D"' Lambert, Hygiène de V Egypte, p
Le texte sacré détermine l'époque où eut lieu cet orage : c'est lorsque l'orge monte en épi et le lin en tuyau, c'est-à-dire au mois de mars, comme nous l'avons vu plus haut. L'orge et le lin furent ainsi détruits par la grêle, les pertes furent très grandes. Néanmoins, quand le fléau fut passé, Menephtah persista dans son endurcissement.
Dieu résolut donc de frapper encore davantage les Egyptiens dans leurs biens et de leur enlever le reste des récoltes que la grêle avait épargnées, en faisant compléter l'oeuvre de destruction par les sauterelles.
Les invasions de sauterelles sont un des fléaux les plus terribles qu'aient à redouter un grand nombre de populations du globe. Tout le pays qui s'étend du cap de Bonne-Espérance à la Norwège, de la Chine au cap Vert, et en particulier de l'Arabie à l'Inde, du Nil et de la mer Rouge à la Grèce et au nord de l'Asie Mineure, tout ce pays est exposé à leurs dévastations. On a vu des légions de ces insectes traverser la mer Noire et porter leurs ravages jusqu'en Pologne, franchir la Méditerranée et aller ruiner les plaines de la Lombardie. Mais, malgré ses voyages lointains, on peut assigner comme patrie à la sauterelle le sud de l'ancien monde, et plus spécialement la frontière des pays cultivés, comme l'Arabie Déserte, la Syrie. Les femelles, vers le mois d'octobre, déposent leurs œufs dans des terres sèches et à l'abri du vent ; ils sont enveloppés d'une substance gluante qui se durcit sous l'influence de la sécheresse du sol ; la chaleur du soleil les fait éclore au printemps, vers le mois de mars ou
d'avril: La jeune sauterelle est beaucoup plus petite que notre mouche commune ; ses ailes sont roulées sur le dos et ses grandes pattes enfermées dans une gaine. Mais, après une série de quatre transformations successives, qui durent neuf à dix semaines, l'insecte a atteint son complet développement : ses ailes se déploient, ses pattes se dégagent, sa couleur a cessé d'être brune ou noire, pour devenir jaune d'or, verte ou rose couleur de chair, rayée de lignes foncées. La famille des sauterelles compte de nombreuses espèces. Celle qui nous occupe ici doit à ses habitudes le nom scientifique de locusta migratoria, ou sauterelle voyageuse.
Arrivée ainsi à l'âge adulte, elle marche toujours devant elle, semant partout sa nombreuse postérité et ravageant tout sur son passage. Lorsque les conditions atmosphériques ont été favorables à l'éclosion des sauterelles, elles sont en si grand nombre, qu'elles méritent bien le nom que leur donnaient les Hébreux, arbêh, les «nombreuses », ou l'un des noms que leur donnent les Arabes, danahsah, qui signifie « celles qui cachent le soleil » .
Elles cachent aussi la terre, quand elles s'y reposent, et la font complètement disparaître sous leurs légions denses et pressées. Le vent est le complice et l'instrument nécessaire des dégâts commis par les sauterelles. Quoiqu'elles aient une puissance de vol considérable et qu'elles soient capables de franchir de grandes distances, elles ne peuvent cependant se diriger à leur gré : instruments aveugles de la Providence,
elles sont complètement livrées à la merci du vent, dont le souffle les porte au but que Dieu leur a marqué; quand il se lève brusquement, elles sont agitées comme les flots de la mer, et si une trombe, ce qui n'est point rare dans les contrées oîi elles abondent, vient à les surprendre, elles sont emportées çà et là par le tourbillon furieux, sans pouvoir réussir à se débarrasser de son inextricable étreinte.
