II. RÉSUKRECTION
Après une déconvenue aussi complète, on aurait pu croire que l'oraison funèbre du Bathijhius avait été officiellement prononcée, ce protoplasme se trouvant pour jamais enterré par les observations, aussi précises que désintéressées, des naturalistes du Challenger. Il ne serait venu à l'esprit de personne qu'on pût avoir à redouter, de sa part, aucune tentative de résurrection, ni surtout que cette tentative dût se produire dans le pays même où le Bafhtjhius avait reçu le coup -de mort.
Mais c'eût été méconnaître à la fois la force d'un protoplasme et l'obstination de théoriciens à qui le Bathyhius était nécessaire pour étayer leurs doctrines philosophiques. Ils se dirent, sans doute, qu'aux yeux
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du vulgaire il n'y a pas de différence entre la vie et la mort, lorsqu'il s'agit d'un être dont l'existence n3 se traduit que par les mouvements confus d'une masse gélatineuse, dépourvue de toute organisation. On ne risquait donc pas grand' chose à exhumer ce cadavre et à l'offrir, de loin, aux regards d'une nombreuse assemblée, sans trop insister sur la mésaventure qui l'avait récemment relégué au rang des plus infimes productions du règne minéral.
Telle fut sans doute la pensée qui inspira les discours de M. Allman à l'ouverture du congrès de l'Association britannique, réuni à Sheffield en août 1879.
M. Allman avait choisi, pour sujet de son discours d'inauguration, « le rôle du protoplasme dans la nature ». Après avoir décrit ce que c'est que le protoplasme, dans lequel il reconnaît « la base physique de la vie », l'orateur, voulant faire connaître « quelques types bien définis » de cet être organisé sans organisation, commença par le Bathybius, sur le compte duquel il s'exprime en ces termes :
« Une grande quantité d'une matière boueuse parculière a été ramenée à l'aide de la sonde, du fond de l'Atlantique septentrional, à des profondeurs variant entre 1,500 et 7,500 mètres, par les naturalistes attachés à la campagne d'exploration du Porcupine. Cette matière a été décrite comme présentant, lorsqu'on l'observe sur place, des mouvements spontanés et des traces indubitables de vie. Des échantillons conservés dans l'alcool ont été étudiés par le professeur Huxley, qui les a reconnus comme formés de protoplasme,
dont, par conséquent, des masses considérables, à l'état vivant, tapissent de vastes espaces au fond des mers. Cette boue merveilleuse a reçu d'Huxley le nom de Bathybius Hœckelii. Depuis lors, le Batlujhius a été soumis à un examen approfondi par le professeur Hseckel, qui croit pouvoir confirmer de tous points les conclusions d'Huxley. Il est arrivé à la conviction que le fond de la haute mer, à des profondeurs supérieures à 1,500 mètres, est couvert d'une masse énorme de protoplasme vivant, qui y végète à l'état le plus simple et le plus primitif, sans avoir encore pris une forme définie. Il émet l'idée que ce protoplasme peut avoir été engendré par génération spontanée, tout en réservant à des investigations ultérieures le soin de résoudre définitivement cette question.
« Cependant la réalité du BatJujhlns n'a pas été universellement acceptée. Dans les recherches du Challenger^ les explorateurs n'ont pas réussi à prouver l'existence de protoplasme amorphe sur le fond de l'Océan. Ils n'ont rencontré aucune trace de Batlujhius dans toutes les régions qu'ils ont explorées, et ils se croient fondés à soutenir que la matière trouvée dans les dragages du Porcupine et conservée pour l'étude dans des bocaux d'esprit de vin, n'était qu'un précipité inorganique dû à l'action de l'alcool.
