qui était refusé au glorieux despote. La liberté consacra le monument qu'avait élevé la ty rannie.

Ce que Ton raconte de celte dédicace montre chez le Sabin^ Horatius cette dure et froide énergie que déjà fait paraître un autre Sabin, Junius Bruius, et que les hommes de ceLia race infusèrent dans le carac* tère romain.

*TiL. Uv., 11, 8. .V.«i.r»... '

Yalerius Publicola, collègue d'Horatius, était absent de Rome; il avait conduit Tannée contre les Yéiens. Les Yalerii et les Horatii étaient les deux principales familles sabines; toutes deux se firent remarquer dans les commencements de la république par leurs sentiments populaires. On les a comparées aux grandes familles whigs d'Angleterre. Une autre famille, les Claudiiy viendra bientôt de la Sabine représenter la hauteur et la résistance aristocratiques des plus opi* niâtres torys.

Les Yalerii souffraient impatiemment que la gloire de dédier le temple échappât à leur illustre chef Publicola, et voulurent en priver Horatius par un stratagème.

Tandis qu'il prononçait l'invocation, on vint lui annoncer la mort de son fils ^; mais lui, sans s'inter* rompre, dit :

« Eh bien, qu'il soit cadavre I » {cadaver sit!) et continua la cérémonie.

Malgré la surprise et la douleur, sa main, qui, selon le rite sacré, tenait le jambage de la porte du temple, ne le lâcha pas.

Deux villes seulement de TÉtrurie, toutes deux voisines de Rome, et auxquelles elle avait déjà fait la guerre, Yéies et Tarquinii, prirent d'abord parti pour la famille dépossédée. Les Tarquins trouvèrent

^ Senr., jEn*, n, 8; n, S.

GUERRE D'AFFRÂNGHISSEIIERT. S77

bientôt un auxiliaire plus puissant dans le lar ou roi de Ciusium (Chiusi), Porsena.

Ot. Mûller pense que Porsena a fait la guerre aux

Romains pour son propre compte, et, au lieu de vouloir ramener Tarquin à Rome, est venu dans le dessein d'y prendre sa place, ce qui est assez vraisemblable*.

Quel qu'ait été le motif qui ait porté Porsena à faire la guerre aux Romains, le récit de celte guerre est une belle légende, pleine de poésie et d'invraisemblance, faite à la gloire des Romains, et pour cacher un événement qu'on ne saurait révoquer en doute : Rome tomba de nouveau, au moins pour un moment, sous la domination des Étrusques.

Je vais suivre le récit de la légende ou du poème qu'ont suivi Tite Live et Denys d'Halicarnasse. Je montrerai ensuite en quoi elle a visiblement altéré l'histoire.

* En eflet, l'expédition de Porsena contre Rome ne semble nullement liée à la restauration des Tarquins. Ni Tarquin ni ses fils n'y figurent comme ils figurent dans la guerre entreprise en leur faveur par les Latins, et qui finit par la bataille du lac Kégille. Porsena, qui est dit avoir embrassé leur cause, l'abandonne bien légèremenL Ot. Muller [Etr.t p. 122) croit même que la guerre de Porsena fut faite contre les Tarquins, et se rattache à l'inimitié des Étrusques de Clusiura contre ceux de Tarquinii. C'est aller trop loin, car il en résulterait que la tyrannie aurait été renversée à Rome par les armes d'un roi étranger, et que deviendrait alors toute l'hisloire de Lucrèce et de Brutus, à laquelle je ne crois pas qu'une critique raisonnable permette de renoncer?

fîê L'filSTOIllË nOMAlBTË A ftOMfi.

Tarquiil, qui allait partout mendier deâ ennemis à sa patrie, se rend à Clusium auprès du puissant lar Forsena, et Teicite à irenir défendre les droits des souverains menacés en sa personne, rengageant à ne pas permettre que l'usage s'établit de chasser les j rois S lui représentant qtie la liberté était une douce chose; que, si Ton n'y prenait garde, elle finirait par s'établir partout, et que, si les rois ne défendaient les rois contre elle, tout serait bientôt nivelé; que partout régnerait une déplorable égalité; que c'en serait fait de la royauté, la plus belle chose parmi les dieux et les hommes.