Il faut avoir été soi-même témoin du passage d'une nuée de sauterelles pour se représenter l'espace que peuvent occuper ces légions, que l'on ne peut comparer qu'aux gouttes d'eau ou aux grains de sable de la mer. On dirait que le désert s'est animé et que chaque grain de sable est devenu un être vivant. Leur multitude obscurcit la lumière du soleil et projette une ombre épaisse sur la terre. Cette masse compacte, vue de loin, fait l'effet d'une montagne aérienne qui s'avancerait lentement et sans interruption, sur un front de plusieurs kilomètres d'étendue. Malheur au pays qu'elles traversent, si le vent se calme et laisse aux insectes dévastateurs le temps de se reposer ! Ils tombent plus drus et plus serrés que des flocons de neige; le sol est aussitôt complètement couvert comme d'un immense matelas mouvant et grouillant. Les Orientaux les ont souvent comparées à une armée envahissante. Une armée ennemie peut faire plus de mal aux personnes, mais non aux champs et à la campagne. Les sauterelles dévorent tout : l'herbe verte disparaît en un instant ; quand elle est dévorée, c'est le tour des arbres. Elles grimpent par myriades en
mangeant toutes les feuilles, et rongent jusqu'à l'écorce des rameaux. Elles escaladent les murs des maisons qui se rencontrent sur leur passage, en couvrent les ouvertures, pénètrent dans les appartements, et attaquent, quand elles ont faim, le bois des portes et des meubles. Leur voracité est telle, qu'on entend à une grande distance le bruit causé par ces milliers de petites mâchoires rongeant le gazon et le feuillage. Devant elles, le paradis ; derrière elles, le désert.
Impossible de prévenir et d'empêcher ces dégâts et ces ruines. L'homme, armé de toutes ses ressources de destruction, est impuissant contre ce petit animal, dont l'union rend la force irrésistible. Une voiture, surprise par cette avalanche, est forcée de s'arrêter : les chevaux aveuglés et affolés, refusent tout service, ne sachant comment se dérober aux coups multipliés de ces myriades d'ennemis, qui se heurtent contre tout ce qu'ils rencontrent. Des régiments entiers de soldats ont tenté en vain d'arrêter leur marche. On creuse des tranchées pour leur servir de tombeau ; l'avant-garde les comble de leurs corps morts, et le reste de l'armée continue à avancer. On allume des feux sur leur passage ; les premières l' étouffent sous leur multitude, et les autres passent. C'est bien véritablement le fléau de Dieu, que rien ne peut arrêter, si ce n'est celui qui l'a déchaîné.
Il est si odieux dans les contrées qu'il ravage, que les anciens manichéens concluaient, de son existence à l'existence du mauvais principe, en opposition avec le principe du bien, et qu'un écrivain arabe nous a
82 HISTOIRE ANCIEMNE.
fait de la sauterelle cette description monstrueuse : elle a la tête du cheval, les yeux de l'éléphant, le cou du taureau, les cornes du cerf, la poitrine du lion, le ventre du scorpion, les ailes de l'aigle, les jambes du chameau, les pieds de l'autruche et la queue du serpent.
Enfin, quand les sauterelles sont repues, si elles n'ont pas tout détruit, elles souillent tout ce qui reste, comme les antiques harpies, de leur bave immonde, qui corrode et brûle tout ce qu'elle touche. Heureux encore si le vent qui les a apportées les emporte enfin plus loin ! car elles feraient plus de mal après leur mort qu'elles n'en ont fait pendant leur vie : leurs cadavres, entassés en monceaux, deviendraient un foyer de corruption, qui empesterait l'atmosphère et produirait bientôt des maladies contagieuses qui feraient périr les hommes dont les récoltes ont déjà été ravagées \
Dieu, qui ne voulait frapper le grand coup contre la personne des Egyptiens que quand ils auraient résisté à tous les autres moyens destinés à les plier à sa volonté, leur épargna ce dernier malheur : un vent d'est avait amené les sauterelles sur le sol de l'Egypte ; un vent du nord, soufflant de la Méditerranée, les jeta dans la mer Rouge, où elles périrent submergées. Mais elles avaient déjà exécuté l'œuvre de dévastation que leur avait assignée la Providence ; tout ce que la grêle avait épargné, était devenu leur proie :
1. V. H. Newman, Gallista, a sketch of {lie third Centuri/. London, cli. xv^ p. 132-139. — Joël, ii, 2-11.
le froment, l'épeautre, i^ous les fruits des arbres, tous les légumes de la terre.
Ce nouveau malheur remplit les Egyptiens de consternation. La grêle leur avait enlevé la première partie de leurs récoltes ; ils espéraient au moins sauver la seconde, mais maintenant tout avait péri et la famine s'avançait menaçante. Le désastre était d'autant plus ressenti qu'il était plus rare. De même que la grêle, les dévastations de sauterelles ne sont pas fréquentes en Egypte i. Nous apprenons par les monuments '^ et par les récits des voyageurs qu'elles n'y sont pas inouïes, mais aussi qu'elles n'y sont pas communes. Elles sont assez connues pour justifier le récit de l'Exode ; elles ne le sont pas assez pour lui ôter son caractère miraculeux.