« Toutefois, il est difficile de croire qu'on puisse faire aussi bon marché d'investigations aussi approfondies que celles d'Huxley et d'Hseckel, d'autant plus qu'elles ont reçu une confirmation sérieuse des observations, encore plus récentes, faites par le voyageur
50 EPOQUE ANTEDILUVIENNE.
Bessels, l'un des explorateurs clu Polaris. Bessels constate qu'il a dragué, dans les mers du Groenland, desmasses d'un protoplasme vivant non différencié, auquel il assigne le nom de Protobathi/bius, mais qui ne paraît pas distinct du Bathijhius du Porcupine.
« Dès lors, il faudra que de nouveaux arguments aient été apportés contre la réalité du Bathijhius, pour qu'une doctrine, reposant sur des observations aussi soignées,doive être reléguée dans la région des hypothèses^ démenties par les faits. Admettant donc que le Bathyhius, quelque limitée que puisse être sa répartition,, d'après les dernières recherches, a une existence réelle nous dirons qu'il nous offre la condition la plus rudimentaire sous laquelle il soit possible de concevoir la matière vivante. Aucune loi morphologique n'a encore exercé son action sur cette boue informe. Même le plus simple degré d'individualisation fait défaut. Nous avons donc là une masse qui vit, mais dont nous ne pouvons tracer les contours ; c'est de la matière vivante, mais c'est à peine si nous avons le droit de l'appeler un être vivant. »
Le piquant de l'affaire est que le professeur Huxley faisait partie de l'auditoire de M. Allman, et que c'est à lui qu'avait été dévolu la tâche de justifier le traditionnel vote de remerciements adressé au président à l'occasion de son discours. Certes, l'occasion était bonne, pour le père du Bathijhius, de saisir la perche que lui tendait si opportunément M. Allman, et d'accréditer, tout au moins par son silence, la résurrection du protoplasme en question. Mais M. Huxley est un
homme de bonne foi, parfaitement édifié sur la valeur réelle de son ancienne création, et il lui répugnait de laisser l'auditoire sous l'impression des déclarations équivoques du président. D'autre part, comment faire pour ne mettre en échec ni sa propre réputation ni celle de M. Allman, coupable tout au moins d'avoir traité un sujet qu'il ne connaissait pas à fond ? C'est ici que se révèle la puissance des ressources que VJikmoiir britannique peut mettre à la disposition d'un homme d'esprit. On en jugera par la lecture du passage suivant, textuellement traduit du Sheffield and Botherham Indej^endent, en date du 21 août 1879 :
« Je vous demanderai la permission de dire un mot d'une affaire qui m'est personnelle, afin de prévenir un malentendu auquel je regretterais d'avoir contribué à donner naissance. J'ose dire que, parmi ceux de mes auditeurs qui sont parvenus à la maturité de l'âge, il n'en est aucun qui ait eu le bonheur d'atteindre cette condition sans avoir vu, par ci par là, quelque contemporain, peut-être même quelque ami intime de sa jeunesse, ne pas tenir exactement toutes les promesses de ses premières années. Allons plus loin ; supposons que cet ami ait fait l'inverse de ce qu'on attendait de lui, et soit devenu une de ces personnes équivoques avec lesquelles on n'est point désireux d'entretenir des relations ; vous l'avez depuis longtemps perdu de vue ; vous n'avez pas beaucoup entendu parler de lui : mais des gens dignes de foi vous ont assuré qu'il a fait ceci ou cela, et que, en somme, c'est un assez pauvre sire.
