‹ Les Questions controversées de l'histoire et de la scienceChapitre 33 sur 77 · Rtmee, Fœdera et Acta puhlica, 1. 1, p · texte numérisé non relu

Rtmee, Fœdera et Acta puhlica, 1. 1, p

par Radulphe, ni par Matliieu-Paris, ni dans laPhilippide, ni par Guillaume de Nangis, ni dans la Chronique de Saint-Aubin, ni par Ricard, ni par Ricard de Saint- Germain, ni dans les Chroniques des Flandres, où il est toutefois question de la captivité de Richard, et qu'il ne faut pas confondre avec les Anciennes Chroniques de Flandre, dont nous aurons à parler plus loin.

Pendant longtemps on ne connut sur la découverte de Blondel qu'un extrait auquel nous reviendrons et qui a été conservé par Fauchet. En 1837, M. Louis Paris publia sous le titre Chronique de Reims un manuscrit qui se trouve à la Bibliothèque nationale, sous le n° 24,430. Depuis M. de Smet a inséré dans le Cornus chronicorum Flandriœ une chronique très voisine de celle que M. Louis Paris avait mise au jour. Une nouvelle édition de cette dernière a été donnée par M. de Wailly pour la Société de l'histoire de France, sous cet intitulé indiquant très bien que nous ne sommes pas en face d'une œuvre vraiment historique : Bécits d'un ménestrel de Beims. Nous allons placer sous les yeux du lecteur le passage où il est question de l'épisode de Blondel.

COMMENT LI ROIS RICARS FU MIS HORS DE PRISON PAR BLONDIEL LE MENESTRIEL.

Desoremais vous dirons del roi Richard que li dus (duc) d'Osterriche (cV Autriche) tenoit en prison, et ne savoit nus (nulle) nouvieles de lui, fors seulement li dus et ses consaus. Si avint qu'il avoit longuement tenu un ménestrel, qui nés

estoit deviers Artois et avoit a nom Blondiaiis. Cieus (celui-ci) afferma en soi qu'il querroit son signeur par touttes terres tant qu'il l'auroit trové ou qu'il en aiu'oit novieles. Et se mist en chemin et tant erra l'un jour et l'autre, par laid et par biel, qii'il ot demouré an et demi,, n'onques ne pot oïr (entendre) nouviele del roi. Et tant aventura qu'il entra en Osterriclie ensi come aventures le menoit. Et vint droit au castiel où li rois estoit en prison et se liieberga ciès (chez) une veve (veuve) feme et li demanda à oui cis castiaux (château) estoit que tant estoit biaus et fors et bien séans. Li ostesse respondi et dist qu'il estoit au dus d'Osterriclie. — O biele ostesse, dist Blondiaus, a il ore nul prisonnier dedans ? — Ciertes, dist elle, oïl (oui) un qui ja estoit bien a quatre ans. Mais nous ne poons savoir qui il est ciertainement. Mais on le garde moult soigneusement et bien espérons qu'il est gentius bom (gentilhomme) et grant sires. — Et quand Blondiaus entendi ces paroles si fu à merveilles liés (joyeux) et li sembla en son cuer (cœur) qu'il avoit troLivé ce qu'il queroit. Mais ains ne fist semblant al ostesse. La nuit dormi et fu aise et quant il oï la gaite corner le jour si se leva et ala à l'église prier Dieu qu'il 11 aidast et puis vint au castiel et s'accointa au castelain de laiens (céans) et dist qu'il estoit menestreus de vieile (joueur de vielle) et volontiers demourroit avoec lui, s'il lu.i plaisoit. Li castelains estoit jouenes chevaliers et jolis et dist qu'il le retenoit volontiers. Adonc fut liés Blondiaus et alla querre sa viele et ses estrumens et tant servi le castelain qu'il fu moult bien de laiens et de toute la mesnie (maison) et moult plut ses services. Ensi demeura laiens tout l'iver, onques ne pot savoir qui li prisonniers estoit. Et tant qu'il aloit un jour es fiestes de Pasques, par le jardin qui estoit lès la tour et regarda entour savoir se par aventure poroit veoir le prisonier. Ensi comme il estoit en cette pensée li rois regarda et vit Blondiel, et pensa cornent il se feroit a lui conoistre, et li souvint d'un canchon qu'il avoient faite entre eux deux, que nus ne savoit fors que eux deux. Si comencha haut et clere-

