I. NAISSANCE ET MORT DU BATHYBIUS
En 1868, l'attention des zoologistes fut excitée par l'annonce d'une découverte extrêmement curieuse que venait de faire M. Huxley. C'était l'époque où l'on commençait à interroger, par des dragages, les grandes profondeurs des océans ; dans les échantillons recueillis sur le fond de l'Atlantique septentrional, M. Huxley constata qu'on trouvait partout, en masses considérables, un organisme gélatineux, plus élémen-
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taire que tous les protozoaires, et pour lequel, en raison de son habitat, il proposa le nom de Bathyhkis ou « être vivant des profondeurs ».
Cette masse gélatineuse n'était rien qu'une sorte de sarcode ou do, protoplasme, sans forme définie, sans organes distincts : on y trouvait seulement, disséminés çà et là, des grains calcaires, assez semblables à de microscopiques boutons de manchettes, pour lequel on créa le nom de coccolithes et de rliabdolithes. Ces corps, considérés d'abord comme des parties intégrantes du Bathijhius, ont été reconnus depuis comme n'étant que lesparties calcaires de deux espèces d'algues élémentaires, les coccosplières et les rhabdosphères, qu'on recueille en abondance au voisinage de la surface de l'Océan. Nous ne nous en occuperons donc pas ici.
Quant au Bathijhius, ce protoplasme informe, abondamment répandu sur le fond de la mer, il flattait trop bien les idées des transformistes pour que sa découverte ne fut pas accueillie avec enthousiasme. Le plus célèbre des naturalistes allemands de cette école, M. Hseckel, en fit l'objet d'une étude détaillée, dont les résultats furent publiés dans le Journcd d'Iéna. Il reconnut dans le Bathjbius l'existence d'une sorte de mouvement de trépidation indécis ; et la nature organique de cette gelée lui parut mise hors de doute par le fait qu'elle se comportait avec les dissolutions ammoniacales de carmin et d'iode comme tous les sarcodes connus, c'est-à-dire qu'elle prenait, avec la première, une légère teinte rose, et, avec la seconde, une . nuance jaunâtre.
M. Gûmbel de Munich, alla plus loin encore et déclara qu'il ne lui restait aucun doute sur la nature organique du BatJiijhlus ; de plus, tandis que MM. Huxley et Hseckel n'en avaient constaté l'existence que sur la vase des mers profondes, il n'hésita pas à déclarer que cet organisme se rencontrait dans toutes les mers et à toutes les profondeurs.
A l'époque oîi paraissaient ces différents travaux, c'est-à-dire en 1870, les géologues étaient fort occupés d'une découverte faite par MM. Dawson et Carpenter dans les calcaires serpentineux laurentiens du Canada, qui offraient un enchevêtrement de calcaire et de serpentine oii ces savants crurent reconnaître les caractères d'un gigantesque protozoaire. Jusqu'alors la nature vivante n'avait rien offert qui lui fut directement comparable. Le Bathyhius venait à point pour combler cette lacune, et il apportait à la thèse de MM. Dawson et Carpenter un renfort dont il ne manquèrent pas de tirer profit contre ceux qui se refusaient à voir dans YEozoon Canadense autre chose qu'une particularité minéralogique.
Enfin, M. Zittel, en publiant, en 1876, la première livraison de son Traité de paléontologie, accepta les déterminations des précédents auteurs, et décrivit le Bathtjhius en tête de la classe des Monères \ la première de la famille des Protozoaires.
Après l'affirmation de M. Giimbel, que le Bathyhius
1 Zittel,, Eandhuch der PuJœonfologie. — Mimich, R. Oldenbourg, 1876, t. I, p. 59.
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se rencontrait dans toutes les mers et à toutes les profondeurs, il ne restait plus, pour être définitivement édifié sur la nature de ce singulier organisme, qu'à attendre les résultats de la grande exploration scientifique entreprise par le navire anglais Challenger à travers l'Atlantique et le Pacifique.