Un fléau non moins terrible que celui des sauterelles lui succéda pour châtier les Egyptiens toujours endurcis.
Il souffle dans le nord de l'Afrique un vent d'une extrême violence, qui est la terreur et le fléau des populations. Il porte, selon les pays, des noms diffé-
1. « L'Égj'pte a à souffrir, comme la Syrie et les autres contrées de l'Asie, du fléau des sauterelles ; cependaut on ne trouve point de documents qui étabUssent qu'elles produisent ici des ravages aussi extraordinaires qu'en Syrie et en Arabie. » Nordek, Beisen, ap. Hengstenberg, p. 122. Yoyage d'Egypte et de Nubie, Copenhague, 1723 et 1755, 2 in-fo.
2. Dans les Instructions au roi Osortesen I", attribuées à Amenemliat I^'', les ravages causés par les sauterelles sont mentionnés parmi les fléaux qui peuvent affliger l'Egj'pte, et mises sur la même ligne que les guerres civiles et l'insuffisance du débordement du Nil.
« Soit que les sauterelles aient organisé le pillage, » dit-il, etc. Apud
Maspeeo, Eist. une. des peuples d'Orient, p. 101.
rents. En Algérie, on l'appelle le simoun, c'est-à-dire « le poison », parce que, comme un poison véritable, il allume dans le corps une chaleur intense, capable d'amener la mort ^ . Il vient mourir dans le midi de la France, où il se rend encore quelquefois redoutable. Le siroco d'Italie et le solano d'Espagne, ne sont aussi que les contre-coups du simoun africain. En Egypte, les arabes appellent ce vent le chamsin. Le mot chamsin signifie « cinquante » . Il est ainsi nommé parce qu'il souffle pendant une période de cinquante jours, vers l'équinoxe du printemps, entre le mois de mars ou le mois de mai ^, à des intervalles divers, tantôt deux, tantôt trois, tantôt quatre jours consécutifs, séparés par un calme plus ou moins long. Dans le désert, il soulève des montagnes de sable et ensevelit quelquefois des caravanes entières. Il engloutit ainsi l'armée envoyée par Cambyse contre les Ammoniens : elle disparut, comme si elle avait été noyée dans les flots de l'Océan, sans qu'on en sût d'autres nouvelles^.
1. Voir une beUe description du simoun et de ses ravages, par Lucien Dubois, Le Pôle et VÉquateur, p. 228-231.
2. Olivier Ritt, Histoire de Visthme de Suez, 2" édit., 1869, p. 168, dans une lettre datée de Kantara, où est décrit le cliamsin pendant qu'il souffle, le 18 février 1860, le fait commencer « vers le 15 février ».
3. Hérodote, 1. III, cap. xxvi, édit. Didot, p. 141. — « En 1838, plus de quarante mille pèlerins musulmans étaient campés dans le désert près du but de leur voyage, lorsque le chamsin se déchaîna tout à coup : les tentes furent déchirées et jetées au loin, beaucoup de voyageurs furent frappés d'apoplexie, et d'autres, déjà fatigués d'une longue route, présentèrent bientôt les symptômes cholériques les plus alarmants ; ceux qui survécurent, précipitèrent leur marche en désordre vers la Kaaha, frappés de terreur. » Didot, Univers pittoresque, Egypte moderne, III« partie, p. 96-98. — Des ouragans analogues
Les récits des voyageurs, témoins et quelques-uns presque victimes des ravages de ce vent terrible, nous permettent de rendre assez bien compte de ce que dut être la neuvième plaie d'Egypte. Les exégètes modernes croient reconnaître dans ce fléau l'instrument providentiel dont Dieu se servit miraculeusement pour frapper les Egyptiens, en l'accompagnant de circonstances surnaturelles et en lui donnant une intensité inouïe jusqu'alors.
