‹ Les Québecquoises, 1876Chapitre 23 sur 43 · L'EVANGILE ET L'IDOLATRIE · texte numérisé non relu

L'EVANGILE ET L'IDOLATRIE

Poésie courouuéd par l'Uuiveraité-Laval.

Son cœar ne counait plus qu'au seul mot: la vengeance.

OOTAYE CRiMAZIB.

Le soir s'est abattu sur les forêts sauvages. Couvrant de ses baisers les rocs de ses rivages^ Le fleuvid va hâtant son pas de gîaour^ Et la brise de juin, secouant la ramée^ Egrène dans l'azur^ sur la vague embaumée.

Ses mille trémolos d'amour.

134 I-ES QirÉBECQUOISES

Ivre de liberté, de joie et d'espérance^ L'oiseaU; près de son nid, dit sa folle romance. Le cerf peureux vient boire au sein des goëmons. La coupole du ciel de pourpre se colore.

L'air estHïhargé d'arôme, et le jour semble encore £rrer sur la cime des monts.

Là-bas, à l'horizon, comme une hostie immense, L'astre pâle des nuits lentement se balance.

Déverse tous ses feux sur la création, Et chaque étoile ornant le dais des cieux ressemble Au flambeau de l'autel — à l'heure où Satan tremble En voyant l'Elévation.

Ici, dans le détour de la grève bruyante

Que vient fouetter des flots la crinière ondoyante.

Sur un rocher énorme, au poétique abords

Est assis en.silence un vieux prêtre au front chauve 5 Tout près, sous un buisson, qui lui sert d'une alcôve, Un enfant blond est là qui dort.

Pour aspirer en paix du soir la fraîche haleine, Pour ouïr des oiseaul la troupe éolienne.

Pour regarder la lune allumer ses rayons.

Es ont poussé tous deux la barque de la rive. Et puis se sont laissés voguer à la dérive Jusqu'au roc ofi nous les voyons.

Légèrement penché sur celui qu'il adore, Sur cette frêle fleur qu'un printemps vit éclore. Le soldat du Christ a des éblouissements.

Un sourire toujours court sur sa lèvre pâle, Et de son front bruni par les baisers du hâle Jaillissent des rayonnements.

Enivré des parfums de l'illusion sainte.

Pour Jules endormi qu'un jour près de l'enceinte

De son humble chapelle^ il ramassa mourant,

136 LES QtJÊBSbQUÛISSS

il £iit taille projets, et, dans l'ayeDir rose,

n voit on jeanê prêtre à sa sublime cause

Conquérir le sauvage errant.

Depuis longtemps il est là sur le roc — qui rêve.... Tout à coup, s'éveillant, le jeune enfant soulève Sa blonde tête d'ange, et dit : " Père, j'ai peur !...•" Puis, refermant ses yeux, et faisant une moue, n se rendort la main sous sa petite joue Où tremble la perle d'un pleur.

Mais quelle est donc, là-bas, cette forme indécise Qui s'avance en longeant le bord où le flot brise ?• On dirait une ondine, un gnome, un farfadet. ... C'est, cheveux dénoués à la biîse marine, Une jeune indienne^ uiie brune Algouquine Qui foule sans brait le galet.

Qu'elle est chanuante à voir dans sa mise ingénue 1 Laissant courir le vent sur son épaule nae^ Elle va, l'œil au guet, un mousquet à la main. Tout à coup*, désertant le sable de la plage, L'enfant de la nature à travers le feuillage En secret se fraie un chemin.

Ainsi qu'une couleuvre en rampant elle avance. Son front semble couver un projet de vengeance ; Un bruit de feuille, un rien la fait frémir souvent. Un sourire amer crispe à chaque instant sa bouche, Et puis, dans son regard sombre, éperdu, farouche, Se lit tout un drame émouvant.

Elle avance toujours ; toujours elle s'approche

Du vieux et de l'enfant encore sur la roche

Soudain elle s'arrête au pied d'un pin géant- . - . Aussitôt un éclair déchire les ténèbres.