On sait qu'à la suite des brillants résultats fournis par les explorations sous-marines des vaisseaux Porcupineet Lif/htning,la Société royale de Londres avait obtenu qu'un navire de l'Etat^ le Challenger^ serait mis. à la disposition d'un état-major scientifique placé sous la direction de M. Wyville-Thomson. Le commandement de ce navire avait été confié aux marins les j)lus expérimentés en matière de sondages ; parmi eux se trouvait le capitaine Nares, qui devait quitter bientôt le Challenger pour s'illustrer dans la dernière expédition arctique.
Pendant trois années, le vaisseau anglais sillonna l'Atlantique et le Pacifique, opérant des dragages à des profondeurs qui parfois dépassèrent huit mille mètres ; partout on recueillit les dépôts du fond et tous les organismes, aussi bien ceux de la surface que ceux des couches profondes, amassant ainsi un trésor de matériaux dont l'examen sommaire a déjà produit des résultats scientifiques de la plus grande importance.
Chose surprenante, dans aucun des dragages ou des sondages, on n'avait jamais observé quoi que ce soit qui ressemblât à un protoplasme quelconque. Le chimiste de l'expédition, M. Buchanan, pensa que, si, par quelque circonstance inexpliquée, le Bathyhhis échap-
pait ainsi aux regards, l'analyse chimique du moins décèlerait sa présence en révélant dans l'eau de mer Tine matière organique distincte de celle des foraminil'ères ou des algues, faciles à isoler du reste. En évaporant l'eau de mer à siccité et en calcinant le résidu, la matière organique devait se manifester, comme •d'habitude, par une carbonisation bien marquée. Cependant, aucun des nombreux échantillons de l'eau profonde examinés par M. Buchanan ne se trouva contenir assez de matière organique pour donner au résidu autre chose qu'une teinte gTi^kiie à peine perceptible^ sans aucun signe de carbonisation ni de combustion. Qu'était donc devenu le Bathybius ?
Sur ces entrefaites, l'un des naturalistes du Challenger, M. Murray, observa que plusieurs échantillons d'eau de mer conservés dans l'esprit-de-vin prenaient volontiers un aspect gélatineux, et qu'on y pouvait reconnaître de la matière floculente semblable à une mucosité coagulée ; cette substance ressemblait en tout point au Bathybius ; seulement on n'y observait pas de mouvements. Elle se trouvait en telle quantité que, si elle avait eu réellement une nature organique, l'eau de mer qui la contenait ne pouvait manquer de fournir dans toute leur netteté les réactions habituelles aux matières carbonées. Il n'en était rien cependant.
M. Buchanan eut alors l'idée de soumettre ce précipité floconneux à diverses réactions. Il reconnut d'abord que ce précipité se colorait avec les dissolutions d'iode et de carmin, et que, mélangé avec la vase du fond, il présentait, sous le microscope; toutes les apparences si
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minutieusement décrites par Haeckel : c'est donc bien le Batht/hnis .
D'autre part, le précipité gélatineux n'apparaissait que quand l'eau de mer était mélangée avec un grand excès d'alcool. En réduisant l'alcool employé à deux fois le volume de l'eau de mer, on voyait cette gelée prendre en très peu de temps tinefigw'e cristalline et se transformer en aiguilles offrant la forme caractéristique du sulfate de chaux, résultat pleinement confirmé par l'analyse.
En lessivant la vase du fond avec de l'eau distillée^ ou en l'employant de suite après son arrivée au jour avec la drague, on n'observait aucune coloration par l'iode ou le carmin ; et toujours la matière gélatineuse, susceptible de se colorer sous l'influence de ces dissolutions, disparaissait des échantillons de vase conservés dans l'esprit de vin, lorsque ces derniers avaient été lavés à l'eau distillée.
Enfin, dans aucun cas, il n^était possible de constater la présence de matière albumineuse libre.
Tels sont, simplement traduits des rapports préliminaires de MM. Buclianan et Murray, publiés par la Société royale de Londres, les résultats de cette intéressante et consciencieuse étude, à laquelle aucun parti pris n'avait présidé.
