Othonis de Sancto Blasio, ibid
publiquement connu pour qu'on ait pu avoir la moindre incertitude sur sa résidence. Bien des doutes peuvent s'élever aussi autour du personnage même du ménestrel. M. Tarbé nous dit que Blondel, qui devait s'appeler Blondel de Noyelle plutôt que de Néelle, naquit probablement en Picardie, du côté de l'Artois, non loin de Boulogne ; qu'il devait être uni par la fraternité littéraire à Gace Brûlé : mais ce sont là des suppositions toutes gratuites, et rien ne prouve que les vers dont M. Tarbé s' est fait l'éditeur puissent être attribués au très problématique serviteur de Richard. Fauchet, après avoir publié le fragment relatif à la découverte du roi d'Angleterre, ajoute que le manuscrit ne parle plus autrement de ce Blondel, mais dit avoir vu un autre manuscrit contenant des chansons, sous le nom de Blondiau de Nesle. Fauchet ne semble, du reste, pas penser que ces chansons soient du trouvère dont il vient de rappeler l'acte de dévouement ; ce sont celles, toutefois, que M. Tarbé a publiées, en en faisant honneur au libérateur de Richard. Ce qu'il y a de certain, c'est que, dans les vingt-neuf pièces attribuées à Blondel, on ne rencontre pas une seule allusion au roi d'Angleterre. Quant au nom de Blondel ou Blondiau, il était trop répandu en France et dans la Grande-Bretagne pour donner lieu à aucune induction.
Je n'ai nullement commencé ce travail avec la prétention de démontrer la fausseté de la légende de Blondel. Je trouve que, de notre temps, on a trop abusé du scepticisme historique et des interprétations mythiques. J'aurais voulu trouver la preuve irrécusa-
ble de l'autlienticité de l'épisode de Diirrenstein, car plus que jamais nous devons admirer et rechercher les exemples de fidélité et de dévouement ; malheureusement, il me semble que les objections l'emportent de beaucoup sur les présomptions favorables.
Dans la première rédaction de ce petit mémoire \ ces doutes m'avaient amené à rechercher comment avait pu se former cette tradition. Je me demandais alors si l'histoire de la captivité du duc de Lorraine, Ferry III, n'avait pas pu être le point de départ de l'épisode de Blondel. Cette captivité de Ferry III — si elle fut réelle — eut lieu, à la vérité, postérieurement à la mort du roi Richard ; mais, croyant la Chronique de Reims, de la fin du xiii® siècle ou du commencement du XIV®, il ne me semblait pas impossible que son auteur eût appris la bizarre aventure du duc de Ferry et l'eût, en la modifiant, mise au compte du roi Richard. Il faut renoncer à cette hypothèse, puisque M. Riant m'a appris que le manuscrit de la bibliothèque de Copenhague, où se trouve sans doute le plus ancien texte de la Chronique de Beims, est daté de l'année 1270, de l'année même où Ferry aurait été séquestré par le seigneur des Armoises.
Forcé d'abandonner cette supposition, dois-je supprimer de ce petit travail ce que je disais de la captivité du duc Ferry ? Je ne le pense pas. Outre que ce singulier épisode n'est guère connu en dehors de la
1. Publiée dans la Bévue des questions historiques, année 1876, t. XIX, p. 130.
Lorraine, il offre aussi une question historique intéressante, et fait à l'histoire de Richard Cœur de Lion un pendant si naturel, qu'on ne pourra me reprocher de m'y arrêter un instant.
Ferry III, ayant excité le mécontentement de plusieurs seigneurs par les concessions qu'il avait faites aux classes inférieures, ces seigneurs résolurent de faire disparaître leur souverain. Un jour que celui-ci chassait dans la forêt de Haye, près de Nancy, ils s'emparèrent de lui, lui bandèrent les yeux, lui firent faire dans les bois de grands détours, afin de le désorienter, et finirent par le conduire dans le château de Maxéville, appartenant à Adrian ou Androin des Armoises, lequel avait, dit-on, un motif tout particulier pour haïr Ferry : la jalousie ; on prétendait que le prince était amoureux de la femme du sire des Armoises.
