AYEZ PITIÉ
Eiches que le bonhenr entre ses mains caresse, vous pour qui chaque heure est une heure d'ivresse, Vous qui tissez avec des rayons tous vos jours, De vos brillants salons qu'habite l'espérance. Entendez- vous vibrer ces longs cris de souffrance Qui s'élèvent de nos faubourgs !
Entendez-vous, le soir, quand siffle la rafole. Les sanglots étouffés, la plainte sépulcrale Du pauvre qui regagne, en tremblant, son logis f Avez-vous quelquefois, en sortant des soirées, Heurté mourants de froid sur vos marches dorées Quelques vieillards en cheveux gris f
Avez-vous, en passant sur nos places publiques, Nonchalamment couchés dans de» chaps magnifiques^ Vu couvert de haillons courir derrière vous Un enfant que la faim rend furieux, stupide f L'avez- vous vu porter à sa lèvre livide Du pain trouvé dans nos égoûts f
Avez-vous contemplé, sur le seuil d« voa porte», Des femmes les pieds nus, pâles comme des^nunrées, Tendant vers vous leurs bras bleuis et décharnés f Avez-vous remarqué leur désespoir farouche, En voulant étouffer à leurs seins, sur leur bouche, Les sanglots de leurs nouveau-nés f
LEg QUÊBECQUOISSS 129
VoiiB avez entendu les cris de la misère, Vous avez vn pleurer nn enfant, nne mère, Mais, dans votre bonheur, vous n'ayez pas compris Les horreurs de la faim, Pamertume des larmes, Vous n'avez pas compris l'angoisse, les alarmes De tous ces cœurs endoloris.
Car, pour vous tous, l'hiver, c'est la saison dorée Qui vient vous prodiguer en maîtresse adorée Mille éblouissements dans vos logis bien clos, C'est l'époque des bals et des fêtes splendides. C'est un banquet sans fin où vos lèvres avides Boivent l'ambroisie à longs flots.
Et,— tandis que chez vous Pâtre toujours flamboie,- Vous ne pouvez savoir, plongés dans votre joie, Comme le pauvre souffre en son réduit glacé, Comme est amer le pain mangé par l'indigence : Pour le savoir, il faut— ô triste expérience !— Par l'infortune avoir passé.
I30 LES QUÉBECQUOISES
Pourtant, au moment où je parle, heureux du monde, La misère partout est) hélas ! si profonde, Qu'en y songeant je sens des larmes dans mes yeux. . . Naguère l'on a vu des mères en démence, Pour quelques pièces d'or, maudite récompence, Traîner leur ûlle aux mauvais lieux.
Oh I je vous en conjure, écoutez ma parole !
Réveillez-vous, donnez aux pauvres votre obole, Accourez au secours de tant d'infortunés !
Donnez à l'orpheline, à l'infirme au front blême, Au vieillard, à la veuve, à l'homme méchant même ; Donnez à tous, à tous donnez !
Donnez ! faites le tour des misères cachées ! Entrez dans les taudis où des femmes couchées Sur de hideux grabats, souffrent d'un mal mortel ! Enfant, donne aussi ! vends le hochet qui t'amuse ! Oui, donnez tous, afin que Dieu ne vous refuse, Lorsque vous frapperez à la porte du ciel !
Février 1876.