« Or, notre président, dans la première partie de son discours, a fait allusion à une certaine... chose... je ne sais en vérité si je dois l'appeler une chose ou autrement (rires), qu'il a nommée devant vous Bathyh'ius, en indiquant, ce qui est parfaitement exact, que c'était moi qui l'avais fait connaître ; tout au moins, c'est bien moi qui l'ai baptisée (nouveaux rires), — et, dans un certain sens, je suis son plus ancien ami (éclats de rire). Quelques temps après que cet intéressant Bathyhlus eut été lancé dans le monde, nombre de personnes admirables prirent cette petite chose par la main et en firent une grande affaire (rires). Et, comme le président a eu la bonté de vous le dire, ces personnes répétèrent et confirmèrent toutes les constatations que je m'étais hasardé à faire à son sujet. Les choses allaient donc leur train, et je pensais que mon jeune ami Batlajhius me ferait quelque honneur (nouveaux rires). Mais j'ai le regret de dire que, avec le temps, il n'a nullement tenu les promesses de son jeune âge (éclats de rire). Tout d'abord, comme vous l'a dit le président, on ne réussissait jamais à le trouver là oti on devait attendre sa présence, ce qui était fort mal (rires) ; et, de plus, quand on le rencontrait, on entendait dire sur son compte toute sorte d.'histoires. En vérité, je regrette d'être obligé de vous le confesser, quelques personnes d'esprit chagrin ont été jusqu'à prétendre que ce n'était rien autre chose qu'un précipité gélatineux de sulfate de chaux, ayant entraîné dans sa chute de la matière organique (rires). S'il en est ainsi, j'en suis- très chagrin : car, si d'autres ont partagé
cette erreur, c'est moi qui, sans le moindre doute, en dois porter la première responsabilité. Mais, quant à présent, je ne sais pas par moi-même ce qu'il en est. Rien ne me serait plus agréable que d'étudier l'affaire à nouveau dans les conditions où il convient de l'examiner, mais cela demanderait un voyage de quelque durée ; et l'étude d'un objet semblable, sur les lieux mêmes qu'il habite, est un genre de travail que je n'ai pas eu depuis bien des années, et que je n'aurai probablement plus jamais l'occasion d'entreprendre. Dès lors, je suspens absolument mon jugement sur ce sujet. Tout ce que je puis faire, c'est de vous avertir des bruits qui ont couru sur mon ancien ami, mais sans dire si ces bruits sont ou ne sont pas justifiés. En résumé, je suis très heureux de ce qui se passe. Il est une chose certaine parmi nous autres, hommes de science, et que personne de ceux qui nourrissent contre nous les plus vifs préjugés ne saurait contester : c'est qu'aucun de nous ne cherchera jamais à cacher les méprises de ses confrères (rires et applaudissements). Dès lors, je me tiens pour pleinement assuré que, si dans cette histoire, j'ai commis quelque bévue, un jour ou l'autre, il se trouvera quelqu'un pour en fournir la démonstration péremptoire. Mais laissezmoi vous rappeler que, quel que soit le sort de Bathyhius, cela n'importe en rien aux conclusions générales du remarquable discours que vous venez d'entendre. Toutes les propositions de votre président resteraient aussi vraies, aussi profondément vraies, lors même que ce petit excentrique de Bathyhius n'existerait pas. »
QUESTIONS CONTROV. — T. I. 5
Nous avons tenu à citer, sans en retrancher une ligne, ce morceau plein d'esprit, qui fait honneur à la verve et à l'à-propos de M. Huxley. Pour tous ceux qui savent lire entre les lignes, il apparaîtra clairement que le savant professeur ne garde aucune illusion sur le sort de son ancien client, et que, s'il avait eu à prononcer, pour son propre compte, un discours sur le rôle naturel du protoplasme, il se fût biea gardé d'invoquer le Bathijhius à l'appui de sa thèse. Il n'en reste que plus difficile à comprendre comment M. AUman, de qui le discours était préparé de longue date, ait pu y donner place à un argument aussi contestable, et ne soit pas allé passer préalablement quelques heures dans le laboratoire de M, John Murray, le consciencieux naturaliste du Challenger. Sans doute, on reproche quelquefois aux avocats de tenir au nombre plutôt qu'à la qualité des moyens de défense ; mais si ce procédé est excusable chez celui qui plaide, par état, une cause dont il a été contraint de se charger, on l'admet moins volontiers chez un savant en possession d'une situation personnelle qui prête à ses déclarations une gravité particulière.