Pendant que j'écris, plusieurs adressent des rcprô* senfations toutes pareilles aux Porsenas de l'Europe en fkveur des dépossédés de l'Italie, avec cette diiïérence que ce qu'ils voudraient empêcher de s'établir dans ce pays c'est bien la liberté, mais c'est aussi une royauté nationale.

A l'approche de Porsena, une grande terreur se répand : les paysans de la campagne se réfugient sur les collines voisines de Rome, où les consuls font élever à la hâte des camps fortifiés pour les recevoir*.

Le sénat, dit Tite Live, redoutait les citoyens autant que l'ennemi; il craignait que la plebs, effrayée, n'ouvrit aux rois les portes de la ville et n'acceptât la paix avec la servitude.

« Tit. Liv., n, 9.

• Den. d'Ual., t, 23.

Celte crainte, qu'on peut toujours avoir, était fondée; car l'amour de la première a souvent fait accepter la seconde.

De plus, la plebs était originairement composée de Latins, qui, malgré le mécontentement inspiré par le dernier Tarquin, ne pouvaient éprouver contre les Etrusques la même haine que rarislocralie, encore presque entièrement sabine; ce n'était pas aux Latins, mais aux Sabins que les Étrusques avaient enlevé l'empire.

Le sénat fit alors à temps ce que les pouvoirs menacés font presque toujours trop tard. Il prit plusieurs résolutions agréables aux plébéiens; il envoya acheter du blé chez les Volsques et jusque dans la ville grecque de Cumes; il relira aux particuliers le droit de vendre le sel; FÉtat le vendit à meilleur marché; le sénat soulagea le peuple des douanes et des impôts. Grâce à ces mesures, la concorde fut grande entre les citoyens et le désir de se défendre unanime.

Porsena s'empara du mont Janicule.

C'était occuper la citadelle de Rome; premier aveu échappé aux historiens de la gravité d'une situation qu'ils n'ont pas présentée sous son véritable jour.

Ici commencent les épisodes héroïques de cette guerre, ces faits brillants et isolés dont la tradition et la poésie populaires conservent mieux la mémoire embellie qu'elles ne gardent le souvenir exact d*événemenls plus importants, mais qui ont moins frappé l'imaKination.

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280 L'HISTOIRE R0MÀII9E A ROME.

Ces épisodes sont les histoires plus ou moins légendaires d'Horatius Codés, de Mutius Scsevola et de Clélie. Chacune d'elles est attachée aune localité, et doit, par conséquent, nous arrêter.

Ayant pris le Janicule, Porsena descendit dans la plaine qui borde la rive droite du Tibre; un seul pont existait alors : c'était le pont en bois appelé Sublicius que maintint toujours un soin religieux, peut-être en souvenir du héros qui Tavait défendu, même après qu un autre pont en pierre, que représente le Ponte- Rotto, eut été élevé à côté de lui près du marché aux bœufs, auquel aboutissait le pont Sublicius *.

Ce pont franchi, Rome était prise ; car il n'y avait pas de mur le long du fleuve*.

A l'arrivée des Étrusques, tous ceux qui étaient préposés à sa garde avaient fui. Un Horatius, qu'on appelait le Borgne, Codés, s'élance sur le pont abandonné pour le défendre seul contre l'ennemi. Le vaillant Sabin trouva cependant deux hommes de bonne volonté qui tinrent avec lui, Spurius Lartius et Titus Herminius; tous deux ont un nom moitié sabin et moitié étrusque '.

11 était donc resté à Rome des Étrusques alliés aux

* Voy. t. I, p. 161-2.

• Den. d'Haï., ▼, 23.

' Spurius était le prénom du père de Lucrèce. Titus est un prénom sabin; le mot étrusque Larth ou Lati seigneur, paraît être la racine de J./irtius, et on trouve un Uerminius appelé Lar Herminius. Voy. Val. Max., de Prmn 1- )

familles sabines, qui la défendaient contre Porsena*. Pendant qu'lloratius Coclès et ses vaillants compagnons soutenaient le choc de l'ennemi, on coupait le pont derrière eux, et on leur criait de revenir avant qu'il ne fût coupé. Uoratius décide les deux autres comballants à prendre ce parti. Pour lui, il fait une prière au dieu Tibre, se précipite dans le fleuve, et, sous une grêle de traits, regagne le bord à la nage, txploit célèbre, et que, dit Tile Live, la postérité délit plus admirer qu'elle ne devait y croii'c.

