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III. LES SIX JOUES DE LA CKEATION

D'après le premier verset de la Grenèse, au commencement Dieu créa tous les éléments constitutifs de la matière, « le ciel et la terre », expressions qui désignent en hébreux l'universalité des êtres. La plupart des Pères l'ont entendu ainsi.

Cet état de chaos dura un temps indéfini. Moïse ne dit absolument rien sur sa durée.

Dieu ordonna ensuite les éléments de la matière, qui étaient restés jusqu'alors dans un état de confusion : toliu vahoJiu, dit le texte hébreu. Pendant l'intervalle qui sépare la création de la matière première de l'apparition de la lumière, l'esprit de' Dieu, considéré par quelques Pères comme la troisième personne de la sainte Trinité, et par d'autres comme un vent qui agitait les eaux, — le mot hébreu rouakh signifiant

1. Ce travail svir la cosmogonie biblique a été extrait par l'auteur, sauf quelques cliangements, de son Manuel biblique, Paris, Roger et Chernoviz, 1880, t. I, p. 315.

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tout à la fois « esprit » et « vent », — travaille à l'élaboration de l'univers ; c'est ce que Moïse exprime en disant : « Et l'esprit de Dieu était porté sur la face des eaux ». Ces paroles semblent indiquer que le mouvement imprimé par Dieu aux élém^ents qu'il avait créés, fut la cause de leurs transformations successives ; ce qui, nous le verrons, est conforme a,ux conclusions de la science la plus autorisée.

L'organisation du monde est partagée par Moïse en six actes, qu'il appelle jours ; ils se distinguent les uns des autres par un soir et un matin ; le septième jour Dieu se reposa, c'est-à-dire cessa d'agir.

Ce mot de « repos » appliqué à Dieu est certainement métaphorique, tout le monde en convient. Il est à croire que les expressions de « jour », yôm ; « soir », ^éreh^ et « matin », Jôger, sont également métaphoriques. Leur signification est aujourd'hui le sujet de discussions nombreuses. Yôm désigne ordinairement l'espace compris entre deux levers de soleil, ^éreb marque le coucher de cet astre, et hôqer son lever ; cependant plusieurs raisons, qui ne sont pas sans importance, semblent indiquer que ces trois termes ne doivent pas être pris ici dans leur sens propre, mais dans un sens figuré. A une époque où tout s'exprimait en images, l'emploi de métaphores dans la Genèse, où il faut nécessairement en reconnaître un certain nombre, ne doit pas beaucoup surprendre celui qui connaît les habitudes du langage oriental.

Examinons d'abord le mot yôm, « jour » : « Il n'y a aucune nécessité d'entendre par ce mot un jour ordi-

naire ^», dit le P. Palmieri. Dieu n'a certainement pas mis vingt-quatre heures à créer la lumière, ni vingtquatre heures à créer les astres, les plantes ou les animaux ; il lui a suffi, pour que tous ces êtres fussent produits, d'un acte instantané de sa volonté. Puisque Dieu n'a pu employer une journée entière à donner l'existence à chacune des espèces de créatures qui ont apparu pendant les jours génésiaques, il y a tout lieu •de penser que le mot « jour » est ici une expression figurée. Bien des raisons tendent à le prouver et à étabhr que ce terme désigne ici une « époque ».

1° En hébreu, yôm peut signifier et signifie en effet, dans un grand nombre de passages de la Bible, une période indéterminée ^ ;

2° On ne peut exprimer, en hébreu, l'idée d'époque ou de période que par le mot yôm, parce qu'il n'en existe pas d'autre en cette langue pour rendre cette idée. Ce fait, généralement ignoré, mérite d'être pris en sérieuse considération. La répugnance du plus grand nombre à admettre les jours époques, provient de ce qu'on fait notre mot « jour » absolument identique au mot yôm, ce qui n'est pas. Nous avons un mot « jour », distinct du mot « époque » ; il n'y a qu'une seule et même expression en hébreu pour ces deux significations ;

1. Tracfatus de Deo créante et élevante, auctore Dominico Palmieri, S. J., in Collegio Romano E. S. tlieologise professore, EomsB, es typograpliia polyglotta S. G. de propaganda Eide, 1878, ttesis xvi, p. 149.

