Clemens Romands, Epist. I, ad Corintliios, cap. vi
cette année-là, il était mort à Rome, martyr !!! En vérité, la « science allemande » peut admettre des absm'dités de cette force, mais nous doutons qu'elles soient facilement acceptées par les gens de simple bon sens. Qu'on nous permette une question. Supposons les paroissiens de Notre-Dame de Paris aussi dépourvus de « critique » qu'on en suppose dépourvus les Romains de l'an 97 : serait-il facile de leur faire croire, à l'heure actuelle — si le fait n'avait pas eu lieu — que, trente ans auparavant, en 1848, un archevêque du nom d' Affre occupait le siège métropolitain, et que cet archevêque €st mort martyr ? Et, qu'on y songe bien, quand nous parlons des premiers chrétiens, nous parlons d'hommes dont toute la vie était, pour ainsi dire, concentrée au foyer de leur Eglise, d'hommes qui conservaient avec le soin le plus religieux les dépouilles et la mémoire de leurs martyrs, qui entouraient de la plus grande vénération leurs tombeaux.
Les premiers chrétiens de Rome pouvaient être illettrés — et encore est-il prouvé, par les découvertes de M. de Rossi dans les catacombes, qu'ils comptaient dans leurs rangs nombre de personnes appartenant aux classes les plus élevées de la société; — mais enfin, si peu instruits qu'on les suppose, ils avaient des yeux, de la mémoire. M. Zeller ne parait pas se douter que, même en l'an 160, où, comme nous l'avons vu, il n'ose pas nier qu'on crût à Rome à la venue de saint Pierre, tel chrétien, âgé de soixante ans seulement, pouvait parfaitement avoir recueilli dans sa jeunesse, àe la bouche même de son grand'père, témoin oculaire^
les détails du martyre de saint Pierre ^. On sourit qu9,nd on entend ce professeur, qui n'a jamais regardé hors des livres, dans la vie réelle, s'écrier (p. 22) : « Un siècle depuis les événements ! quel vaste champ ouvert aux malentendus, aux inventions, aux interpolations ! » Nous nous demandons quels « malentendus » et surtout quelles « interpolations » pouvaient se rencontrer dans le récit fait à son petit-fils par un chrétien, témoin oculaire d'un événement aussi frappant que le martyre de saint Pierre. Mais, en l'an 160, les petits-fils mêmes des ouvriers chrétiens qui avaient scellé la tombe de leur premier évéque, de leur père dans la foi, se seraient levés, et ils auraient conduit les incrédules devant ce tombeau que, selon l'expression employée quelques années plus tard par le chrétien Caïus, on avait toujours honoré, en même temps que celui de saint Paul, comme les « trophées de ceux qui avaient fondé l'Eglise de Rome ».
Dans quel intérêt aurait-on inventé, au second siècle — à supposer qu'on eût pu la faire passer en fraude dans la croyance des Romains — cette « légende » de saint Pierre premier évêque de Rome ? M. Zeller ne s'explique guère sur ce point. C'est pourtant là le triomphe de la « science allemande », de cette école
1. Montrons par un exemple que cette supposition est tout ce qu'il y a de plus admissible. A l'époque du martyre de saint Pierre, en l'an 67, supposons le grand'père, Primus, âgé de 20 ans. En l'an 72, à l'âge de 25 ans, il devient père de Seou.ndus, et il meurt en l'an 120, à 73 ans. De son côté, Secundiis, à 28 ans, en l'an 100, a pour fils Tertius. Par conséquent, en l'an 120, à la mort de son grand'père Primus, Tertius est âgé déjà de 20 ans ; en l'an 160, il n'a que 60 ans.
de Tubingue qui a créé de toutes pièces un premier âge chrétien, jusqu'alors inconnu, dans lequel deux . sectes rivales, les partisans de saint Paul et ceux de saint Pierre, les « paulistes » et les « pétrinistes », pour prendre ce jargon bizarre, professent des doctrines diamétralement opposées, se déchirent et s'anathématisent réciproquement, puis, tout à coup, sans qu'on sache pourquoi, cessent leur lutte à mort, fusionnent leurs Credo, et, pour cimenter leur réunion définitive en une Eglise catholique, inventent la « légende de saint Pierre premier évêque de Rome ». A ceux qui voudraient se faire une idée plus complète de ces rêveries et les voir réfutées avec un bon sens, une solidité, une concision vraiment remarquables, nous conseillons de se procurer le volume de Dissertations sur le ])remier âge de l'Eglise ', que le P. Ch. de Smedt, aujourd'hui boUandiste, a publié il y a peu d'années. Qu'on lise la première de ces dissertations et qu'on juge.