De tout ceci se dégage d'elle-même une réflexion philosophique. Nous avons entendu M. Allman maintenir en public une hérésie scientifique, sous le prétexte que les observations d'un Huxley ou d'un Haeckel ne se laissent pas ébranler par le premier venu, et nous pourrions lui opposer le témoignage de M. Murray, constatant que les patrons même du Bathyhius ont été moins récalcitrants à confesser son effondre-
ment que ceux qui l'avaient admis sans le voir, sur la seule autorité de ces deux noms. Et ce sont précisément les savants de cette école qui nous reprochent, à nous catholiques, la vénération dont nous entourons le témoignage de nos saints, de nos martyrs et de nos docteurs ! ce sont eux qui, systématiquement, refusent toute créance à des traditions consacrées par les siècles, sous le prétexte que la raison humaine ne doit s'incliner que devant les choses qu'elle a pu soumettre au contrôle d'une expérience directe ! A ces esprits si récalcitrants lorsqu'il s'agit de l'Eglise, il suffit qu'un des apôtres ordinaires de l'incrédulité ait affirmé quelque chose, pour que toute contradiction leur semble inadmissible. On leur dit qu'au fond des océans on a trouvé la matière s' organisant elle-même, et, satisfaits par une insignifiante expérience de coloration qu'on peut répéter avec tous les corps pourvus de fissures capillaires, ils ne prennent même pas la peine de vérifier si ces masses de matière gélatineuse, de nature soi-disant albuminoïde, contiennent la moindre trace d'un composé charbonneux ! Et quand on leur oppose des expériences formelles, ils répondent en invoquant l'infaillibilité de leurs auteurs préférés.
En aurons-nous fini, cette fois, avec le Batlujhius ? C'est peu probable, car rien ne disparaît en ce monde de ce que l'erreur a intérêt à conserver. Si le BatJujhius n'existait pas, il faudrait l'inventer : telle nous parait être la formule qui résume le mieux les visées de l'école dont M. Allman s'est fait l'interprète. D'ailleurs, le caractère de cette substance étant précisé-
56 EPOQUE ANTEDILUVIENNE.
ment de n'avoir aucun caractère, elle offre, par cela même, peu de prise à la contradiction. Il faut donc nous attendre à la voir ressusciter sous une forme quelconque ; et, si précises que soient les observations d'un Murray ou d'un Buchanan, on trouvera toujours quelque passage par oii cette gelée si mobile réussira à s'échapper.
A. DE Lappakent.
Les prodiges que Dieu opéra pour délivrer Israël de la servitude d'Egypte, sont célèbres sous le nom des dix plaies. Ils méritent d'être étudiés, à cause de leur importance et des difficultés particulières auxquelles ils donnent lieu.
Depuis longtemps, les enfants de Jacob gémissaient sous le joug, lorsque Dieu, touché de leurs prières, résolut de les affranchir, par la main de Moïse, son serviteur. Celui qui occupait alors le trône des Pharaons était, selon l'opinion commune, Menephtah, fils de Ramsès II ou Sésostris. Menephtah est un des monarques les plus obstinés dont l'histoire fasse mention : il ne céda, comme nous le verrons plus loin, qu'après avoir été frappé dans la personne de son propre fils.
Avant d'entrer dans l'étude détaillée des dix plaies
d'Egypte, il est nécessaire de faire quelques observations générales \
Toutes et chacune des dix plaies sont des miracles^ produits par une intervention surnaturelle de Dieu, Quelle a été la nature de ces miracles ? en quoi ont-ils précisément consisté ? Ce sont des questions qu'on ne s'est posées que dans ces derniers temps, et sur lesquelles nous trouvons à peine quelques mots, en passant, dans les Pères et les Docteurs. Aujourd'hui l'on ne peut se dispenser d'y répondre.