Ainsi le fameux Bathyhius descend au rang d'un vulgaire précipité minéral, résultant de ce que le sulfate de chaux, toujours contenu dans Veau de mer, devient partiellement insoluble en présence d'un excès d'alcool ; et suivant la quantité d'alcool employée, on peut
l'obtenir, soit à l'état gélatineux, soit à l'état cristallin.
Il reste à expliquer le mouvement diffus observé par MM. Huxley et Haeckel, mais en vérité ce n'est pas bien difficile ; la mobilité est le projDre de tous les précipités floconneux, et elle ne peut nullement être regardée comme un indice de vie. Tout le monde sait que lorsqu'on observe, à un grossissement de quatorze cents fois ou plus, les cavités contenues dans les cristaux de quartz et à demi remplies par un liquide à bulles mobiles, ces bulles sont dans un état de tremblement caractéristique qu'on a appelé le mouvement hrownien ; et personne, jusqu'ici, n'a songé à attribuer une origine organique à ces bulles renfermées dans l'intérieur du cristal de roche.
Résumons maintenant la morale de cette histoire. Des zoologistes qui marchent aujourd'hui à la tête du mouvement scientifique dans leurs pays respectifs, les Huxley, les Haeckel, découvrent et décrivent minutieusement un corps organisé qui réalise enfin l'idéal des transformistes : c'est la vie diffuse, à peine définie ; en un mot, c'est la matière commençant à s'organiser elle-même. A leur suite s'engagent aveuglément les Gûmbel, les Zittel et tant d'autres. Le Bathijhlus prend sa place dans les traités descriptifs ; les Dawson et les Carpenter ne craignent pas de l'invoquer pour justifier les caractères énigmatiques de leur Eozoon Canadense ; et voilà qu'en dernière analyse il se trouve que tout ce bruit s'est fait autour d'un vulgaire minéral, que l'imagination seule des
observateurs avaient doté des propriétés de la matière organisée !
Devant un tel résultat, n'est-il pas permis de sourire et ne serait-on pas excusable d'évoquer ici le souvenir de cet astrologue de la légende, qui découvrait des animaux dans la lune parce qu'une souris s'était introduite dans son télescope ? Yoilà pourtant les surprises que la science incrédule nous réserve toutes les fois que l'esprit de parti préside à ses investigations ! Si encore de telles mésaventures la rendaient plus prudente ! mais il suffit de lire les derniers écrits de MM. Huxley et Hseckel pour voir avec quel dédain, avec quelle hauteur, les adversaires du transformisme sont traités par eux. Il semble d'ailleurs que leurs nombreux disciples se soient admirablement entendus pour faire le silence autour de cet échec si caractérisé de leur doctrine : car cette découverte de la nature minérale du Bathybius, qu'il eût été si légitime de proclamer partout et à haute voix, semble enterrée dans les rapports de la Société royale de Londres, sans que la plupart des savants y aient pris garde. Puisse cet épisode de l'histoire scientifique contemporaine ouvrir les yeux de quelques-uns sur les réels dangers que présente l'abus du microscope ! Ce merveilleux instrument de recherche peut induire parfois dans de singulières erreurs : on se souvient encore de M. Jenzsch, qui avait cru découvrir des infusoires et des végétaux dans les porphyres et les mélaphyres ; on vient de voir à quelles illusions le microscope a conduit les souverains pontifes du transformisme an-
giais et germanique. Concluons de tout cela que plus la science pénètre dans les secrets intimes de la matière, plus il lui devient facile de s'égarer dans ces labyrinthes oîi tout, revêt une forme indécise, oii les végétaux ne peuvent plus se distinguer des animaux, où le monde minéral lui-même semble prendre les apparences du monde organisé. Alors commence ce que nous nous permettrons d'appeler le vertige du microscope ; les -plus habiles y sont sujets comme les plus humbles : c'est comme un inévitable écueil, contre lequel l'excès de la curiosité humaine a bien des chances de sombrer, quand un principe supérieur ne règle pas sa marche.