2. Gen., ii, 5 ; Ex., x, 6 ; Lév., vu, 35, 36 ; Num., vu, 10, 84 ; Deut., XII, 1 ; XXXI, 17, 18 ; Ps. ii, 7 ; Amos, m. 14 ; Nahmn, m, 17 ; Ps. xxxrv, 8 ; Lxiii, 4 ; Jer., xxxxvi, 2 ; Joël, ii, 31 ; Zach.., xiv, 9 ; Matt., x, 15 ; su, 86 ; Joan., viii, 56 ; Rom., ii, 5 ; II Cor., vi, 2.

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3° Ces deux premières raisons établissent la possibilité du sens d' « époque » donné à yôm. D'autres considérations prouvent que réellement Moïse l'emploie dans ce chapitre, non pour signifier des jours solaires ou de vingt-quatre heures, mais un temps indéterminé. Il nous dit, en effet, que le soleil, qui sert aujourd'hui à régler les jours, n'a apjjaru qu'au quatrième yôm. Par conséquent, les trois premiers yômim n'ont pas été des jours solaires ou de vingt-quatra heures. Mais si les trois premiers ne l'ont pas été, les trois derniers ne le sont pas non plus, car rien ne nous, autorise à établir arbitrairement une distinction entre ces deux séries de jours ;

4° Les traditions cosmogoniques des autres peuples, entendent par les jours de la création de longues périodes. D'après les traditions hindoues, Brahma restar enfermé 360 jours dans l'œuf cosmique, avant de le briser et d'en faire deux moitiés, dont il forma le ciel et la terre ; chacun de ces 360 jours était de 12 millions d'années. Dans les traditions persanes et étrusques, la création est divisée en six étages, qui forment six époques égales, dans un ordre semblable à celui de la Grenèse ; chacune de ces époques est de mille ans. D'après de vieilles traditions étrusques, le Dieu suprême avait employé douze mille ans à la production de ses œuvres : mille ans à l'organisation du ciel et de la terre, six mille à l'enfantement des êtres inanimés et des animaux, et six mille à la formation et à la durée de l'homme. La cosmogonie phénicienne parait avoir admis de semblables intervalles de temps entre les

différentes œuvres de la création ; du moins, d'après un passage de Pliilon de Byblos, abréviateur de Sanchoniaton, le chaos et l'air environnant s'étaient d'abord étendus à l'infini, et n'avaient trouvé de bornes qu'après une longue série de siècles. La cosmogonie clialdéenne admettait probablement aussi que les jours de la création étaient de longues périodes.

Pour établir que les jours de la création sont des jours de vingt-quatre heures, on allègue qu'ils sont l'explication de l'origine de la semaine, et que le repos de Dieu au septième jour est la raison de l'institution du sabbat. (Ex., xx, 10, 11.) Mais si l'on réfléchit, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'il est impossible de conclure de là que le mot yôm est employé dans le sens propre et non dans le sens métaphorique ; au contraire. Ces sept époques furent appelées « jours », non à cause de leur durée, mais parce que, dans l'intention de Dieu, elles devaient être le type de la semaine, et représenter, par les six jours où il crée, les six jours de travail ; par celui où il se repose, le repos du sabbat ou du septième jour, dans lequel il est défendu de faire des œuvres serviles.

Après avoir examiné le sens du mot yôni ou « jour », il nous faut examiner celui d' 'éreh et hôqer, « soir » et « matin ». Moïse, s'étant servi métaphoriquement du mot « jour » pour désigner chacune des révolutions du . monde et des actes créateurs, continue la métaphore en appelant l'espace total du temps qui s'est écoulé d'une révolution à l'autre « soir » et « matin ». Il place le soir avant le matin, parce que les Hébreux faisaient

commencer la journée, non pas, comme nous, à minuit, mais le soir, usage dont il nous reste des traces dans les offices de l'Eglise. Quant à la preuve que les Hébreux employaient quelquefois métaphoriquement les mots « soir » et « matin », nous l'avons dans Daniel, où nous lisons, viii, 26, 14 : Visio vespere et mane... JJsque advesperam et mane, dies duo millia trecenti. Les deux expressions ^éreh et hôqer étaient d'ailleurs très propres à rendre la pensée que voulait exprimer Moïse : car hôqer signifie non seulement « matin », mais aussi « commencement», et ^éreh a le sens de « fin », comme celui de « soir ». Ces deux mots ont, de plus, un second sens figuré, qui répondait parfaitement à la pensée que voulait exprimer le narrateur de la création du monde : hôqer a aussi le sens d' « arrangement », et '■éreh celui de « désordre », de « confusion ».