Ce qui pourtant serait un motif de l'admettre, c'est aune statue en bronze fut élevée au héros sabin sur :.i plate-forme dédiée au dieu sabin Yulcain', prés du Comilium, ancien lieu de réunion de Faristocratie Sabine. Cette statue existait encore au temps de Pline; on sait même son histoire, qui est assez curieuse".

La foudre l'ayant frappe, on appela d'Klrurie des

* Si l'on accoptait en partie, comme je l'ai fait, la supposition d'Ot. Mùller, et si l'on voyait dans Por^^ena non un allié qui vient rétal)lir le pouvoir de Tarquin à Rimie, mais un cliof rival qui vient se nieilre à sa place, on s'explirpierait la résistance obstinée des deux Étrusques, qui, dans cette hypothèse, seraient du parti de Tarquin.

* Aulu Celle (iv, 5) dit; In ConiitiOj le Comitiuin était au-dessous du Vulcanal. Ce serait pour : dans le voisinage du Comilium, comme on disait in circo de lieux voisins du cirque. D'ailleurs, le récit d'Aulu GeUe lui-même, qui présente la statue diïoratius comme élant d'abord sur un lieu élevé, d'où les anispices veulent la faire descendre, convient encore mieux au Vulcanal qu'au Comilium.

» Gell., Noci, AU-, iv, 5,

I8t t'Hf&tOtRË ftOflAtHË A HOMB.

amspices pour faire l'expiation. Les devins étrusques étaient Volontiers soupçonnés de mauvais vouloir à Tendrolt du peuple romain, témoin la ruse attribuée à Tun d'eux qui avait voulu escamoter au profit de son pays la destinée du Capitole dont il traça la figure avec son bâton sur le sol étrusque en disant :

c( En ce lieu sera le siège de l'empire du monde. »

Les amspices, consultés à l'occasion de la foudre qui avait frappé la statue d'Horatius Codés, s'avisèrent d'une supercherie de même sorte pour enlever aux Romains la protection de la statue du héros. Ils déclarèrent que, du Vulcanal, lieu élevé au-dessus du Comitium et du Forum, elle devait être transportée plus bas, dans un endroit entouré d'édifices qui empêchaient le soleil de l'éclairer. Leur fraude fut reconnue et punie de mort.

L'image du guerrier sauveur demeura sur le Vulcanal, d'où elle continua à protéger les comices de l'aristocratie, et les enfants chantèrent dans toute la ville un vers, traduit d'Hésiode, dont le sens était :

a Un mauvais conseil est très-mauvais pour le conseiller. »

Comme Porsena était toujours campé sur le Janicule, il se passa dans sa tente un événement mémorable. Un très-jeune patricien*, appartenant à une famille Sabine, nommé Mutins*, résolut de pénétrer

* Adolescens nobilis. (Tit. LW., n, 12.)

* Mutius est un nom sabin; le collis MutlaHs était sbr le Quirinal

OtIBKnS D'ArPRANGfltSSBMËItT. S83

jusqu'au roi étrusque et de le tuer au milieu des liens* Mais^ pour ne point s'exposer à être arrêté comme

transfuge, il voulut se mettre en règle, et, se présentant devant le sénat, déclara qu'il avait un grand coup à frapper. Le sénat comprit et l'autorisa dans son dessein. Cachant un poignard sous ses vêlements et mêlé dans la foule, il entre dans la tente du roi, se trompe et frappe le scribe qui présidait à la paye des soldats. Amené devant le tribunal de Porscna, il se nomme, déclare qu'il a voulu tuer un ennemi, qu'il est prêt à mourir. Il ajoute :

c< Je ne suis pas seul; derrière moi est un nombreux cortège de mes pareils qui ambitionnent la môme gloire. Prépare-toi donc à un combat sans relâche et défends ta tôle à toule heure; aUends-toi à avoir toujours à la porte un ennemi et un poignard. Nous, la jeunesse romaine, nous te déclarons celte guerre. Ne crains point une guerre ouverte, une ba-^ taille rangée. Toi seul auras constamment aflaire à tous. »

Trebula Ktihisca, ou tiroplement MutMSctBt fat une tille de la Snbine. Les ArîB Mw/iœ étaient près de Véies (î^ibb., Dinl.^ i, p. 216), et le nom de Mutina (Modène) probablement ombrien. Le dieu AfMtinus parait sur les monnaies de la gens sabine Tilia. Soevofa était également Sabin, comme les surnoms en M, Piiblico/fl, surnom des Valerius, Syl7fl et Merute, des Cornélius, gentes sabines. Cordus, autre surnom de Mulius, est un vieux mot cité par Festus (P. Diac, P- G5) qui ne se retrouve pas en latin et qui était vraisemblablement sabin.