Le duc était captif depuis un laps de temps sur lequel les vieux historiens ne sont pas d'accord (quelques-uns ont parlé de plusieurs années ; mais, en admettant la vérité de cette bizarre tradition, la captivité de Ferry ne put être que de quelques mois), quand, une violente tempête ayant endommagé la toiture du donjon de Maxéville, il devint indispensable de la faire réparer. Androin des Armoises confia cette besogne à un ardoisier ou couvreur de Nancy, appelé Petit- Jehan. « Pendant qu'il travailloit au haut de cette tour, il commença, par manière de divertissement et pour se recréer et désennuyer en quelque faceon pendant son travail, à chanter une chanson ou rondeau
que l'on avoit composée sur la perte et l'absence du bon duc ; lequel, escoutant cette chanson, fut fort surpris, croyant qu'il estoit bien éloigné de Nancy et que l'on l'avoit conduit et transféré dans quelque lieu secret et fort escarté de la Lorraine i. » Ferry, voyant qu'il avait affaire à un ami, réussit à entrer en rapport avec Petit-Jehan ; il y parvint en montrant, suivant une des versions de cet épisode, « un anneau qu'il avoit au doigt ». Le couvreur se hâta d'aller apprendre à la duchesse de Lorraine quelle heureuse découverte il venait de faire. Celle-ci chargea aussitôt un de ses gentilshommes, le sire de Tillon, de se rendre à Maxéville, avec un certain nombre de cavaliers, et de délivrer son mari. Le sire de Tillon exécuta cet ordre, et remit son seigneur en liberté. Revenu dans sa capitale, Ferry III songea aux récompenses et aux châtiments. Il anoblit Petit-Jehan, en lui donnant le nom de du Haultoy ; « et c'est d'eux, dit Duplessis, que sont sortis les gentilshommes de la famille du Haultoy qui sont aujourd'hui en Lorraine et Barrois. » Mais, d'après une autre version, le fidèle couvreur, ayant inspiré des soupçons au sire des Armoises, fut à son retour à Maxéville, tué par ce dernier, et c'est à ses descendants que le prince accorda la distinction si bien méritée par l'ardoisier. Quant au sire de Tillon, il ne sollicita que la prérogative, pour lui et pour ses descendants, d'aller, le vendredi saint, à l'adoration de
1. Duplessis, Chronique sommaire des ducs de Lorraine et de Bar. Passage cité par M. Beaupré : De la Prison de Ferry III, Nancy, Grimblot, 1839, p. 6.
la croix immédiatement après le duc de Lorraine ; ce droit fut encore exercé par l'un de ses rejetons sous Léopold P^'. Comme Petit-Jelian et Tillon avaient été récompensés dans leur race tout entière, des Armoises fut puni dans la sienne : lorsqu'un des membres de cette maison mangeait à la table du duc, sa place était marquée par un couvert retourné, usage qui se maintint jusqu'à la fin du xvii" siècle. De plus, le perfide Androin vit raser par moitié la tour où il avait enfermé son seigneur, et ses fiefs furent saisis. Les autres coupables reçurent des punitions proportionnées à la part qu'ils avaient prise à la trahison. Ferry III pardonna à quelques-uns d'entre eux, et se contenta de faire mettre sur leurs châteaux des « enseignes et marques infâmes », qu'un des historiens de cette histoire, Duplessis, prétend avoir encore vues sous le règne de Charles lY. D'anciens tableaux, de vieilles tapisseries perpétuèrent aussi, assure-t-on, le souvenir de cet événement singulier, qui fut rappelé encore par une chanson populaire ayant pour sujet l'entretien de Petit-Jehan et du prince prisonnier 1.
— Beau recouvreïir, mon bel ami, Quelle chanson chantes-tu ici ?
— Beau prisonnier, beau prisonnier.
C'est la chanson de not'bon prince, Qu'y a sept ans qu'il est perdu.
— Beau recouvreur, mon bel ami.
Quelle chose j'entends ici ?
— Beau prisonnier, beau prisonnier, Ce sont les cloches de Nancy.
Cette bizarre aventure, acceptée comme vraie par d'anciens historiens, par Wasebourg, par Jean d'Auxi,. par Charles Estienne,par Jérôme Henning,par Claude Paradin, par Mérula ; admise encore comme vraisemblable, au XVIII® siècle, par le P. Benoît Picard; corroborée, pour ainsi dire, par les souvenirs de diverses nature dont je viens de parler, fut traitée de fable par le savant D. Calmet dans son Histoire de Lorraine, et pendant bien des années demeura sous le coup de cet arrêt. De nos jours, une très intéressante brochure fut écrite sur ce sujet par M. Beaupré, qui sembla avoir prouvé la vérité de la captivité de Ferry III ^ Aussi, dans son Histoire de Lorraine, M. Digot accueillit-il cet épisode comme ayant de réels caractères d'authenticité ; mais cette tradition étrange venait à peine de recevoir cette importante sanction, qu'elle fut de nouveau très vivement contestée ^. S'appuyant sur un texte dont la publication avait paru à M. Beaupré devoir enlever tous les doutes, parce qu'il offrait le plus ancien récit de l'aventure de Ferry III, M. de Saint-
— Beati recouvreur, mon bel ami, Apporte-moi encre et papier, Ponr écrire anx dames de Nancy.
— Beau prisonnier, beau prisonnier, Je ne puis pas quitter ici.
— Beau recouvreur, mon bel ami, Cesse ta truelle, porte-le à Nancy.
Tu reporteras encre et papier.
Bulletin de la Société d'archéologie lorraine, t. IV, 2« partie. Poésies populaires, p. 459.