Il y a, pour le commentateur catholique, deux manières d'exposer l'histoire des prodiges accomplis en Egypte par Moïse, pour délivrer son peuple, La première consiste à reproduire simplement le récit biblique, sans rechercher quel a été le caractère des faits qu'il rapporte. C'est celle qui a été suivie par les auteurs anciens, qui, ne connaissant pas l'Egypte, se bornaient, faute de renseignements, ou à résumer ou à développer la narration de l'Exode, sans autre but que d'apprendre l'histoire sainte à leurs lecteurs, s'ils étaient historiens ; que d'édifier leurs auditeurs par quelques leçons morales qu'ils en tiraient, s'ils étaient prédicateurs.
La seconde manière consiste à rechercher quelle a été la nature des dix plaies d'Egypte, et à examiner les rapports qui existent entre elles et les fléaux propres à la vallée du Nil. Ce nouveau sujet d'étude est
1. Cette étiicle sur les plaies d'Egypte est extraite de La Bible et les Découvertes modernes, en Palestine, en Erjijpte et en Assyrie. Paris, Berclie et TraUin, 2« édit., t. II, p. 257 et siùv.
imposé à l'apologiste contemporain par les nécessités du présent. Autrefois les incrédules niaient quelquesunes des plaies connue incroyables ou impossibles ; aujourd'hui les rationalistes les admettent, en les réduisant aux proportions de faits naturels, en se contentant de rejeter comme des « exagérations poétiques » tout ce qu'ils ne peuvent expliquer naturellement. C'est un membre de l'expédition scientifique d'Egypte, sous le général Bonaparte, Du Bois Aymé,, qui emploie ces expressions.
Ce revirement d'opinion, parmi les ennemis de noslivres saints, a été amené par l'étude des lieux. Il a été impossible de nier, sur place, le caractère historique du récit de Moïse : tous les efforts de la libre pensée doivent se borner désormais à en éluder les conséquences.
Nous avons donc deux choses à faire dans l'étude des plaies d'Egypte : montrer d'abord, contre les rationalistes, qu'elles sont surnaturelles ; établir ensuite, par l'examen même des fléaux racontés par Moïse, en nous éclairant des découvertes modernes, combien le récit de l'auteur inspiré est digne de foi.
Nous ne nierons pas que Dieu, pour forcer Menephtah à délivrer Israël, ne se soit servi de fléaux déjà connus des Egyptiens. Nous reconnaissons que la plupart d'entre eux sont naturels en eux-mêmes ; mais nous ajoutons qu'ils sont, tous, mii-aculeux dans les circonstances qui les accompagnent. Ces plaies ne sont pas sans précédents ou sans analogues dans la vaUée du Nil : on n'en a jamais douté pour la grêle,,
pour l'orage, pour la peste ; on l'avait ignoré jusqu'à ces derniers temps pour la neuvième plaie, celle des ténèbres, et pour la première, celle du changement du Nil en sang, si l'on y voit le phénomène du Nil rouge, dont nous parlerons bientôt ; mais il est impossible d'en rien conclure contre l'intervention surnaturelle de la Providence dans la délivrance de son peuple.
Maintenant que la vallée du Nil nous est mieux connue, nous devons étendre à quelques plaies de plus ce qu'on appliquait auparavant à un moindre nombre, voilà tout. Cette conduite de Dieu, se servant de la nature même pour arriver à ses fins et la pliant au miracle, est conforme aux voix ordinaires de sa providence dans l'ordre surnaturel : elle ne saurait donc nous surprendre. Le caractère, en effet de la plupart des miracles de l'Ancien et du Nouveau Testament, de la plupart de ceux qu'a opérés Notre-Seigneur comme de ceux qu'ont opérés ses apôtres et ses saints, n'a pas consisté dans la production des choses inouïes, mais dans la nature des moyens employés pour produire les effets voulus, moyens qui étaient sans proportion avec la fin, comme un peu de boue guérissant un aveugle-né ou une parole purifiant de la lèpre. Il y a sans doute des miracles oîi tout est extraordinaire, comme, dans l'Evangile, la résurrection de Lazare ; comme, dans l'Exode, le passage de la mer Rouge ; mais il n'en est pas moins vrai que le miracle consiste ordinairement à produire par un moyen surnaturel ce qui a lieu d'autres fois par des moyens naturels.