S84 L'HISTOÏKB ROMAINE A ROMB.

Porsena ordonne que Mutins soit entouré de feux pour le forcer à révéler plus clairement le danger qu'il annonce. Alors Mutins place sa main dans les charbons allumés sur un autel et la laisse brûler en disant au roi :

a Ceci est pour te montrer combien le corps est peu de chose à ceux qui voient devant eux une grande gloire. »

Le roi, auquel la menace de Mutins avait donné à penser, le fait éloigner du foyer ardent, lui accorde i vie et la liberté.

Pour tout remerdment, l'indomptable jeune homme lui apprend que trois cents jeunes patriciens ont résolu sa mort.

« Je suis tombé au sortie premier; les autres, chacun à son tour, quand le sort l'aura désigné et que le moment sera propice, feront ce que j'ai tenté. »

Porsena, que l'incident avait fort ému, dit TiteLive, Porsena, épouvanté de ce danger toujours présent et qui devait se renouveler avec chaque conjuré, envoie aux Romains des ambassadeurs pour s'excuser d'avoir soutenu Tarquin, ne sachant point que les Romains ne voulaient pas consentir à le recevoir et leur demandant des otages pour pouvoir évacuer sans danger la forteresse du Janicule.

Le sénat donna à Mutins des prés qui s'appelaient encore de son nom sous Auguste S les prés de Mutins,

« Den. d'Haï., T,5S.

de Taulre côlé du Tibre, au-dessous de Rome S prés du lieu où Tarquin avait campé, et qui avait été témoin de l'intrépide action de Scscvola.

Je l'ai racontée, ainsi que Tout racontée le sage Tite Live, Temphatique Denys, Thonnête Plutarque, et comme si c'était la plus belle action du monde. Valère Maxime* l'appelle un dessein pieux; mais je me suis réservé de réviser ce jugement de l'histoire ancienne au nom de la morale moderne. Cette morale, sortie du christianisme, ne peut en aucun cas, et pour une cause si juste qu'elle soit, tolérer l'assassinat. Ici encore je retrouve, et plus que je ne voudrais, l'antiquité dans les temps modernes.

J'ai peur qu'il n'existe en Italie, et peut-être dans la Rome de nos jours, quelque jeune homme {ado^ lescens nobilis) qui rêve la gloire là où la voyait Scaevola.

Le discours de celui-ci à Porsena est précisément le discours qu'adresserait un carbonaro italien à un ennemi qu'il aurait manqué. C'est au nom des souvenirs de l'antique Rome que j'ai entendu défendre les assassins de Rossi et presque admirer Orsini. Parmi des hommes qui sont nés après la publication de FÉ-

* Ces prés n'auraient pu se conserver jusqu'au temps (!o Denys d'iîalicarnasse dans le quartier irès-habilé du Transtevère. C'est conc avec raison que Becker {Handb.t i, p. 656) les place au-dessous ôe la ville.

* Val. Max., m, 5, 1. Inter molîtionem PU panter ac fortispropositi oppressas...

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280 t'mSTOIRE EOMAIMS Â ROME.

vangile, rien de pareil ne doit être justifié, encore moins admiré. Mais alors c'est un devoir de protester dans le passé contre la morale qu'on réprouve daog le présent; car les louanges données à Scaavola pourraient encourager à Timiter.

Pour Thonneur de la moralité romaine, je remar* querai qu'on donna des prés à Mutins Scaevola, mais qu'on ne lui éleva pas une statue conune h Horatius Coclès*.

Les prés représentaient alors Fespèce de récooipense qu'on accorderait aujourd'hui en donnant une pension. C'était encore trop.

Une statue fut élevée à une jeune fille dont le nom est demeuré célèbre, à la courageuse Clélie.

Parmi les otages que Porsena avait reçus des Ronîains se trouvait une jeune fiUe résolue qui avait poussé, disait-on, son cheval à travers le Tibre audessous du pont Sublicius, et, à la tète de ses compagnes, était ainsi rentrée dans Rome.