Et les bois, ébranlés jusque dans leurs vertèbres, Font entendre un long grondement.

Au même instant le prêtre est frappé d'ane balle : Il tombe comme fait Pépi sons la rafale, Et l'ange réveillé se jette, d'an seul bond, 'Sur le paavre mourant qui se tord et se roufe, Et, la main sur son sein d'où le sang à flots coule^ Il couvre de baisers son front.

Prompte comme la renne ou comme la gazelle, Brandissant un poignard dont la lame étincelle, L'Indienne est rendue auprès du moribond.

Et, repoussant l'enfant que l'amour rend sublime. Elle parle, et sa. voix, que la démenée anime. Donne à la forêt un frisson :

" Enfin je t'ai trouvé, seul objet de ma haîne, '^ Je t'ai mis sous mon pied vautour à face humaine, " Toi qui me fis verser plus de pleurs que l'ormeau '^ Laisse en automne choir de feuilles sur la mousse ! " Tu meurs devant mes yeux : ta mort^à voir m'est douce, '' Comme est doux au regard un nid dans un rameau !

LES QUÊBECQTJOISES 139

'' Sans toi; j'aurais coulé des jours sereins et roses. '^ Jamais je n'aurais vu de nuages moroses '* Estomper de mon ciel l'azur harmonieux.

'' Je l'aimais : ils m'aimait aVec idolâtrie

" n n'appartenait pas à ma tribu chérie, .

^' Mais il avait un cœur sincère et généreux !

" Oh ! que de fois tous deux, montés sur nos raquettes, '* Nous avons poursuivi le daim dans ses cachettes, '' Nous nous sommes assis autour du même feu ! ''Que de fois, aussi prompts que l'oiseau des tourmentes, '' Nous avons sillonné les vagues écumantes, '' Bidé le miroir du flot bleu !

'' Nous nous étions juré l'amour le plu^ ûdèle ! " Ainsi que deux oiseaux se caressant de l'aile, '' ftans cesse nous cherchions à plaire, à nous charmer.

" Partout je le suivais sans repos et sans trêves

" Mais toi, tu détruisis, un jour, tous nos beaux rêves, " Tu brisas, d'an seul coup, deux cœurs faits pour s'aimer.

I40 LES QtjfiBEOQUOlSSS

'' Car ta religion—dont il «tiaint la méniuse-- '' Voulait, loi disais-tu, qu'un homme de sa raico . " Vint à n'aimer toujours que la fille d'un blanc ^ *^ Car tu faisais un crime au doux ** FhBur de Vervéme '' '^ De m'épouser, moi qui déchirerais ma veine, ^' Pour lui faire boire mon sang !

'' Âh ! tout le mal qu'on fait porte des fruits san s nombre f

'^ Tu ne t'attendais pas que, mï'approchant dams l'ombre,

'' Je serais l'instrument du dieu de mes aïeux 1

'* Tu ne t'attendais pas, prêtre à la face pâle,

'' Que je savourerais ce soit ton dernier i-âle,

'^ Que de tes longs tourments j'enivrerais mes yeux !

" Pour rendre plus atroce encor ton agonie, " Je pourrais, devant toi, de la vague infinie,

**^ Faire pour cette enfant un immense linceul

" Mais, bien jeune, d'un gouffre un blanc m'a retirée. . . ^

'^ A ta tribu je paie une dette sacrée

" Et le fleuve te prendra seul î '*

LES Qn£BE€QUOIS£S I41

Elle dit. Soulevant dans ses bras sa victime. Elle veut la lancer dans le sein de Pabîme

Qui pousse tout à coup un sourd rugissement

MaiS; en tombant^ le prêtre^ empoignant Pindienne, A saisi de la main la branche d'un vieux frêne Qui penche sur Pescarpement.

Les voilà suspendus à la brandie qui ploie ! * Ainsi que le serpent enlaçant une proie, La ûlle des déserts enlace le vieillard } Mais, comme brille mieux le feu qui va s'éteindre, L^agonisant se sent plus nerveux pour étreindre L'arbre planté par le hasard.

