‹ Les Questions controversées de l'histoire et de la scienceChapitre 26 sur 77 · Exode, X · texte numérisé non relu

Exode, X

3. « Lorsque le vent du désert, dit M. l'abbé Drioux, Bihie, t. I, p. 181, souffle dans la saison des grandes clialeurs, il obscurcit l'air, et on se trouve comme plongé dans les ténèbres. Mais ces ténèbres ne sont rien comparativement à celles qui couvrirent alors l'Egypte pendant trois jours. »

lumière du jour. L'excès de chaleur qui dut accompagner ces ténèbres est passé sous silence, sans doute parce que l'auteur sacré voulait faire ressortir avant tout le caractère symbolique de ce nouveau châtiment, image frappante de l'aveuglement du pharaon, de la colère de Dieu contre ce dernier, de sa grâce sur les enfants d'Israël.

La terreur causée par ce fléau à Menephtah, qui s'empressa de faire de nouvelles concessions à Moïse, et qui n'aurait point été effrayé par une tempête ordinaire de chamsin, nous montre assez quelle en avait été la rigueur et la nature tout à fait extraordinaire. L'auteur du livre de la Sagesse nous en a décrit plus longuement les horreurs : il nous montre les Egyptiens « captifs des ténèbres », cette image du deuil et de la mort dans leur symbolique ; se retirant dans les endroits les plus cachés ; se couchant, comme le font encore aujourd'hui les indigènes, pour échapper au fléau, et refusant de voir et de respirer l'air, que cependant on ne peut fuir. Il parle aussi du bûcher embrasé dans lequel ils étaient plongés comme des criminels condamnés au feu, et qui brûlait de lui-même, en les remplissant d'effroi.

Ces coups, si nombreux et si violents, frappés par la Providence, n'avaient pu cependant triompher encore de l'endurcissement du pharaon et de ses sujets. Le moment était venu où il fallait triompher de cette résistance opiniâtre ; en une seule nuit. Dieu fit mourir tous les premiers-nés d'Egypte, « depuis le premierné de Pharaon, qui était assis sur son trône, jusqu'au

premier-né de la captive qui était enfermée en prison, et au premier-né des animaux, de sorte qu'il n'y eut pas de maison où il ne se trouvât un mort. » Ce fut la dixième et dernière plaie.

Il est évident qu'il s'agit ici d'un miracle tout à fait extraordinaire, qui ne peut rien avoir d'analogue dans l'histoire d'Egypte. L'ange exterminateur put se servir de la peste, comme de tout autre moyen approprié au but de Dieu, pour frapper les premiers-nés des Egyptiens ; mais aucune peste naturelle ne peut l'expliquer, quoi qu'aient prétendu certains rationalistes.

Nous pouvons seulement rechercher si nous ne rencontrons rien, dans les documents indigènes, qui puisse confirmer le récit de Moïse. Or voici ce que nous lisons dans M. Chabas : « Nous trouvons sur un monument du musée de Berlin, décrit par M. Brugsch, le souvenir de l'existence d'un fils de Menephtah I'^'', qui serait mort avant son père, comme celui de l'Exode. » M. Lauth nous donne des renseignements encore plus précis et plus complets à ce sujet : « Le pharaon qui régnait en Egypte, quand Moïse revint de Madian, ne peut être que Menephtah. Cela admis, nous devons arrêter notre attention sur une statue colossale de Menephtah, maintenant au musée de Berlin, où est représenté son « fils « aîné, prince royal, associé à l'empire, — • comme le « montre l'uréus qui est sur sa tête, — le chantre qu'il « aime, le fils qu'il aime, qui incline le cœur de son « seigneur, qu'il a engendré, le basilicogrammate, le « chef des archers, le prince Menephtah ». Il portait donc le même nom que son père. Il est représenté ado-

rant « Sutech, le grand dieu, le seigneur du ciel » et en même temps comme « Khuma », c'est-à-dire « justifié » ou « bienheureux ». « Ce n'est pas être trop crédule, continue M. Lauth, que de voir dans ce jeune prince, mort avant son père, dont le frère cadet, Séthos, succéda à Menephtah, ce fils du pharaon dont parle l'Exode, iv, 23 : « Je ferai mourir ton fils aîné, « parce que tu refuses de laisser partir mon fils aîné », Israël, pris collectivement. Cette menace fut exécutée, d'après l'Exode (xi, 5), qui ajoute cette particularité : « le fils aîné de Pharaon, qui était assis sur son « trône », détail par lequel est manifestement indiqué la dignité de repa seps, ou d'associé à l'empire, comme nous l'avons dit plus haut. »

La dixième plaie mit enfin un terme à l'obstination du pharaon, il était vaincu et laissa partir Israël. Peu après, il est vrai, il revint sur sa décision et poursuivit les fugitifs sur les bords de la mer Rouge. C'est là que le Seigneur l'attendait pour mettre le comble à son humiliation.

Tels furent les principaux événements qui amenèrent la sortie d'Egypte et contraignirent Menephtah à donner la liberté aux Israélites. Leur caractère est incontestablement miraculeux, le lecteur a pu s'en convaincre par le simple récit des faits et des circonstances qui les accompagnèrent ; ils présentent en même temps une couleur égyptienne frappante, comme nous l'avons montré, et ils confirment ainsi la valeur historique du livre qui nous en a conservé la mémoire.