Le caractère miraculeux de la plupart des plaies
d'Egypte ne consiste donc pas dans les fléaux euxmêmes, mais dans la manière dont ils se sont produits : « Sans doute ces plaies, dit M. l'abbé Glaire, sont des fléaux naturels ; et, ce qui plus est, ces fléaux désolent plus particulièrement l'Egypte. En frappant les Egyptiens de ces calamités connues et par là même redoutées. Moïse agissait bien plus efficacement que s'il avait employé quelque phénomène inconnu, dont aucun Egyptien n'aurait pu ni prévoir ni calculer le danger. C'est donc par des maux pour ainsi dire indigènes qu'il importait de frapper Pharaon. D'ailleurs, Dieu ayant créé et gouvernant tout ce qui est, devait aussi avoir en sa puissance tous les fléaux qui désolent le genre humain, et dont il peut surtout épouvanter les impies. Ainsi ce n'est pas Moïse qui crée ici ces fléaux : ils étaient, ainsi que nous venons de le dire, connus de tout temps des Egyptiens ; mais il les évoque comme des êtres malfaisants et qui obéissent aussitôt à son ordre, comme ils obéiraient à la voix de Dieu même '. »
1. GrLAiRE, Les Livres saints vengés, 1" édit., t. I, p. 355 ; 2« édit., t. II, p. 15. « n est à remarquer, dit aussi l'annotateur de la Bible d'Allioli, qtie les dix plaies dont Dieu frappa l'Egypte ont des rapports naturels avec l'état physique du pays et les iiéaux qui ordinairement l'affligent : il n'y aurait guère d'exception que pour les deux dernières, les ténèbres et la mort subite des premiers-nés. Encore peut-on dire qtie les nuages de sable que les vents soulèvent à certaines époques de l'année, produisent de véritables ténèbres, et que la peste qui ravage si souvent ces contrées, rappelle l'extermination des enfants des Egyptiens. Mais quoique Dieu, pour exercer ses jugements, se serve des causes naturelles, des phénomènes qui sont comme indigènes et endémiques, les plaies d'Egypte, considérées avec leurs circonstances de temps, de lieux, de manières et d'occasions, n'en
Il n'en subsiste pas moins d'ailleurs une différenceessentielle entre les plaies dont nous parle l'Exode et celles dont l'Egypte a souffert en d'autres temps. Co qui distingue les premières des secondes, en leur donnant un caractère miraculeux, évident et incontestable, c'est qu'elles arrivent à point nommé, comme sanction de la parole de Dieu, dans des circonstances annoncées à l'avance, précises, qui révèlent manifestement une intervention surnaturelle : elles se produisent par l'ordre de Moïse, au moment qu'il a prédit, de la manière qu'il a déclarée ; elles cessent quand il l'ordonne, et; dans plusieurs cas, au moment qui lui a été fixé par le Pharaon ; le pays de Gessen en est toujours exempt ; les Egyptiens n'en contestent jamais le caractère extraordinaire ; ils en sont au contraire consternés, et acceptent ces signes comme une preuve de la mission divine de Moïse '.
sont pas moins des faits entièrement miractileus et qiii ne peuvent être attribués qu'à la puissance cli^^ne. » Nouveau Commentaire littéral, critique et théologique sur tous les livres des divines Ecritures, par le D^ Allioli ; traduit par M. l'abbé G-imarey sur.la sixième édition allemande ; 3« édit. française, 1860, t. I, p. 287.