Le chamsin est un vent du sud-ouest. Il souffle les jours 011 le soleil est le plus ardent. Il s'annonce par une chaleur d'une nature particulière, que connaissent très bien les indigènes, et qui commence à les remplir d'effroi. Bientôt un point imperceptible tache au loin l'horizon ; il grandit à vue d'œil, et, comme une immense voile qui se déploie, il envahit le ciel tout entier. L'air, d'abord tranquille, s'agite ; la tempête se déchaîne ; quelquefois des tourbillons se forment, et ces cyclones terrestres emportent tout dans leurs cercles gigantesques. Plus souvent, l'ennemi approche sans perturbation sensible dans l'air ; on dirait une armée d'esprits qui s'avance silencieusement et ne manifeste sa présence que par ses dévastations. Le
existent aussi en Chine, où on leur donne le nom caractéristique cl' « orages de poussière ». Un prêtre de la Mission, M. Armand David, a décrit une tourm.ente de ce genre . « Pendant deux ou trois jours, le soleU fut complètement obscurci par la poussière, surtout du côté de Tien-Tsing et de Takou, et cette poussière, poussée par un vent impétneux, alla si loin en mer, qu'un navire à vapeur se trouva dans la nécessité de siispendre sa marche plus de vingt-quatre heures. » Emile Blanchakt, Les récentes explorations des naturalistes en Chine. Bévue des Deux Mondes, 15 février 1871, p. 723.
QUrSTIOXS CONTROV. — T. I. 7
ciel aussitôt se rembrunit, l'espace est rempli de poussière ; le disque solaire devient rouge comme le sang^ puis livide ; tout le firmament pâlit, et se colore de teintes violacées et bleuâtres. D'épais nuages de sable fin, rouges comme la flamme d'une fournaise, enveloppent toute l'atmosphère et l'embrasent comme un immense incendie. Ils brûlent tout sur leur passage : ils aspirent la sève des arbres, ils boivent l'eau renfermée dans les outres. Lorsque le thermomètre marque de 20 à 30 degrés, le chamsin élève aussitôt la température à 45 ou 50 degrés. Peu à peu, les ténèbres deviennent plus épaisses ; bientôt tout est sombre, plussombre que nos plus noires journées d'hiver, obscurcies par les plus épais brouillards : on ne peut rien distinguer à quelques pas devant soi, on ne peut sortir, on ne peut marcher. Même jusqu'au fond des maisons,, impossible d'échapper à cette poussière imperceptible qui pénètre partout, dans les appartements les mieux fermés, dans les vases les mieux couverts. Elle se dépose sur le visage comme un masque enflammé, elle s'insinue dans les narines et dans la bouche ; chargée de molécules sulfureuses, elle produit dans tout l'organisme une irritation violente, et, atteignant jusqu'aux poumons, qu'elle brûle, elle peut en arrêter le mouvement et occasionner la mort. La respiration est courte et pénible, la peau se dessèche et se crispe, la transpiration s'arrête, le sang afflue à la tête et à la poitrine ; on est plongé dans une prostration profonde, on se sent impuissant et désarmé contre un si terrible ennemi. Le chameau se jette à terre et enfonce le-
nez clans le sable, les animaux se cachent, les hommes s'enveloppent la tête d'un pan de leur manteau, ils abandonnent leurs huttes ou leurs tentes, ils descendent dans les souterrains, dans les puits et dans les tombeaux, oîi ils sont comme « enchaînés par les ténèbres ' ». Les rues sont désertes ; partout, sur la terre et dans l'air, règne un silence profond, comme si la vie avait disparu du monde sous le souffle mortel du chamsin. On est réellement plongé dans une atmosphère ou une mer de sable brûlant, de sorte que les ténèbres qui vous enveloppent sont véritablement des ténèbres palpables ^.
Si tels sont les effets ordinaires du chamsin, que durent-ils être le jour où ce fléau redoutable, déchaîné par la colère divine contre les Egyptiens endurcis, exerça ses ravages avec une violence miraculeuse ^ ? Le récit de l'Exode ne mentionne qu'un petit nombre de circonstances de cette plaie : la manière surnaturelle dont elle commence quand Moïse étend sa main, sur l'ordre de Jéhovah ; l'épaisseur de ces ténèbres palpables, durant trois jours dans toute l'Egypte ; l'impossibilité des habitants de se reconnaître les uns les autres et de se mouvoir de place ; l'exemption merveilleuse du pays de Gessen, qui continue à jouir de la