F. ViGOUEOUX.

Le 9 février 1872, la salle des séances de l'Académie Tibérine, à Rome, offrait un spectacle inaccoutmiié. En présence d'un nombreux auditoire, composé par égales parties de catholiques et de protestants, des orateurs protestants et des orateurs catholiques commençaient une discussion qui devait durer deux soirées, sur la venue de saint Pierre à Rome. Un homme peu suspect de partialité pour le catholicisme, M. Erdan, le correspondant du Temps, assistait aux deux séances, et voici comment il formulait son appréciation : « Les jouteurs catholiques ont passé en revue les objections de leurs adversaires. Il y ont répondu, non par des déclamations ou des à peu près, mais logiquement, en s' appuyant sur tout ce qu'il y a de plus récent dans la critique... En résumé, il semble ressor-

tir de cette discussion que le séjour de saint Pierre à Rome, bien que non aussi prolongé que le croit la tradition populaire, n'a rien d'invraisemblable, et même qu'il y a des motifs de croire à sa probabilité . »

Malgré la réserve indiquée sur un point qui a été discuté librement, même parmi les catholiques, — la durée du séjour de saint Pierre à Rome, — le témoignage de M, Erdan était, comme on voit, favorable à la tradition catholique.

Les adversaires de cette tradition n'en ont pas moins continué, naturellement, à reproduire les arguments de leurs prédécesseurs, cent fois réfutés. Un des confrères de M. Erdan à la rédaction du Temps, M. Alfred Marchand, s'est chargé, pour son compte, de mettre en lumière un monument de la « science allemande contemporaine », qui, à son avis, écrase 1' « ultramontanisme » et les « jésuites » et la « légende de saint Pierre premier é véque de Rome » . Traduit par M. Marchand en 1876, l'ouvrage de M. Ed. Zeller, professeur de philosophie à l'université de Berlin \ fait autorité dans un certain monde, et des revues qui se prétendent sérieuses, comme la Revue politique et littéraire, l'ont présenté à leurs lecteurs comme le dernier mot, ou à peu près, de la critique. Répondre à M. Zeller, c'est donc répondre aux théories les plus « modernes » sur ce sujet. Voyons quelles sont ces théories.

M. Zeller convient (p. 16) que, « dès le dernier tiers

1. La Léyende de saint Pierre premier évêque de Borne, par Edouard Zellek, professeur à l'Université de Berlin. Traduit par Alfred Marchand. Paris, 1876.

du second siècle », la tradition qui proclame saint Pierre le premier évêque de Rome était « assez généralement répandue », et il cite le témoignage de saint Irénée, de Tertullien, de Clément d'Alexandrie, de Caïus, de Denys de Corintlie. Précisant les dates, il veut bien (p. 26) que, vers l'an 160, on ait cru à Rome à la venue de saint Pierre dans cette ville ; il admettrait au besoin (p. 29} que, vers l'an 130 à 140, « l'Eglise romaine, ou du moins une partie de l'Eglise romaine, croyait que saint Pierre avait été à Rome ».

Ce sont là déjà des concessions dont nous prenons acte. M. Zeller aurait pu ajouter un témoignage plus ancien encore, un témoignage du premier siècle, dont il cite un passage en omettant la phrase capitale : nous voulons parler de l'épître que saint Clément, le troisième successeur de saint Pierre, d'après la tradition, écrivit aux fidèles de Corinthe vers l'an 96. Il faut que l'authenticité de ce document soit bien inattaquable, car M. Zeller, qui, conformément à certaine théorie de l'école de Tubingue, rejette l'authenticité de tous les écrits des premiers Pères, dits Pères apostoliques, se contente de dire au sujet de cette épître : « Il n'est pas absolument prouvé que cette lettre ait été écrite par Clément. » Mais, d'autre part, ajoute-t-il, « il est constant que l'origine doit en être cherchée à Borne », et « il n'est pas possible d'admettre que la lettre ait été rédigée longtemps après la mort de Clément et celle de Domitien. On peut en toute vraisemblance en fixer la date vers l'an 97 ». Or, dans cette épître, — écrite à Borne, d'après M. Zeller lui-même,

— nous voyons rappelés, comme un fait bien connu, les grands exemples de vertus donnés aux fidèles de Rome par les apôtres Pierre et Paul. « A ces hommes (Pierre et Paul), exemplaires de la sainteté, est venue se joindre — dit le texte — cette multitude d'élus qui ont souffert... toute sorte de sévices et de tortures, et qui ont été parmi nous d'admirables modèles i. »

Ce témoignage, extrait d'un document qui, de l'aveu de M. Zeller, remonte au moins à l'année 97, est donc postérieur de trente ans seulement à l'époque où la tradition place le martyre de saint Pierre et de saint Paul, à l'année 67. Nous n'avons pas besoin d'insister sur son importance.

Il est vrai qu'à entendre M. Zeller, « à une époque et dans des sphères où la critique et ses instruments faisaient complètement défaut », il ne fallait guère qu'une trentaine d'années pour rendre possible la formation et même la diffusion au loin d'une « légende » comme la « légende de saint Pierre, premier évêque de Rome ».

Ainsi, la communauté chrétienne de Rome qui, selon M. Zeller, n'aurait nullement pas eu saint Pierre pour évêque et pour fondateur de son Eglise, et qui même n'aurait jamais vu l'apôtre, se serait imaginé un beau jour, vers l'an 97, que trente ans auparavant — à une époque où beaucoup de ses membres avaient âge d'homme — ce même saint Pierre était chef de l'Eglise romaine, qu'il avait fondée avec saint Paul, et que,

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