ment à canter le premier vier, car il cautoit très bien. Et quant Blondiaus l'oï, si sut certainement que c'estoit ses sires (son seigneur). Si ot à ctier la plus grant joie qu'il ot onques mes à nul jour. Et se parti maintenant dou vergier et entra en sa cambre où il gisoit et jorist sa viele et comenclia à violer une note, et en violant se delitoit de son signevir qu'il avoit trouvé. Ensi demoura Blondiaus deschi (d'ici) à Pentecouste et si bien se couvri que nus ne se pierchut de son affaire. Adont vint Blondiaus au castelain et li dist : — Sire, s'il vous plaist, je me iroie vol entiers en mon pays car lonc tans a que je n'i fui. — Blondiel, biati frère, ce dist li castelains, ce ne ferez vous mie (pas), si vous m'en créés. Mais demorés encore et je vous ferai grant bien. — Ciertes, sire, dist^,Bloii^au.s, je ne demouraie en utile manière. Qu.ant li castelain vit qu'il ne pooit retenir, si li octroia le congiez et li donna boine rouclii (roussin) noeve. A tant se parti Blondiaus dou castelain et ala tant par ses journées qu'il vint en Engleterre et dist as amis le roi et as barons où il avoit le roi trouvé et coment.. Quant il orent entendu ces nouvieles si en furent moult liés car li rois estoit li plus larges chevaliers qui onques cauçast (chaussa) esporon. Et prirent conseil entr'aux qu'il envoieroient en Osterriclie au duc pour le roi raiembre (racheter) et eslru-ent deiix chevaliers qui la iroient, des plus vaillanset des plus sages. Et tant alerent par les journées qu'il vinrent à Osterriche au dus et le trouvèrent en tm sien castiel et le saluèrent de par les barons d'Engleterre et li dirent : Sire, il vous mandent et prient que vous prendre lor signor raenclion : et il vous en donront tant qu'il vous venra en gré. — Li dus lor respondi qu'il s'en conselleroit. Et quant il s'en fut conseillés si dist : — Signor, se vous le volés ravoir, il le vous convient racater de deux cent mille mars d'esterlins, et si n'en reprendrés plus ma parole, car ce seroit paine perdue. A tant prirent li message congiet au dus et dirent que ce reporteroient il as barons et puis si en eussent consely. Adont revinrent en Engleterre et dirent cou que li dus lor avoit dit..

Et il dirent que ja pour cou ne demouroit. Adont firent envoier au duc. Et li dus délivra le roi. Mais ancliois il fist douner boine sûreté que jamais il n'en seroit molesté ^.

M. le comte Riant a bien voulu m'apprendre qu'il existe à la bibliothèque de Copenhague un manuscrit de 1270 ; ce doit être le plus ancien texte de la chronique que nous venons de citer. Le passage relatif à Blondel y est plus abrégé que celui que nous connaissons ; on pourra en juger par ces lignes :

... Ensidemouralaiens tout l'hyver, n'onqiies ne peut savoir que li j)risonnier fut et tant que il alla^un jour par les festes de Paskes, tous sens en un jardin qui estoit lés la tour et regarda lès lui et pensa se par aucune aventure porroit veir le prisonnier. Et ensi que il estoit en cliele pensée, li rois regarda par une arcliière (meurtrière) et voit Blondel et pensa comment il se feroit connoistre à lui. Et li souvint d'une canchon que il avoient faite entre eus deux, que nus ne savoit fors eux deiis. Si commenclia à canter le premier mot haut et cler, car il cantoit très bien. Quant Blondiaus l'oï si se^it cbertainement que cli'estoit se sires, etc.

M. le comte Riant dit, que le manuscrit de Copenhague a appartenu au président Fauchet, dont il porte la signature; et que, évidemment, ce texte a fourni à Fauchet le sujet de la notice insérée par lui dans le

Eecueil de l'origine de la langue et poésie françoise

1. La Chronique de Bains, publiée par Louis Paris, Teschener, 1837, p. 53-56. — Du manviscrit, f. lxii, verso. — Dans rédition de M. de Waillt, Récits d'un ménestrel, cet épisode occupe de la page 41 à la page 45.