Mais sortons de ces brouillards d'outre-Rhin, et revenons à saint Pierre. Saint Pierre n'est pas un mythe — l'école de Tubingue elle-même n'ose le prétendre ; — saint Pierre a vécu, il est mort. Où est-il mort ? La tradition catholique, écho des témoins oculaires, affirme qu'il est mort à Rome, martyr, et que
1. Dissertationes seleclœ in primam œiatein Mstoriœ ecclesiasticœ. GancT, Poelman ; Paris, V. Palmé, 1S76. — On lira également avec fruit Tonvrage dti D"' Dollinger : Ze Christianisme et VEglise à l'époque de leur fondation, qni a été traduit en 1863 par M. Tabbé Bélet. Paris, Casterman.
98 PKEMIERS SIECLES CHRETIENS.
son tombeau est au Vatican. Existe-t-il quelque part une tradition que l'on puisse opposer à celle-là? Parmi les Eglises d'Orient, pour la plupart aussi anciennesque l'Eglise de Rome et si jalouses de leurs privilèges, y en a-t-il une seule qui se glorifie d'avoir été empourprée du sang du prince des apôtres, de posséder sesossements ? Elles avaient évidemment intérêt à ne pas laisser l'Eglise de Rome usurper un honneur qui ne lui eût pas appartenu. Eh bien ! que disent-elles ? Loin de revendiquer cette gloire pour elles-mêmes, elles reconnaissent formellement les titres de l'Eglise romaine. « Bienheureuse es-tu, ô Rome, dit l'Eglise syrienne, car en toi reposent les deux prédicateurs véritables : Pierre, prince des apôtres, sur la fermeté duquel Notre-Seigneur a bâti son Eglise fidèle, et Paul, l'apôtre élu, l'architecte des Eglises du Christ. » Un orientaliste, M. l'abbé P. Martin, très familier avec les langues et la littérature de ces Eglises, a recueilli une foule de textes analogues, et jamais on n'a pu citer un texte contraire i.
Yoilà, en faveur de la tradition catholique, un ensemble de faits qui, croyons-nous, sera décisif pour tout homme sans parti pris ; et ce qui rompra ce faisceau, ce ne sera certes pas l'instrument dont M. Zeller et les écrivains de son école usent et abusent, l'argument négatif. Enfoui dans ses livres, grisé de fausse dialectique, n'entendant rien aux choses de ce monde, le professeur allemand s'écrie à chaque instant : « Mais
1. Voir la Revue des questions historiques, t. XIII, p. 102 et suiv.
comment tel persomiage, saint Paul, par exemple, n'at-il pas fait telle chose ? pourquoi n'a-t-il point parlé de ceci ? pourquoi n'a-t-il point écrit cela ? » Il ne voit pas que ces particularités qu'il invoque contre la tradition catholique — comme on pourrait en invoquer d'analogues contre n'importe quel fait de l'histoire — peuvent avoir pour cause mille et mille circonstances, dont plusieurs nous resteront peut-être toujours inconnues. Ces objections, du reste, sont déjà vieilles, et elles ont été maintes fois réfutées, non seulement par des écrivains catholiques, mais aussi par des protestants '. Que la « science allemande » en trouve, si elle veut, de nouvelles : les concessions qu'elle est obligée de faire nous suffisent pour établir, d'une façon certaine aux yeux du bon sens, la réalité de la venue de saint Pierre à Rome.
Emmanuel Cosquin.
1. On petit voir les noms de ces écrivains protestants clans le livre dïi P. de Smedt, p. 2.
La légende de Blondel a été accueillie avec une certaine confiance par plusieurs historiens modernes ^. Cette confiance est-elle méritée ? Voilà ce que je me propose d'examiner.
On sait que, lassé des dissensions qui avaient éclaté entre les chefs chrétiens, désespérant du succès de la croisade, et inquiet des manœuvres auxquelles scn