C'est de cette vigoureuse amazone que mademoiselle Scudéry devait faire un jour une sentimentale héroïne. La véritable Clélie s'entendait mieux, je crois, à franchir à cheval les tlots tourbillonnants du Tibre qu'à suivre en rêvant les bords fleuris du Tendre.

Le consul Valerius, ne voulant point manquer de fei

* J'aime mieux en croire à ce sujet Tite Live et Denys d'Hallcarnasse qu'un éohvaiii sans autorité, Auretius Victor. {De Yir. iU», h 12.)

GUERRB 0' AFFRANCHISSEMENT. W7

au roi étrusque, avait renvoyé Clélie à Porsena. Celuici, se piquant de générosité, Tavait renvoyée à son tour avec des présents magnifiques.

Je tloutc beaucoup de cette réciprocité de procédés chevaleresques. Je veux bien que Clélie se soit hardiment échappée du camp de Porsena pour rejoindre les siens; car une statue équestre la représentait sur le cheval qui l'avait rapportée.

Cette statue se voyait encore sous FEmpire au sommet de la voie Sacrée, près du temple de Jupiter Stator et de la porte du Palatin K

J'admettrai, si l'on veut, que les Romains aient renvoyée Clélie k Porsena; mais je croirai difficilement que celui-ci Tait renvoyée avec des présents aux Romains.

L'existence même d une statue de Clélie est douteuse; car, selon d'autres, cette statue était celle de Yaleria, cette fille de V. Publicola qui, quelques années plus tard, devait conseiller à la mère et à la femme de Coriolan de se mettre à la tête des matrones et d'aller à sa rencontre pour l'attendrir.

On racontait que Valeria faisait aussi partie des otages donnes par son père, et que, tombée avec leur escorte dans une embûche de Tarquin, elle s'était fait jour à travers les coml)attants.

La gens Claelia était venue d'Albe à Rome% et, quoi-

« Plut.. PttW., 1».

• Tit. Liv., 1, 3a.

que d'extraction sabine, comme le prouve son nom % avait régné sur Albe; elle était considérée comme al* baine, et pouvait être revendiquée par la population latine.

Yaleria était sabine. La rivalité des deux races se trahit encore ici. Chacune opposait son héroïne à Théroine de l'autre, et prétendait que la statue équestre lui était consacrée.

Porsena, ne voulant plus faire la guerre aux Romains qui renvoyaient si noblement les otages et qui avaient tant de Mutins Scaevola en réserve, pour employer son armée, dit Tite Live *, envoya son fils Aruns faire la guerre aux habitants d'Aricie. Les Ariciens furent secourus par les Grecs de Cumes, et une bataille acharnée fut livrée dans les environs charmants de Laricia, qui alors devaient avoir une physionomie plus sévère, quand un grand bois, qui n'existe plus, entourait le gracieux lac de Nemi. Aruns fut tué. On a cru, dans le monument visiblement étrusque d'Al-

* Voyez les raisons que j'ai données de Torigine Sabine du nom de Vénus Cloacina ou Cluacina. (T. I, p. 418 ) Cluilius, roi des Albaint-, pouvait être Sabin, comme Meltus Fufelius, qui lui succéda. Or Cluîlius et Clœlius ne diffèrent que par l'orthographe. Les Clselii étaie: t Sabins; car on trouve un Claelius chez deux peuples sabelliques, che: les JEqaes (Tit. Liv., m, 25-28) et chez les Volsquos (Tit. Liv., iv, 9-iÛ); enfin le choix de la Velia, lieu très-sabin, pour y placer la statue de Clélie, que quelques-uns croyaient être celle de Yaleria» montre que délie était Sabme comme Valeria.

* TiU Liv., n, 14.

bano, qu'on appelle à tort le tombeau des Curiaces, reconnaître le tombeau du fils de Tarquin^

Tite Live place ici et explique singulièrement la formation du quartier étrusque à Rome (Vicus Tuscus*). J'ai dit que je la croyais plus ancienne, et ce n'est pas le récit par trop invraisemblable de Tite Live qui me fera changer d'opinion.

On appelait rue et quartier étrusque (le mot Vicus a ces deux sens) une rue principale et un quartier dont la position n'est pas douteuse. La rue allait du Forum vers le grand cirque '; le quartier était à gauche et à droite de cette rue, entre le Palatin et le Capitole*.