Et le fleuve montait comme une vaste trombe, Et ses flots/ déferlant sur le roc qui surplombe, Déroulaient avec bruit leurs anneaux écumeux, Et la brise du soir, si suave naguère.

Avait changé son chant eu un glas funéraire Et rendait les bois furieux.

142 LES QUÉBEGQUOISES

Latte sinistre aa sein de la nnit étoilée!

L'indienne aux abois^ terrible, échevelée, Cherche à se cramponner au rameau frémissant. De son côté, le prêtre en Tain, dans son délire, Veut se débarrasser du fardeau qui l'attire Au précipice mugissant.

Ne pouvant plus longtemps voir dérouler ce drame,

Le petit cBérubin s'est armé d'une rame,

Et sur le bord du gouffre il s'est précipité }

Mais, au lieu de frapper la Peau Rouge éperdue.

Trop faible, il abat l'arme — un moment suspendue- Sur le martyr ensanglanté.

Ainsi que le fruit mûr que fait tomber la verge. Sous le coup d'aviron, du frêne de la berge Le vieux tombe entraînant la ûUe des pampas, Et le flot courroucé, les couvrant de sa bave. Les saisit tout les deux, comme il fait d'une épave. Mais il ne les désunit pas.

Et bientôt dans les flots la lutte recommence 5 Et, se voyant mourir, l'Algonquine en démence Mord, déchire le bras qui la retient sous Peau ; Mais — impuissants efforts et colère inutile — Comme est pris dans un piège un farouche reptile, Elle est prise dans un étau.

Soudain, à bout de force, elle s'est apaisée

Un éclair aussitôt traverse sa pensée

" Sauve-moi, lui dit-elle, et je jure aujourd'hui " Qu'avant qu'il soit trois jours je me ferai chrétienne, ^' Et que j'épouserai bientôt " Fleur de Verveine," '' En me rendant digne de lui ! "

Alors, levant sur elle une main ruisselante.

Avec solennité, d'un^ voix grave et lente, Le prêtre, l'œil tourné vers le ciel lumineux. Lui dit : " Je te baptise, enfant, au nom du Père,

" Et du Fils " Une vague aussitôt le fait taire

Et les engloutit tous les deux.

144 LSS QUÊBEGQUOISES

Et l'enfant stupéfait; en voyant disparaître Sous les plis du courant l'indienne et le prêtre. Jette un cii d'horreur qui fait rugir les échos, PuiS; le regard perdu sur l'onde moutonnante Qui fait trembler les bords, de sa vague tonnante, Il se laisse choir dans les flots

La mer montait toujours comme une vaste trombe, Et ses flots, déferlant sur le roc qui surplombe. Déroulaient avec bruit leurs anneaux écumeux ; Et la brise du soir, si suave naguère.

Avait changé son chant en un glas funéraire.

Et rendait les bois furieux.

Le lendemain matin, nn Tienx missionnaire Allant administrer nn liaron centenaire, Aperçât «ai la plage,~ étendns aa soleil, Trois corpB hnmainB qu'avait jetés là la marée, Et qni, bercé» an bmit de la vagne dorée, Dormaient de l'ét«mel sommeil-

Creuiant près dn talos nne fosse géante, n les coscha tons trois sons la voûte berçante D'an pin migeatueux lenr chantant ses accords, Et psis, ronlant sur eux nne pierre pesante, Sur le aable A genonx, d'nne voix frémissante, Récita l'offlce des morts.

Et l'on dit qne depuis, quand la nnlt est limpide, Le pècbenr qni s'en va, dans son canot rapide, Déronler son filet an sein des ûote dormants.

Enti^iid comme les cris d'une voix éplorée, Voit \KiTva\ les taillis et Bnr l'onde apurée Coarir deux fantOmés cliarmapts.

Et l'on dit que depuis, dans les soirs de novembre, Les vieux couteurs du lieu, réunis dans la chambre, Près du fo^er jetant aux mura un fauve éclat, luteiroDipent parfois, en tremblant, leurs légendes. Pour écouter des voix qui chantent dans les landes : Dits ira, dieeUla ,

Page 1