1. « Sans doute, dit M. l'abbé G-laiee {Livres saints vengés, l'^ édit., t. I, p. 354 ; 2^ édit., t. II, p. 16), si on considère les prodiges opérés par Moïse uniquement en eiis-mêmes, et chacun pris séparément, en faisant abstraction de ses circonstances, telle que la manière dont il fut opéré et la fin à laquelle il se rapportait, ils ]pourront ne paraître que des effets iDurement naturels ; mais si, au contraire, on a égard à ces circonstances, corame on le doit dans l'examen de tout fait historique, il en sera bien autrement. » — « En effet, comme le remarque^ judicieusement Janssens, à qui paraîtra-t-il naturel que des fléaux si nombreux et si terribles, qui n'ont aucun rapport entre eux, fondent à la fois sur un pays, et cela dans l'espace de cinq ou sis semaiaes,. et que les setils Israélites, réimis dans la jDetite terre de G-essen, en soient exempts ? Comment, par des moyens naturels, Moïse aurait-il
•De tout ce que nous venons de dii^e, nous avons donc le droit de conclure que les plaies d'Egypte, quelque analogie qu'elles puissent avoir avec un certain nombre de fléaux qui affligent ce pays, sont de vrais miracles. Nous avons le droit de conclure aussi que les rapports qu'elles ont avec l'état physique de la vallée du Nil sont une preuve de la véracité du récit de Moïse. « Ces rapports, dit avec raison M. l'abbé Grlaire, montrent clairement, contre les mythologues, que ces terribles calamités ne sont point des fictions imaginées par un écrivain postérieur ^ »
Cette double conclusion ressortira plus clairement encore de l'étude détaillée des dix plaies d'Egypte, que nous allons maintenant commencer.
La première plaie fut le changement de l'eau en sang.
pli prévoir, prédire, produire toïis ces fléaux, en élevant ou en abaissant sa verge, les prolonger à son gré, puis les faire cesser d'un seul mot ? Ces miracles avaient une fin vraiment digne de Dieu : ils étaient nécessaires pour que Moïse, obtenant de Pharaon la liberté des Hébreux, les formât en corps de nation, leur donnât des lois justes et leur enseignât le culte du vrai Dieu ; c'est cette délivrance des Israélites, c'est leur sortie d'Egjqjte qui fraya au genre humain la route au christianisme, et le dessein de Dieu de racheter le genre humain, dessein annoncé dès la chute de nos premiers parents, doïit on doit voir la confirmation et mêm.e u.n commencement d'exécution dans l'événement qui constitua les Hébreux en corps de peuple, fut enfin accompli par la venue du Messie. » Janssens, Introduction à l'Écriture sainte, n" 125.
1. G-LAiEE, Livres saints vengés, l'» édit., t. I, p. 356 ; 2» édit., t. II, p. 16 Il ajoute jiidicieusement : « Un poète étranger à l'événement et qui aurait véoii longtem^DS après l'époque à laquelle on suppose qu'il a eu lien, n'aurait jamais songé, en décrivant ces plaies désastreuses, à faire intervenir les magiciens de Pharaon pour en produire quelques-unes ; jamais il n'aurait imaginé le récit de la mort des premier-nés tel qu'il est raconté dans l'Exode : des traits de cette nature ne s'inventent pas. »
Quelle fut la nature de cette plaie ? Le Nil offre tous les ans un phénomène singulier, qui est ainsi décrit par M. Osburn : « Lorsque le fleuve commence à grossir, les eaux perdent le peu de limpidité et de fraîcheur qui en faisaient, hier encore, une boisson délicieuse. Elles prennent la teinte verte, gluante et terne de l'eau saumâtre entre les tropiques, sans que filtre au monde ait réussi jusqu'à ce jour à les séparer de la substance nauséabonde et malsaine qui cause ce changement. Le phénomène du NU vert provient, à ce qu'on dit, de vastes nappes d'eau stagnante que le débordement annuel laisse sur les larges plaines sablonneuses du Darfour, au sud de la Nubie. Il est heureux que ce phénomène dure rarement plus de trois ou quatre jours... Dès lors la rivière augmente rapidement de volume et devient trouble par degrés. Il s'écoule pourtant dix ou douze jours avant l'apparition du dernier et du plus extraordinaire phénomène que présente le Nil. J'essayerai de décrire les premières impressions qu'il me fit éprouver.
