Beatjpké, De la Prison du duc Ferry III, p. 10 et suiv
2. Mémoires de l'Académie de Stanislas, année 1886, p. lxxii.
Yincent a cherché à prouver que l'incrédulité cle D. Calmet était parfaitement fondée. Ce texte, publié pour la première fois en 1785 par Mory d'Elvange, est un fragment d'un ouvrage intitulé : Mémorial des grands gestes et faits en la province de Lorraine, et ayant pour auteur Louis d'Haraucourt, évêque de Verdun. Né vers le connuencement du xv® siècle, moins de cent ans après la mort de Ferry III, petit-fils d'un écuyer de ce prince, Louis d'Haraucourt semblait être parfaitement en situation de savoir à quoi s'en tenir sur la captivité du duc, et l'on peut s'étonner que M. de Saint-Vincent ait cherché les preuves de la fausseté de la célèbre légende justement dans le texte qui semblait le mieux confirmer la tradition.
A l'époque du duc Ferry III, suivant M. de Saint- Vincent, les Tillon n'habitaient pas la Lorraine — est-ce sufiisamment prouvé ? — pas plus que les des Armoises — allégation déjà présentée par D. Calmet, et à laquelle M. Beaupré paraît avoir bien répondu. — Petit-Jehan ne fut pas anobli, parce que les premiers anoblissements furent en Lorraine très postérieurs à l'année 1270 ; il ne put devenir la tige de la famille du Haultoy, parce que cette famille est une branche de la maison de Luxembourg. — Elle en a eu du moins la prétention. — Au reste, il pourrait très bien se faire que ce nom de du Haultoy eût suffi pour que, sans motif réel, on ait voulu rattacher ceux qui le portaient à Petit-Jehan. — Dans ce fait même, il n'y aurait qu'une nouvelle preuve de l'intérêt qu'excitait la captivité du duc Ferry, de la persistance de cette lé-
gende. Disons en passant que cette famille du Haultoy était très bien posée en Lorraine, et qu'un de ses membres fut le compagnon de voyage de Montaigne. Nous venons d'exposer sur quels points M. de Saint- Vincent s'appuie pour attaquer l'authenticité de la captivité de Ferry III. Mais à quoi rattacher la prérogative accordée aux Tillon, et dont l'un d'eux prétendait encore jouir sous Léopold I®^? Comment expliquer cette insulte faite, jusqu'au xvii® siècle, à une race illustre comme celle des des Armoises ? Comment expliquer encore la mention accordée par tant d'historiens à un événement complètement fabuleux, la longue durée d'une tradition sans fondement, ces marques d'infamie qu'au xvii® siècle on voyait encore à divers châteaux, ces tableaux, ces antiques tapisseries dans lesquels on croyait retrouver un souvenir de la détention du prince, ce chant populaire mettant en dialogue une des situations les plus intéressantes de cet épisode singulier ?... M. de Saint- Vincent ne nie pas la vérité de cet épisode, mais il le transpose. D'après lui, Louis d'Haraucourt a considérablement antidaté une aventure très réelle : ce n'est pas le duc Ferry III, au xiii® siècle; c'est le duc Jean II, au XV® siècle, qui en a été le héros ou plutôt la victime. Avec cette interprétation, M. de Saint- Vincent comprend le rôle donné au sire de Tillon et au sire des Armoises, car deux personnages portant ces noms étaient en effet les contemporains de Jean II. Mais dans quel but Louis d'Haraucourt aurait-il commis une si bizarre interpolation? Si, en effet, l'aventure
prêtée à Ferry III arriva à Jean II, il serait bien singulier qu'on n'en découvrit point de trace dans les historiens de ce prince ; et, s'ils se turent par des motifs de prudence ou pour ne pas rappeler un événement désagréable à leur souverain, cette captivité ne fit-elle pas trop de sensation pour qu'en changeant une date et un nom, l'évêque chroniqueur pût croire dépister la curiosité et échapper au mécontentement du duc ? Il faudrait admettre aussi que, du récit transposé par Louis d'Haraucourt, de ce récit longtemps oublié et unique, puisqu'il aurait été de l'invention de l'évêque de Verdun, se répandit la tradition dont tant d'écrivains ont parlé avec des détails souvent différents.
J'ai résumé très rapidement et la brochure de M. Beaupré et le mémoire de M. de Saint- Vincent ; je renvoie à l'une et à l'autre le lecteur désireux de connaître tout ce qui a été dit pour et contre la captivité de Ferry IIL II ne pouvait entrer dans mes projets d'examiner plus longuement et de discuter plus à fond la valeur des arguments présentés ; je devais me borner à peu près à indiquer une ressemblance entre deux situations intéressantes. Je puis avouer cependant que plusieurs des objections de M. de Saint- Vincent ont un peu ébranlé la confiance que m'avaient inspirée M. Beaupré et ensuite M. Digot. Peut-être l'épisode de Ferry n'est-il pas plus vrai que celui de Blondel; peutêtre faut-il penser que l'un et l'autre remontent à une même source. Telle semble être l'opinion de M. Félix Liebrecht. Ce docte Allemand, qui a poussé si loin
QUESTIONS CONTROV. — T. I. 10
l'étude et la comparaison clés légendes et des poésies populaires, a bien voulu s'intéresser aux recherches ■précédentes. Il me signale deux traditions analysées par lui dans la Germania \ et qui ne sont pas sans analogie avec nos deux épisodes, avec le second surtout. Un seigneur de Luzelhart s'empara, pendant qu'il chassait, d'un seigneur de Géroldseck, et, après lui avoir handé les yeux et l'avoir désorienté par de nombreux détours dans la forêt, le conduisit dans le château de Luzelhart, oîi le prisonnier se croyait bien loin de son pays. Un jour, le son d'un cor bien connu, vague ressemblance avec la chanson de Blondel, lui apprit qu'il n'était pas éloigné de son propre manoir ; il trouva le moyen d'avertir les siens de sa captivité, et finit par être délivré. Ce seigneur de Géroldseck mourut, dit-on, en 1159. L'autre tradition, qui remonte seulement au xv^ siècle, concerne un comte de Chimay, et offre au début les mêmes particularités de chasse, d'enlèvement, d'yeux bandés, de courses dans les bois, d'emprisonnement.
On est vraiment tenté de croire que ces légendes diverses eurent un point de départ dans ce fonds de traditions populaires dont M. de Wailly a parlé à propos des Eécits d'un ?nénestrel ^, fonds dans lequel il place l'épisode même qui a été le sujet de cette petite dissertation.
Comte DE PUYMAIGKE,
1. Germania, vol. XIV. Zur Zimmerisclien Chronilc, p, 387-389.