(éd. de 1610, p. 558). On peut remarquer cependant d'assez importantes différences de détails pour ne point partager cet avis : ainsi, dans l'extrait donné par Fauchet, Blondel s'adresse non à une femme, mais à un homme, pour tâcher de savoir qui était le prisonnier du duc d'Autriche ; il apprend que ce personnage était captif depuis un an et non depuis quatre ans ; enfin, ce qui semble plus naturel, c'est le trouvère qui chante le premier :

Si vint un jour endroit une fenestre de la tour où estoit le roy Ricliard prisonnier et commença à chanter une chanson en françois que le roy Richard et Blondel avoient une fois faite ensemble. Quand le roy entendit la chanson il croyoit que c'estoit Blondel. Et quand Blondel ot dict la moitié de la chanson, le roy Richard se prit à dire l'aultre moitié et l'acheva. Et ainsi sceust Blondel que c'estoit le roy son maistre.

Ces différences se retrouvent encore dans les Anciennes Chroniques de Flandre, où il est aussi parlé de Blondel, mais avec des particularités qui semblent établir que l'un des textes ne doit pas être la copie de l'autre. Des Anciennes Chroniques de Flandre la Bibliothèque nationale possède, sous le n° 2790, un magnifique manuscrit. En l'ouvrant au feuillet xxiij, le regard est attiré par une miniature exécutée avec beaucoup de soin et représentant l'intérieur et l'extérieur d'un château fort ; à l'intérieur on aperçoit près d'une cheminée un personnage faisant tourner une broche. Au-dessous de cette miniature on lit ce titre :

« Comment le duc d'Austericlie prist le roi d'Angleterre prisonnier et comment il fut trouvé et raenclionné. » L'auteur raconte ensuite qu'au milieu de ses exploits, Richard, apprenant les trames de Philippe- Auguste contre lui, se décida à quitter la Palestine. Il partit accompagné de deux templiers, avec lesquels il se confondait par son costume. Il arriva à Négrepont, puis en Autriche, où il s'arrêta dans une ville que l'auteur nomme Brisac, nom dans lequel on peut reconnaître celui de Freisach. Le chapitre continue ainsi :

Tantdst fist on savoir au duc d'Austeriche que pour vray le roi d'Angleterre estoit en la ville. Adont le duc s'arma incontinent, puis vint au cliastel de Brisac en l'ostel où il estoit; mais il n'y trouva que templiers. Alors vint ung vallet au duc ; si le mena en la cuisine ou il lui enseigna le roy d'Angleterre qui estoit bien pauvrement vestu et tournoit le rost. Atant le duc mist la main sur luy et le iist mener tout hault au chastel. Si fut le roy Eichard longtemps en icelle prison que nulz de ses pays ne savoit que il estoit devenu dont ilz estoient moiilt desplaisans. Si advint que un sien ménestrel natif de Normandie nommé Jekan Blondel bien jouant et chantant sur la rebeke voua que jamais ne finiroit de tracliier par le pays si l'auroit trouvé. Il s'en ala par mainte terre et plusieurs pays tant que d'aventure il vint au chastel de Brisac, oli il se logea en la ville cliies une bonne dame à laquelle il demanda de l'affaire du chastel et lui dist que moult voLilentiers y entreroit. La dame lui dist que depuis demy an nulz ny povoit entrer pour cause d'un prisonnier que l'on y tenoit moult a destroit. Adonc pensa le ménestrel que il avoit trouvé tout ce qu'il queroit. Lendemain se leva bien matin ; si ala entour le chastel en

cliantaiit haultement une clianson qu'il avoit le temps passé clianté devant le roy. Mais incontinent que le roy Eicliart entendi le premier vers, il respondi tout hault, lui estant dans la tour, le second vers. Lors le ménestrel partit de Brisac et retourna dilligeament en Angleterre et dist comment il avoit trouvé le roy Eicliart dont maint noble homme et aultres furent ioieulx. On envoya incontinent par devers l'empereur et le duc d'Austeriche ; si fut sa raenclion accordée à trois cens mille mars d'estrelein dont l'empereur ot cent mille, le duc d'Austêriclie cent mille et le roy de France cent mille.

Tels sont, croyons-nous, les seuls documents anciens où soit rappelée l'histoire de Blondel, qui; oubliée après la publication qu'en fit le président Faucliet, fut mise en vogue au xvii^ siècle par une femme auteur. MP-^ Lhéritier fit du dévouement du loyal ménestrel le sujet d'un livre publié en 1705 sous ce titre : La Tour ténébreuse^ contes anglois tirés d'anciens manuscrits contenant la chronique, les fabliaux et autres poésies de Richard J®^ surnommé Cœur de Lion. Ce volume ne fut nullement traduit de l'anglais, comme le dit la Biographie universelle, qui, sans plus de raison, qualifie aussi d'anglaise la chronique à laquelle Fauchet a emprunté le fragment rapporté tout à l'heure. Se rappelant sans doute les assertions des vieux romanciers, qui, presque tous, prétendaient avoir trouvé dans d'anciens manuscrits les éléments de leurs œuvres ou les avoir traduites de langues étrangères (assertions dont Cervantes s'est amusé en invoquant l'autorité de l'imaginaire Citi Hamet Benengeli), M"® Lhéritier assure avoir tiré les matériaux de son livre d'un ma-