« C'était à la fin d'une nuit longue et accablante, à mon juger du moins : au moment oîi je me levai du sopha sur lequel j'avais tenté vainement de dormir, à bord de notre bateau, que le calme avait surpris au large de Beni-Soiief, ville de la Haute-Egypte, le soleil montrait tout juste le bord supérieur de son disque au-dessus de la chaîne arabiquo. Jo fus surpris de voir qu'à l'instant où ses rayons vinrent frapper l'eau, un reflet d'un rouge profond se produisit sur-le-champ. L'intensité de la teinte ne cessa pas d'augmenter avec
l'intensité de la lumière ; avant même que le disque se fût dégagé complètement des collines, le Nil offrait l'aspect d'une rivière de sang. Soupçonnant quelque illusion, je me levai à la hâte, et me penchant par-dessus le bordage, ce que je vis me confirma dans ma première impression. La masse entière des eaux était opaque, d'un rouge sombre et plus semblable à du sang qu'à toute autre matière avec laquelle j'aurais pu la comparer K En même temps, je m'aperçus que la rivière avait haussé de plusieurs pouces pendant la nuit, et les Arabes vinrent m'expliquer que c'était là le Nil rouge.
« La rougeur et l'opacité de l'eau sont soumises à de constantes variations, tant qu'elle reste dans cette condition extraordinaire. A de certains jours, quand la crue n'a pas dépassé un pouce ou deux, les eaux redeviennent à demi-transparentes, sans perdre toutefois cette teinte d'un rouge sombre dont j'ai parlé. Il n'y a point là de mélange nuisible, comme au temps du Nil vert; l'eau n'est jamais plus saine, plus délicieuse, plus rafraîchissante que pendant l'inondation. Il y a des jours où la crue est plus rapide, et par suite où la quantité du limon charrié dépasse, dans la Haute- Egypte, la quantité entraînée par toute autre rivière à moi connue ; même, en plus d'une occasion, j'ai pu m' apercevoir que cette masse opposait un obstacle
1. Bunsen {Bibelwerk, t. V, p. 128) ne va pas si loin : il compare la couleur du Nil à celle de l'ocre rouge ou à la couleur de la peau des Egyptiens. Il ajoute que la coloration dure autant que la crue, environ quatre-vingt-dix jours.
sensible à la rapidité du courant. Un verre d'eau que je pris alors et que je laissai reposer pour un peu de temps, fournit les résultats suivants : la partie supérieure du liquide resta parfaitement opaque et couleur de sang, tandis qu'un précipité de boue noire remplissait environ le quart du verre. Une portion considérable de ce limon est déposée avant que la crue atteigne la Moyenne et la Basse-Egypte, où je n'ai jamais vu l'eau du Nil en cet état '. »
L'inondation du Nil commence ordinairement du 15 au 20 juillet. Elle atteint en octobre son point culminant. De janvier en avril, les eaux baissent de plus en plus, de sorte qu'en mai, elles ne sont que le vingtième de ce qu'elles étaient en octobre.
La cause de la coloration du fleuve au connnencement de la crue avait été jusqu'ici complètement inconnue. Les Arabes racontent que, la nuit qui précède la croissance du fleuve, il tombe en amont une rosée merveilleuse qu'ils appellent noUa, « la goutte » ^. Elle a la vertu de purifier l'air, de faire fermenter les eaux et de produire le phénomène de l'eau rouge, ma achmar ^. Quelques savants attribuent la couleur du Nil à la terre rouge que charrient ses eaux depuis le Sen-
1. OsBTjEîi, Tlie Monumenfal History of Egypf, Londres, 1855, t. I, p. 10-12. Nous avons reproduit la traduction de M. Maspebo, Histoire ancienne des peuples de l'Orient, p. 3-4.