Les Etrusques s' étant amollis et corrompus après ^'ils eurent été subjugués par les Romains, leur séjour

* Voy. t. I, p. 456. M. Dennis [5^. ofEtr., i, p. 416) voit dans ce monument une imitation de l'étrusque et le croit romain (a, p. 389); du reste, il admet sa ressemblance avec le tombeau de Porsena décrit par Pline. •

* TiU Liv., n, 14.

> In foro pompa constitit... incesserunt inde vico tusco velabroque per forum boarium in clivimi publicii. (Tit. Liv., xxvii, 57.) On voit que la rue Étrusque allait, à travers les granges de la rue des Fenili, finir près de Saint-Georges en Vélabre.

* L'expression de Denis d'Halicamasse, àuA^v, vallée, montre qu'il s'étendait en largeur d'une colline à l'autre. (Den. d'Haï., v, 36.) Denis d'Ualicamasse lui donne quatre stades (un demi-mille), ce qui, au moins appliqué au quartier, est exagéré; il ne pouvait s'étendra beaucoup plus loin en cet endroit ; car, au delà du Forum Boarium, le Tibre ne laissait plus d'espace entre son rivage et l'Aventin, dont il rase presque le pied*

devint l'asile de toutes les mollesses et le réceptacle de toutes les corruptions.

C'était le quartier élégant. On y vendait les objets précieux comme la soie*. Là habitaient les tailleurs à la modo* et les parfumeurs, ce qui Pavait fait nommer Vicus Thurarius.

Celait aussi le quartier infâme*, hanté par ce qu'Horace appelle la détestable canaille du quartier étrusque.

Aujourd'hui tout ce luxe est remplacé par des granges à foin. Le quartier a gagné en honnêteté, mais on n'y trouve plus de parfums.

Vers l'entrée de la rue des Étrusques, en vue du Forum*, était une statue en bronze de Vertumne, le grand dieu d'Étrurie' et patron du quartier.

Properce dit le culte de Vertumne déjà venu de Volsinii au temps deTatius%et, comme il attribue la statue

* Mart., Ep.xi,27, 11.

» On le \oit par celte inscription : P. Fannius, P» L. ApoUophanes de vico tusco vesliarius.

» nor., Sat. II, 3, 226. In tusco vico habitabant lenones, meretrices fœneralores. (Asc. ad Cic. in Yen., n, 1, 59.)

In tu8C0 Tico ibi sunt homines qui ipsi se venditant. (Plaut., Curcul., ir, 1, 21.)

* A fiigno Vertumni m Circum Cic. in Verr.,n, 1, 59.

» Propert., iv, 2, 6. Elle était à l'angle de la basilique Sempronia, à droite en venant ver» le Forum : Signum Vertumni in ullinio vico thurario est, sub basilicse angulo flectentibus se ad poetremam dei* tram partem. (Pseud. Âscon. a(iCio.in Verr*, b, i, 154.)

^ Propert*, n, 3, 48 et siiiv.

à Mamurius, Tartiste sabin^ on peut croire qu'elle avait été placée en ce lieu plus anciennenient par les Sabins» qui avaient pu emprunter à TÉtrurie le dieu Yertumne, comme plusieurs autres divinités \

Yoici comment Tite Live raconte l'établissement du quartier étrusque.

Dn très-petit nombre des soldats d'Aruns, ayant édbappé au désastre d'Aricie, se présentent à Rome désarmés et suppliants; on les reçoit à merveille, on panse leurs blessures; Thospitalité des Romains les enchaîne, beaucoup d'entre eux se fixent dans un lieu qu'on leur abandonne, et qui dès lors s* est appelé Vicus Tuscus, la rue ou le quartier étrusque*.

On conviendra que ce récit est assez extraordinaire. Tout dans cette guerre montre racharnement des Romains contre les Tarquins et leurs alliés. J*ai quelque peine à croire qu'ils aient poussé la chevalerie jusqu'à recevoir dans leurs murs des ennemis vaincus, et la charité jusqu'à panser leurs blessures.

Tite Live dit que ces réfugiés n'étaient qu'une trèspetite partie de ceux qui avaient fait l'expédition contre

* Propert., ir, 2, 61.

' Ce qui ferait croire que le culte de Vertunme avait été fondé là avant l'arrivée des Étmaques, par les Sabins, dont la statue du dieu serait à Rome un vestige de plus, c'est qu'on trouve aussi le culte de Vertumne sur FAventin, anciennement habité par les Sabins, et où Von ne voit pas que des Étrusques aient jamais résidé.