Un fait digne de remarque et qui semble indiquer que les mots « soir » et « matin » ne sont que des termes métaphoriques, c'est que la création proprement dite, c'est-à-dire la production du sein du néant des éléments de la matière, laquelle n'a pas été précédée d'une révolution cosmique, est racontée sans autre désignation de temps que in principio. Ce n'est qu'après la première organisation des éléments qu'il est question de jour, de soir et de matin.

On objecte, il est vrai, contre les explications précédentes, qu'elles sont nouvelles et en opposition avec la tradition. Mais il est aisé de répondre qu'il n'y a pas de tradition unanime et constante sur la manière dont il faut entendre la cosmogonie de la Genèse. Moïse

n'ayant pas parlé la langue scientifique dans sa précision et sa rigueur, son récit est susceptible d'interprétations différentes ; et de fait, à toutes les époques, il a été diversement expliqué par les Pères et les théologiens. Aucun, sans doute, parmi les anciens, n'a entendu le mot « jour » dans le sens d'époque d'une longueur indéterminée, parce qu'on manquait alors des connaissances géologiques qui auraient pu faire découvrir ce sens ; mais un grand nombre parmi eux, entre autres toute l'école d'Alexandrie et saint Augustin, n'ont vu qu'une expression figurée dans les mots « jour », « soir » et « matin ». Nous ne faisons pas autrement ; nous leur attachons seulement la signification qu'exigent les découvertes scientifiques,comme l'auraient fait certainement les Pères, s'ils avaient vécu de nos jours, puisqu'ils recouraient à la science de leur temps pour expliquer la création mosaïque \ Nous pourrions ajouter, du reste, que la tradition des peuples ne confirme pas seulement le fait de l'institution divine de la semaine ; elle confirme aussi l'ensemble même de la cosmogonie biblique, malgré toutes les altérations qu'elle lui a fait subir. On a découvert, en 1875, une légende chaldéenne, dont la rédaction est antérieure à celle du Pentateuque, et qui s'accorde d'une manière frappante avec le récit de Moïse ^.

1. Voir les développements et les iireuves dans F. Vigoueoux, La 'Cosmogonie biblique d'après les Pères, dans la Revue des questions scientifiques, avril et juillet 1879.

2. On peut le voix dans F. Vigouroux, La Bible et les Découvertes modernes, 2« édit., t. I, p. 178 et suiv.

« Dans toutes les cosmogonies païennes, le monde dit M. Pozzy, a été à son origine un cliaos ; il était enfermé dans un œuf qui s'est brisé et dont une moitié a formé la voûte céleste, l'autre la terre. D'où cette idée, qu'on retrouve chez toutes les nations, leur est-elle venue ? Ce n'est pas là une idée simple, qui naisse spontanément dans le cerveau humain, puisque, parmi les philosophes, les uns supposent l'univers éternel, tandis que d'autres le font naître de la rencontre fortuite d'atomes crochus dans l'espace. Le chaos, d'ailleurs, n'a point d'analogue dans la nature actuelle. Nous ne voyons aucun être sortir d'une masse confuse et informe. Et puis, comment concilier le chaos, l'idéal du désordre et de la mort, avec l'œuf, qui est le plus beau symbole de la vie et de l'harmonie ? Il faut donc, puisque cette idée se retrouve chez tous les peuples, qu'elle leur vienne d'une source commune, qu'elle fasse partie de ces croyances primordiales qui constituèrent la religion de l'humanité primitive et que les peuples, lors de la dispersion, emportèrent partout avec eux. Ainsi s'expliquent également celles non moins frappantes qu'elles présentent avec la Genèse, avec cette différence toutefois que la cosmogonie des Hébreux est de beaucoup la plus correcte et la mieux liée, celle qui nous donne la clef de toutes les autres. Par elle se complètent les deux notions contradictoires de l'œuf et du chaos. « La terre était sans « forme et vide, et les ténèbres étaient sur la face « de l'abîme » : voilà le chaos. « Et l'Esprit de Dieu « couvait les eaux » comme un oiseau : voilà l'idée de

l'œuf du monde, idée qui se retrouve d'un bout de la terre à l'autre, jusque chez les indigènes des îles Sandwich. « Dans le temps où tout était mer, disent-ils, « un immense oiseau s'abattit sur les eaux et pondit « un œuf, d'oîi sortit bientôt l'île d'Haouaï. » Mais, ces réserves faites, tout nous porte à croire que les Hébreux, comme les autres 'peuples, avaient puisé le récit de la création, qui est en tête de la Genèse, dans cette tradition primitive de l'humanité, d'où sont sorties toutes les cosmogonies païennes ', »

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