iiuscrit portant ce titre : Chronique et Fabliaux de la composition de Eidiard roi d' Angleterre^ recueillis tôt de nouvel et conjoints ensemblement par le labeur de Jehan Sorel, Van 1308. Il ne semble pas douteux que cette allégation ne soit une innocente supercherie; mais W^^ Lhéritier, qui avait le goût des anciens textes et des recherches, a très bien pu connaître, outre l'extrait donné par Fauchet, soit la Chronique de Reims, soit les Anciennes Chroniques de Flandre. La légende de Blondel a, dans le livre de M^^® Lhéritier, servi de cadre à divers contes, à des fabliaux, à des pièces de vers débités par le trouvère, qui finit par faire la conquête, non seulement du gouverneur du château de Lintz, où il a découvert le roi Richard, mais encore de la fille du châtelain. Blondel réussit, profitant du sommeil du gouverneur, qu'il a enivré, à lui enlever sa fille et son prisonnier. On voit qu'ici la légende a tourné tout à fait au roman. J'ai dû cependant m'arrêter un instant à un livre qui semble en dehors de la nature de ces recherches, parce qu'à ce livre remonte réellement la grande popularité du trouvère artésien. C'est dans le roman de W^^ Lhéritier que Sedaine a trouvé le sujet de l'opéra qui a valu la célébrité au ménestrel de Richard. Sedaine n'emprunta probablement pas directement sa pièce à la Tour ténébreuse, dont la publication devait être déjà de son temps un peu oubliée ; il la tira sans doute de l'analyse qui fut donnée du livre de W^^ Lhéritier dans un recueil alors très lu, très à la mode : la Bibliothèque des romans. C'est en 1776 qu'y parut cette analyse, et c'est le

21 avril 1784 que l'opéra Richard Cœur de Lion fut représenté pour la première fois. Sedaine ne s'est pas borné à prendre à la femme auteur la donnée principale de sa pièce : il lui a pris encore toute la romance de Richard :

Une fièvre brûlante...

Sedaine n'a fait, aux vers de M^^^ Lhéritier, d'autre changement que de substituer « terrassoit » à « dévoroit » :

Une fièvre brûlante

Un jour me terrassoit,

Et de mon corps chassoit

Mon âme languissante.

Ma dame approcbe de mon lit.

Et loin de moi la mort s'enfuit.

A M^^^ Lhéritier appartiennent de même les couplets de Blondel :

Dans une tour obscure, Un roi puissant languit ; Son serviteur gémit De sa triste aventure.

La chanson à boire qui amène le dénouement de la Tour ténébreuse^ a le même motif que les couplets devenus si populaires :

Que le sultan Saladin...

et a fourni à Sedaine le refrain :

Mais je pense comme Grégoire:

J'aime mieiix boire.

Je demande pardon à mes lecteurs de ces citations frivoles ; mais il fallait bien indiquer le véritable point de départ, la cause réelle du succès de la légende de Blondel. C'est vraiment l'opéra de Sedaine, c'est la musique de Grétry surtout qui l'ont mise en vogue ; avant cet opéra, je ne crois pas que, depuis le livre de Fauchet, il ait été parlé plus d'une fois du trouvère de Richard. Cette mention eut lieu en 1775, dans l'Histoire des troubadours: « Rien de plus singulier, y lit-on, que la manière dont on découvrit le lieu où Ricliard était emprisonné, s'il faut en croire ce que Fauchet raconte d'après une ancienne chronique. » Vient ensuite un récit abrégé, que l'auteur termine par ces mots : « Vrai ou faux, le trait mérite d'avoir place ici, parmi tant d'aventures extraordinaires \ »

Groldsmith est, à ma connaissance, le premier historien qui ait parlé de Blondel. Il l'a fait d'ailleurs en très peu de mots : « Il se passa bien du temps avant que les Anglais fussent informés de la captivité de leur belliqueux monarque. Il y avait alors entre les royaumes si peu de facilité de communications, que cette découverte ne fut faite que par un pauvre ménestrel français qui pinçait un jour de la harpe près de la forteresse où était renfermé Richard. Il fut

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