» Tit. Liv., u, 14.

292 L'HISTOIRB ROMAINE A ROME.

Aricie, et, tout de suite après, qu'ils restèrent en grand nombre à Rome.

D reste à comprendre comment un grand nombre peut sortir d'un petit.

L'opinion de Tacite^ me parait plus vraisemblable. Selon lui, des compagnons de Cseles Yibenna, les uns s'établirent sur le Cœlius; les autres, en grande quantité, dans Fespace compris entre le Palatin et le Capitole, qui prit alors le nom de quartier étrusque *.

Si Ton en croit Varron', ce fut après la guerre contre Talius qu'on fit descendre du Cœlius les compagnons de Cseles Vibenna, et qu'on les établit dans le Vicus Tuscus.

Je pense que ce déplacement eut lieu beaucoup plus tôt sous Tullus Hoslilius, quand il fallut faire place sur le mont Cœlius aux Albains qu'on y transportait.

Porsena, qui a renoncé à contraindre les Romains par les armes, fait pour les Tarquins un dernier effort, mais purement diplomatique. Les Romains répondent qu'ils ne veulent pas de rois, et Porsena, voyant que leur résolution est inébranlable, renonce à lutter contre elle.

' Tac, Aim,, rr, 65.

' D'après une autre tradition rapportée par Festus (p. 355), qui fait de Cseles Vil)eima . deux noms qu'il donne & deux frères, des Étrusques venus avec le premier Tarquin donnèrent leur nom au Vkus Tuscus»

» Varr., De L lot,, v, 40,

« Qae les Tarquins aillent où il leur plaira, m dit-il.

n rend ce qui lui restait d'otages, les terres des Véiens, abandonne ainsi tous ses alliés et se retire.

Tout cela est bien singulier. Les choses ne purent se passer ainsi, et nous savons qu'elles se passèrent autrement.

Soit qu'il assiégeât Rome pour son compte ou dans rintérèt de Tarquin, Porsena fut maître de Rome et y exerça un souverain empire.

Tacite *■ dit positivement que la ville se rendit à lui (deditâ urbe)^ et compare cette reddition à Toccupation de Rome par les Gaulois. Un article du traité conclu entre Porsena et les Romains, que Pline ' a cité par hasard à propos du fer, a jeté un jour curieux sur les vrais rapports de^ deux contractants.

Porsena défend aux Romains l'usage' du fer, si ce n'est pour l'agriculture. Quand on fait un pareil traité, on est le maître.

Divers faits épars dans les auteurs anciens confirment cette conclusion.

Une statue avait été élevée à Porsena près de la curie*, et les insignes de la royauté lui furent en« voyés par le sénat*.

* Tac, HUt, m, 72.

« PL, Biit. nat„ xxx?, 39, %, » Plut., i>ttW., 19. Den. d'Haï.. T, 35.

294 L'HISTOIRE ROMAIN! A KOIC.

Ne sont-ce pas deux autres indices de la domination du roi étrusque à Rome?

Enfin la cérémonie de la vente des biens de Porsena« cette coutume bizarre conservée jusqu'au temps d'Auguste, queTiteLive lui-même déclare ne pas s'accorder avec un départ pacifiques ne se prête point aux explications qu'il en donne.

Selon lui, des biens laissés par sa libéralité aux Romains auraient été vendus pour éviter que le peuple les pillât. Quoi de plus invraisemblable? Quoi de plus naturel^ au contraire, que la commémoration de la vente de ces biens si Porsena a régné à Rome comme Tarquin, et si, après avoir brisé cet autre joug, le sénat a vendu au peuple ce bien national^ comme il lui avait livré les biens des Tarquins?

Porsena a donc régné à Rome probablement du haut du Janicule, dont il s'était emparé, de la forteresse qu'il occupait. R y a eu là une vrai conquête dont Thisloire a supprimé le souvenir sans pouvoir en effacer toutes les traces.

Cette période de l'histoire romaine, abolie par Vorgueil national, a été remplacée par une légende faite après coup, et dont les beaux sentiments qui y abondent trahissent Forigine peu ancienne*.

^ Pacats profectioni ab urbe régis etrusci abhoirens mos. (Tit Liv.,

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